L’homme qui plantait

The Man Who Planted Trees.

French title L’homme qui plantait des Arbres, also known as The Story of Elzéard Bouffier, The Most Extraordinary Character I Ever Met, and The Man Who Planted Hope and Reaped Happiness, is an allegorical tale by French author Jean Giono, published in 1953.

It tells the story of one shepherd’s long and successful singlehanded effort to re-forest a desolate valley in the foothills of the Alps in Provence throughout the first half of the 20th century. The tale is quite short—only about 4000 words long. It was composed in French, but first published in English.

This post is comprised of:
Left Column in French – Introduction, Lettre de Jean Giono, Animation, L’histoire entier.
Right Column in English – Plot, Letter of Jean Giono, Translation of part of the story.

Introduction:  
La nouvelle de Jean Giono qui suit a été écrite vers 1953 et n’est que peu connue en France. Par contre, traduite en treize langues, elle a été largement diffusée dans le monde entier et si appréciée que de nombreuses questions ont été posées sur la personnalité d’Elzéard Bouffier et sur la forêt de Vergons, ce qui a permis de retrouver le texte.

Si l’homme qui plantait des chênes est le produit de l’imagination de l’auteur, il y a eu effectivement dans cette région un énorme effort de reboisement surtout depuis 1880. Cent mille hectares ont été reboisés avant la première guerre mondiale, surtout en pin noir d’Autriche et en mélèze d’Europe, ce sont aujourd’hui de belles forêts qui ont effectivement transformé le paysage et le régime des eaux.

Voici d’ailleurs le texte de la lettre que Giono écrivit au Conservateur des Eaux et Forêts de Digne, Monsieur Valdeyron, en 1957, au sujet de cette nouvelle :

Cher Monsieur,

Navré de vous décevoir, mais Elzéard Bouffier est un personnage inventé. Le but était de faire aimer l’arbre ou plus exactement faire aimer à planter des arbres (ce qui est depuis toujours une de mes idées les plus chères).

Or si j’en juge par le résultat, le but a été atteint par ce personnage imaginaire. Le texte que vous avez lu dans Trees and Life a été traduit en Danois, Finlandais, Suédois, Norvégien, Anglais, Allemand, Russe, Tchécoslovaque, Hongrois, Espagnol, Italien, Yddisch, Polonais. J’ai donné mes droits gratuitement pour toutes les reproductions.

Un américain est venu me voir dernièrement pour me demander l’autorisation de faire tirer ce texte à 100 000 exemplaires pour les répandre gratuitement en Amérique (ce que j’ai bien entendu accepté). L’Université de Zagreb en fait une traduction en yougoslave.

C’est un de mes textes dont je suis le plus fier. Il ne me rapporte pas un centime et c’est pourquoi il accomplit ce pour quoi il a été écrit.

J’aimerais vous rencontrer, s’il vous est possible, pour parler précisément de l’utilisation pratique de ce texte. Je crois qu’il est temps qu’on fasse une « politique de l’arbre » bien que le mot politique semble bien mal adapté.

Très cordialement,  Jean Giono.

L’homme qui plantait des Arbres.

     Pour que le caractère d’un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l’idée qui la dirige est d’une générosité sans exemple, s’il est absolument certain qu’elle n’a cherché de récompense nulle part et qu’au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d’erreurs, devant un caractère inoubliable.

Le fichier audio commence ici :

Il y a environ une quarantaine d’années, je faisais une longue course à pied, sur des hauteurs absolument inconnues des touristes, dans cette très vieille région des Alpes qui pénètre en Provence.

Cette région est délimitée au sud-est et au sud par le cours moyen de la Durance, entre Sisteron et Mirabeau; au nord par le cours supérieur de la Drôme, depuis sa source jusqu’à Die; à l’ouest par les plaines du Comtat Venaissin et les contreforts du Mont-Ventoux. Elle comprend toute la partie nord du département des Basses-Alpes, le sud de la Drôme et une petite enclave du Vaucluse.

C’était, au moment où j’entrepris ma longue promenade dans ces déserts, des landes nues et monotones, vers 1200 à 1300 mètres d’altitude. Il n’y poussait que des lavandes sauvages.

