Philippe Delerm

Philippe Delerm, né en 1950 dans le Val-d’Oise, est un écrivain français. Depuis 1975, il réside en Normandie, en compagnie de son épouse Martine, illustratrice de littérature jeunesse, avec laquelle il a un fils, Vincent Delerm, auteur-compositeur-interprète.

Philippe Delerm est l’auteur de divers recueils de poèmes en prose dont La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (Gallimard, 1997) qui connut un immense succès. Fils d’enseignants (Tarn-et-Garonne), Philippe Delerm suit des études de lettres à la faculté de Nanterre avant de devenir enseignant à son tour.

Il envoie ses premiers manuscrits en 1976, mais c’est son recueil de poèmes en prose, La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, qui le fait connaître du grand public en 1997. Il publie ensuite plusieurs ouvrages, romans – Il avait plu tout le dimanche (1998), La Sieste assassinée (2001), Enregistrements pirates (2003) – nouvelles – L’Envol (1995) – essais – Les Chemins nous inventent (1999)… Il publie aussi des livres pour enfants.

Un essai lui a été consacré en 2005 : Philippe Delerm et le minimalisme . Il met un terme à sa carrière de professeur en 2007 afin de se consacrer pleinement à son travail d’écrivain. Depuis septembre 2006, il dirige la collection « Le goût des mots » (éditions Points/Seuil) consacrée à la langue française.

Amateur de sport et tout particulièrement d’athlétisme, il a collaboré au journal L’Équipe en faisant chaque jour un billet sur une discipline d’athlétisme pendant les Jeux olympiques d’Athènes en 2004. En août 2008, il a été invité par France Télévisions à commenter les épreuves d’athlétisme aux jeux de Pékin.

Title: La Première Gorgée de Biere – Publisher: Editions Gallimard, 1997
ISBN: 9782070744831 – Source: from Fishpond.

Un couteau dans la poche

Pas un couteau de cuisine, évidemment, ni un couteau de voyou à cran d’arrêt. Mais pas non plus un canif. Disons, un opinel n° 6, ou un laguiole. Un couteau qui aurait pu être celui d’un hypothétique et parfait grand-père. Un couteau qu’il aurait glissé dans un pantalon de velours chocolat à larges côtes. Un couteau qu’il aurait tiré de sa poche à l’heure du déjeuner, piquant les tranches de saucisson avec la pointe, pelant sa pomme lentement, le poing replié à même la lame. Un couteau qu’il aurait refermé d’un geste ample et cérémonieux, après le café bu dans un verre – et cela aurait signifié pour chacun qu’il fallait reprendre le travail.

Un couteau que l’on aurait trouvé merveilleux si l’on était enfant : un couteau pour l’arc et les flèches, pour façonner l’épée de bois, la garde sculptée dans l’écorce – le couteau que vos parents trouvaient trop dangereux quand vous étiez enfant.

Mais un couteau pour quoi ? Car l’on n’est plus au temps de ce grand-père, et l’on n’est plus enfant. Un couteau virtuel, alors, et cet alibi dérisoire :
– Mais si, ça peut servir à plein de choses, en promenade, en pique-nique, même pour bricoler quand on n’a pas d’outil…

Ça ne servira pas, on le sent bien. Le plaisir n’est pas là. Plaisir absolu d’égoïsme : une belle chose inutile de bois chaud ou bien de nacre lisse, avec le signe cabalistique sur la lame qui fait les vrais initiés : une main couronnée, un parapluie, un rossignol, l’abeille sur le manche. Ah oui le snobisme est savoureux quand il s’attache à ce symbol de simple.

À l’époque du fax, c’est le luxe rustique. Un objet tout à fait à soi, qui gonfle inutilement la poche, et que l’on sort de temps en temps, jamais pour s’en servir, mais pour le toucher, le regarder, pour la satisfaction benoîte de l’ouvrir et de le refermer. Dans ce présent gratuit le passé dort.

Quelques secondes on se sent à la fois le grand-père bucolique à moustache blanche et l’enfant près de l’eau dans l’odeur de sureau. Le temps d’ouvrir et de refermer la lame on n’est plus entre deux âges mais à la fois deux âges – c’est ça, le secret du couteau.

