Menuet : La Peur : La Rempailleuse : Aux Champs : Textes publié dans Le Gaulois 1882, puis publié dans le recueil Les contes de la bécasse.
Un Fils : Texte publié dans Gil Blas 1882, sous le titre Père inconnu et signé Maufrigneuse, puis publié dans le recueil Les contes de la bécasse.
La bûche : Texte publié dans Gil Blas 1882 sous la signature de Maufrigneuse, puis dans le recueil Mademoiselle Fifi.
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Les grands malheurs ne m’attristent guère, dit Jean Bridelle, un vieux garçon qui passait pour sceptique. j’ai vu la guerre de bien près : j’enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalités de la nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d’horreur ou d’indignation, mais ne nous donnent point ce pincement au coeur, ce frisson qui vous passe dans le dos à la vue de certaines petites choses navrantes.
La plus violente douleur qu’on puisse éprouver, certes, est la perte d’un enfant pour une mère, et la perte de la mère pour un homme. Cela est violent, terrible, cela bouleverse et déchire ; mais on guérit de ces catastrophes comme de larges blessurent saignantes. Or, certaines rencontres, certaines choses entr’aperçues, devinées, certains chagrins secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous tout un monde douloureux de pensées, qui entr’ouvrent devant nous brusquement la porte mystérieuse des souffrances morales, compliquées, incurables, d’autant plus profondes qu’elles semblent bénignes, d’autant plus cuisantes qu’elles semblent presque insaisissables, d’autant plus tenaces qu’elles semblent factices, nous laissent à l’âme comme une traînée, un goût d’amertume, une sensation de désenchantement dont nous sommes longtemps à nous débarrasser.
J’ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d’autres n’eussent point remarquées assurément, et qui sont entrées en moi comme de longues et minces piqûres inguérissables. Vous ne comprendriez peut-être pas l’émotion qui m’est restée de ces rapides impressions. Je ne vous en dirai qu’une. Elle est très vieille, mais vive comme d’hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait les frais de mon attendrissement.
J’ai cinquante ans. j’étais jeune alors et j’étudiais le droit. Un peu triste, un peu rêveur, imprégné d’une philosophie mélancolique, je n’aimais guère les cafés bruyants, les camarades braillards, ni les filles stupides. Je me levais tôt ; et une de mes plus chères voluptés était de me promener seul, vers huit heures du matin, dans la pépinière du Luxembourg.
Vous ne l’avez pas connue, vous autres, cette pépinière ? C’était comme un jardin oublié de l’autre siècle, un jardin joli comme un doux sourire de vieille. Des haies touffues séparaient les allées étroites et régulières, allées calmes entre deux murs de feuillage taillés avec méthode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relâche ces cloisons de branches ; et, de place en place, on rencontrait des parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangés comme des collégiens en promenade, des sociétés de rosiers magnifiques ou des régiments d’arbres à fruit.
Tout un coin de ce ravissant bosquet était habité par les abeilles. Leurs maisons de paille, savamment espacées sur des planches, ouvraient au soleil leurs portes grandes comme l’entrée d’un dé à coudre ; et on rencontrait tout le long des chemins des mouches bourdonnantes et dorées, vraies maîtresses de ce lieu pacifique, vraies promeneuses de ces tranquilles allées en corridors.
Je venais là presque tous les matins. Je m’asseyais sur un banc et je lisais. Parfois je laissais retomber le livre sur mes genoux pour rêver, pour écouter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini de ces charmilles à la mode ancienne.
Mais je m’aperçus bientôt que je n’étais pas seul à fréquenter ce lieu dès l’ouverture des barrières, et je rencontrais parfois, nez à nez, au coin d’un massif, un étrange petit vieillard.
Il portait des souliers à boucles d’argent, une culotte à pont, une redingote tabac d’Espagne, une dentelle en guise de cravate et un invraisemblable chapeau gris à grands bords et à grands poils, qui faisait penser au déluge. Il était maigre, fort maigre, anguleux, grimaçant et souriant. Ses yeux vifs palpitaient, s’agitaient sous un mouvement continu des paupières ; et il avait toujours à la main une superbe canne à pommeau d’or qui devait être pour lui quelque souvenir magnifique.
Ce bonhomme m’étonna d’abord, puis m’intéressa outre mesure. Et je le guettais à travers les murs de feuilles, je le suivais de loin, m’arrêtant au détour des bosquets pour n’être point vu.
Et voilà qu’un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit à faire des mouvements singuliers : quelques petits bonds d’abord, puis une révérence ; puis il battit, de sa jambe grêle, un entrechat encore alerte, puis il commença à pivoter galamment, sautillant, se trémoussant d’une façon drôle, souriant comme devant un public, faisant des grâces, arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de marionnette, adressant dans le vide de légers saluts attendrissants et ridicules. Il dansait !
Je demeurais pétrifié d’étonnement, me demandant lequel des deux était fou, lui, ou moi.
Mais il s’arrêta soudain, s’avança comme font les acteurs sur la scène, puis s’inclina en reculant avec des sourires gracieux et des baisers de comédienne qu’il jetait de sa main tremblante aux deux rangées d’arbres taillés.
Et il reprit avec gravité sa promenade.
A partir de ce jour, je ne le perdis plus de vue ; et, chaque matin, il recommençait son exercice invraisemblable.
Une envie folle me prit de lui parler. Je me risquai, et, l’ayant salué, je lui dis :
– Il fait bien bon aujourd’hui, Monsieur.
Il s’inclina.
– Oui, Monsieur, c’est un vrai temps de jadis.
Huit jours après, nous étions amis, et je connus son histoire.
Il avait été maître de danse à l’Opéra, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne était un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de danse, il ne s’arrêtait plus de bavarder.
Or, voilà qu’un jour il me confia :
– J’ai épousé la Castris, Monsieur. Je vous présenterai si vous voulez, mais elle ne vient ici que sur le tantôt. Ce jardin, voyez-vous, c’est notre plaisir et notre vie. C’est tout ce qui nous reste d’autrefois. Il nous semble que nous ne pourrions plus exister si nous ne l’avions point. Cela est vieux et distingué, n’est-ce pas ? Je crois y respirer un air qui n’a point changé depuis ma jeunesse. Ma femme et moi, nous y passons toutes nos après-midi. Mais, moi, j’y viens dès le matin, car je me lève de bonne heure.
Dès que j’eus fini de déjeuner, je retournai au Luxembourg, et bientôt j’aperçus mon ami qui donnait le bras avec cérémonie à une toute vieille femme vêtue de noir, et à qui je fus présenté. C’était la Castris, la grande danseuse aimée des princes, aimée du roi, aimée de tout ce siècle galant qui semble avoir laissé dans le monde une odeur d’amour.
Nous nous assîmes sur un banc. C’était au mois de mai. Un parfum de fleurs voltigeait dans les allées proprettes ; un bon soleil glissait entre les feuilles et semait sur nous de larges gouttes de lumière. La robe noire de la Castris semblait toute mouillée de clarté. Le jardin était vide. On entendait au loin rouler des fiacres.
– Expliquez-moi donc, dis-je au vieux danseur, ce que c’était que le menuet ?
Il tressaillit.
– Le menuet, Monsieur, c’est la reine des danses, et la danse des Reines, entendez-vous ? Depuis qu’il n’y a plus de Rois, il n’y a plus de menuet.
Et il commença, en style pompeux, un long éloge dithyrambique auquel je ne compris rien. Je voulus me faire décrire les pas, tous les mouvements, les poses. Il s’embrouillait, s’exaspérant de son impuissance, nerveux et désolé.
Et soudain, se tournant vers son antique compagne, toujours silencieuse et grave :
– Elise, veux-tu, dis, veux-tu, tu seras bien gentille, veux-tu que nous montrions à ce monsieur ce que c’était ?
Elle tourna ses yeux inquiets de tous les côtés, puis se leva sans dire un mot et vint se placer en face de lui.
Alors je vis une chose inoubliable.
Ils allaient et venaient avec des simagrées enfantines, se souriaient, se balançaient, s’inclinaient, sautillaient pareils à deux vieilles poupées qu’aurait fait danser une mécanique ancienne, un peu brisée, construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manière de son temps.
Et je les regardais, le coeur troublé de sensations extraordinaires, l’âme émue d’une indicible mélancolie. Il me semblait voir une apparition lamentable et comique, l’ombre démodée d’un siècle. J’avais envie de rire et besoin de pleurer.
Tout à coup ils s’arrêtèrent, ils avaient terminé les figures de la danse. Pendant quelques secondes ils restèrent debout l’un devant l’autre, grimaçant d’une façon surprenante ; puis ils s’embrassèrent en sanglotant.
Je partais, trois jours après, pour la province. Je ne les ai point revus. Quand je revins à Paris, deux ans plus tard, on avait détruit la pépinière. Que sont-ils devenus sans le cher jardin d’autrefois, avec ses jardins en labyrinthe, son odeur du passé et les détours gracieux des charmilles ?
Sont-ils morts ? Errent-ils par les rues modernes comme des exilés sans espoir ? Dansent-ils, spectres falots, un menuet fantastique entre les cyprès d’un cimetière, le long des sentiers bordés de tombes, au clair de lune ?
Leur souvenir me hante, m’obsède, me torture, demeure en moi comme une blessure. Pourquoi ? Je n’en sais rien.
Vous trouverez cela ridicule, sans doute ?
20 novembre 1882
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La Peur À J. K. Huysmans.
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On remonta sur le pont après dîner. Devant nous la Méditerranée n’avait pas un frisson sur toute sa surface, qu’une grande lune calme moirait. Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemencé d’étoiles, un gros serpent de fumée noire ; et, derrière nous, l’eau toute blanche, agitée par le passage rapide du lourd bâtiment, battue par l’hélice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clartés qu’on eût dit de la lumière de lune bouillonnant.
Nous étions là, six ou huit, silencieux, admirant, l’œil tourné vers l’Afrique lointaine où nous allions. Le commandant, qui fumait un cigare au milieu de nous, reprit soudain la conversation du dîner.
— Oui, j’ai eu peur ce jour-là. Mon navire est resté six heures avec ce rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons été recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous aperçut.
Alors un grand homme à figure brûlée, à l’aspect grave, un de ces hommes qu’on sent avoir traversé de longs pays inconnus, au milieu de dangers incessants, et dont l’œil tranquille semble garder, dans sa profondeur, quelque chose des paysages étranges qu’il a vus ; un de ces hommes qu’on devine trempés dans le courage, parla pour la première fois :
— Vous dites, commandant, que vous avez eu peur ; je n’en crois rien. Vous vous trompez sur le mot et sur la sensation que vous avez éprouvée. Un homme énergique n’a jamais peur en face du danger pressant. Il est ému, agité, anxieux ; mais, la peur, c’est autre chose.
Le commandant reprit en riant :
— Fichtre ! je vous réponds bien que j’ai eu peur, moi.
Alors l’homme au teint bronzé prononça d’une voix lente :
— Permettez-moi de m’expliquer ! La peur (et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur), c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du cœur, dont le souvenir seul donne des frissons d’angoisse. Mais cela n’a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du péril : cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses en face de risques vagues. La vraie peur, c’est quelque chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d’autrefois. Un homme qui croit aux revenants, et qui s’imagine apercevoir un spectre dans la nuit, doit éprouver la peur en toute son épouvantable horreur.
Moi, j’ai deviné la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l’ai ressentie l’hiver dernier, par une nuit de décembre.
Et, pourtant, j’ai traversé bien des hasards, bien des aventures qui semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J’ai été laissé pour mort par des voleurs. J’ai été condamné, comme insurgé, à être pendu en Amérique, et jeté à la mer du pont d’un bâtiment sur les côtes de Chine. Chaque fois je me suis cru perdu, j’en ai pris immédiatement mon parti, sans attendrissement et même sans regrets.
Mais la peur, ce n’est pas cela.
Je l’ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord ; le soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, messieurs. Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien ; on est résigné tout de suite ; les nuits sont claires et vides de légendes, les âmes aussi vides des inquiétudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays froids. En Orient, on peut connaître la panique, on ignore la peur.
Eh bien ! voici ce qui m’est arrivé sur cette terre d’Afrique :
Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C’est là un des plus étranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit des interminables plages de l’Océan. Eh bien ! figurez-vous l’Océan lui-même devenu sable au milieu d’un ouragan ; imaginez une tempête silencieuse de vagues immobiles en poussière jaune. Elles sont hautes comme des montagnes, ces vagues inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots déchaînés, mais plus grandes encore, et striées comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il faut gravir ces lames de cendre d’or, redescendre, gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux râlent, enfoncent jusqu’aux genoux, et glissent en dévalant l’autre versant des surprenantes collines.
Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux avec leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accablés de chaleur, de fatigue, et desséchés de soif comme ce désert ardent. Soudain un de ces hommes poussa une sorte de cri ; tous s’arrêtèrent ; et nous demeurâmes immobiles, surpris par un inexplicable phénomène connu des voyageurs en ces contrées perdues.
Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminée, un tambour battait, le mystérieux tambour des dunes ; il battait distinctement, tantôt plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement fantastique.
Les Arabes, épouvantés, se regardaient ; et l’un dit, en sa langue : « La mort est sur nous. » Et voilà que tout à coup mon compagnon, mon ami, presque mon frère, tomba de cheval, la tête en avant, foudroyé par une insolation.
Et pendant deux heures, pendant que j’essayais en vain de le sauver, toujours ce tambour insaisissable m’emplissait l’oreille de son bruit monotone, intermittent et incompréhensible ; et je sentais se glisser dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face de ce cadavre aimé, dans ce trou incendié par le soleil entre quatre monts de sable, tandis que l’écho inconnu nous jetait, à deux cents lieues de tout village français, le battement rapide du tambour.
Ce jour-là, je compris ce que c’était que d’avoir peur ; je l’ai su mieux encore une autre fois…
Le commandant interrompit le conteur :
— Pardon, monsieur, mais ce tambour ? Qu’était-ce ?
Le voyageur répondit :
— Je n’en sais rien. Personne ne sait. Les officiers, surpris souvent par ce bruit singulier, l’attribuent généralement à l’écho grossi, multiplié, démesurément enflé par les vallonnements des dunes, d’une grêle de grains de sable emportés dans le vent et heurtant une touffe d’herbes sèches ; car on a toujours remarqué que le phénomène se produit dans le voisinage de petites plantes brûlées par le soleil, et dures comme du parchemin.
Ce tambour ne serait donc qu’une sorte de mirage du son. Voilà tout. Mais je n’appris cela que plus tard.
J’arrive à ma seconde émotion.
C’était l’hiver dernier, dans une forêt du nord-est de la France. La nuit vint deux heures plus tôt, tant le ciel était sombre. J’avais pour guide un paysan qui marchait à mon côté, par un tout petit chemin, sous une voûte de sapins dont le vent déchaîné tirait des hurlements. Entre les cimes, je voyais courir des nuages en déroute, des nuages éperdus qui semblaient fuir devant une épouvante. Parfois, sous une immense rafale, toute la forêt s’inclinait dans le même sens avec un gémissement de souffrance ; et le froid m’envahissait, malgré mon pas rapide et mon lourd vêtement.
Nous devions souper et coucher chez un garde forestier dont la maison n’était plus éloignée de nous. J’allais là pour chasser.
Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait : « Triste temps ! » Puis il me parla des gens chez qui nous arrivions. Le père avait tué un braconnier deux ans auparavant, et, depuis ce temps, il semblait sombre, comme hanté d’un souvenir. Ses deux fils, mariés, vivaient avec lui.
Les ténèbres étaient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour de moi, et toute la branchure des arbres entrechoqués emplissait la nuit d’une rumeur incessante. Enfin, j’aperçus une lumière, et bientôt mon compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes nous répondirent. Puis, une voix d’homme, une voix étranglée, demanda : « Qui va là ? » Mon guide se nomma. Nous entrâmes. Ce fut un inoubliable tableau.
Un vieux homme à cheveux blancs, à l’œil fou, le fusil chargé dans la main, nous attendait debout au milieu de la cuisine, tandis que deux grands gaillards, armés de haches, gardaient la porte. Je distinguai dans les coins sombres deux femmes à genoux, le visage caché contre le mur.
On s’expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de préparer ma chambre ; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me dit brusquement :
— Voyez-vous, monsieur, j’ai tué un homme, voilà deux ans cette nuit. L’autre année, il est revenu m’appeler. Je l’attends encore ce soir.
Puis il ajouta d’un ton qui me fit sourire :
— Aussi, nous ne sommes pas tranquilles.