Je traversais ce pays dans sa plus grande largeur et, après trois jours de marche, je me trouvais dans une désolation sans exemple. Je campais à côté d’un squelette de village abandonné. Je n’avais plus d’eau depuis la veille et il me fallait en trouver. Ces maisons agglomérées, quoique en ruine, comme un vieux nid de guêpes, me firent penser qu’il avait dû y avoir là, dans le temps, une fontaine ou un puits. Il y avait bien une fontaine, mais sèche. Les cinq à six maisons, sans toiture, rongées de vent et de pluie, la petite chapelle au clocher écroulé, étaient rangées comme le sont les maisons et les chapelles dans les villages vivants, mais toute vie avait disparu.

C’était un beau jour de juin avec grand soleil, mais sur ces terres sans abri et hautes dans le ciel, le vent soufflait avec une brutalité insupportable. Ses grondements dans les carcasses des maisons étaient ceux d’un fauve dérangé dans son repas.

Il me fallut lever le camp. A cinq heures de marche de là, je n’avais toujours pas trouvé d’eau et rien ne pouvait me donner l’espoir d’en trouver. C’était partout la même sécheresse, les mêmes herbes ligneuses. Il me sembla apercevoir dans le lointain une petite silhouette noire, debout. Je la pris pour le tronc d’un arbre solitaire. A tout hasard, je me dirigeai vers elle. C’était un berger. Une trentaine de moutons couchés sur la terre brûlante se reposaient près de lui.

Il me fit boire à sa gourde et, un peu plus tard, il me conduisit à sa bergerie, dans une ondulation du plateau. Il tirait son eau – excellente – d’un trou naturel, très profond, au-dessus duquel il avait installé un treuil rudimentaire.

Cet homme parlait peu. C’est le fait des solitaires, mais on le sentait sûr de lui et confiant dans cette assurance. C’était insolite dans ce pays dépouillé de tout. Il n’habitait pas une cabane mais une vraie maison en pierre où l’on voyait très bien comment son travail personnel avait rapiécé la ruine qu’il avait trouvé là à son arrivée. Son toit était solide et étanche. Le vent qui le frappait faisait sur les tuiles le bruit de la mer sur les plages.

Son ménage était en ordre, sa vaisselle lavée, son parquet balayé, son fusil graissé; sa soupe bouillait sur le feu. Je remarquai alors qu’il était aussi rasé de frais, que tous ses boutons étaient solidement cousus, que ses vêtements étaient reprisés avec le soin minutieux qui rend les reprises invisibles.

Il me fit partager sa soupe et, comme après je lui offrais ma blague à tabac, il me dit qu’il ne fumait pas. Son chien, silencieux comme lui, était bienveillant sans bassesse.

Il avait été entendu tout de suite que je passerais la nuit là; le village le plus proche était encore à plus d’une journée et demie de marche. Et, au surplus, je connaissais parfaitement le caractère des rares villages de cette région. Il y en a quatre ou cinq dispersés loin les uns des autres sur les flans de ces hauteurs, dans les taillis de chênes blancs à la toute extrémité des routes carrossables. Ils sont habités par des bûcherons qui font du charbon de bois. Ce sont des endroits où l’on vit mal. Les familles serrées les unes contre les autres dans ce climat qui est d’une rudesse excessive, aussi bien l’été que l’hiver, exaspèrent leur égoïsme en vase clos. L’ambition irraisonnée s’y démesure, dans le désir continu de s’échapper de cet endroit.

Les hommes vont porter leur charbon à la ville avec leurs camions, puis retournent. Les plus solides qualités craquent sous cette perpétuelle douche écossaise. Les femmes mijotent des rancoeurs. Il y a concurrence sur tout, aussi bien pour la vente du charbon que pour le banc à l’église, pour les vertus qui se combattent entre elles, pour les vices qui se combattent entre eux et pour la mêlée générale des vices et des vertus, sans repos. Par là-dessus, le vent également sans repos irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folies, presque toujours meurtrières.

Le berger qui ne fumait pas alla chercher un petit sac et déversa sur la table un tas de glands. Il se mit à les examiner l’un après l’autre avec beaucoup d’attention, séparant les bons des mauvais. Je fumais ma pipe. Je me proposai pour l’aider. Il me dit que c’était son affaire. En effet : voyant le soin qu’il mettait à ce travail, je n’insistai pas. Ce fut toute notre conversation. Quand il eut du côté des bons un tas de glands assez gros, il les compta par paquets de dix. Ce faisant, il éliminait encore les petits fruits ou ceux qui étaient légèrement fendillés, car il les examinait de fort près. Quand il eut ainsi devant lui cent glands parfaits, il s’arrêta et nous allâmes nous coucher.

