Pagnol La gloire [début à 14]

La gloire de mon père : Marcel PAGNOL :

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Je suis né dans la ville d’Aubagne sous le Garlaban, couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers. Garlaban, c’est une énorme tour de roches bleues, plantée au bord du Plan de l’Aigle, cet immense plateau rocheux qui domine la verte vallée de l’Huveaune.

La tour est un peu plus large que haute : mais comme elle sort du rocher à six cents mètres d’altitude, elle monte très haut dans le ciel de Provence, et parfois un nuage blanc du mois de juillet vient s’y reposer un moment.
Ce n’est donc pas une montagne, mais ce n’est plus une colline: c’est Garlaban, où les guetteurs de Marius, quand ils virent, au fond de la nuit, briller un feu sur Sainte-Victoire, allumèrent un bûcher de broussailles : cet oiseau rouge, dans la nuit de juin, vola de colline en colline, et se posant enfin sur la roche du Capitole, apprit à Rome que ses légions des Gaules venaient d’égorger, dans la plaine d’Aix, les cent mille barbares de Teutobochus.
Mon père était le cinquième enfant d’un tailleur de pierres de Valréas, près d’Orange. La famille y était établie depuis plusieurs siècles.
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D’où venaient-ils ? Sans doute d’Espagne, car j’ai retrouvé, dans les archives de la mairie, des Lespagnol, puis des Spagnol. De plus, ils étaient armuriers de père en fils, et dans les eaux fumantes de l’Ouvèze, ils trempaient des lames d’épées: occupation, comme chacun sait, noblement espagnole.

Cependant, parce que la nécessité du courage a toujours été inversement proportionnelle à la distance qui sépare les combattants, les tromblons et les pistolets remplacèrent bientôt les espadons et les colichemardes : c’est alors que mes aïeux se firent artificiers, c’est-à-dire qu’ils fabriquèrent de la poudre, des cartouches et des fusées.
L’un d’eux, un arrière-grand-oncle, jaillit un jour de sa boutique à travers une fenêtre fermée, dans une apothéose d’étincelles, entouré de soleils tournoyants, sur une gerbe de chandelles romaines. Il n’en mourut pas, mais sur sa joue gauche, la barbe ne repoussa plus. C’est pourquoi, jusqu’à la fin de sa vie, on l’appela « Lou Rousti », c’est-à-dire Le Rôti.

C’est peut-être à cause de cet accident spectaculaire que la génération suivante décida, sans renoncer aux cartouches ni aux fusées, de ne plus les garnir de poudre, et ils devinrent « cartonniers », ce qu’ils sont encore aujourd’hui.
Voilà un bel exemple de sagesse latine : ils répudièrent d’abord l’acier, matière lourde, dure, et tranchante; puis la poudre, qui ne supporte pas la cigarette, et ils consacrèrent leur activité au carton, produit léger, obéissant, doux au toucher, et en tout cas non explosible.

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Cependant mon grand-père, qui n’était pas « monsieur l’aîné », n’hérita pas de la cartonnerie, et il devint, je ne sais pourquoi, tailleur de pierres. Il fit donc son tour de France, et finit par s’établir à Valréas, puis à Marseille.

Il était petit, mais large d’épaules, et fortement musclé. Lorsque je l’ai connu, il portait de longues boucles blanches qui descendaient jusqu’à son col, et une belle barbe frisée. Ses traits étaient fins, mais très nets, et ses yeux noirs brillaient comme des olives mûres.
Son autorité sur ses enfants avait été redoutable, ses décisions sans appel. Mais ses petits-enfants tressaient sa barbe, ou lui enfonçaient, dans les oreilles, des haricots. Il me parlait parfois, très gravement, de son métier, ou plutôt de son art, car il était maître appareilleur.

Il n’estimait pas beaucoup les maçons: « Nous, disait-il, nous montions des murs en pierres appareillées, c’est-à-dire qui s’emboîtent exactement les unes dans les autres, par des tenons et des mortaises, des embrèvements, des queues d’aronde, des traits de Jupiter… Bien sûr, nous coulions aussi du plomb dans des rainures, pour empêcher le glissement. Mais c’était incrusté dans les deux blocs, et ça ne se voyait pas! Tandis que les maçons ils prennent les pierres comme elles viennent, et ils bouchent les trous avec des paquets de mortier… Un maçon, c’est un noyeur de pierres, et il les cache parce qu’il n’a pas su les tailler. »
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Dès qu’il avait un jour de liberté , c’est-à-dire cinq ou six fois par an, il emmenait toute la famille déjeuner sur l’herbe, à cinquante mètres du Pont du Gard. Pendant que ma grand-mère préparait le repas, et que les enfants pataugeaient dans la rivière, il montait sur les tabliers du monument, prenait des mesures, examinait des joints, relevait des coupes, caressait des pierres.

Après le déjeuner, il s’asseyait dans l’herbe, devant la famille en arc de cercle, en face du chef-d’oeuvre millénaire, et jusqu’au soir, il le regardait. C’est pourquoi, trente ans plus tard, ses fils et ses filles, au seul nom du Pont du Gard, levaient les yeux au ciel, et poussaient de longs gémissements.