Je le rassurai comme je pus, heureux d’être venu justement ce soir-là, et d’assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai des histoires, et je parvins à calmer à peu près tout le monde.
Près du foyer, un vieux chien presque aveugle et moustachu, un de ces chiens qui ressemblent à des gens qu’on connaît, dormait le nez dans ses pattes.
Au dehors, la tempête acharnée battait la petite maison, et, par un étroit carreau, une sorte de judas placé près de la porte, je voyais soudain tout un fouillis d’arbres bousculés par le vent à la lueur de grands éclairs.
Malgré mes efforts, je sentais bien qu’une terreur profonde tenait ces gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles écoutaient au loin. Las d’assister à ces craintes imbéciles, j’allais demander à me coucher, quand le vieux garde tout à coup fit un bond de sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en bégayant d’une voix égarée : « Le voilà ! le voilà ! Je l’entends ! » Les deux femmes retombèrent à genoux dans leurs coins, en se cachant le visage ; et les fils reprirent leurs haches. J’allais tenter encore de les apaiser, quand le chien endormi s’éveilla brusquement et, levant sa tête, tendant le cou, regardant vers le feu de son œil presque éteint, il poussa un de ces lugubres hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans la campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait maintenant immobile, dressé sur ses pattes comme hanté d’une vision, et il se remit à hurler vers quelque chose d’invisible, d’inconnu, d’affreux sans doute, car tout son poil se hérissait. Le garde, livide, cria : « Il le sent ! il le sent ! il était là quand je l’ai tué. » Et les deux femmes égarées se mirent, toutes les deux, à hurler avec le chien.
Malgré moi, un grand frisson me courut entre les épaules. Cette vision de l’animal dans ce lieu, à cette heure, au milieu de ces gens éperdus, était effrayante à voir.
Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger ; il hurla comme dans l’angoisse d’un rêve ; et la peur, l’épouvantable peur entrait en moi ; la peur de quoi ? Le sais-je ? C’était la peur, voilà tout.
Nous restions immobiles, livides, dans l’attente d’un événement affreux, l’oreille tendue, le cœur battant, bouleversés au moindre bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, en sentant les murs et gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous ! Alors, le paysan qui m’avait amené, se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour, jeta l’animal dehors.
Il se tut aussitôt ; et nous restâmes plongés dans un silence plus terrifiant encore. Et soudain, tous ensemble, nous eûmes une sorte de sursaut : un être glissait contre le mur du dehors vers la forêt ; puis il passa contre la porte, qu’il sembla tâter, d’une main hésitante ; puis on n’entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous des insensés ; puis il revint, frôlant toujours la muraille ; et il gratta légèrement, comme ferait un enfant avec son ongle ; puis soudain une tête apparut contre la vitre du judas, une tête blanche, avec des yeux lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un son indistinct, un murmure plaintif.
Alors un bruit formidable éclata dans la cuisine. Le vieux garde avait tiré. Et aussitôt les fils se précipitèrent, bouchèrent le judas en dressant la grande table qu’ils assujettirent avec le buffet.
Et je vous jure qu’au fracas du coup de fusil que je n’attendais point, j’eus une telle angoisse du cœur, de l’âme et du corps, que je me sentis défaillir, prêt à mourir de peur.
Nous restâmes là jusqu’à l’aurore, incapables de bouger, de dire un mot, crispés dans un affolement indicible.
On n’osa débarricader la sortie qu’en apercevant, par la fente d’un auvent, un mince rayon de jour.
Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule brisée d’une balle.
Il était sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade.
L’homme au visage brun se tut ; puis il ajouta :
— Cette nuit-là pourtant, je ne courus aucun danger ; mais j’aimerais mieux recommencer toutes les heures où j’ai affronté les plus terribles périls, que la seule minute du coup de fusil sur la tête barbue du judas.
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La Rempailleuse
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C’était la fin du dîner d’ouverture de chasse chez le marquis de Bertrans. Onze chasseurs, huit jeunes femmes et le médecin du pays étaient assis autour de la grande table illuminée, couverte de fruits et de fleurs.
On vint à parler d’amour, et une grande discussion s’éleva, l’éternelle discussion, pour savoir si on pouvait aimer vraiment une fois ou plusieurs fois. On cita des exemples de gens n’ayant jamais eu qu’un amour sérieux ; on cita aussi d’autres exemples de gens ayant aimé souvent, avec violence. Les hommes, en général, prétendaient que la passion, comme les maladies, peut frapper plusieurs fois le même être, et le frapper à le tuer si quelque obstacle se dresse devant lui. Bien que cette manière de voir ne fût pas contestable, les femmes, dont l’opinion s’appuyait sur la poésie bien plus que sur l’observation, affirmaient que l’amour, l’amour vrai, le grand amour, ne pouvait tomber qu’une seule fois sur un mortel, qu’il était semblable à la foudre, cet amour, et qu’un coeur touché par lui demeurait ensuite tellement vidé, ravagé, incendié, qu’aucun autre sentiment puissant, même aucun rêve, n’y pouvait germer de nouveau.
Le marquis, ayant aimé beaucoup, combattait vivement cette croyance :
– Je vous dis, moi, qu’on peut aimer plusieurs fois avec toutes ses forces et toute son âme. Vous me citez des gens qui se sont tués par amour, comme preuve de l’impossibilité d’une seconde passion. Je vous répondrai que, s’ils n’avaient pas commis cette bêtise de se suicider, ce qui leur enlevait toute chance de rechute, ils se seraient guéris ; et ils auraient recommencé, et toujours, jusqu’à leur mort naturelle. Il en est des amoureux comme des ivrognes. Qui a bu boira – qui a aimé aimera. C’est une affaire de tempérament, cela.
On prit pour arbritre le docteur, vieux médecin parisien retiré aux champs, et on le pria de donner son avis.
Justement il n’en avait pas :
– Comme l’a dit le marquis, c’est une affaire de tempérament ; quant à moi, j’ai eu connaissance d’une passion qui dura cinquante-cinq ans sans un jour de répit, et qui ne se termina que par la mort.
La marquise battit des mains.
– Est-ce beau cela ! Et quel rêve d’être aimé ainsi ! Quel bonheur de vivre cinquante-cinq ans tout enveloppé de cette affection acharnée et pénétrante ! Comme il a dû être heureux et bénir la vie celui qu’on adora de la sorte !
Le médecin sourit :
– En effet, Madame, vous ne vous trompez pas sur ce ce point, que l’être aimé fut un homme. Vous le connaissez, c’est M. Chouquet, le pharmacien du bourg. Quant à elle, la femme, vous l’avez connue aussi, c’est la vieille rempailleuse de chaises qui venait tous les ans au château. Mais je vais me faire mieux comprendre.
L’enthousiasme des femmes était tombé ; et leur visage dégoûté disait : “Pouah !”, comme si l’amour n’eût dû frapper que des êtres fins et distingués, seuls dignes de l’intérêt des gens comme il faut.
Le médecin reprit :
– J’ai été appelé, il y a trois mois, auprès de cette vieille femme, à son lit de mort. Elle était arrivée, la veille, dans la voiture qui lui servait de maison, traînée par la rosse que vous avez vue, et accompagnée de ses deux grands chiens noirs, ses amis et ses gardiens. Le curé était déjà là. Elle nous fit ses exécuteurs testamentaires, et, pour nous dévoiler le sens de ses volontés dernières, elle nous raconta toute sa vie. Je ne sais rien de plus singulier et de plus poignant.
Son père était rempailleur et sa mère rempailleuse. Elle n’a jamais eu de logis planté en terre.
Toute petite, elle errait, haillonneuse, vermineuse, sordide. On s’arrêtait à l’entrée des villages, le long des fossés ; on dételait la voiture ; le cheval broutait ; le chien dormait, le museau sur ses pattes ; et la petite se roulait dans l’herbe pendant que le père et la mère rafistolaient, à l’ombre des ormes du chemin, tous les vieux sièges de la commune. On ne parlait guère dans cette demeure ambulante. Après les quelques mots nécessaires pour décider qui ferait le tour des maisons en poussant le cri bien connu : “Remmmpailleur de chaises !”, on se mettait à tortiller la paille, face à face ou côte à côte. Quand l’enfant allait trop loin ou tentait d’entrer en relations avec quelque galopin du village, la voix colère du père la rappelait : “Veux-tu bien revenir ici, crapule !”. C’étaient les seuls mots de tendresse qu’elle entendait.
Quand elle devint plus grande, on l’envoya faire la récolte des fonds de sièges avariés. Alors elle ébaucha quelques connaissances de place en place avec les gamins ; mais c’étaient, cette fois, les parents de ses nouveaux amis qui rappelaient brutalement leurs enfants : “Veux-tu bien venir ici, polisson ! Que je te voie causer avec les va-nu-pieds !…”.
Souvent les petits gars lui jetaient des pierres.
Des dames lui ayant donné quelques sous, elle les garda soigneusement.
Un jour – elle avait alors onze ans – comme elle passait par ce pays, elle rencontra derrière le cimetière le petit Chouquet qui pleurait parce qu’un camarade lui avait volé deux liards. Ces larmes d’un petit bourgeois, d’un de ces petits qu’elle s’imaginait dans sa frêle caboche de déshéritée, être toujours contents et joyeux, la bouleversèrent. Elle s’approcha, et, quand elle connut la raison de sa peine, elle versa entre ses mains toutes ses économies, sept sous, qu’il prit naturellement, en essuyant ses larmes. Alors, folle de joie, elle eut l’audace de l’embrasser. Comme il considérait attentivement sa monnaie, il se laissa faire. Ne se voyant ni repoussée, ni battue, elle recommença ; elle l’embrassa à pleins bras, à plein coeur. Puis elle se sauva.
Que se passa-t-il dans cette misérable tête ? S’est-elle attachée à ce mioche parce qu’elle lui avait sacrifié sa fortune de vagabonde, ou parce qu’elle lui avait donné son premier baiser tendre ? Le mystère est le même pour les petits que pour les grands.
Pendant des mois, elle rêva de ce coin de cimetière et de ce gamin. Dans l’espérance de le revoir, elle vola ses parents, grappillant un sou par-ci, un sou par-là, sur un rempaillage, ou sur les provisions qu’elle allait acheter.
Quand elle revint, elle avait deux francs dans sa poche, mais elle ne put qu’apercevoir le petit pharmacien, bien propre, derrière les carreaux de la boutique paternelle, entre un bocal rouge et un ténia.
Elle ne l’en aima que davantage, séduite, émue, extasiée par cette gloire de l’eau colorée, cette apothéose des cristaux luisants.
Elle garda en elle son souvenir ineffaçable, et, quand elle le rencontra, l’an suivant, derrière l’école, jouant aux billes avec ses camarades, elle se jeta sur lui, le saisit dans ses bras, et le baisa avec tant de violence qu’il se mit à hurler de peur. Alors, pour l’apaiser, elle lui donna son argent : trois francs vingt, un vrai trésor, qu’il regardait avec des yeux agrandis.
Il le prit et se laissa caresser tant qu’elle voulut.
Pendant quatre ans encore, elle versa entre ses mains toutes ses réserves, qu’il empochait avec conscience en échange de baisers consentis. Ce fut une fois trente sous, une fois deux francs, une fois douze sous (elle en pleura de peine et d’humiliation, mais l’année avait été mauvaise) et la dernière fois, cinq francs, une grosse pièce ronde, qui le fit rire d’un rire content.
Elle ne pensait plus qu’à lui ; et il attendait son retour avec une certaine impatience, courait au-devant d’elle en la voyant, ce qui faisait bondir le coeur de la fillette.
Puis il disparut. On l’avait mis au collège. Elle le sut en interrogeant habilement. Alors elle usa d’une diplomatie infinie pour changer l’itinéraire de ses parents et les faire passer par ici au moment des vacances. Elle y réussit, mais après un an de ruses. Elle était donc restée deux ans sans le revoir ; et elle le reconnut à peine, tant il était changé, grandi, embelli, imposant dans sa tunique à boutons d’orr. Il feignit de ne pas la voir et passa fièrement près d’elle.
Elle en pleura pendant deux jours ; et depuis lors elle souffrit sans fin.
Tous les ans elle revenait ; passait devant lui sans oser le saluer et sans qu’il daignât même tourner les yeux vers elle. Elle l’aimait éperdument. Elle me dit : “C’est le seul homme que j’aie vu sur la terre, monsieur le médecin ; je ne sais pas si les autres existaient seulement”. Ses parents moururent. Elle continua leur métier, mais elle prit deux chiens au lieu d’un, deux terribles chiens qu’on n’aurait pas osé braver.
Un jour, en revenant dans ce village où son coeur était resté, elle aperçut une jeune femme qui sortait de la boutique Chouquet au bras de son bien-aimé. C’était sa femme. Il était marié.
Le soir même, elle se jeta dans la mare qui est sur la place de la Mairie. Un ivrogne attardé la repêcha, et la porta à la pharmacie. Le fils Chouquet descendit en robe de chambre, pour la soigner, et, sans paraître la reconnaître, la déshabilla, la frictionna, puis il lui dit d’une voix dure : “Mais vous êtes folle ! Il ne faut pas être bête comme ça !”.
Cela suffit pour la guérir. Il lui avait parlé ! Elle était heureuse pour longtemps.
Il ne voulut rien recevoir en rémunération de ses soins, bien qu’elle insistât vivement pour le payer.
Et toute sa vie s’écoula ainsi. Elle rempaillait en songeant à Chouquet. Tous les ans, elle l’apercevait derrière ses vitraux. Elle prit l’habitude d’acheter chez lui des provisions de menus médicaments. De la sorte elle le voyait de près, et lui parlait, et lui donnait encore de l’argent.
Comme je vous l’ai dit en commençant, elle est morte ce printemps. Après m’avoir raconté toute cette triste histoire, elle me pria de remettre à celui qu’elle avait si patiemment aimé toutes les économies de son existence, car elle n’avait travaillé que pour lui, disait-elle, jeûnant même pour mettre de côté, et être sûre qu’il penserait à elle, au moins une fois, quand elle serait morte.
Elle me donna donc deux mille trois cent vingt-sept francs. Je laissai à M. le curé les vingt-sept francs pour l’enterrement, et j’emportai le reste quand elle eut rendu le dernier soupir.
Le lendemain, je me rendis chez les Chouquet. Ils achevaient de déjeuner, en face l’un de l’autre, gros et rouges, fleurant les produits pharmaceutiques, importants et satisfaits.
On me fit asseoir ; on m’offrit un kirsch, que j’acceptai ; et je commençai mon discours d’une voix émue, persuadé qu’ils allaient pleurer.
Dès qu’il eut compris qu’il avait été aimé de cette vagabonde, de cette rempailleuse, de cette rouleuse, Chouquet bondit d’indignation, comme si elle avait volé sa réputation, l’estime des honnêtes gens, son honneur intime, quelque chose de délicat qui lui était plus cher que la vie.
Sa femme, aussi exaspérée que lui, répétait : “Cette gueuse ! cette gueuse ! cette gueuse!…”. Sans pouvoir trouver autre chose.
Il s’était levé ; il marchait à grands pas derrière la table, le bonnet grec chaviré sur une oreille. Il balbutiait : “Comprend-on ça, docteur ? Voilà de ces choses horribles pour un homme ! Que faire, Oh ! si je l’avais su de son vivant, je l’aurais fait arrêter par la gendarmerie et flanquer en prison. Et elle n’en serait pas sortie, je vous en réponds !”.
Je demeurais stupéfait du résultat de ma démarche pieuse. Je ne savais que dire ni que faire. Mais j’avais à compléter ma mission. Je repris : “Elle m’a chargé de vous remettre ses économies, qui montent à deux mille trois cent francs. Comme ce que je viens de vous apprendre semble vous être fort désagréable, le mieux serait peût-tre de donner cet argent aux pauvres”.
Ils me regardaient, l’homme et la femme, perclus de saisissement.
Je tirai l’argent de ma poche, du misérable argent de tous pays et de toutes les marquess, de l’or et de sous mêlés. Puis je demandai : “Que décidez-vous ?”.
Madame Chouquet parla la première : “Mais puisque c’était sa dernière volonté, à cette femme… il me semble qu’il nous est bien difficile de refuser”.
Le mari, vaguement confus, reprit : “Nous pourrions toujours acheter avec ça quelque chose pour nos enfants”.
Je dis d’un air sec : “Comme vous voudrez”.
Il reprit : “Donnez toujours, puisqu’elle vous en a chargé ; nous trouverons bien moyens de l’employer à quelque bonne oeuvre”.