La société de cet homme donnait la paix. Je lui demandai le lendemain la permission de me reposer tout le jour chez lui. Il le trouva tout naturel, ou, plus exactement, il me donna l’impression que rien ne pouvait le déranger. Ce repos ne m’était pas absolument obligatoire, mais j’étais intrigué et je voulais en savoir plus. Il fit sortir son troupeau et il le mena à la pâture. Avant de partir, il trempa dans un seau d’eau le petit sac où il avait mis les glands soigneusement choisis et comptés.

Je remarquai qu’en guise de bâton, il emportait une tringle de fer grosse comme le pouce et longue d’environ un mètre cinquante. Je fis celui qui se promène en se reposant et je suivis une route parallèle à la sienne. La pâture de ses bêtes était dans un fond de combe. Il laissa le petit troupeau à la garde du chien et il monta vers l’endroit où je me tenais. J’eus peur qu’il vînt pour me reprocher mon indiscrétion mais pas du tout : c’était sa route et il m’invita à l’accompagner si je n’avais rien de mieux à faire. Il allait à deux cents mètres de là, sur la hauteur.

Arrivé à l’endroit où il désirait aller, il se mit à planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes. Je lui demandai si la terre lui appartenait. Il me répondit que non. Savait-il à qui elle était ? Il ne savait pas. Il supposait que c’était une terre communale, ou peut-être, était-elle propriété de gens qui ne s’en souciaient pas ? Lui ne se souciait pas de connaître les propriétaires. Il planta ainsi cent glands avec un soin extrême.

Après le repas de midi, il recommença à trier sa semence. Je mis, je crois, assez d’insistance dans mes questions puisqu’il y répondit. Depuis trois ans il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait planté cent mille. Sur les cent mille, vingt mille était sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié, du fait des rongeurs ou de tout ce qu’il y a d’impossible à prévoir dans les desseins de la Providence. Restaient dix mille chênes qui allaient pousser dans cet endroit où il n’y avait rien auparavant.

C’est à ce moment là que je me souciai de l’âge de cet homme. Il avait visiblement plus de cinquante ans. Cinquante-cinq, me dit-il. Il s’appelait Elzéard Bouffier. Il avait possédé une ferme dans les plaines. Il y avait réalisé sa vie. Il avait perdu son fils unique, puis sa femme. Il s’était retiré dans la solitude où il prenait plaisir à vivre lentement, avec ses brebis et son chien. Il avait jugé que ce pays mourait par manque d’arbres. Il ajouta que, n’ayant pas d’occupations très importantes, il avait résolu de remédier à cet état de choses.

Menant moi-même à ce moment-là, malgré mon jeune âge, une vie solitaire, je savais toucher avec délicatesse aux âmes des solitaires. Cependant, je commis une faute. Mon jeune âge, précisément, me forçait à imaginer l’avenir en fonction de moi-même et d’une certaine recherche du bonheur. Je lui dis que, dans trente ans, ces dix mille chênes seraient magnifiques. Il me répondit très simplement que, si Dieu lui prêtait vie, dans trente ans, il en aurait planté tellement d’autres que ces dix mille seraient comme une goutte d’eau dans la mer.

Il étudiait déjà, d’ailleurs, la reproduction des hêtres et il avait près de sa maison une pépinière issue des faînes. Les sujets qu’il avait protégés de ses moutons par une barrière en grillage, étaient de toute beauté. Il pensait également à des bouleaux pour les fonds où, me dit-il, une certaine humidité dormait à quelques mètres de la surface du sol.

Nous nous séparâmes le lendemain.

L’année d’après, il y eut la guerre de 14 dans laquelle je fus engagé pendant cinq ans. Un soldat d’infanterie ne pouvait guère y réfléchir à des arbres. A dire vrai, la chose même n’avait pas marqué en moi : je l’avais considérée comme un dada, une collection de timbres, et oubliée.

Sorti de la guerre, je me trouvais à la tête d’une prime de démobilisation minuscule mais avec le grand désir de respirer un peu d’air pur. C’est sans idée préconçue – sauf celle-là – que je repris le chemin de ces contrées désertes.