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L’odeur des pommes

On entre dans la cave. Tout de suite, c’est ça qui vous prend. Les pommes sont là, disposées sur des claies – des cageots renversés. On n’y pensait pas. On n’avait aucune envie de se laisser submerger par un tel vague à l’âme. Mais rien à faire. L’odeur des pommes est un déferlante. Comment avait-on pu se passer si longtemps de cette enfance âcre et sucrée?

Les fruits ratatinés doivent être délicieux, de cette fausse sécheresse où la saveur confite semble s’être insinuée dans chaque ride. Mais on n’a pas transformé en goût identifiable ce pouvoir flottant de l’odeur. Dire que ça sent bon, que ça sent fort? Mais non. C’est au-delà… Une odeur intérieure, l’odeur d’un meilleur soi. Il y a l’automne de l’école enfermé là. À l’encre violette on griffe le papier de pleins, de déliés. La pluie bat les carreaux, la soirée sera longue…

Mais le parfum des pommes est plus que du passé. On pense à autrefois à cause de l’ampleur et de l’intensité, d’un souvenir de cave salpêtrée, de grenier sombre. Mais c’est à vivre là, à tenir là, debout. On a derrière soi les herbes hautes et la mouillure du verger. Devant, c’est comme un souffle chaud qui se donne dans l’ombre. L’odeur a pris tous les bruns, tous les rouges, avec un peu d’acide vert. L’odeur a distillé la douceur de la peau, son infime rugosité. Les lèvres sèches, on sait déjà que cette soif n’est pas à étancher. Rien ne se passerait à mordre une chair blanche. Il faudrait devenir octobre, terre battue, voussure de la cave, pluie, attente. L’odeur des pommes est douloureuse. C’est celle d’une vie plus forte, d’une lenteur qu’on ne mérite plus.

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La première gorgée de bière

C’est la seule qui compte. Les autres, de plus en plus longues, de plus en plus anodines, ne donnent qu’un empâtement tiédasse, une abondance gâcheuse. La dernière, peut-être, retrouve avec la désillusion de finir un semblant de pouvoir…

Mais la première gorgée! Gorgée ? Ça commence bien avant la gorge. Sur les lèvres déjà cet or mousseux, fraîcheur amplifiée par l’écume, puis lentement sur le palais bonheur tamisé d’amertume. Comme elle semble longue, la première gorgée! On la boit tout de suite, avec une avidité faussement instinctive. En fait, tout est écrit . la quantité, ce ni trop ni trop peu qui fait l’amorce idéale ; le bien-être immédiat ponctué par un soupir, un claquement de langue, ou un silence qui les vaut; la sensation trompeuse d’un plaisir qui s’ouvre à l’infini…

En même temps, on sait déjà. Tout le meilleur est pris. On repose son verre, et on l’éloigne même un peu sur le petit carré buvardeux. On savoure la couleur, faux miel, soleil froid. Par tout un rituel de sagesse et d’attente, on voudrait maîtriser le miracle qui vient à la fois de se produire et de s’échapper. On lit avec satisfaction sur la paroi du verre le nom précis de la bière que l’on avait commandée.

Mais contenant et contenu peuvent s’interroger, se répondre en abîme, rien ne se multipliera plus. On aimerait garder le secret de l’or pur, et l’enfermer dans des formules. Mais devant sa petite table blanche éclaboussée de soleil, l’alchimiste déçu ne sauve que les apparences, et boit de plus en plus de bière avec de moins en moins de joie. C’est un bonheur amer : on boit pour oublier la première gorgée.

Pour l’audio voir :  http://www.gallimard.fr/

A knife in the pocket

Not a kitchen knife, of course, nor a hooligan’s knife with a switchblade. But not a penknife either. Say, a No. 6 opinel, or laguiole. A knife that could have been that of a hypothetical and perfect grandfather. A knife he would have slipped into chocolate velvet trousers with wide ribs. A knife that he would have taken out of his pocket at lunchtime, pricking slices of sausage with the tip, peeling his apple slowly, his fist folded even on the blade. A knife he would have closed with a large and formal gesture, after coffee drunk from a glass – and that would have meant for everyone that we had to go back to work.