Je remis l’argent, je saluai, et je partis.
Le lendemain Chouquet vient me trouver et, brusquement :
– “Mais elle a laissé ici sa voiture, cette… cette femme. Qu’est-ce que vous en faites, de cette voiture ?
– Rien, prenez-là si vous voulez.
– Parfait ; cela me va ; j’en ferai une cabane pour mon potager.
Il s’en allait. Je le rappelai. “Elle a laissé aussi son vieux cheval et ses deux chiens. Les voulez-vous ?”. Il s’arrêta, surpris : “Ah ! non, par exemple ; que voulez-vous que j’en fasse ? Disposez-en comme vous voudrez”. Et il riait. Puis il me tendit sa main que je serrai. Que voulez-vous ? Il ne faut pas, dans un pays, que le médecin et le pharmacien soient ennemis. J’ai gardé les chiens chez moi. Le curé, qui a une grande cour, a pris le cheval. La voiture sert de cabane à Chouquet ; et il a acheté cinq obligations de chemin de fer avec l’argent.
Voilà le seul amour profond que j’aie rencontré, dans ma vie”.
Le médecin se tut.
Alors la marquise, qui avait des larmes dans les yeux, soupira :
– “Décidément, il n’y a que les femmes pour savoir aimer !”.
17 septembre 1882
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Aux Champs . . . A Octave Mirbeau
Les deux chaumières étaient côte à côte, au pied d’une colline, proches d’une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la terre inféconde pour élever tous leurs petits. Chaque ménage en avait quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait du matin au soir. Les deux aînés avaient six ans et les deux cadets quinze mois environ ; les mariages et, ensuite les naissances, s’étaient produites à peu près simultanément dans l’une et l’autre maison.
Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas ; et les deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur tête, se mêlaient sans cesse ; et, quand il fallait en appeler un, les hommes souvent en criaient trois avant d’arriver au véritable.
La première des deux demeures, en venant de la station d’eaux de Rolleport, était occupée par les Tuvache, qui avaient trois filles et un garçon ; l’autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et trois garçons.
Tout cela vivait péniblement de soupe, de pomme de terre et de grand air. A sept heures, le matin, puis à midi, puis à six heures, le soir, les ménagères réunissaient leurs mioches pour donner la pâtée, comme des gardeurs d’oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis, par rang d’âge, devant la table en bois, vernie par cinquante ans d’usage. Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la planche.
On posait devant eux l’assiette creuse pleine de pain molli dans l’eau où avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois oignons ; et toute la lignée mangeait jusqu’à plus faim. La mère empâtait elle-même le petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était une fête pour tous, et le père, ce jour-là, s’attardait au repas en répétant : “Je m’y ferais bien tous les jours”
Par un après-midi du mois d’août, une légère voiture s’arrêta brusquement devant les deux chaumières, et une jeune femme, qui conduisait elle-même, dit au monsieur assis à côté d’elle :
– Oh ! regarde, Henri, ce tas d’enfants ! Sont-ils jolis, comme ça, à grouiller dans la poussière.
L’homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations qui étaient une douleur et presque un reproche pour lui.
La jeune femme reprit :
– Il faut que je les embrasse ! Oh ! comme je voudrais en avoir un, celui-là, le tout petit.
Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux derniers, celui des Tuvache, et, l’enlevant dans ses bras, elle le baisa passionnément sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frisés et pommadés de terre, sur ses menottes qu’il agitait pour se débarrasser des caresses ennuyeuses.
Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle revint la semaine suivante, s’assit elle-même par terre, prit le moutard dans ses bras, le bourra de gâteaux, donna des bonbons à tous les autres ; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari attendait patiemment dans sa frêle voiture.
Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les jours, les poches pleines de friandises et de sous.
Elle s’appelait Mme Henri d’Hubières.
Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle ; et, sans s’arrêter aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pénétra dans la demeure des paysans.
Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe ; ils se redressèrent tout surpris, donnèrent des chaises et attendirent. Alors la jeune femme, d’une voix entrecoupée, tremblante commença :
– Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien… je voudrais bien emmener avec moi votre… votre petit garçon…
Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent pas.
Elle reprit haleine et continua.
– Nous n’avons pas d’enfants ; nous sommes seuls, mon mari et moi… Nous le garderions… voulez-vous ?
La paysanne commençait à comprendre. Elle demanda :
– Vous voulez nous prend’e Charlot ? Ah ben non, pour sûr.
Alors M. d’Hubières intervint :
– Ma femme s’est mal expliquée. Nous voulons l’adopter, mais il reviendra vous voir. S’il tourne bien, comme tout porte à le croire, il sera notre héritier. Si nous avions, par hasard, des enfants, il partagerait également avec eux. Mais s’il ne répondait pas à nos soins, nous lui donnerions, à sa majorité, une somme de vingt mille francs, qui sera immédiatement déposée en son nom chez un notaire. Et, comme on a aussi pensé à vous, on vous servira jusqu’à votre mort, une rente de cent francs par mois. Avez-vous bien compris ?
La fermière s’était levée, toute furieuse.
– Vous voulez que j’vous vendions Charlot ? Ah ! mais non ; c’est pas des choses qu’on d’mande à une mère çà ! Ah ! mais non ! Ce serait abomination.
L’homme ne disait rien, grave et réfléchi ; mais il approuvait sa femme d’un mouvement continu de la tête.
Mme d’Hubières, éperdue, se mit à pleurer, et, se tournant vers son mari, avec une voix pleine de sanglots, une voix d’enfant dont tous les désirs ordinaires sont satisfaits, elle balbutia :
– Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas !
Alors ils firent une dernière tentative.
– Mais, mes amis, songez à l’avenir de votre enfant, à son bonheur, à …
La paysanne, exaspérée, lui coupa la parole :
– C’est tout vu, c’est tout entendu, c’est tout réfléchi… Allez-vous-en, et pi, que j’vous revoie point par ici. C’est i permis d’vouloir prendre un éfant comme ça !
Alors Mme d’Hubières, en sortant, s’avisa qu’ils étaient deux tout petits, et elle demanda à travers ses larmes, avec une ténacité de femme volontaire et gâtée, qui ne veut jamais attendre :
– Mais l’autre petit n’est pas à vous ?
Le père Tuvache répondit :
– Non, c’est aux voisins ; vous pouvez y aller si vous voulez.
Et il rentra dans sa maison, où retentissait la voix indignée de sa femme.
Les Vallin étaient à table, en train de manger avec lenteur des tranches de pain qu’ils frottaient parcimonieusement avec un peu de beurre piqué au couteau, dans une assiette entre eux deux.
M. d’Hubières recommença ses propositions, mais avec plus d’insinuations, de précautions oratoires, d’astuce.
Les deux ruraux hochaient la tête en signe de refus ; mais quand ils apprirent qu’ils auraient cent francs par mois, ils se considèrent, se consultant de l’oeil, très ébranlés.
Ils gardèrent longtemps le silence, torturés, hésitants. La femme enfin demanda :
– Qué qu’t’en dis, l’homme ? Il prononça d’un ton sentencieux :
– J’dis qu’c’est point méprisable.
Alors Mme d’Hubières, qui tremblait d’angoisse, leur parla de l’avenir du petit, de son bonheur, et de tout l’argent qu’il pourrait leur donner plus tard.
Le paysan demanda :
– C’te rente de douze cents francs, ce s’ra promis d’vant l’notaire ?
M. d’Hubières répondit :
– Mais certainement, dès demain.
La fermière, qui méditait, reprit :
– Cent francs par mois, c’est point suffisant pour nous priver du p’tit ; ça travaillera dans quéqu’z’ans ct’éfant ; i nous faut cent vingt francs.
Mme d’Hubières trépignant d’impatience, les accorda tout de suite ; et, comme elle voulait enlever l’enfant, elle donna cent francs en cadeau pendant que son mari faisait un écrit. Le maire et un voisin, appelé aussitôt, servirent de témoins complaisants.
Et le jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on emporte un bibelot désiré d’un magasin.
Les Tuvache sur leur porte, le regardaient partir muets, sévères, regrettant peut-être leur refus.
On n’entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents, chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire ; et ils étaient fâchés avec leurs voisins parce que la mère Tuvache les agonisait d’ignominies, répétant sans cesse de porte en porte qu’il fallait être dénaturé pour vendre son enfant, que c’était une horreur, une saleté, une corromperie.
Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec ostentation, lui criant, comme s’il eût compris :
– J’t’ai pas vendu, mé, j’t’ai pas vendu, mon p’tiot. J’vends pas m’s éfants, mé. J’sieus pas riche, mais vends pas m’s éfants.
Et, pendant des années et encore des années, ce fut ainsi chaque jour des allusions grossières qui étaient vociférées devant la porte, de façon à entrer dans la maison voisine. La mère Tuvache avait fini par se croire supérieure à toute la contrée parce qu’elle n’avait pas venu Charlot. Et ceux qui parlaient d’elle disaient :
– J’sais ben que c’était engageant, c’est égal, elle s’a conduite comme une bonne mère.
On la citait ; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, élevé dans cette idée qu’on lui répétait sans répit, se jugeait lui-même supérieur à ses camarades, parce qu’on ne l’avait pas vendu.
Les Vallin vivotaient à leur aise, grâce à la pension. La fureur inapaisable des Tuvache, restés misérables, venait de là.
Leur fils aîné partit au service. Le second mourut ; Charlot resta seul à peiner avec le vieux père pour nourrir la mère et deux autres soeurs cadettes qu’il avait.
Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture s’arrêta devant les deux chaumières. Un jeune monsieur, avec une chaîne de montre en or, descendit, donnant la main à une vieille dame en cheveux blancs. La vieille dame lui dit :
– C’est là, mon enfant, à la seconde maison.
Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin.
La vieille mère lavait ses tabliers ; le père, infirme, sommeillait près de l’âtre. Tous deux levèrent la tête, et le jeune homme dit :
– Bonjour, papa ; bonjour maman.
Ils se dressèrent, effarés. La paysanne laissa tomber d’émoi son savon dans son eau et balbutia :
– C’est-i té, m’n éfant ? C’est-i té, m’n éfant ?
Il la prit dans ses bras et l’embrassa, en répétant : – “Bonjour, maman”. Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu’il ne perdait jamais : “Te v’là-t’i revenu, Jean ?”. Comme s’il l’avait vu un mois auparavant.
Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le maire, chez l’adjoint, chez le curé, chez l’instituteur.
Charlot, debout sur le seuil de sa chaumière, le regardait passer.
Le soir, au souper il dit aux vieux :
– Faut-i qu’vous ayez été sots pour laisser prendre le p’tit aux Vallin !
Sa mère répondit obstinément :
– J’voulions point vendre not’ éfant !
Le père ne disait rien.
Le fils reprit :
– C’est-i pas malheureux d’être sacrifié comme ça !
Alors le père Tuvache articula d’un ton coléreux :
– Vas-tu pas nous r’procher d’ t’avoir gardé ?
Et le jeune homme, brutalement :
– Oui, j’vous le r’proche, que vous n’êtes que des niants. Des parents comme vous, ça fait l’malheur des éfants. Qu’vous mériteriez que j’vous quitte.
La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gémit tout en avalant des cuillerées de soupe dont elle répandait la moitié :
– Tuez-vous donc pour élever d’s éfants !
Alors le gars, rudement :
– J’aimerais mieux n’être point né que d’être c’que j’suis. Quand j’ai vu l’autre, tantôt, mon sang n’a fait qu’un tour. Je m’suis dit : “V’là c’que j’serais maintenant !”.
Il se leva.
– Tenez, j’sens bien que je ferai mieux de n’pas rester ici, parce que j’vous le reprocherais du matin au soir, et que j’vous ferais une vie d’misère. Ca, voyez-vous, j’vous l’pardonnerai jamais !
Les deux vieux se taisaient, atterrés, larmoyants.
Il reprit :
– Non, c’t’ idée-là, ce serait trop dur. J’aime mieux m’en aller chercher ma vie aut’part !
Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec l’enfant revenu.
Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria :
– Manants, va !
Et il disparut dans la nuit.
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Un Fils – A René Maizeroy – 19 avril 1882
Ils se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri où le gai printemps remuait de la vie. L’un était sénateur, et l’autre de l’Académie française, graves tous deux, pleins de raisonnements très logiques mais solennels, gens de marque et de réputation.
Ils parlotèrent d’abord de politique, échangeant des pensées, non pas sur des Idées, mais sur des hommes : les personnalités, en cette matière, primant toujours la Raison. Puis ils soulevèrent quelques souvenirs ; puis ils se turent, continuant à marcher côte à côte, tout amollis par la tiédeur de l’air.
Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrés et délicats ; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient leurs odeurs dans la brise, tandis qu’un faux-ébénier, vêtu de grappes jaunes, éparpillait au vent sa fine poussière, une fumée d’or qui sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des parfumeurs, sa semence embaumée à travers l’espace.
Le sénateur s’arrêta, huma le nuage fécondant qui flottait, considéra l’arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes s’envolaient. Et il dit : “Quand on songe que ces imperceptibles atomes qui sentent bon, vont créer des existences à des centaines de lieues d’ici, vont faire tressaillir les fibres et les sèves d’arbres femelles et produire des êtres à racines, naissant d’un germe, comme nous, mortels comme nous, et qui seront remplacés par d’autres êtres de même essence, comme nous toujours !”
Puis, planté devant l’ébénier radieux dont les parfums vivifiants se détachaient à tous les frissons de l’air, M. le sénateur ajouta : “Ah ! mon gaillard, s’il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais bigrement embarrassé. En voilà un qui les exécute facilement et qui les lâche sans remords, et qui ne s’en inquiète guère.”
L’académicien ajouta : “Nous en faisons autant, mon ami.”
Le sénateur reprit : “Oui, je ne le nie pas, nous les lâchons quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre supériorité.”
Mais l’autre secoua la tête : “Non, ce n’est pas là ce que je veux dire : voyez-vous, mon cher, il n’est guère d’homme qui ne possède des enfants ignorés, ces enfants dits de père inconnu, qu’il a faits, comme cet arbre reproduit, presque inconsciemment.
“S’il fallait établir le compte des femmes que nous avons eues, nous serions, n’est-ce pas, aussi embarrassés que cet ébénier que vous interpelliez le serait pour numéroter ses descendants.
“De dix-huit à quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les rencontres passagères, les contacts d’une heure, on peut bien admettre que nous avons eu des… rapports intimes avec deux ou trois cents femmes.
“Eh bien, mon ami, dans ce nombre êtes-vous sûr que vous n’en ayez pas fécondé au moins une et que vous ne possédiez point sur le pavé, ou au bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honnêtes gens, c’est-à-dire nous ; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu ; ou peut-être, si elle a eu la chance d’être abandonnée par sa mère, cuisinière en quelque famille.
“Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons publiques possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père, enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces rejetons-là constituent les “pertes” de leur profession. Quels sont les générateurs ? – Vous, – moi, – nous tous, les hommes dits comme il faut ! Ce sont les résultats de nos joyeux dîners d’amis, de nos soirs de gaieté, de ces heures où notre chair contente nous pousse aux accouplements d’aventure.
“Les voleurs, les rôdeurs, tous les misérables, enfin, sont nos enfants. Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous étions les leurs, car ils reproduisent aussi, ces gredins-là !
“Tenez, j’ai, pour ma part, sur la conscience une très vilaine histoire que je veux vous dire. C’est pour moi un remords incessant, plus que cela, c’est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui, parfois, me torture horriblement.
“A l’âge de vingt-cinq ans j’avais entrepris avec un de mes amis, aujourd’hui conseiller d’État, un voyage en Bretagne, à pied.
“Après quinze ou vingt jours de marche forcenée, après avoir visité les Côtes-du-Nord et une partie du Finistère, nous arrivions à Douarnenez ; de là, en une étape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie des Trépassés, et on coucha dans un village quelconque dont le nom finissait en of ; mais, le matin venu, une fatigue étrange retint au lit mon camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se composait simplement de deux bottes de paille.
“Impossible d’être malade en ce lieu. Je le forçai donc à se lever, et nous parvînmes à Audierne vers quatre ou cinq heures du soir.
“Le lendemain, il allait un peu mieux ; on repartit ; mais, en route, il fut pris de malaises intolérables, et c’est à grand-peine que nous pûmes atteindre Pont-Labbé.
“Là, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le médecin, qu’on fit venir de Quimper, constata une forte fièvre, sans en déterminer la nature.