Le pays n’avait pas changé. Toutefois, au-delà du village mort, j’aperçus dans le lointain une sorte de brouillard gris qui recouvrait les hauteurs comme un tapis. Depuis la veille, je m’étais remis à penser à ce berger planteur d’arbres. « Dix mille chênes, me disais-je, occupent vraiment un très large espace ».

J’avais vu mourir trop de monde pendant cinq ans pour ne pas imaginer facilement la mort d’Elzéar Bouffier, d’autant que, lorsqu’on en a vingt, on considère les hommes de cinquante comme des vieillards à qui il ne reste plus qu’à mourir. Il n’était pas mort. Il était même fort vert. Il avait changé de métier. Il ne possédait plus que quatre brebis mais, par contre, une centaine de ruches. Il s’était débarrassé des moutons qui mettaient en péril ses plantations d’arbres. Car, me dit-il (et je le constatais), il ne s’était pas du tout soucié de la guerre. Il avait imperturbablement continué à planter.

Les chênes de 1910 avaient alors dix ans et étaient plus hauts que moi et que lui. Le spectacle était impressionnant. J’étais littéralement privé de parole et, comme lui ne parlait pas, nous passâmes tout le jour en silence à nous promener dans sa forêt. Elle avait, en trois tronçons, onze kilomètres de long et trois kilomètres dans sa plus grande largeur. Quand on se souvenait que tout était sorti des mains et de l’âme de cet homme – sans moyens techniques – on comprenait que les hommes pourraient être aussi efficaces que Dieu dans d’autres domaines que la destruction.

Il avait suivi son idée, et les hêtres qui m’arrivaient aux épaules, répandus à perte de vue, en témoignaient. Les chênes étaient drus et avaient dépassé l’âge où ils étaient à la merci des rongeurs; quant aux desseins de la Providence elle-même, pour détruire l’oeuvre créée, il lui faudrait avoir désormais recours aux cyclones. Il me montra d’admirables bosquets de bouleaux qui dataient de cinq ans, c’est-à-dire de 1915, de l’époque où je combattais à Verdun. Il leur avait fait occuper tous les fonds où il soupçonnait, avec juste raison, qu’il y avait de l’humidité presque à fleur de terre. Ils étaient tendres comme des adolescents et très décidés.

La création avait l’air, d’ailleurs, de s’opérer en chaînes. Il ne s’en souciait pas; il poursuivait obstinément sa tâche, très simple. Mais en redescendant par le village, je vis couler de l’eau dans des ruisseaux qui, de mémoire d’homme, avaient toujours été à sec. C’était la plus formidable opération de réaction qu’il m’ait été donné de voir. Ces ruisseaux secs avaient jadis porté de l’eau, dans des temps très anciens. Certains de ces villages tristes dont j’ai parlé au début de mon récit s’étaient construits sur les emplacements d’anciens villages gallo-romains dont il restait encore des traces, dans lesquelles les archéologues avaient fouillé et ils avaient trouvé des hameçons à des endroits où au vingtième siècle, on était obligé d’avoir recours à des citernes pour avoir un peu d’eau.

Le vent aussi dispersait certaines graines. En même temps que l’eau réapparut réapparaissaient les saules, les osiers, les prés, les jardins, les fleurs et une certaine raison de vivre.

Mais la transformation s’opérait si lentement qu’elle entrait dans l’habitude sans provoquer d’étonnement. Les chasseurs qui montaient dans les solitudes à la poursuite des lièvres ou des sangliers avaient bien constaté le foisonnement des petits arbres mais ils l’avaient mis sur le compte des malices naturelles de la terre. C’est pourquoi personne ne touchait à l’oeuvre de cet homme. Si on l’avait soupçonné, on l’aurait contrarié. Il était insoupçonnable. Qui aurait pu imaginer, dans les villages et dans les administrations, une telle obstination dans la générosité la plus magnifique ?

A partir de 1920, je ne suis jamais resté plus d’un an sans rendre visite à Elzéard Bouffier. Je ne l’ai jamais vu fléchir ni douter. Et pourtant, Dieu sait si Dieu même y pousse ! Je n’ai pas fait le compte de ses déboires. On imagine bien cependant que, pour une réussite semblable, il a fallu vaincre l’adversité; que, pour assurer la victoire d’une telle passion, il a fallu lutter avec le désespoir. Il avait, pendant un an, planté plus de dix mille érables. Ils moururent tous. L’an d’après, il abandonna les érables pour reprendre les hêtres qui réussirent encore mieux que les chênes.

