Bret easton ellis : « je refuse l’interview, mon année est finie »

Bret Easton Ellis, l'auteur au regard cynique et à la plume acérée, a une fois de plus surpris le monde littéraire. Alors que Vogue souhaitait célébrer son premier roman, Less Than Zero, en l'intégrant à son club de lecture, la réponse de l'écrivain a été, disons, peu loquace. Un refus poli, mais ferme, qui révèle une lassitude palpable après des décennies de sollicitations médiatiques.

Le poids des quarante ans d’interviews

Le poids des quarante ans d’interviews

« J'ai arrêté il y a deux ou trois ans de… m'exhiber », a-t-il confié, avant de réitérer son refus avec une franchise désarmante. « J'ai juste fini après 40 ans d'interviews. Ce n'est pas une posture hostile. » Pourtant, la phrase qui a suivi, lâchée avec une nonchalance désinvolte, a laissé entrevoir une exception possible : « Bien sûr que je peux vous parler au téléphone de Less Than Zero. Je peux briser mes propres règles une ou deux fois par an, je suppose. » Une concession faite à un roman qui semble exercer une étrange fascination, même sur son propre créateur.

Less Than Zero, publié en 1985, a laissé une empreinte indélébile sur une génération. Je me souviens l'avoir dévoré adolescent, à un âge où l'indifférence apparente et la débauche décadente du roman résonnaient étrangement. La conduite erratique à travers le Los Angeles menaçant, la violence inattendue, tout cela a marqué mon esprit d'une façon que peu de livres ont su faire. Il m'a fallu attendre la découverte de Joan Didion pour pleinement saisir la profondeur de cette atmosphère lugubre et désenchantée.

Didion, dont le style percutant et l'observation clinique de la Californie ont profondément influencé Ellis, a été une figure tutélaire pour l'écrivain durant ses jeunes années. Il cite avec affection Play It As It Lays, Slouching Towards Bethlehem et The White Album, tout en reconnaissant l'influence inéluctable d'Ernest Hemingway, dont il dévorait In Our Time et The Sun Also Rises en veillant tard dans la nuit.

« J'ai volé à Hemingway et à Joan Didion, et je suppose à Raymond Chandler », admet Ellis en évoquant ses premières tentatives littéraires, des récits autobiographiques sur lui et ses amis californiens. Ces ébauches, qui préfiguraient Less Than Zero, étaient des transcriptions brutes de la vie dans les centres commerciaux, les cinémas, les soirées effrénées et les mélodies New Wave qui animaient les radios de l'époque. Le roman, achevé alors qu'il était étudiant à Bennington College, dépeint le retour de Clay, un jeune homme rentrant de l'Est pour les vacances de Noël et se retrouvant pris au piège de son ancienne vie, au milieu d'amis désabusés comme Julien, Blair et Trent.

Le succès fulgurant de Less Than Zero, rapidement adapté au cinéma, a propulsé Ellis, alors âgé de seulement 21 ans, au rang de phénomène littéraire. Mais le succès n'a pas altéré son aversion pour les interviews. Il préfère désormais consacrer son temps à l'écriture et, lorsque l'inspiration le frappe, à se plonger dans ses propres œuvres, même si cela implique de revoir des textes gravés dans le marbre. « La relecture est juste trop douloureuse. Il faut passer à autre chose. » Il a récemment relu Less Than Zero pour préparer des lectures en Europe autour de The Shards, son dernier roman, et a été submergé par le désir de tout changer. Un signe que, malgré les années et les succès, Bret Easton Ellis reste un artiste exigeant, implacable avec lui-même et peu enclin à satisfaire les curiosités du public. Il a besoin d'un livre pour exister, et quand il n'en a pas, il se sent « à la dérive ». Il ne s'agit pas d'une crise, mais d'une condition.

L’auteur a déclaré qu'il ne se souciait pas des critiques lors de la publication de Less Than Zero, se désintéressant du fait que des éditeurs publiaient une œuvre jugée « journal d’un toxicomane ». C’est une attitude qui s’avère constante dans son parcours d’écrivain.

Alors, oui, Bret Easton Ellis peut briser ses propres règles, de temps en temps. Mais il ne s’exhibera pas, ni ne se laissera enfermer dans les cases d’un artiste à la merci de son succès.