“Connaissez-vous Pont-Labbé ? – Non. – Eh bien, c’est la ville la plus bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz au Morbihan, de cette contrée qui contient l’essence des moeurs, des légendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd’hui, ce coin de pays n’a presque pas changé. Je dis : encore aujourd’hui, car j’y retourne à présent tous les ans, hélas !
“Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang triste, triste, avec des vols d’oiseaux sauvages. Une rivière sort de là que les caboteurs peuvent remonter jusqu’à la ville. Et dans les rues étroites aux maisons antiques, les hommes portent le grand chapeau, le gilet brodé et les quatre vestes superposées : la première, grande comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière s’arrêtant juste au-dessus du fond de culotte.
“Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas deviner leur gorge puissante et martyrisée ; et elles sont coiffées d une étrange façon : sur les tempes, deux plaques brodées en couleur encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derrière la tête, puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet, tissu souvent d’or ou d’argent.
“La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout bleus, d’un bleu pâle que perçaient les deux petits points noirs de la pupille ; et ses dents courtes, serrées, qu’elle montrait sans cesse en riant, semblaient faites pour broyer du granit.
“Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme la plupart de ses compatriotes.
“Or, mon ami n’allait guère mieux, et, bien qu’aucune maladie ne se déclarât, le médecin lui défendait de partir encore, ordonnant un repos complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la petite bonne entrait, apportant, soit mon dîner, soit de la tisane.
“Je la lutinais un peu, ce qui semblait l’amuser, mais nous ne causions pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point.
“Or, une nuit, comme j’étais resté fort tard auprès du malade, je croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la sienne. C’était juste en face de ma porte ouverte ; alors brusquement, sans réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie qu’autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant qu’elle fût revenue de sa stupeur, je l’avais jetée et enfermée chez moi. Elle me regardait, effarée, affolée, épouvantée, n’osant pas crier de peur d’un scandale, d’être chassée sans doute par ses maîtres d’abord, et peut-être par son père ensuite.
“J’avais fait cela en riant : mais, dès qu’elle fut chez moi, le désir de la posséder m’envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une lutte corps à corps, à la façon des athlètes, avec les bras tendus, crispés, tordus, la respiration essoufflée, la peau mouillée de sueur. Oh ! elle se débattit vaillamment : et parfois nous heurtions un meuble, une cloison, une chaise : alors, toujours enlacés, nous restions immobiles plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n’eût éveillé quelqu’un ; puis nous recommencions notre acharnée bataille, moi l’attaquant, elle résistant.
“Épuisée enfin, elle tomba : et je la pris brutalement, par terre, sur le pavé.
“Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s’enfuit.
“Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point l’approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ, à minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me retirer.
“Elle se jeta dans mes bras, m’étreignit passionnément, puis, jusqu’au jour, m’embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin toutes les assurances de tendresse et de désespoir qu’une femme nous peut donner quand elle ne sait pas un mot de notre langue.
“Huit jours après, j’avais oublié cette aventure commune et fréquente quand on voyage, les servantes d’auberge étant généralement destinées à distraire ainsi les voyageurs.
“Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé.
“Or, en 1876, j’y retournai par hasard au cours d’une excursion en Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour me bien pénétrer des paysages.
“Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs grisâtres dans l’étang à l’entrée de la petite ville : et l’auberge était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air plus moderne. En entrant, je fus reçu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans, fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit gilet de drap, casquées d’argent avec les grandes plaques brodées sur les oreilles.
“Il était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner et, comme le patron s’empressait lui-même à me servir, la fatalité sans doute me fit dire : “Avez-vous connu les anciens maîtres de cette maison ? J’ai passé ici une dizaine de jours il y a trente ans maintenant. Je vous parle de loin.”
“Il répondit : “C’étaient mes parents, monsieur.”
“Alors je lui racontai en quelle occasion je m’étais arrêté, comment j’avais été retenu par l’indisposition d’un camarade. Il ne me laissa pas achever.
“- Oh ! je me rappelle parfaitement. J’avais alors quinze ou seize ans. Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j’ai fait la mienne, sur la rue.”
“C’est alors seulement que le souvenir très vif de la petite bonne me revint. Je demandai : “Vous rappelez-vous une gentille petite servante qu’avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne me trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraîches ?”
“Il reprit : “Oui, monsieur ; elle est morte en couches quelque temps après.”
“Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boiteux remuait du fumier, il ajouta : “Voilà son fils.”
“Je me mis à rire. “Il n’est pas beau et ne ressemble guère à sa mère. Il tient du père sans doute.”
“L’aubergiste reprit : “Ça se peut bien ; mais on n’a jamais su à qui c’était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait de galant. Ç’a été un fameux étonnement quand on a appris qu’elle était enceinte. Personne ne voulait le croire.”
“J’eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements pénibles qui nous touchent le coeur, comme l’approche d’un lourd chagrin. Et je regardai l’homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l’eau pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé, hideusement sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés qu’ils lui tombaient comme des cordes sur les joues.
“L’aubergiste ajouta : “Il ne vaut pas grand-chose, ç’a été gardé par charité dans la maison. Peut-être qu’il aurait mieux tourné si on l’avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur ? Pas de père, pas de mère, pas d’argent ! Mes parents ont eu pitié de l’enfant, mais ce n’était pas à eux, vous comprenez.”
“Je ne dis rien.
“Et je couchai dans mon ancienne chambre ; et toute la nuit je pensai à cet affreux valet d’écurie en me répétant : “Si c’était mon fils, pourtant ? Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet être ?” C’était possible, enfin !
“Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de sa naissance. Une différence de deux mois devait m’arracher mes doutes.
“Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français non plus. Il avait l’air de ne rien comprendre, d’ailleurs, ignorant absolument son âge qu’une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se tenait d’un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des yeux.
“Mais le patron survenant alla chercher l’acte de naissance du misérable. Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours après mon passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être arrivé à Lorient le 15 août. L’acte portait la mention : “Père inconnu.” La mère s’était appelée Jeanne Kerradec.
“Alors mon coeur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais plus parler tant je me sentais suffoqué : et je regardais cette brute dont les grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des bêtes ; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire, détournait la tête, cherchait à s’en aller.
“Tout le jour j’errai le long de la petite rivière, en réfléchissant douloureusement Mais à quoi bon réfléchir ? Rien ne pouvait me fixer. Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m’énervant en des suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même horrible incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet homme était mon fils.
“Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans parvenir à dormir ; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m’appelait “papa” ; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et, j’avais beau me sauver, il me suivait toujours, et, au lieu d’aboyer, il parlait, m’injuriait ; puis il comparaissait devant mes collègues de l’Académie réunis pour décider si j’étais bien son père ; et l’un d’eux s’écriait : “C’est indubitable ! Regardez donc comme il lui ressemble.” Et en effet je m’apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou de revoir l’homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits communs.
“Je le joignis comme il allait à la messe (c’était un dimanche) et je lui donnai cent sous en le dévisageant anxieusement. Il se remit à rire d’une ignoble façon, prit l’argent, puis, gêné de nouveau par mon oeil, il s’enfuit après avoir bredouillé un mot à peu prés inarticulé, qui voulait dire “merci”, sans doute.
“La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille. Vers le soir, je fis venir l’hôtelier, et avec beaucoup de précautions, d’habiletés, de finesses, je lui dis que je m’intéressais à ce pauvre être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire quelque chose pour lui.
“Mais l’homme répliqua : “Oh ! n’y songez pas, monsieur, il ne vaut rien, vous n’en aurez que du désagrément. Moi, je l’emploie à vider l’écurie, et c’est tout ce qu’il peut faire. Pour ça je le nourris et il couche avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille culotte, donnez-la-lui, mais elle sera en pièces dans huit jours.”
“Je n’insistai pas, me réservant d’aviser.
“Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte, s’endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses.
“On me pria le lendemain de ne plus lui donner d’argent. L’eau-de-vie le rendait furieux, et, dès qu’il avait deux sous en poche, il les buvait. L’aubergiste ajouta : “Lui donner de l’argent, c’est vouloir sa mort.” Cet homme n’en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d’autre destination à ce métal que le cabaret.
“Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute, mon fils ! mon fils ! en tâchant de découvrir s’il avait quelque chose de moi. A force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d’une ressemblance que dissimulaient l’habillement différent et la crinière hideuse de l’homme.
“Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je partis, le coeur broyé, après avoir laissé à l’aubergiste quelque argent pour adoucir l’existence de son valet.
“Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force invincible me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne à ce supplice de voir cette brute patauger dans son fumier, de m’imaginer qu’il me ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui être secourable. Et chaque année je reviens ici, plus indécis, plus torturé, plus anxieux.
“J’ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressource.
“J’ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement ivrogne et emploie à boire tout l’argent qu’on lui donne et il sait fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l’eau-de-vie.
“J’ai essayé d’apitoyer sur lui son patron pour qu’il le ménageât, en offrant toujours de l’argent. L’aubergiste, étonné à la fin, m’a répondu fort sagement : “Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira qu’à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt qu’il a du temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais choisissez-en un qui réponde à votre peine.”
“Que dire à cela ?
“Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce crétin, certes, deviendrait malin pour m’exploiter, me compromettre, me perdre, il me crierait “papa”, comme dans mon rêve.
“Et je me dis que j’ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve d’écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé comme d’autres, aurait été pareil aux autres.
“Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et intolérable que j’éprouve en face de lui en songeant que cela est sorti de moi, qu’il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au père, que, grâce aux terribles lois de l’hérédité, il est moi par mille choses, par son sang et par sa chair, et qu’il a jusqu’aux mêmes germes de maladies, aux mêmes ferments de passions.
“Et j’ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir ; et sa vue me fait horriblement souffrir ; et de ma fenêtre, là-bas, je le regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en me répétant : “C’est mon fils.”
“Et je sens, parfois, d’intolérables envies de l’embrasser. Je n’ai même jamais touché sa main sordide.”
L’académicien se tut. Et son compagnon, l’homme politique, murmura : “Oui, vraiment nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants qui n’ont pas de père.”
Et un souffle de vent traversant le grand arbre jaune secoua ses grappes, enveloppa d’une nuée odorante et fine les deux vieillards qui la respirèrent à longs traits.
Et le sénateur ajouta : “C’est bon vraiment d’avoir vingt-cinq ans, et même de faire des enfants comme ça.”
http://maupassant.free.fr/textes/fils.html
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La Buche :
Le salon était petit, tout enveloppé de tentures épaisses, et discrètement odorant. Dans une cheminée large, un grand feu flambait; tandis qu’une seule lampe posée sur le coin de la cheminée versait une lumière molle, ombrée par un abat-jour d’ancienne dentelle, sur les deux personnes qui causaient.
Elle, la maîtresse de la maison, une vieille à cheveux blancs, mais une de ces vieilles adorables dont la peau sans rides est lisse comme un fin papier et parfumée, tout imprégnée de parfums, pénétrée jusqu’à la chair vive par les essences fines dont elle se baigne, depuis si longtemps, l’épiderme: une vieille qui sent, quand on lui baise la main, l’odeur légère qui vous saute à l’odorat lorsqu’on ouvre une boîte de poudre d’iris florentine.
Lui était un ami d’autrefois, resté garçon, un ami de toutes les semaines, un compagnon de voyage dans l’existence. Rien de plus d’ailleurs.
Ils avaient cessé de causer depuis une minute environ, et tous deux regardaient le feu, rêvant à n’importe quoi, en l’un de ces silences amis des gens qui n’ont point besoin de parler toujours pour se plaire l’un près de l’autre.
Et soudain une grosse bûche, une souche hérissée de racines enflammées, croula. Elle bondit par-dessus les chenets, et, lancée dans le salon, roula sur le tapis en jetant des éclats de feu tout autour d’elle.
La vieille femme, avec un petit cri, se dressa comme pour fuir, tandis que lui, à coups de botte, rejetait dans la cheminée l’énorme charbon et ratissait de sa semelle toutes les éclaboussures ardentes répandues autour.
Quand le désastre fut réparé, une forte odeur de roussi se répandit; et l’homme se rasseyant en face de son amie, la regarda en souriant: «Et voilà, dit-il en montrant la bûche replacée dans l’âtre, voilà pourquoi je ne me suis jamais marié.»
Elle le considéra, tout étonnée, avec cet oeil curieux des femmes qui veulent savoir, cet oeil des femmes qui ne sont plus toutes jeunes, où la curiosité est réfléchie, compliquée, souvent malicieuse; et elle demanda: «Comment ça?»
Il reprit: «Oh! c’est toute une histoire, une assez triste et vilaine histoire.
Mes anciens camarades se sont souvent étonnés du froid survenu tout à coup entre un de mes meilleurs amis qui s’appelait, de son petit nom, Julien, et moi. Ils ne comprenaient point comment deux intimes, deux inséparables comme nous étions, avaient pu tout à coup devenir presque étrangers l’un à l’autre. Or, voici le secret de notre éloignement.
Lui et moi, nous habitions ensemble, autrefois. Nous ne nous quittions jamais; et l’amitié qui nous liait semblait si forte que rien n’aurait pu la briser.
Un soir, en rentrant, il m’annonça son mariage.
Je reçus un coup dans la poitrine, comme s’il m’avait volé ou trahi. Quand un ami se marie, c’est fini, bien fini. L’affection jalouse d’une femme, cette affection ombrageuse, inquiète et charnelle, ne tolère point l’attachement vigoureux et franc, cet attachement d’esprit, de coeur et de confiance qui existe entre deux hommes.
Voyez-vous, madame, quel que soit l’amour qui les soude l’un à l’autre, l’homme et la femme sont toujours étrangers d’âme, d’intelligence; ils restent deux belligérants; ils sont d’une race différente; il faut qu’il y ait toujours on dompteur et un dompté, un maître et un esclave; tantôt l’un, tantôt l’autre; ils ne sont jamais deux égaux. Ils s’étreignent les mains, leurs mains frissonnantes d’ardeur; ils ne se les serrent jamais d’une large et forte pression loyale, de cette pression qui semble ouvrir les coeurs, les mettre à nu, dans un élan de sincère et forte et virile affection. Les sages, au lieu de se marier et de procréer, comme consolation pour les vieux jours, des enfants qui les abandonneront, devraient chercher un bon et solide ami, et vieillir avec lui dans cette communion de pensées qui ne peut exister qu’entre deux hommes. Enfin, mon ami Julien se maria. Elle était jolie, sa femme, charmante, une petite blonde frisottée, vive, potelée, qui semblait l’adorer.
D’abord, j’allais peu dans la maison, craignant de gêner leur tendresse, me sentant de trop entre eux. Ils semblaient pourtant m’attirer, m’appeler sans cesse, et m’aimer.
Peu à peu je me laissai séduire par le charme doux de cette vie commune; et je dînais souvent chez eux; et souvent, rentré chez moi la nuit, je songeais à faire comme lui, à prendre une femme, trouvant bien triste à présent ma maison vide.
Eux, paraissaient se chérir, ne se quittaient point. Or, un soir, Julien m’écrivit de venir dîner. J’y allai. «Mon bon, dit-il, il va falloir que je m’absente, en sortant de table, pour une affaire. Je ne serai pas de retour avant onze heures; mais à onze heures précises, je rentrerai. J’ai compté sur toi pour tenir compagnie à Berthe.»
La jeune femme sourit: «C’est moi, d’ailleurs, qui ai eu l’idée de vous envoyer chercher», reprit-elle.
Je lui serrai la main: «Vous êtes gentille comme tout.» Et je sentis sur mes doigts une amicale et longue pression. Je n’y pris pas garde. On se mit à table; et, dès huit heures, Julien nous quittait.
Aussitôt qu’il fut parti, une sorte de gêne singulière naquit brusquement entre sa femme et moi. Nous ne nous étions encore jamais trouvés seuls, et, malgré notre intimité grandissant chaque jour, le tête-à-tête nous plaçait dans une situation nouvelle. Je parlai d’abord de choses vagues, de ces choses insignifiantes dont on emplit les silences embarrassants. Elle ne répondit rien et restait en face de moi, de l’autre côté de la cheminée, la tête baissée, le regard indécis, un pied tendu vers la flamme, comme perdue en une difficile méditation. Quand je fus à sec d’idées banales, je me tus. C’est étonnant comme il est difficile quelquefois de trouver des choses à dire. Et puis, je sentais du nouveau dans l’air, je sentais de l’invisible, un je ne sais quoi impossible à exprimer, cet avertissement mystérieux qui vous prévient des intentions secrètes, bonnes ou mauvaises, d’une autre personne à votre égard.