Pour avoir une idée à peu près exacte de ce caractère exceptionnel, il ne faut pas oublier qu’il s’exerçait dans une solitude totale; si totale que, vers la fin de sa vie, il avait perdu l’habitude de parler. Ou, peut-être, n’en voyait-il pas la nécessité ?

En 1933, il reçut la visite d’un garde forestier éberlué. Ce fonctionnaire lui intima l’ordre de ne pas faire de feu dehors, de peur de mettre en danger la croissance de cette forêt naturelle. C’était la première fois, lui dit cet homme naïf, qu’on voyait une forêt pousser toute seule. A cette époque, il allait planter des hêtres à douze kilomètres de sa maison. Pour s’éviter le trajet d’aller-retour – car il avait alors soixante-quinze ans – il envisageait de construire une cabane de pierre sur les lieux mêmes de ses plantations. Ce qu’il fit l’année d’après.

En 1935, une véritable délégation administrative vint examiner la « forêt naturelle ». Il y avait un grand personnage des Eaux et Forêts, un député, des techniciens. On prononça beaucoup de paroles inutiles. On décida de faire quelque chose et, heureusement, on ne fit rien, sinon la seule chose utile : mettre la forêt sous la sauvegarde de l’Etat et interdire qu’on vienne y charbonner. Car il était impossible de n’être pas subjugué par la beauté de ces jeunes arbres en pleine santé. Et elle exerça son pouvoir de séduction sur le député lui-même.

J’avais un ami parmi les capitaines forestiers qui était de la délégation. Je lui expliquai le mystère. Un jour de la semaine d’après, nous allâmes tous les deux à la recherche d’Elzéard Bouffier. Nous le trouvâmes en plein travail, à vingt kilomètres de l’endroit où avait eu lieu l’inspection.

Ce capitaine forestier n’était pas mon ami pour rien. Il connaissait la valeur des choses. Il sut rester silencieux. J’offris les quelques oeufs que j’avais apportés en présent. Nous partageâmes notre casse-croûte en trois et quelques heures passèrent dans la contemplation muette du paysage.

Le côté d’où nous venions était couvert d’arbres de six à sept mètres de haut. Je me souvenais de l’aspect du pays en 1913 : le désert… Le travail paisible et régulier, l’air vif des hauteurs, la frugalité et surtout la sérénité de l’âme avaient donné à ce vieillard une santé presque solennelle. C’était un athlète de Dieu. Je me demandais combien d’hectares il allait encore couvrir d’arbres.

Avant de partir, mon ami fit simplement une brève suggestion à propos de certaines essences auxquelles le terrain d’ici paraissait devoir convenir. Il n’insista pas. « Pour la bonne raison, me dit-il après, que ce bonhomme en sait plus que moi. » Au bout d’une heure de marche – l’idée ayant fait son chemin en lui – il ajouta : « Il en sait beaucoup plus que tout le monde. Il a trouvé un fameux moyen d’être heureux ! »

C’est grâce à ce capitaine que, non seulement la forêt, mais le bonheur de cet homme furent protégés. Il fit nommer trois gardes-forestiers pour cette protection et il les terrorisa de telle façon qu’ils restèrent insensibles à tous les pots-de-vin que les bûcherons pouvaient proposer.

L’oeuvre ne courut un risque grave que pendant la guerre de 1939. Les automobiles marchant alors au gazogène, on n’avait jamais assez de bois. On commença à faire des coupes dans les chênes de 1910, mais ces quartiers sont si loin de tous réseaux routiers que l’entreprise se révéla très mauvaise au point de vue financier. On l’abandonna. Le berger n’avait rien vu. Il était à trente kilomètres de là, continuant paisiblement sa besogne, ignorant la guerre de 39 comme il avait ignoré la guerre de 14.

J’ai vu Elzéard Bouffier pour la dernière fois en juin 1945. Il avait alors quatre-vingt-sept ans. J’avais donc repris la route du désert, mais maintenant, malgré le délabrement dans lequel la guerre avait laissé le pays, il y avait un car qui faisait le service entre la vallée de la Durance et la montagne. Je mis sur le compte de ce moyen de transport relativement rapide le fait que je ne reconnaissais plus les lieux de mes dernières promenades. Il me semblait aussi que l’itinéraire me faisait passer par des endroits nouveaux. J’eus besoin d’un nom de village pour conclure que j’étais bien cependant dans cette région jadis en ruine et désolée. Le car me débarqua à Vergons.