J’ai sur ma table de travail un précieux presse papier. C’est un cube allongé, en fer, percé en son centre d’un trou ovale. Sur chacune des faces extrêmes, un entonnoir assez profond est creusé dans le métal refoulé. C’est la massette du grand-père André, qui frappa pendant cinquante ans la dure tête des ciseaux d’acier.

Cet homme habile n’avait reçu qu’une instruction sommaire. Il savait lire et signer, mais rien de plus. Il en souffrit secrètement toute sa vie, finit par croire que l’instruction était le Souverain Bien, et il s’imagina que les gens les plus instruits étaient ceux qui enseignaient les autres. Il se « saigna » donc « aux quatre veines », pour établir ses six enfants dans l’enseignement, et c’est ainsi que mon père, à vingt ans, sortit de l’Ecole Normale d’Aix-en-Provence, et devint instituteur public.

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I was born in the town of Aubagne under the Garlaban, crowned with goats at the time of the last goatherds. Garlaban, is a huge tower of blue rocks, planted at the edge of the Plan de l’Aigle, this huge rocky plateau that overlooks the Green Valley of Huveaune.

The tower is a bit wider than high: but as it comes out of the rock at at a height of six hundred metres, it rises very high in the Provencal sky, and sometimes a white cloud of July comes to rest a moment.

It is therefore not a mountain, but is no more a hill: it’s Garlaban, where lookouts of Marius, when they saw him, in the depth of night, shine a light on Sainte-Victoire, they lit a bonfire of brush: this red bird, on the June night , flew from hill to hill, and finally landing on the rock of the Capitol, learned in Rome that the legions of Gaul came to slaughter, in the plain of Aix, the hundred thousand barbarians of Teutobochus.

My father was the fifth child of a stonemason from Valreas, near Orange. The family was established there for several centuries.
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Where did they come from? Without doubt from Spain, because I have found in the archives of the Town Hall, the “Lespagnol” then the “Spagnol”. Furthermore, they were gunsmiths from father to son, and in the steaming waters of the Ouvèze, they soaked the blades of swords: an occupation, as everyone knows, nobly Spanish.

However, because the need for courage has always been inversely proportional to the distance that separates the combatants, the launchers and pistols soon replaced blades and swords: it was then that my ancestors were artificers, meaning that they made gunpowder, cartridges and rockets.

One of them, a great-great uncle, erupted one day from his shop through a closed window, in an apotheosis of sparks, surrounded by whirling suns, on a sheaf of Roman candles. He didn’t die, but on his left cheek, the beard didn’t regrow. That is why, until the end of his life, he was called “Lou Rousti», i.e. the roast.

It is perhaps because of this spectacular accident that the next generation decided, without abandoning cartridges or rockets, no longer to adorn themselves with powder, and they became “packagers”, which they still are today.

This is a fine example of Latin wisdom: they first rejected steel, a heavy, hard and sharp material; then powder, which does not tolerate the cigarette, and they devoted their activity to the cardboard box, a product which was light, malleable, soft to the touch, and in any case not explosive.
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However my grandfather, who wasn’t ‘Mr. Oldest’, didn’t inherited the cardboard box business, and he became, I don’t know why, a stone cutter. He therefore made his tour de France, and eventually settle in Valréas, then in Marseille.

He was small, but with broad shoulders and strongly muscled. When I knew him, he was wearing long white curls that descended to his collar, and a beautiful curly beard. His features were fine, but very clear, and his black eyes shone like ripe olives.

His authority over his children had been formidable, his decisions without appeal. But his grandchildren plaited his beard, or embedded beans in his ears. He spoke to me sometimes, very seriously, about his job, or rather his craft, because he was a master fitter.

He didn’t rate the masons highly: “we, he said, we raise the walls with matched stones, id est, which fit exactly one on the other, by tenons and mortises, recesses, dovetails, Jupiter joints … Of course, we also cast the lead in grooves to prevent slippage. But it was embedded in the two blocks, and not seen! While masons take the stones as they go, and they fill the holes with plugs of mortar … A mason is a drowner of stones, and he hides them because he doesn’t know how to cut them. ”
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As soon as he had a day of freedom ; that is five or six times a year, he took the family to lunch on the grass, 50 metres from the Pont du Gard. While my grandmother was preparing the meal, and children wading in the River, he got up on the aprons of the monument, was taking measurements, looked at joints, reported cuts, and stroked the stones.

After lunch, he sat down in the grass, in front of the family the family in an arc, in front of the 1000 year old masterpiece, and until the evening, he looked at it. That’s why, thirty years later, his sons and daughters, at the mere mention of the Pont du Gard, used to raise their eyes to heaven, and emit long sighs.

I have on my desk a valuable paper press. It is an elongated cube, iron, pierced in the center by an oval hole. On each of the end faces, a fairly deep crater is dug in the pressed metal. This is grandfather Andrew’s hammer, which struck for fifty years the hard head of steel scissors.

This clever man had never received more than brief instruction. He knew how to read and sign, but nothing more. He secretly suffered all his life and came to believe that education was the highest good, and he imagined that the more educated people were those who taught others. He ” bled ” therefore ” the four veins” to establish his six children in education, and that is how my father at the age of twenty , emerged from the Ecole Normale of Aix-en-Provence, and became a public school teacher.

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