Ce pénible silence dura quelque temps. Puis Berthe me dit: «Mettez donc une bûche au feu, mon ami, vous voyez bien qu’il va s’éteindre.» J’ouvris le coffre à bois, placé juste comme le vôtre, et je pris une bûche, la plus grosse bûche, que je plaçai en pyramide sur les autres morceaux de bois aux trois quarts consumés.
Et le silence recommença.
Au bout de quelques minutes, la bûche flambait de telle façon qu’elle nous grillait la figure. La jeune femme releva sur moi ses yeux, des yeux qui me parurent étranges. «Il fait trop chaud, maintenant, dit-elle; allons donc là-bas, sur le canapé.»
Et nous voilà partis sur le canapé.
Puis tout à coup, me regardant bien en face: «Qu’est-ce que vous feriez si une femme vous disait qu’elle vous aime?»
Je répondis, fort interloqué: «Ma foi, le cas n’est pas prévu, et puis, ça dépendrait de la femme.»
Alors, elle se mit à rire, d’un rire sec, nerveux, frémissant, un de ces rires faux qui semblent devoir casser les verres fins, et elle ajouta:
«Les hommes ne sont jamais audacieux ni malins.» Elle se tut, puis reprit:
«Avez-vous quelquefois été amoureux, monsieur Paul?»
Je l’avouai; oui, j’avais été amoureux.
«Racontez-moi ça,» dit-elle.
Je lui racontai une histoire quelconque.
Elle m’écoutait attentivement, avec des marques fréquentes d’improbation et de mépris; et soudain: «Non, vous n’y entendez rien. Pour que l’amour fût bon, il faudrait, il me semble, qu’il bouleversât le coeur, tordit les nerfs et ravageât la tête; il faudrait qu’il fût—comment dirai-je?—dangereux, terrible même, presque criminel, presque sacrilège, qu’il fût une sorte de trahison; je veux dire qu’il a besoin de rompre des obstacles sacrés, des lois, des liens fraternels; quand l’amour est tranquille, facile, sans périls, légal, est-ce bien de l’amour?»
Je ne savais plus quoi répondre, et je jetais en moi-même cette exclamation philosophique: O cervelle féminine, te voilà bien!
Elle avait pris, en parlant, un petit air indifférent, sainte-nitouche; et, appuyée sur les coussins, elle s’était allongée, couchée, la tête contre mon épaule, la robe un peu relevée, laissant voir un bas de soie rouge que les éclats du foyer enflammaient par instants.
Au bout d’une minute: «Je vous fais peur», dit-elle. Je protestai. Elle s’appuya tout à fait contre ma poitrine et, sans me regarder: «Si je vous disais, moi, que je vous aime, que feriez-vous?» Et avant que j’eusse pu trouver ma réponse, ses bras avaient pris mon cou, avaient attiré brusquement ma tête, et ses lèvres joignaient les miennes.
Ah! ma chère amie, je vous réponds que je ne m’amusais pas! Quoi! tromper Julien? devenir l’amant de cette petite folle perverse et rusée, effroyablement sensuelle sans doute, à qui son mari déjà ne suffisait plus! Trahir sans cesse, tromper toujours, jouer l’amour pour le seul attrait du fruit défendu, du danger bravé, de l’amitié trahie! Non, cela ne m’allait guère. Mais que faire? imiter Joseph! rôle fort sot et, de plus, fort difficile, car elle était affolante en sa perfidie, cette fille, et enflammée d’audace, et palpitante et acharnée. Oh! que celui qui n’a jamais senti sur sa bouche le baiser profond d’une femme prête, à se donner, me jette la première pierre….
… Enfin, une minute de plus… vous comprenez, n’est-ce pas? Une minute de plus et… j’étais… non, elle était… pardon, c’est lui qui l’était!… ou plutôt qui l’aurait été, quand voilà qu’un bruit terrible nous fit bondir.
La bûche, oui, la bûche, madame, s’élançait dans le salon, renversant la pelle, le garde-feu, roulant comme un ouragan de flamme, incendiant le tapis et se gîtant sous un fauteuil qu’elle allait infailliblement flamber.
Je me précipitai comme un fou, et pendant que je repoussais dans la cheminée le tison sauveur, la porte brusquement s’ouvrit! Julien, tout joyeux, rentrait. Il s’écria: «Je suis libre, l’affaire est finie deux heures plus tôt!»
Oui, mon amie, sans la bûche, j’étais pincé en flagrant délit. Et vous apercevez d’ici les conséquences!
Or, je fis en sorte de n’être plus repris dans une situation pareille, jamais, jamais. Puis je m’aperçus que Julien me battait froid, comme on dit. Sa femme évidemment sapait notre amitié; et peu à peu il m’éloigna de chez lui; et nous avons cessé de nous voir.
Je ne me suis point marié. Cela ne doit plus vous étonner.
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Jean Bridelle, cinquante ans, est le narrateur du Menuet, une histoire qui remonte au temps où il était étudiant en droit, plutôt réservé et rêveur. Un de ses plaisirs était de se promener quasiment tous les jours, « seul, vers huit heures du matin, dans la pépinière du Luxembourg. » Là, assis sur un banc, il alternait entre lecture et écoute des bruits de la ville. Un jour, il se rend compte qu’il n’est point le seul visiteur matinal de la pépinière.
Un vieillard excentrique en parcourt aussi les allées : « Il portait des souliers à boucles d’argent, une culotte à pont, une redingote tabac d’Espagne, une dentelle en guise de cravate et un invraisemblable chapeau gris à grands bords et à grands poils, qui faisait penser au déluge. . . .
*
Great misfortunes do not affect me very much, said John Bridelle, an old bachelor who passed for a sceptic. I have seen war at quite close quarters; I walked across corpses without any feeling of pity. The great brutal facts of nature, or of humanity, may call forth cries of horror or indignation, but do not cause us that tightening of the heart, that shudder that goes down your spine at sight of certain little heartrending episodes.
The greatest sorrow that anyone can experience is certainly the loss of a child, to a mother; and the loss of his mother, to a man. It is intense, terrible, it rends your heart and upsets your mind; but one is healed of these shocks, just as large bleeding wounds become healed.
Certain meetings, certain things half perceived, or surmised, certain secret sorrows, certain tricks of fate which awake in us a whole world of painful thoughts, which suddenly unclose to us the mysterious door of moral suffering, complicated, incurable; all the deeper because they appear benign, all the more bitter because they are intangible, all the more tenacious because they appear almost factitious, leave in our souls a sort of trail of sadness, a taste of bitterness, a feeling of disenchantment, from which it takes a long time to free ourselves.
I have always present to my mind two or three things that others would surely not have noticed, but which penetrated my being like fine, sharp incurable stings.
You might not perhaps understand the emotion that I retained from these hasty impressions. I will tell you one of them. She was very old, but as lively as a young girl. It may be that my imagination alone is responsible for my emotion.
I am fifty. I was young then and studying law. I was rather sad, somewhat of a dreamer, full of a pessimistic philosophy and did not care much for noisy cafes, boisterous companions, or stupid girls. I rose early and one of my chief enjoyments was to walk alone about eight o’clock in the morning in the nursery garden of the Luxembourg.
Did you people ever know that nursery garden? It was like a forgotten garden of the last century, as pretty as the gentle smile of an old lady. Thick hedges divided the narrow regular paths,–peaceful paths between two walls of carefully trimmed foliage. The gardener’s great shears were pruning unceasingly these leafy partitions, and here and there one came across beds of flowers, lines of little trees marshalled like students out for a walk, companies of magnificent rose bushes, or regiments of fruit trees.
An entire corner of this charming shrubbery was inhabited by bees. Their straw hives knowledgeably spaced on boards had their entrances – large doors exposed to the sun – like the open sides of thimbles, and all along the paths one encountered these humming and gilded flies, the true masters of this peaceful spot, the real promenaders of these quiet paths.
I came there almost every morning. I sat down on a bench and read. Sometimes I let my book fall on my knees, to dream, to listen to the life of Paris around me, and to enjoy the infinite repose of these old- fashioned (hornbeam) hedges.
But I soon perceived that I was not the only one to frequent this spot as soon as the gates were opened, and I occasionally met face to face, at a turn in the path, a strange little old man.
He wore shoes with silver buckles, knee-breeches, a snuff-colored frock coat, a lace jabot, and an outlandish gray hairy hat with wide brim that might have come out of the ark.
He was thin, very thin, angular, grimacing and smiling. His bright eyes were restless beneath his eyelids which blinked continuously. He always carried in his hand a superb cane with a gold knob, which must have been for him some glorious souvenir.
This good man astonished me at first, then caused me the most intense interest. I watched him through the leafy walls, I followed him at a distance, stopping at a turn in the hedge so as not to be seen.
And one morning when he thought he was quite alone, he began to make the most remarkable motions. First he would give some little springs, then make a bow; then, with his slim legs, he would give a lively spring in the air, clapping his feet as he did so, and then turn round cleverly, skipping and frisking about in a comical manner, smiling as if he had an audience, twisting his poor little puppet-like body, bowing pathetic and ridiculous little greetings into the empty air. He was dancing.
I stood petrified with amazement, asking myself which of us was crazy, he or I.
He stopped suddenly, advanced as actors do on the stage, then bowed and retreated with gracious smiles, and throwing kisses as actors do, with his trembling hand, to the two rows of trimmed bushes. Then he continued his walk with a solemn demeanor.
After that I never lost sight of him, and each morning he began anew his outlandish exercises.
I was seized by a mad desire to speak to him. I risked it and greeting him I said:
“It is a beautiful day, monsieur.”
He bowed.
“Yes, sir, the weather is just as it used to be.”
A week later we were friends and I knew his history. He had been a dancing master at the opera, in the time of Louis XV. His beautiful cane was a present from the Comte de Clermont. And when one conversed with him about dancing he never stopping talking.
But then, one day he said to me:
“I married La Castris, monsieur. I will introduce you to her if you wish it, but she does not get here till later. This garden, you see, is our delight and our life. It is all that remains for us of former days. It seems as though we could not exist if we did not have it. It is old and distinguished, is it not? I seem to breathe an air here that has not changed since I was young. My wife and I pass all our afternoons here, but I come in the morning because I get up early.”
As soon as I had finished luncheon I returned to the Luxembourg, and presently perceived my friend offering his arm ceremoniously to a very old little lady dressed in black, to whom he introduced me. It was La Castris, the great dancer, beloved by princes, beloved by the king, beloved by all that century of gallantry that seems to have left behind it in the world an atmosphere of love.
We sat down on a bench. It was the month of May. An odor of flowers floated in the neat paths; a hot sun glided its rays between the branches and covered us with patches of light. The black dress of La Castris seemed to be saturated with sunlight.
The garden was empty. We heard the rattling of carriages in the distance.
“Tell me,” I said to the old dancer, “what was the minuet?”
He gave a start. “The minuet, monsieur, is the queen of dances, and the dance of queens, do you understand? Since there is no longer any royalty, there is no longer any minuet.”
And he began in a pompous manner a long dithyrambic eulogy which I could not understand. I wanted to have the steps, the movements, the positions, explained to me. He became confused, was frustrated at his impotence, became nervous and worried.
Then suddenly, turning to his old companion, still silent and serious, he said:
“Elise, would you like–say–would you like, it would be very nice of you, would you like to show this gentleman what it was?”
She turned eyes uneasily in all directions, then rose without saying a word and took her position opposite him.
Then I witnessed something unforgettable.
They advanced and retreated with childlike grimaces, smiling, swinging each other, bowing, skipping about like two automaton dolls moved by some old mechanical contrivance, somewhat damaged, but made by a clever workman according to the fashion of his time.
And I looked at them, my heart filled with extraordinary emotions, my soul touched with an indescribable melancholy. I seemed to see before me a pathetic and comical apparition, the out-of-date ghost of a former century. I had a desire to laugh and a need to cry.
They suddenly stopped. They had finished all the figures of the dance. For some seconds they stood opposite each other, smiling in an astonishing manner. Then they fell on each other’s necks sobbing.
I left for the provinces three days later. I never saw them again. When I returned to Paris, two years later, the nursery had been destroyed. What became of them, deprived of the dear garden of former days, with its mazes, its odor of the past, and the graceful laybies of its hedges?
Are they dead? Are they wandering among modern streets like hopeless exiles? Are they dancing — grotesque spectres in the moonlight — a fantastic minuet along grave bordered pathways among the cypresses of some cemetery?
Their memory haunts me, obsesses me, torments me, remains with me like a wound. Why? I do not know.
You find that absurd, no doubt ?
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Sur un bateau à destination de l’Afrique, des hommes parlent de la peur en regardant la mer. Un homme au teint bronzé, le visage marqué par les événements de la vie, nie qu’aucun passager ait connu la peur comme lui l’a connue une nuit de décembre dix ans auparavant. Il raconte deux épisodes de sa vie où il a ressenti la peur.
Dans le désert près d’Ouargla, il était avec un ami, 8 spahis et 4 chameliers. Ils gravissaient des dunes, les redescendaient, quand soudain un homme pousse un cri et ils entendent un tambour. Son ami tombe de son cheval à ce moment précis, victime d’une insolation, et pendant qu’il tente en vain de le sauver, le tambour continue : c’est paraît-il le bruit que font les grains de sable qui retombent sur la végétation . . . .
*
We went up on deck after dinner. Before us the Mediterranean lay without a ripple and shimmering in the moonlight. The great ship glided on, casting upward to the star-studded sky a long serpent of black smoke. Behind us the dazzling white water, stirred by the rapid progress of the heavy bark and beaten by the propeller, foamed, seemed to writhe, gave off so much brilliancy that one could have called it boiling moonlight.
There were six or eight of us silent with admiration and gazing toward far-away Africa whither we were going. The commandant, who was smoking a cigar with us, brusquely resumed the conversation begun at dinner.
“Yes, I was afraid then. My ship remained for six hours on that rock, beaten by the wind and with a great hole in the side. Luckily we were picked up toward evening by an English coaler which sighted us.”
Then a tall man of sunburned face and grave demeanor, one of those men who have evidently traveled unknown and far-away lands, whose calm eye seems to preserve in its depths something of the foreign scenes it has observed, a man that you are sure is impregnated with courage, spoke for the first time.
“You say, commandant, that you were afraid. I beg to disagree with you. You are in error as to the meaning of the word and the nature of the sensation that you experienced. An energetic man is never afraid in the presence of urgent danger. He is excited, aroused, full of anxiety, but fear is something quite different.”
The commandant laughed and answered: “Bah! I assure you that I was afraid.”
Then the man of the tanned countenance addressed us deliberately as follows:
“Permit me to explain. Fear–and the boldest men may feel fear–is something horrible, an atrocious sensation, a sort of decomposition of the soul, a terrible spasm of brain and heart, the very memory of which brings a shudder of anguish, but when one is brave he feels it neither under fire nor in the presence of sure death nor in the face of any well-known danger. It springs up under certain abnormal conditions, under certain mysterious influences in the presence of vague peril.
Real fear is a sort of reminiscence of fantastic terror of the past. A man who believes in ghosts and imagines he sees a specter in the darkness must feel fear in all its horror.
“As for me I was overwhelmed with fear in broad daylight about ten years ago and again one December night last winter.
“Nevertheless, I have gone through many dangers, many adventures which seemed to promise death. I have often been in battle. I have been left for dead by thieves. In America I was condemned as an insurgent to be hanged, and off the coast of China have been thrown into the sea from the deck of a ship. Each time I thought I was lost I at once decided upon my course of action without regret or weakness.
“That is not fear.
“I have felt it in Africa, and yet it is a child of the north. The sunlight banishes it like the mist. Consider this fact, gentlemen. Among the Orientals life has no value; resignation is natural. The nights are clear and empty of the somber spirit of unrest which haunts the brain in cooler lands. In the Orient panic is known, but not fear.
“Well, then! Here is the incident that befell me in Africa.
“I was crossing the great sands to the south of Onargla. It is one of the most curious districts in the world. You have seen the solid continuous sand of the endless ocean strands. Well, imagine the ocean itself turned to sand in the midst of a storm. Imagine a silent tempest with motionless billows of yellow dust. They are high as mountains, these uneven, varied surges, rising exactly like unchained billows, but still larger, and stratified like watered silk. On this wild, silent, and motionless sea, the consuming rays of the tropical sun are poured pitilessly and directly. You have to climb these streaks of red-hot ash, descend again on the other side, climb again, climb, climb without halt, without repose, without shade. The horses cough, sink to their knees and slide down the sides of these remarkable hills.