En 1913, ce hameau de dix à douze maisons avait trois habitants. Ils étaient sauvages, se détestaient, vivaient de chasse au piège : à peu près dans l’état physique et moral des hommes de la préhistoire. Les orties dévoraient autour d’eux les maisons abandonnées. Leur condition était sans espoir. Il ne s’agissait pour eux que d’attendre la mort : situation qui ne prédispose guère aux vertus.

Tout était changé. L’air lui-même. Au lieu des bourrasques sèches et brutales qui m’accueillaient jadis, soufflait une brise souple chargée d’odeurs. Un bruit semblable à celui de l’eau venait des hauteurs : c’était celui du vent dans les forêts. Enfin, chose plus étonnante, j’entendis le vrai bruit de l’eau coulant dans un bassin. Je vis qu’on avait fait une fontaine, qu’elle était abondante et, ce qui me toucha le plus, on avait planté près d’elle un tilleul qui pouvait déjà avoir dans les quatre ans, déjà gras, symbole incontestable d’une résurrection.

Par ailleurs, Vergons portait les traces d’un travail pour l’entreprise duquel l’espoir était nécessaire. L’espoir était donc revenu. On avait déblayé les ruines, abattu les pans de murs délabrés et reconstruit cinq maisons. Le hameau comptait désormais vingt-huit habitants dont quatre jeunes ménages. Les maisons neuves, crépies de frais, étaient entourées de jardins potagers où poussaient, mélangés mais alignés, les légumes et les fleurs, les choux et les rosiers, les poireaux et les gueules-de-loup, les céleris et les anémones. C’était désormais un endroit où l’on avait envie d’habiter.

A partir de là, je fis mon chemin à pied. La guerre dont nous sortions à peine n’avait pas permis l’épanouissement complet de la vie, mais Lazare était hors du tombeau. Sur les flans abaissés de la montagne, je voyais de petits champs d’orge et de seigle en herbe; au fond des étroites vallées, quelques prairies verdissaient.

Il n’a fallu que les huit ans qui nous séparent de cette époque pour que tout le pays resplendisse de santé et d’aisance. Sur l’emplacement des ruines que j’avais vues en 1913, s’élèvent maintenant des fermes propres, bien crépies, qui dénotent une vie heureuse et confortable. Les vieilles sources, alimentées par les pluies et les neiges que retiennent les forêts, se sont remises à couler. On en a canalisé les eaux. A côté de chaque ferme, dans des bosquets d’érables, les bassins des fontaines débordent sur des tapis de menthes fraîches. Les villages se sont reconstruits peu à peu. Une population venue des plaines où la terre se vend cher s’est fixée dans le pays, y apportant de la jeunesse, du mouvement, de l’esprit d’aventure. On rencontre dans les chemins des hommes et des femmes bien nourris, des garçons et des filles qui savent rire et ont repris goût aux fêtes campagnardes. Si on compte l’ancienne population, méconnaissable depuis qu’elle vit avec douceur et les nouveaux venus, plus de dix mille personnes doivent leur bonheur à Elzéard Bouffier.

Quand je réfléchis qu’un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Canaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu’il a fallu de constance dans la grandeur d’âme et d’acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d’un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette oeuvre digne de Dieu.

Elzéard Bouffier est mort paisiblement en 1947 à l’hospice de Banon.
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Plot:
The story begins in the year 1913, when this young man is undertaking a lone hiking trip through Provence, France, and into the Alps, enjoying the relatively unspoiled wilderness.

The narrator runs out of water in a treeless, desolate valley where only wild lavender grows and there is no trace of civilization except old, empty crumbling buildings. The narrator finds only a dried up well, but is saved by a middle-aged shepherd who takes him to a spring he knows of.

Curious about this man and why he has chosen such a lonely life, the narrator stays with him for a time. The shepherd, after being widowed, has decided to restore the ruined landscape of the isolated and largely abandoned valley by single-handedly cultivating a forest, tree by tree. The shepherd, Elzéard Bouffier, makes holes in the ground with his curling pole and drops into the holes acorns that he has collected from many miles away.