A knife that would have been wonderful if you were a child: a knife for bow and arrows, to shape the wooden sword, with a carved surface on its guard – the knife that your parents found too dangerous when you were a child.

But a knife for what? For one is no longer in the time of this grandfather, and one is no longer a child. A virtual knife, then, and this derisory excuse:
– But yes, it can be used for many things, on a walk, a picnic, even for DIY when you don’t have the tools …

That will not do we are convinced. The pleasure is not there. Absolute egotistical pleasure: a beautiful useless thing of warm wood or of smooth mother-of-pearl, with the cabalistic sign on the blade, a sign of the true initiate: a crowned hand, an umbrella, a nightingale, the bee on the handle. Ah yes, snobbery is palatable when attached to this simple symbol.

In the era of the of fax, it’s rustic luxury. An object quite self-evident, which bulks out the pocket unnecessarily, and that one takes out from time to time, never to use it, but to touch it, to look at it, for the benign satisfaction of opening and closing it. In this free present the past sleeps.

For a few seconds one feels at once the bucolic grandfather with the white moustache and the child near the water in the smell of elder. The time of opening and closing the blade is no longer between two ages but two ages at the same time – this is the secret of the knife.

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The scent of apples

We enter the cellar. Immediately, this is what you notice. The apples are arranged on racks made of upside-down crates. We didn’t expect this: we have no wish to let ourselves be overwhelmed by melancholy. But it can’t be helped. The smell of apples is a breaker. How could it have been so long from this bitter and sweet childhood?

The shrivelled fruit has to be delicious, from this would-be method of drying which has infused flavour into each wrinkle. But the strength of this floating aroma doesn’t translate into a recognisable taste. Do we say that it smells good, that the smell is strong? No. It is beyond this … It’s an inner smell, the hint of a better self. There’s Fall and school bottled in there. With purple ink we scratch the paper with downstrokes and upstrokes. Rain beating against the window, a long evening ahead.

But the scent of the apples is more than the past. We remember of things past because its power and intensity recalls a memory of cellars with mildew, of a dark attic. It’s like being there, still standing there. We have behind us the tall grass and the damp orchard. Ahead, a warm breath of air wafts over us in the shadow. The smell has absorbed all the browns and reds with a just a trace of green acid. It’s smoothed away the apples’ rough peel. With dry lips, we already know that this thirst isn’t for quenching. Nothing would happen if we crunched into the white pulp. We’d need to become October, a dirt track, arches of the cellar, rain, expectation. The smell of the apples is distressing. It recalls a more robust life, with a slowness that we don’t deserve anymore.

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The first mouthful of beer

It’s the only one that matters. The others, longer and longer, more and more insignificant, give only a lukewarm impasto, a miserable abundance. The last, perhaps, finds with disillusionment to finish a semblance of power …

But the first sip! Sip? It starts well before the throat. On the lips already this sparkling gold, freshness amplified by the foam, then slowly on the palate sifted happiness of bitterness. How long it seems, the first sip! It is drunk immediately, with a falsely instinctive greed. In fact, everything is written. the quantity, neither too much nor too little, which makes the ideal primer; immediate well-being punctuated by a sigh, a slap of language, or a silence that is worth them; the misleading sensation of a pleasure that opens to infinity …

At the same time, we already know. All the best is taken. We put down his glass, and we even take him a little way out of the little blotter square. We savor color, fake honey, cold sun. Through a whole ritual of wisdom and expectation, one would like to master the miracle that comes both to occur and to escape. The exact name of the beer that one ordered was read with satisfaction on the glass wall.

But container and content can pose the question, answer in destruction, nothing will multiply more. We would like to keep the secret of pure gold, and enclose it in formulas. But in front of his little white table splashed with sunshine, the disappointed alchemist saves only appearances, and drinks more and more beer with less and less joy. It is a bitter happiness: one drinks to forget the first gulp.