“We were a couple of friends followed by eight spahis and four camels with their drivers. We were no longer talking, overcome by heat, fatigue, and a thirst such as had produced this burning desert. Suddenly one of our men uttered a cry. We all halted, surprised by an unsolved phenomenon known only to travelers in these trackless wastes.
“Somewhere, near us, in an indeterminable direction, a drum was rolling, the mysterious drum of the sands. It was beating distinctly, now with greater resonance and again feebler, ceasing, then resuming its uncanny roll.
“The Arabs, terrified, stared at one another, and one said in his language: ‘Death is upon us.’ As he spoke, my companion, my friend, almost a brother, dropped from his horse, falling face downward on the sand, overcome by a sunstroke.
“And for two hours, while I tried in vain to save him, this weird drum filled my ears with its monotonous, intermittent and incomprehensible tone, and I felt lay hold of my bones fear, real fear, hideous fear, in the presence of this beloved corpse, in this hole scorched by the sun, surrounded by four mountains of sand, and two hundred leagues from any French settlement, while echo assailed our ears with this furious drum beat.
“On that day I realized what fear was, but since then I have had another, and still more vivid experience–”
The commandant interrupted the speaker: “I beg your pardon, but what was the drum?”
The traveler replied:
“I cannot say. No one knows. Our officers are often surprised by this singular noise and attribute it generally to the echo produced by a hail of grains of sand blown by the wind against the dry and brittle leaves of weeds, for it has always been noticed that the phenomenon occurs in proximity to little plants burned by the sun and hard as parchment. This sound seems to have been magnified, multiplied, and swelled beyond measure in its progress through the valleys of sand, and the drum therefore might be considered a sort of sound mirage. Nothing more. But I did not know that until later.
“I shall proceed to my second instance.
“It was last winter, in a forest of the Northeast of France. The sky was so overcast that night came two hours earlier than usual. My guide was a peasant who walked beside me along the narrow road, under the vault of fir trees, through which the wind in its fury howled. Between the tree tops, I saw the fleeting clouds, which seemed to hasten as if to escape some object of terror. Sometimes in a fierce gust of wind the whole forest bowed in the same direction with a groan of pain, and a chill laid hold of me, despite my rapid pace and heavy clothing.
“We were to sup and sleep at an old gamekeeper’s house not much farther on. I had come out for hunting.
“My guide sometimes raised his eyes and murmured: ‘Ugly weather!’ Then he told me about the people among whom we were to spend the night. The father had killed a poacher, two years before, and since then had been gloomy and behaved as though haunted by a memory. His two sons were married and lived with him.
“The darkness was profound. I could see nothing before me nor around me and the mass of overhanging interlacing trees rubbed together, filling the night with an incessant whispering. Finally I saw a light and soon my companion was knocking upon a door. Sharp women’s voices answered us, then a man’s voice, a choking voice, asked, ‘Who goes there?’ My guide gave his name. We entered and beheld a memorable picture.
“An old man with white hair, wild eyes, and a loaded gun in his hands, stood waiting for us in the middle of the kitchen, while two stalwart youths, armed with axes, guarded the door. In the somber corners I distinguished two women kneeling with faces to the wall.
“Matters were explained, and the old man stood his gun against the wall, at the same time ordering that a room be prepared for me. Then, as the women did not stir: ‘Look you, monsieur,’ said he, ‘two years ago this night I killed a man, and last year he came back to haunt me.
I expect him again to-night.’
“Then he added in a tone that made me smile:
“‘And so we are somewhat excited.’
“I reassured him as best I could, happy to have arrived on that particular evening and to witness this superstitious terror. I told stories and almost succeeded in calming the whole household.
“Near the fireplace slept an old dog, mustached and almost blind, with his head between his paws, such a dog as reminds you of people you have known.
“Outside, the raging storm was beating against the little house, and suddenly through a small pane of glass, a sort of peep-window placed near the door, I saw in a brilliant flash of lightning a whole mass of trees thrashed by the wind.
“In spite of my efforts, I realized that terror was laying hold of these people, and each time that I ceased to speak, all ears listened for distant sounds. Annoyed at these foolish fears, I was about to retire to my bed, when the old gamekeeper suddenly leaped from his chair, seized his gun and stammered wildly: ‘There he is, there he is! I hear him!’
The two women again sank upon their knees in the corner and hid their faces, while the sons took up the axes. I was going to try to pacify them once more, when the sleeping dog awakened suddenly and, raising his head and stretching his neck, looked at the fire with his dim eyes and uttered one of those mournful howls which make travelers shudder in the darkness and solitude of the country.
All eyes were focused upon him now as he rose on his front feet, as though haunted by a vision, and began to howl at something invisible, unknown, and doubtless horrible, for he was bristling all over. The gamekeeper with livid face cried: ‘He scents him! He scents him! He was there when I killed him.’ The two women, terrified, began to wail in concert with the dog.
“In spite of myself, cold chills ran down my spine. This vision of the animal at such a time and place, in the midst of these startled people, was something frightful to witness.
“Then for an hour the dog howled without stirring; he howled as though in the anguish of a nightmare; and fear, horrible fear came over me. Fear of what? How can I say? It was fear, and that is all I know.
“We remained motionless and pale, expecting something awful to happen. Our ears were strained and our hearts beat loudly while the slightest noise startled us. Then the beast began to walk around the room, sniffing at the walls and growling constantly. His maneuvers were driving us mad! Then the countryman, who had brought me thither, in a paroxysm of rage, seized the dog, and carrying him to a door, which opened into a small court, thrust him forth.
“The noise was suppressed and we were left plunged in a silence still more terrible. Then suddenly we all started. Some one was gliding along the outside wall toward the forest; then he seemed to be feeling of the door with a trembling hand; then for two minutes nothing was heard and we almost lost our minds. Then he returned, still feeling along the wall, and scratched lightly upon the door as a child might do with his finger nails.
Suddenly a face appeared behind the glass of the peep-window, a white face with eyes shining like those of the cat tribe. A sound was heard, an indistinct plaintive murmur.
“Then there was a formidable burst of noise in the kitchen. The old gamekeeper had fired and the two sons at once rushed forward and barricaded the window with the great table, reinforcing it with the buffet.
“I swear to you that at the shock of the gun’s discharge, which I did not expect, such an anguish laid hold of my heart, my soul, and my very body that I felt myself about to fall, about to die from fear.
“We remained there until dawn, unable to move, in short, seized by an indescribable numbness of the brain. “No one dared to remove the barricade until a thin ray of sunlight appeared through a crack in the back room.
“At the base of the wall and under the window, we found the old dog lying dead, his skull shattered by a ball. “He had escaped from the little court by digging a hole under a fence.”
The dark-visaged man became silent, then he added:
“And yet on that night I incurred no danger, but I should rather again pass through all the hours in which I have confronted the most terrible perils than the one minute when that gun was discharged at the bearded head in the window.”
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The Chair Repairer
La Rempailleuse est composé d’un récit-cadre, dans lequel un vieux médecin raconte une histoire d’amour dont il a été témoin : celle d’une rempailleuse pour le pharmacien de son village.La fille de rempailleurs ambulants aperçoit un jeune garçon en pleurs parce qu’on lui a dérobé son argent. Elle lui donne ce qu’elle a, et tombe amoureuse de lui.
Devenue adulte et rempailleuse à son tour, elle se contente de le voir chaque année quand elle passe dans son village. À sa mort, elle lui lègue toutes ses économies. Celui-ci refuse tout d’abord, humilié d’avoir été aimé par une pauvresse. Mais il finit par accepter quand il apprend qu’il s’agit de plus de deux mille francs.
*
LASTING LOVE
It was the end of the dinner that opened the shooting season. The Marquis de Bertrans with his guests sat around a brightly lighted table, covered with fruit and flowers. The conversation drifted to love. Immediately there arose an animated discussion, the same eternal discussion as to whether it were possible to love more than once. Examples were given of persons who had loved once; these were offset by those who had loved violently many times.
The men agreed that passion, like sickness, may attack the same person several times, unless it strikes to kill. This conclusion seemed quite incontestable. The women, however, who based their opinion on poetry rather than on practical observation, maintained that love, the great passion, may come only once to mortals. It resembles lightning, they said, this love. A heart once touched by it becomes forever such a waste, so ruined, so consumed, that no other strong sentiment can take root there, not even a dream. The marquis, who had indulged in many love affairs, disputed this belief.
“I tell you it is possible to love several times with all one’s heart and soul. You quote examples of persons who have killed themselves for love, to prove the impossibility of a second passion. I wager that if they had not foolishly committed suicide, and so destroyed the possibility of a second experience, they would have found a new love, and still another, and so on till death. It is with love as with drink. He who has once indulged is forever a slave. It is a thing of temperament.”
They chose the old doctor as umpire. He thought it was as the marquis had said, a thing of temperament.
“As for me,” he said, “I once knew of a love which lasted fifty-five years without one day’s respite, and which ended only with death.” The wife of the marquis clasped her hands.
“That is beautiful! Ah, what a dream to be loved in such a way! What bliss to live for fifty-five years enveloped in an intense, unwavering affection! How this happy being must have blessed his life to be so adored!”
The doctor smiled.
“You are not mistaken, madame, on this point the loved one was a man. You even know him; it is Monsieur Chouquet, the chemist. As to the woman, you also know her, the old chair-mender, who came every year to the chateau.” The enthusiasm of the women fell. Some expressed their contempt with “Pouah!” for the loves of common people did not interest them. The doctor continued: “Three months ago I was called to the deathbed of the old chair-mender. The priest had preceded me. She wished to make us the executors of her will. In order that we might understand her conduct, she told us the story of her life. It is most singular and touching: Her father and mother were both chair-menders. She had never lived in a house. As a little child she wandered about with them, dirty, unkempt, hungry. They visited many towns, leaving their horse, wagon and dog just outside the limits, where the child played in the grass alone until her parents had repaired all the broken chairs in the place. They seldom spoke, except to cry, ‘Chairs! Chairs! Chair-mender!’
“When the little one strayed too far away, she would be called back by the harsh, angry voice of her father. She never heard a word of affection. When she grew older, she fetched and carried the broken chairs. Then it was she made friends with the children in the street, but their parents always called them away and scolded them for speaking to the barefooted child. Often the boys threw stones at her. Once a kind woman gave her a few pennies. She saved them most carefully.
“One day—she was then eleven years old—as she was walking through a country town she met, behind the cemetery, little Chouquet, weeping bitterly, because one of his playmates had stolen two precious liards (mills). The tears of the small bourgeois, one of those much-envied mortals, who, she imagined, never knew trouble, completely upset her. She approached him and, as soon as she learned the cause of his grief, she put into his hands all her savings. He took them without hesitation and dried his eyes. Wild with joy, she kissed him. He was busy counting his money, and did not object. Seeing that she was not repulsed, she threw her arms round him and gave him a hug—then she ran away.
“What was going on in her poor little head? Was it because she had sacrificed all her fortune that she became madly fond of this youngster, or was it because she had given him the first tender kiss? The mystery is alike for children and for those of riper years. For months she dreamed of that corner near the cemetery and of the little chap. She stole a sou here and, there from her parents on the chair money or groceries she was sent to buy.
When she returned to the spot near the cemetery she had two francs in her pocket, but he was not there. Passing his father’s drug store, she caught sight of him behind the counter. He was sitting between a large red globe and a blue one. She only loved him the more, quite carried away at the sight of the brilliant-colored globes. She cherished the recollection of it forever in her heart. The following year she met him near the school playing marbles. She rushed up to him, threw her arms round him, and kissed him so passionately that he screamed, in fear. To quiet him, she gave him all her money. Three francs and twenty centimes! A real gold mine, at which he gazed with staring eyes.
“After this he allowed her to kiss him as much as she wished. During the next four years she put into his hands all her savings, which he pocketed conscientiously in exchange for kisses. At one time it was thirty sons, at another two francs. Again, she only had twelve sous. She wept with grief and shame, explaining brokenly that it had been a poor year. The next time she brought five francs, in one whole piece, which made her laugh with joy. She no longer thought of any one but the boy, and he watched for her with impatience; sometimes he would run to meet her. This made her heart thump with joy.
Suddenly he disappeared. He had gone to boarding school. She found this out by careful investigation. Then she used great diplomacy to persuade her parents to change their route and pass by this way again during vacation. After a year of scheming she succeeded. She had not seen him for two years, and scarcely recognized him, he was so changed, had grown taller, better looking and was imposing in his uniform, with its brass buttons. He pretended not to see her, and passed by without a glance. She wept for two days and from that time loved and suffered unceasingly.
“Every year he came home and she passed him, not daring to lift her eyes. He never condescended to turn his head toward her. She loved him madly, hopelessly. She said to me:
“’He is the only man whom I have ever seen. I don’t even know if another exists.’ Her parents died. She continued their work.
“One day, on entering the village, where her heart always remained, she saw Chouquet coming out of his pharmacy with a young lady leaning on his arm. She was his wife. That night the chair-mender threw herself into the river. A drunkard passing the spot pulled her out and took her to the drug store. Young Chouquet came down in his dressing gown to revive her. Without seeming to know who she was he undressed her and rubbed her; then he said to her, in a harsh voice:
“’You are mad! People must not do stupid things like that.’ His voice brought her to life again. He had spoken to her! She was happy for a long time. He refused remuneration for his trouble, although she insisted.
“All her life passed in this way. She worked, thinking always of him. She began to buy medicines at his pharmacy; this gave her a chance to talk to him and to see him closely. In this way, she was still able to give him money.
“As I said before, she died this spring. When she had closed her pathetic story she entreated me to take her earnings to the man she loved. She had worked only that she might leave him something to remind him of her after her death. I gave the priest fifty francs for her funeral expenses. The next morning I went to see the Chouquets. They were finishing breakfast, sitting opposite each other, fat and red, important and self-satisfied. They welcomed me and offered me some coffee, which I accepted.
Then I began my story in a trembling voice, sure that they would be softened, even to tears. As soon as Chouquet understood that he had been loved by ‘that vagabond! that chair-mender! that wanderer!’ he swore with indignation as though his reputation had been sullied, the respect of decent people lost, his personal honor, something precious and dearer to him than life, gone. His exasperated wife kept repeating: ‘That beggar! That beggar!’
“Seeming unable to find words suitable to the enormity, he stood up and began striding about. He muttered: ‘Can you understand anything so horrible, doctor? Oh, if I had only known it while she was alive, I should have had her thrown into prison. I promise you she would not have escaped.’
“I was dumfounded; I hardly knew what to think or say, but I had to finish my mission. ‘She commissioned me,’ I said, ‘to give you her savings, which amount to three thousand five hundred francs. As what I have just told you seems to be very disagreeable, perhaps you would prefer to give this money to the poor.’
“They looked at me, that man and woman,’ speechless with amazement.
I took the few thousand francs from out of my pocket. Wretched-looking money from every country. Pennies and gold pieces all mixed together. Then I asked:
“’What is your decision?’
“Madame Chouquet spoke first. ‘Well, since it is the dying woman’s wish, it seems to me impossible to refuse it.’
“Her husband said, in a shamefaced manner: ‘We could buy something for our children with it.’
“I answered dryly: ‘As you wish.’
“He replied: ‘Well, give it to us anyhow, since she commissioned you to do so; we will find a way to put it to some good purpose.’
“I gave them the money, bowed and left.
“The next day Chouquet came to me and said brusquely: “’That woman left her wagon here—what have you done with it?’
“’Nothing; take it if you wish.’
“’It’s just what I wanted,’ he added, and walked off.
I called him back and said: “’She also left her old horse and two dogs. Don’t you need them?’
“He stared at me surprised: ‘Well, no! Really, what would I do with them?’
“’Dispose of them as you like.’
“He laughed and held out his hand to me. I shook it. What could I do? The doctor and the druggist in a country village must not be at enmity. I have kept the dogs. The priest took the old horse. The wagon is useful to Chouquet, and with the money he has bought railroad stock. That is the only deep, sincere love that I have ever known in all my life.”
The doctor looked up. The marquise, whose eyes were full of tears, sighed and said:
“There is no denying the fact, only women know how to love.”
Project Gutenberg
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Dans la campagne normande, deux familles voisines, les Tuvache et les Vallin, vivent modestement. Chacune a quatre enfants et il arrive aux parents de les confondre.
Un jour, un couple aisé, au cours d’une de ses promenades, s’arrête en apercevant les enfants qui jouent dehors. La femme, Madame d’Hubière, émue, vient jouer avec eux puis prend l’habitude de leur rendre visite régulièrement. Elle décide d’adopter un des enfants (le plus jeune) et le couple fait sa demande aux parents Tuvache. Choqués, ils refusent malgré l’argent qui leur a été proposé. . .