The narrator leaves the shepherd and returns home, and later fights in the First World War. In 1920, shell-shocked and depressed after the war, the man returns. He is surprised to see young saplings of all forms taking root in the valley, and new streams running through it where the shepherd has made dams higher up in the mountain. The narrator makes a full recovery in the peace and beauty of the regrowing valley, and continues to visit Bouffier every year. Bouffier is no longer a shepherd, because he is worried about the sheep affecting his young trees, and has become a bee keeper instead.

Over four decades, Bouffier continues to plant trees, and the valley is turned into a kind of Garden of Eden. By the end of the story, the valley is vibrant with life and is peacefully settled. The valley receives official protection after the First World War. (the authorities mistakenly believe that the rapid growth of this forest is a bizarre natural phenomenon, as they are unaware of Bouffier’s selfless deeds), and more than 10,000 people move there, all of them unknowingly owing their happiness to Bouffier. The narrator tells one of his friends in the government the truth about the natural forest, and the friend also helps protect the forest.

The narrator visits the now very old Bouffier one last time in 1945. In a hospice in Banon, in 1947, the man who planted trees peacefully passes away.

<center;”>Giono letter to an official of the city of Digne:

Sorry to disappoint you, but Elzéard Bouffier is a fictional person. The goal was to make trees likeable, or more specifically, make planting trees likeable.

In the letter, he describes how the book was translated in a multitude of languages, distributed freely, and therefore was a success. He adds that, although “it does not bring me a cent”, it is one of the texts of which he is most proud.

Sadly although the book has inspired many people, it could not have been a true story, because sheep eat tree seedlings,[1] so any shepherd who planted acorns where his sheep were grazing would have been largely wasting his time.

Translation: [Bing: improved by Infrench]

To reveal really exceptional qualities in the character of a human being one must have the good fortune to be able to observe his action for many years. If this action is stripped of all selfishness, if the idea that directs it is exemplary in its generosity, if it is absolutely certain that it sought reward nowhere and that moreover it has left visible marks on the world, one is then, without risk of error, witness of an unforgettable character.

About forty years ago, I was doing a long trek on hills, absolutely unknown to tourists in this very old region of the Alps which sticks into in Provence.

This area is bounded to the Southeast and to the South by the middle course of the Durance, between Sisteron and Mirabeau; to the North by the upper course of the Drôme, from its source to Die; to the West by the plains of the Comtat Venaissin and the foothills of the Mont-Ventoux. It includes all the northern part of the Department of Basses-Alpes, the South of the Drôme and a small enclave of Vaucluse.

It was, at the time where I began my long walk in these deserts, heathland bare and monotonous, around 1200 to 1300 meters above sea level. Nothing grew there only wild lavenders.

I crossed this country in its greatest breadth, and after three days of walking, I found myself in unparalleled desolation. I camped next to the skeleton of an abandoned village. I had no more water from the night before and I had to find some. These closely packed houses, although in ruins, like an old wasps’ nest, made me think that there had to be, in its hey-day, a fountain or a well. Indeed there had been a fountain, but (it was now) dry. The five or six roofless houses, gnawed by wind and rain, the little chapel with the collapsed steeple, were arranged as are the houses and chapels in living villages, but all life had disappeared.

It was a beautiful day in June, very sunny, but on these exposed lands, high in the sky, the wind blew with unbearable brutality. Its rumblings in the carcasses of the houses were those of a deranged wild beast at his meal.

It forced me to break camp. Five hours walk away, I had still not found water and nothing could give me hope to find it. There was everywhere the same drought, the same woody plants. I seemed to perceive in the distance a little black silhouette, standing. I took it to be the trunk of a solitary tree. Just in case, I walked towards it. It was a shepherd. Thirty sheep, lying on the scorched earth, rested next to him.

He made me drink from his water bottle and, a little later, he guided me to his sheepfold in a hollow of the plateau. He drew his water – excellent – from a natural very deep hole, over which he had installed a rudimentary winch.

This man spoke little. This is the way of those who live alone, but he seemed sure of himself, and confident in his assurance, which was remarkable in this land stripped of everything. He did not live in a cabin but a true stone house, where one saw clearly how his personal work had patched the ruin that he had found there on arrival. Its roof was solid and waterproof. The wind that struck it made, on the tiles, the sound of the sea on the beaches.