The Adopted Son
The two cottages stood beside each other at the foot of a hill near a little seashore resort. The two peasants labored hard on the unproductive soil to rear their little ones, and each family had four.
Before the adjoining doors a whole troop of urchins played and tumbled about from morning till night. The two eldest were six years old, and the youngest were about fifteen months; the marriages, and afterward the births, having taken place nearly simultaneously in both families.
The two mothers could hardly distinguish their own offspring among the lot, and as for the fathers, they were altogether at sea. The eight names danced in their heads; they were always getting them mixed up; and when they wished to call one child, the men often called three names before getting the right one.
The first of the two cottages, as you came up from the bathing beach, Rolleport, was occupied by the Tuvaches, who had three girls and one boy; the other house sheltered the Vallins, who had one girl and three boys.
They all subsisted frugally on soup, potatoes and fresh air. At seven o’clock in the morning, then at noon, then at six o’clock in the evening, the housewives got their broods together to give them their food, as the gooseherds collect their charges. The children were seated, according to age, before the wooden table, varnished by fifty years of use; the mouths of the youngest hardly reaching the level of the table.
Before them was placed a bowl filled with bread, soaked in the water in which the potatoes had been boiled, half a cabbage and three onions; and the whole line ate until their hunger was appeased. The mother herself fed the smallest.
A small pot roast on Sunday was a feast for all; and the father on this day sat longer over the meal, repeating: “I wish we could have this every day.”
One afternoon, in the month of August, a phaeton stopped suddenly in front of the cottages, and a young woman, who was driving the horses, said to the gentleman sitting at her side:
“Oh, look at all those children, Henri! How pretty they are, tumbling about in the dust, like that!”
The man did not answer, accustomed to these outbursts of admiration, which were a pain and almost a reproach to him. The young woman continued:
“I must hug them! Oh, how I should like to have one of them — that one there — the little tiny one!”
Springing down from the carriage, she ran toward the children, took one of the two youngest — a Tuvache child — and lifting it up in her arms, she kissed him passionately on his dirty cheeks, on his tousled hair daubed with earth, and on his little hands, with which he fought vigorously, to get away from the caresses which displeased him.
Then she got into the carriage again, and drove off at a lively trot. But she returned the following week, and seating herself on the ground, took the youngster in her arms, stuffed him with cakes; gave candies to all the others, and played with them like a young girl, while the husband waited patiently in the carriage.
She returned again; made the acquaintance of the parents, and reappeared every day with her pockets full of dainties and pennies.
Her name was Madame Henri d’Hubieres.
One morning, on arriving, her husband alighted with her, and without stopping to talk to the children, who now knew her well, she entered the farmer’s cottage.
They were busy chopping wood for the fire. They rose to their feet in surprise, brought forward chairs, and waited expectantly.
Then the woman, in a broken, trembling voice, began:
“My good people, I have come to see you, because I should like — I should like to take — your little boy with me —”
The country people, too bewildered to think, did not answer.
She recovered her breath, and continued: “We are alone, my husband and I. We would keep it. Are you willing?”
The peasant woman began to understand. She asked:
“You want to take Charlot from us? Oh, no, indeed!”
Then M. d’Hubieres intervened:
“My wife has not made her meaning clear. We wish to adopt him, but he will come back to see you. If he turns out well, as there is every reason to expect, he will be our heir. If we, perchance, should have children, he will share equally with them; but if he should not reward our care, we should give him, when he comes of age, a sum of twenty thousand francs, which shall be deposited immediately in his name, with a lawyer. As we have thought also of you, we should pay you, until your death, a pension of one hundred francs a month. Do you understand me?”
The woman had arisen, furious.
“You want me to sell you Charlot? Oh, no, that’s not the sort of thing to ask of a mother! Oh, no! That would be an abomination!”
The man, grave and deliberate, said nothing; but approved of what his wife said by a continued nodding of his head.
Madame d’Hubieres, in dismay, began to weep; turning to her husband, with a voice full of tears, the voice of a child used to having all its wishes gratified, she stammered: “They will not do it, Henri, they will not do it.”
Then he made a last attempt: “But, my friends, think of the child’s future, of his happiness, of —”
The peasant woman, however, exasperated, cut him short: “It’s all considered! It’s all understood! Get out of here, and don’t let me see you again — the idea of wanting to take away a child like that!”
Madame d’Hubieres remembered that there were two children, quite little, and she asked, through her tears, with the tenacity of a wilful and spoiled woman: “But is the other little one not yours?”
Father Tuvache answered: “No, it is our neighbors’. You can go to them if you wish.” And he went back into his house, whence resounded the indignant voice of his wife.
The Vallins were at table, slowly eating slices of bread which they parsimoniously spread with a little rancid butter on a plate between the two.
M. d’Hubieres recommenced his proposals, but with more insinuations, more oratorical precautions, more shrewdness.
The two country people shook their heads, in sign of refusal, but when they learned that they were to have a hundred francs a month, they considered the matter, consulting one another by glances, much disturbed. They kept silent for a long time, tortured, hesitating.
At last the woman asked: “What do you say to it, man?” In a weighty tone he said: “I say that it’s not to be despised.”
Madame d’Hubieres, trembling with anguish, spoke of the future of their child, of his happiness, and of the money which he could give them later.
The peasant asked: “This pension of twelve hundred francs, will it be promised before a lawyer?”
M. d’Hubieres responded: “Why, certainly, beginning with to-morrow.”
The woman, who was thinking it over, continued:
“A hundred francs a month is not enough to pay for depriving us of the child. That child would be working in a few years; we must have a hundred and twenty francs.”
Tapping her foot with impatience, Madame d’Hubieres granted it at once, and, as she wished to carry off the child with her, she gave a hundred francs extra, as a present, while her husband drew up a paper. And the young woman, radiant, carried off the howling brat, as one carries away a wished-for knick-knack from a shop.
The Tuvaches, from their door, watched her departure, silent, serious, perhaps regretting their refusal.
Nothing more was heard of little Jean Vallin. The parents went to the lawyer every month to collect their hundred and twenty francs. They had quarrelled with their neighbors, because Mother Tuvache grossly insulted them, continually, repeating from door to door that one must be unnatural to sell one’s child; that it was horrible, disgusting, bribery.
Sometimes she would take her Charlot in her arms, ostentatiously exclaiming, as if he understood:
“I didn’t sell you, I didn’t! I didn’t sell you, my little one! I’m not rich, but I don’t sell my children!”
The Vallins lived comfortably, thanks to the pension. That was the cause of the unappeasable fury of the Tuvaches, who had remained miserably poor. Their eldest went away to serve his time in the army; Charlot alone remained to labor with his old father, to support the mother and two younger sisters.
He had reached twenty-one years when, one morning, a brilliant carriage stopped before the two cottages. A young gentleman, with a gold watch-chain, got out, giving his hand to an aged, white-haired lady. The old lady said to him: “It is there, my child, at the second house.” And he entered the house of the Vallins as though at home.
The old mother was washing her aprons; the infirm father slumbered at the chimney-corner. Both raised their heads, and the young man said: “Good-morning, papa; good-morning, mamma!”
They both stood up, frightened! In a flutter, the peasant woman dropped her soap into the water, and stammered: “Is it you, my child? Is it you, my child?”
He took her in his arms and hugged her, repeating: “Good-morning, mamma,” while the old man, all a-tremble, said, in his calm tone which he never lost: “Here you are, back again, Jean,” as if he had just seen him a month ago.
When they had got to know one another again, the parents wished to take their boy out in the neighborhood, and show him. They took him to the mayor, to the deputy, to the cure, and to the schoolmaster.
Charlot, standing on the threshold of his cottage, watched him pass. In the evening, at supper, he said to the old people: “You must have been stupid to let the Vallins’ boy be taken.”
The mother answered, obstinately: “I wouldn’t sell my child.”
The father remained silent. The son continued:
“It is unfortunate to be sacrificed like that.”
Then Father Tuvache, in an angry tone, said:
“Are you going to reproach us for having kept you?” And the young man said, brutally: “Yes, I reproach you for having been such fools. Parents like you make the misfortune of their children. You deserve that I should leave you.”
The old woman wept over her plate. She moaned, as she swallowed the spoonfuls of soup, half of which she spilled: “One may kill one’s self to bring up children!”
Then the boy said, roughly: “I’d rather not have been born than be what I am. When I saw the other, my heart stood still. I said to myself: ‘See what I should have been now!’”
He got up: “See here, I feel that I would do better not to stay here, because I would throw it up to you from morning till night, and I would make your life miserable. I’ll never forgive you for that!”
The two old people were silent, downcast, in tears.
He continued: “No, the thought of that would be too much. I’d rather look for a living somewhere else.”
He opened the door. A sound of voices came in at the door. The Vallins were celebrating the return of their child.
So Charlot tapped his foot and, turning to his parents, shouted: – Peasants, I’m off!
And he disappeared in the night
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Deux hommes âgés se promènent au printemps dans un jardin fleuri. Pour l’un d’eux la conversation ravive une douleur sur une vieille affaire.
Il avait vingt-cinq ans et faisait un voyage en Bretagne. Un soir là-bas il abuse d’une jeune servante. Peu après, il quitte la ville et oublie la demoiselle.
Trente ans plus tard il couche dans la même auberge et il demande ce qu’est devenue la servante. Elle est morte en couches, et son fils ne vaut pas grand-chose ! On l’emploie à vider le fumier de l’écurie. Le voyageur consulte les registres de naissance et constate que cet homme est son fils. . .
*
The Son
The two old friends were walking in the garden in bloom, where spring was bringing everything to life.
One was a senator, the other a member of the French Academy, both serious men, full of very logical but solemn arguments, men of note and reputation.
They talked first of politics, exchanging opinions; not on ideas, but on men, personalities in this regard taking the predominance over ability. Then they recalled some memories. Then they walked along in silence, enervated by the warmth of the air.
A large bed of wallflowers breathed out a delicate sweetness. A mass of flowers of all species and color flung their fragrance to the breeze, while a cytisus covered with yellow clusters scattered its fine pollen abroad, a golden cloud, with an odor of honey that bore its balmy seed across space, similar to the sachet-powders of perfumers.
The senator stopped, breathed in the cloud of floating pollen, looked at the fertile shrub, yellow as the sun, whose seed was floating in the air, and said:
“When one considers that these imperceptible fragrant atoms will create existences at a hundred leagues from here, will send a thrill through the fibres and sap of female trees and produce beings with roots, growing from a germ, just as we do, mortal like ourselves, and who will be replaced by other beings of the same order, like ourselves again!”
And, standing in front of the brilliant cytisus, whose live pollen was shaken off by each breath of air, the senator added: “Ah, old fellow, if you had to keep count of all your children you would be mightily embarrassed. Here is one who generates freely, and then lets them go without a pang and troubles himself no more about them.”
“We do the same, my friend,” said the academician.
“Yes, I do not deny it; we let them go sometimes,” resumed the senator, “but we are aware that we do, and that constitutes our superiority.”
“No, that is not what I mean,” said the other, shaking his head. “You see, my friend, that there is scarcely a man who has not some children that he does not know, children —‘father unknown’— whom he has generated almost unconsciously, just as this tree reproduces.
“If we had to keep account of our amours, we should be just as embarrassed as this cytisus which you apostrophized would be in counting up his descendants, should we not?
“From eighteen to forty years, in fact, counting in every chance cursory acquaintanceship, we may well say that we have been intimate with two or three hundred women.
“Well, then, my friend, among this number can you be sure that you have not had children by at least one of them, and that you have not in the streets, or in the bagnio, some blackguard of a son who steals from and murders decent people, i.e., ourselves; or else a daughter in some disreputable place, or, if she has the good fortune to be deserted by her mother, as cook in some family?
“Consider, also, that almost all those whom we call ‘prostitutes’ have one or two children of whose paternal parentage they are ignorant, generated by chance at the price of ten or twenty francs. In every business there is profit and loss. These wildings constitute the ‘loss’ in their profession. Who generated them? You — I— we all did, the men called ‘gentlemen’! They are the consequences of our jovial little dinners, of our gay evenings, of those hours when our comfortable physical being impels us to chance liaisons.
“Thieves, marauders, all these wretches, in fact, are our children. And that is better for us than if we were their children, for those scoundrels generate also!
“I have in my mind a very horrible story that I will relate to you. It has caused me incessant remorse, and, further than that, a continual doubt, a disquieting uncertainty, that, at times, torments me frightfully.
“When I was twenty-five I undertook a walking tour through Brittany with one of my friends, now a member of the cabinet.
“After walking steadily for fifteen or twenty days and visiting the Cotes-du-Nord and part of Finistere we reached Douarnenez. From there we went without halting to the wild promontory of Raz by the bay of Les Trepaases, and passed the night in a village whose name ends in ‘of.’ The next morning a strange lassitude kept my friend in bed; I say bed from habit, for our couch consisted simply of two bundles of straw.
“It would never do to be ill in this place. So I made him get up, and we reached Andierne about four or five o’clock in the evening.
“The following day he felt a little better, and we set out again. But on the road he was seized with intolerable pain, and we could scarcely get as far as Pont Labbe.
“Here, at least, there was an inn. My friend went to bed, and the doctor, who had been sent for from Quimper, announced that he had a high fever, without being able to determine its nature.
“Do you know Pont Labbe? No? Well, then, it is the most Breton of all this Breton Brittany, which extends from the promontory of Raz to the Morbihan, of this land which contains the essence of the Breton manners, legends and customs. Even to-day this corner of the country has scarcely changed. I say ‘even to-day,’ for I now go there every year, alas!
“An old chateau laves the walls of its towers in a great melancholy pond, melancholy and frequented by flights of wild birds. It has an outlet in a river on which boats can navigate as far as the town. In the narrow streets with their old-time houses the men wear big hats, embroidered waistcoats and four coats, one on top of the other; the inside one, as large as your hand, barely covering the shoulder-blades, and the outside one coming to just above the seat of the trousers.
“The girls, tall, handsome and fresh have their bosoms crushed in a cloth bodice which makes an armor, compresses them, not allowing one even to guess at their robust and tortured neck. They also wear a strange headdress. On their temples two bands embroidered in colors frame their face, inclosing the hair, which falls in a shower at the back of their heads, and is then turned up and gathered on top of the head under a singular cap, often woven with gold or silver thread.
“The servant at our inn was eighteen at most, with very blue eyes, a pale blue with two tiny black pupils, short teeth close together, which she showed continually when she laughed, and which seemed strong enough to grind granite.
“She did not know a word of French, speaking only Breton, as did most of her companions.
“As my friend did not improve much, and although he had no definite malady, the doctor forbade him to continue his journey yet, ordering complete rest. I spent my days with him, and the little maid would come in incessantly, bringing either my dinner or some herb tea.
“I teased her a little, which seemed to amuse her, but we did not chat, of course, as we could not understand each other.
“But one night, after I had stayed quite late with my friend and was going back to my room, I passed the girl, who was going to her room. It was just opposite my open door, and, without reflection, and more for fun than anything else, I abruptly seized her round the waist, and before she recovered from her astonishment I had thrown her down and locked her in my room. She looked at me, amazed, excited, terrified, not daring to cry out for fear of a scandal and of being probably driven out, first by her employers and then, perhaps, by her father.
“I did it as a joke at first. She defended herself bravely, and at the first chance she ran to the door, drew back the bolt and fled.
“I scarcely saw her for several days. She would not let me come near her. But when my friend was cured and we were to get out on our travels again I saw her coming into my room about midnight the night before our departure, just after I had retired.
“She threw herself into my arms and embraced me passionately, giving me all the assurances of tenderness and despair that a woman can give when she does not know a word of our language.
“A week later I had forgotten this adventure, so common and frequent when one is travelling, the inn servants being generally destined to amuse travellers in this way.
“I was thirty before I thought of it again, or returned to Pont Labbe.
“But in 1876 I revisited it by chance during a trip into Brittany, which I made in order to look up some data for a book and to become permeated with the atmosphere of the different places.
“Nothing seemed changed. The chateau still laved its gray wall in the pond outside the little town; the inn was the same, though it had been repaired, renovated and looked more modern. As I entered it I was received by two young Breton girls of eighteen, fresh and pretty, bound up in their tight cloth bodices, with their silver caps and wide embroidered bands on their ears.
“It was about six o’clock in the evening. I sat down to dinner, and as the host was assiduous in waiting on me himself, fate, no doubt, impelled me to say:
“‘Did you know the former proprietors of this house? I spent about ten days here thirty years ago. I am talking old times.’
“‘Those were my parents, monsieur,’ he replied.
“Then I told him why we had stayed over at that time, how my comrade had been delayed by illness. He did not let me finish.
“‘Oh, I recollect perfectly. I was about fifteen or sixteen. You slept in the room at the end and your friend in the one I have taken for myself, overlooking the street.’
“It was only then that the recollection of the little maid came vividly to my mind. I asked: ‘Do you remember a pretty little servant who was then in your father’s employ, and who had, if my memory does not deceive me, pretty eyes and freshlooking teeth?’
“‘Yes, monsieur; she died in childbirth some time after.’
“And, pointing to the courtyard where a thin, lame man was stirring up the manure, he added:
“‘That is her son.’
“I began to laugh:
“‘He is not handsome and does not look much like his mother. No doubt he looks like his father.’
“‘That is very possible,’ replied the innkeeper; ‘but we never knew whose child it was. She died without telling any one, and no one here knew of her having a beau. Every one was hugely astonished when they heard she was pregnant, and no one would believe it.’
“A sort of unpleasant chill came over me, one of those painful surface wounds that affect us like the shadow of an impending sorrow. And I looked at the man in the yard. He had just drawn water for the horses and was carrying two buckets, limping as he walked, with a painful effort of his shorter leg. His clothes were ragged, he was hideously dirty, with long yellow hair, so tangled that it looked like strands of rope falling down at either side of his face.
“‘He is not worth much,’ continued the innkeeper; ‘we have kept him for charity’s sake. Perhaps he would have turned out better if he had been brought up like other folks. But what could one do, monsieur? No father, no mother, no money! My parents took pity on him, but he was not their child, you understand.’
“I said nothing.
“I slept in my old room, and all night long I thought of this frightful stableman, saying to myself: ‘Supposing it is my own son? Could I have caused that girl’s death and procreated this being? It was quite possible!’
“I resolved to speak to this man and to find out the exact date of his birth. A variation of two months would set my doubts at rest.
“I sent for him the next day. But he could not speak French. He looked as if he could not understand anything, being absolutely ignorant of his age, which I had inquired of him through one of the maids. He stood before me like an idiot, twirling his hat in ‘his knotted, disgusting hands, laughing stupidly, with something of his mother’s laugh in the corners of his mouth and of his eyes.
“The landlord, appearing on the scene, went to look for the birth certificate of this wretched being. He was born eight months and twenty-six days after my stay at Pont Labbe, for I recollect perfectly that we reached Lorient on the fifteenth of August. The certificate contained this description: ‘Father unknown.’ The mother called herself Jeanne Kerradec.
“Then my heart began to beat rapidly. I could not utter a word, for I felt as if I were choking. I looked at this animal whose long yellow hair reminded me of a straw heap, and the beggar, embarrassed by my gaze, stopped laughing, turned his head aside, and wanted to get away.
“All day long I wandered beside the little river, giving way to painful reflections. But what was the use of reflection? I could be sure of nothing. For hours and hours I weighed all the pros and cons in favor of or against the probability of my being the father, growing nervous over inexplicable suppositions, only to return incessantly to the same horrible uncertainty, then to the still more atrocious conviction that this man was my son.
“I could eat no dinner, and went to my room.
“I lay awake for a long time, and when I finally fell asleep I was haunted by horrible visions. I saw this laborer laughing in my face and calling me ‘papa.’ Then he changed into a dog and bit the calves of my legs, and no matter how fast I ran he still followed me, and instead of barking, talked and reviled me. Then he appeared before my colleagues at the Academy, who had assembled to decide whether I was really his father; and one of them cried out: ‘There can be no doubt about it! See how he resembles him.’ And, indeed, I could see that this monster looked like me. And I awoke with this idea fixed in my mind and with an insane desire to see the man again and assure myself whether or not we had similar features.
“I joined him as he was going to mass (it was Sunday) and I gave him five francs as I gazed at him anxiously. He began to laugh in an idiotic manner, took the money, and then, embarrassed afresh at my gaze, he ran off, after stammering an almost inarticulate word that, no doubt, meant ‘thank you.’
“My day passed in the same distress of mind as on the previous night. I sent for the landlord, and, with the greatest caution, skill and tact, I told him that I was interested in this poor creature, so abandoned by every one and deprived of everything, and I wished to do something for him.
“But the man replied: ‘Oh, do not think of it, monsieur; he is of no account; you will only cause yourself annoyance. I employ him to clean out the stable, and that is all he can do. I give him his board and let him sleep with the horses. He needs nothing more. If you have an old pair of trousers, you might give them to him, but they will be in rags in a week.’
“I did not insist, intending to think it over.
“The poor wretch came home that evening frightfully drunk, came near setting fire to the house, killed a horse by hitting it with a pickaxe, and ended up by lying down to sleep in the mud in the midst of the pouring rain, thanks to my donation.
“They begged me next day not to give him any more money. Brandy drove him crazy, and as soon as he had two sous in his pocket he would spend it in drink. The landlord added: ‘Giving him money is like trying to kill him.’ The man had never, never in his life had more than a few centimes, thrown to him by travellers, and he knew of no destination for this metal but the wine shop.
“I spent several hours in my room with an open book before me which I pretended to read, but in reality looking at this animal, my son! my son! trying to discover if he looked anything like me. After careful scrutiny I seemed to recognize a similarity in the lines of the forehead and the root of the nose, and I was soon convinced that there was a resemblance, concealed by the difference in garb and the man’s hideous head of hair.
“I could not stay here any longer without arousing suspicion, and I went away, my heart crushed, leaving with the innkeeper some money to soften the existence of his servant.
“For six years now I have lived with this idea in my mind, this horrible uncertainty, this abominable suspicion. And each year an irresistible force takes me back to Pont L’abbe. Every year I condemn myself to the torture of seeing this animal raking the manure, imagining that he resembles me, and endeavoring, always vainly, to render him some assistance. And each year I return more uncertain, more tormented, more worried.
“I tried to have him taught, but he is a hopeless idiot. I tried to make his life less hard. He is an irreclaimable drunkard, and spends in drink all the money one gives him, and knows enough to sell his new clothes in order to get brandy.
“I tried to awaken his master’s sympathy, so that he should look after him, offering to pay him for doing so. The innkeeper, finally surprised, said, very wisely: ‘All that you do for him, monsieur, will only help to destroy him. He must be kept like a prisoner. As soon as he has any spare time, or any comfort, he becomes wicked. If you wish to do good, there is no lack of abandoned children, but select one who will appreciate your attention.’
“What could I say?
“If I allowed the slightest suspicion of the doubts that tortured me to escape, this idiot would assuredly become cunning, in order to blackmail me, to compromise me and ruin me. He would call out ‘papa,’ as in my dream.
“And I said to myself that I had killed the mother and lost this atrophied creature, this larva of the stable, born and raised amid the manure, this man who, if brought up like others, would have been like others.
“And you cannot imagine what a strange, embarrassed and intolerable feeling comes over me when he stands before me and I reflect that he came from myself, that he belongs to me through the intimate bond that links father and son, that, thanks to the terrible law of heredity, he is my own self in a thousand ways, in his blood and his flesh, and that he has even the same germs of disease, the same leaven of emotions.
“I have an incessant restless, distressing longing to see him, and the sight of him causes me intense suffering, as I look down from my window and watch him for hours removing and carting the horse manure, saying to myself: ‘That is my son.’
“And I sometimes feel an irresistible longing to embrace him. I have never even touched his dirty hand.”
The academician was silent. His companion, a tactful man, murmured: “Yes, indeed, we ought to take a closer interest in children who have no father.”
A gust of wind passing through the tree shook its yellow clusters, enveloping in a fragrant and delicate mist the two old men, who inhaled in the fragrance with deep breaths.
The senator added: “It is good to be twenty-five and even to have children like that.”
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Le narrateur voit soudain une bûche tomber de la cheminée et commencer à enflammer la salle. Il parvient toutefois à enrayer l’incendie et déclare que la chute de cette bûche lui remémore un souvenir douloureux. Jeune, il avait pour meilleur ami un dénommé Julien. Lorsque celui-ci se maria il resta lié avec le couple.
Un soir, Julien confie au narrateur le soin d’occuper sa femme pour une nuit, devant être absent pour du travail. Le narrateur finit par céder devant la sensualité de la femme. Leurs baisers sont interrompus par la chute d’une bûche sur le tapis. C’est à ce moment précis que revient Julien, en avance de deux heures, et qui aurait surpris les deux amants si la bûche n’était pas tombée.
The Log :
The living room was small, all wrapped by thick, discreetly odorous hangings. In a large fireplace, a big fire blazed; while a single lamp placed on the fireplace corner shed a soft light, shaded by a lampshade of old lace, on the two people who were chatting.
The mistress of the house, an old white-haired lady, but one of these adorable old ones, whose skin without wrinkles is smooth as fine stationery and scented, completely imbued with fragrances, the flesh penetrated by the fine essences with which she bathes, for so long, the epidermis: an old woman who feels, when one kisses her hand mild odor which you smell when you open a box of powder of florentine iris.
He was a very old friend, who had never married, a constant friend, a companion in the journey of life, but nothing more.
They had not spoken for about a minute, and were both looking at the fire, dreaming of no matter what, in one of those moments of friendly silence between people who have no need to be constantly talking in order to be happy together.
Suddenly a large log, a stump covered with burning roots, fell out. It fell over the firedogs into the drawing-room and rolled on to the carpet, scattering great sparks around it.
The old lady, with a little scream, sprang to her feet to run away, while he kicked the log back on to the hearth and stamped out all the burning sparks with his boots.
When the disaster was remedied, there was a strong smell of burning, and, sitting down opposite to his friend, the man looked at her with a smile and said, as he pointed to the log: “That is the reason why I never married.”
She looked at him in astonishment, with the inquisitive gaze of women who wish to know everything, that eye which women have who are no longer very young,–in which a complex, and often roguish, curiosity is reflected, and she asked: “How so?”
“Oh, it is a long story,” he replied; “a rather sad and unpleasant story.
“My old friends were often surprised at the coldness which suddenly sprang up between one of my best friends whose Christian name was Julien, and myself. They could not understand how two such intimate and inseparable friends, as we had been, could suddenly become almost strangers to one another, and I will tell you the reason of it.
“He and I used to live together at one time. We were never apart, and the friendship that united us seemed so strong that nothing could break it.
“One evening when he came home, he told me that he was going to get married, and it gave me a shock as if he had robbed me or betrayed me. When a man’s friend marries, it is all over between them. The jealous affection of a woman, that suspicious, uneasy and carnal affection, will not tolerate the sturdy and frank attachment, that attachment of the mind, of the heart, and that mutual confidence which exists between two men.
“You see, however great the love may be that unites them a man and a woman are always strangers in mind and intellect; they remain belligerents, they belong to different races. There must always be a conqueror and a conquered, a master and a slave; now the one, now the other–they are never two equals. They press each other’s hands, those hands trembling with amorous passion; but they never press them with a long, strong, loyal pressure, with that pressure which seems to open hearts and to lay them bare in a burst of sincere, strong, manly affection. Philosophers of old, instead of marrying, and procreating as a consolation for their old age children, who would abandon them, sought for a good, reliable friend, and grew old with him in that communion of thought which can only exist between men. “Well, my friend Julien married. His wife was pretty, charming, a little, curly-haired blonde, plump and lively, who seemed to worship him.
At first I went but rarely to their house, feeling myself de trop. But, somehow, they attracted me to their home; they were constantly inviting me, and seemed very fond of me. Consequently, by degrees, I allowed myself to be allured by the charm of their life. I often dined with them, and frequently, when I returned home at night, thought that I would do as he had done, and get married, as my empty house now seemed very dull.
“They appeared to be very much in love, and were never apart. “Well, one evening Julien wrote and asked me to go to dinner, and I naturally went. “‘My dear fellow,’ he said, ‘I must go out directly afterward on business, and I shall not be back until eleven o’clock; but I shall be back at eleven precisely, and I reckon on you to keep Bertha company.’
“The young woman smiled. “‘It was my idea,’ she said, ‘to send for you.’ “I held out my hand to her. “‘You are as nice as ever, I said, and I felt a long, friendly pressure of my fingers, but I paid no attention to it; so we sat down to dinner, and at eight o’clock Julien went out.
“As soon as he had gone, a kind of strange embarrassment immediately seemed to arise between his wife and me. We had never been alone together yet, and in spite of our daily increasing intimacy, this tete -a-tete placed us in a new position. At first I spoke vaguely of those indifferent matters with which one fills up an embarrassing silence, but she did not reply, and remained opposite to me with her head down in an undecided manner, as if she were thinking over some difficult subject, and as I was at a loss for small talk, I held my tongue. It is surprising how hard it is at times to find anything to say. “And then also I felt something in the air, something I could not express, one of those mysterious premonitions that warn one of another person’s secret intentions in regard to yourself, whether they be good or evil.
“That painful silence lasted some time, and then Bertha said to me: “‘Will you kindly put a log on the fire for it is going out.’ “So I opened the box where the wood was kept, which was placed just where yours is, took out the largest log and put it on top of the others, which were three parts burned, and then silence again reigned in the room.
“In a few minutes the log was burning so brightly that it scorched our faces, and the young woman raised her eyes to mine; eyes that had a strange look to me. “‘It is too hot now,’ she said; ‘let us go and sit on the sofa over there.’
“So we went and sat on the sofa, and then she said suddenly, looking me full in the face: “‘What would you do if a woman were to tell you that she was in love with you?’ “‘Upon my word,’ I replied, very much at a loss for an answer, ‘I cannot foresee such a case; but it would depend very much upon the woman.’
“She gave a hard, nervous, vibrating laugh; one of those false laughs which seem as if they must break thin glass, and then she added: ‘Men are never either venturesome or spiteful.’ And, after a moment’s silence, she continued: ‘Have you ever been in love, Monsieur Paul?’ I was obliged to acknowledge that I certainly had, and she asked me to tell her all about it. Whereupon I made up some story or other. She listened to me attentively, with frequent signs of disapproval and contempt, and then suddenly she said:
“‘No, you understand nothing about the subject. It seems to me that real love must unsettle the mind, upset the nerves and distract the head; that it must–how shall I express it?–be dangerous, even terrible, almost criminal and sacrilegious; that it must be a kind of treason; I mean to say that it is bound to break laws, fraternal bonds, sacred obligations; when love is tranquil, easy, lawful and without dangers, is it really love?’
“I did not know what answer to give her, and I made this philosophical reflection to myself: ‘Oh! female brain, here; indeed, you show yourself!’
“While speaking, she had assumed a demure saintly air; and, resting on the cushions, she stretched herself out at full length, with her head on my shoulder, and her dress pulled up a little so as to show her red stockings, which the firelight made look still brighter. In a minute or two she continued:
“‘I suppose I have frightened you?’ I protested against such a notion, and she leaned against my breast altogether, and without looking at me, she said: ‘If I were to tell you that I love you, what would you do?’
“And before I could think of an answer, she had thrown her arms around my neck, had quickly drawn my head down, and put her lips to mine.
“Oh! My dear friend, I can tell you that I did not feel at all happy! What! deceive Julien? become the lover of this little, silly, wrong- headed, deceitful woman, who was, no doubt, terribly sensual, and whom her husband no longer satisfied.
To betray him continually, to deceive him, to play at being in love merely because I was attracted by forbidden fruit, by the danger incurred and the friendship betrayed! No, that did not suit me, but what was I to do? To imitate Joseph would be acting a very stupid and, moreover, difficult part, for this woman was enchanting in her perfidy, inflamed by audacity, palpitating and excited. Let the man who has never felt on his lips the warm kiss of a woman who is ready to give herself to him throw the first stone at me.
“Well, a minute more–you understand what I mean? A minute more, and–I should have been–no, she would have been!–I beg your pardon, he would have been–when a loud noise made us both jump up. The log had fallen into the room, knocking over the fire irons and the fender, and on to the carpet, which it had scorched, and had rolled under an armchair, which it would certainly set alight.
“I jumped up like a madman, and, as I was replacing on the fire that log which had saved me, the door opened hastily, and Julien came in.
“‘I am free,’ he said, with evident pleasure. ‘The business was over two hours sooner than I expected!’
“Yes, my dear friend, without that log, I should have been caught in the very act, and you know what the consequences would have been!
“You may be sure that I took good care never to be found in a similar situation again, never, never. Soon afterward I saw that Julien was giving me the ‘cold shoulder,’ as they say. His wife was evidently undermining our friendship. By degrees he got rid of me, and we have altogether ceased to meet.
“I never married, which ought not to surprise you, I think.”
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