His house was in order, the dishes washed, his floor brushed, his rifle greased; his soup was simmering on the fire. I noticed indeed that he also cut expenses, that all his buttons were stitched firmly, that his clothes were repaired with the meticulous care that rendered the repairs invisible.

He made me share his soup and, as afterwards I offered him my tobacco pouch, he told me that he did not smoke. His dog, silent as he was kind without meanness.

He had immediately understood that I would spend the night there; the nearest village was still more than a day and a half away on foot. And, moreover, I knew perfectly the nature of the rare villages of this region. There are four or five scattered far from each other on the sides of these hills, in a thicket of white oaks at the extreme end of passable roads. They are inhabited by loggers who make charcoal. These are places where life is tough. Families are huddled close together in this excessively rough climate, summer as well as winter, exascerbating their selfishness in isolation. The irrational ambition is excessive, in the continuous desire to escape from this place.

Men will carry their charcoal to the city with their trucks, and then return. Strongest qualities creak in this perpetual Scottish shower. The women simmer with resentment. There is competition for everything, for the sale of coal as well as for the bench in the Church, for the virtues which are fighting among themselves, for defects fighting among themselves and for the general scrum of vices and virtues, without rest. To top it all the wind, equally relentless, irritates the nerves. There are epidemics of suicides and numerous cases of madness, almost always deadly.
The shepherd who did not smoke went to look for a small bag and poured on the table a pile of acorns. He began to consider them one after the other with much attention, separating the good from the bad. I was smoking my pipe. I offered to help him. He told me it was his business. Indeed: seeing the care which he put into the work, I didn’t insist. This was our entire conversation. When he was on the right side of a large enough pile of acorns, he counted them in packets of 10. In doing so, he eliminated the little ones or those which were slightly cracked, as he considered them very closely. When he thus had before him one hundred perfect acorns, he stopped and we went to bed.

This man’s company gave peace. I asked him the following day for permission to relax all day at his home. He found it quite natural, or, more accurately, he gave me the impression that nothing bothered him. This rest was not absolutely mandatory for me but I was intrigued and wanted to learn more. He brought out his flock and it led him to the pasture. Before leaving, he dipped in a bucket of water the bag where he had put the acorns carefully selected and counted.

I noticed that as a stick, he carried an iron rod, fat as a thumb and approximately one metre fifty long. I went as if sleep-walking and followed a route parallel to his. The pasture for his animals was in a hollow of the combe. He left the little flock in the custody of the dog and he came up to the place where I remained. I was afraid he came to reproach me for my indiscretion but not at all: it was his route and he invited me to accompany him if I had nothing better to do. He went two hundred metres away, on the height.

Having arrived at the place where he wanted to go, he began poking his iron rod into the Earth. He thus made a hole in which he put an acorn, then he filled in the hole. He was planting oaks. I asked him if the land belonged to him. He replied that it didn’t. Did he know whose it was? He did not know. He assumed that it was communal land, or perhaps, was it owned by people who didn’t care? It didn’t bother him not to know the owners. Thus, he planted one hundred acorns with extreme care.

After lunch, he began again to sort his seed. I put, I think, sufficient insistence in my questions so that he answered them. For three years he was planting trees in this solitude. He had planted a hundred thousand. Of the hundred thousand, twenty thousand were up. He counted on losing another half of them to rodents or all that was unpredictable in the designs of Providence. That left ten thousand oaks that would grow in this place where there was nothing before.

It is at this time that I concerned myself with this man’s age. It was obviously more than fifty years. Fifty-five, he told me. He was called Elzéard Bouffier. He had owned a farm in the plains. He had made his life there. He had lost his only son, and then his wife. He had withdrawn into solitude where he took pleasure in living slowly, with his sheep and his dog. He had decided that the country was dying due to lack of trees. He added that, having no very important occupations, he had resolved to remedy this state of affairs.

I myself, leading at this time, despite my young age, a solitary life, knew about treating the souls of the solitary people sensitively. However, I made a mistake. My young age, specifically, led me to imagine the future with reference to myself and a certain search for hapiness. I told him that, in thirty years, these ten thousand oaks would be magnificent. He answered me very simply that, if God lent him life, in thirty years, he would have planted so many others that these ten thousand would be like a drop of water in the sea.

He studied already, moreover, the reproduction of beech and had near his home a tree nursery produced from beechnuts. These, which he had protected from his sheep by a wire mesh barrier, were beautiful. He also thought of birches for the hollows where, he said, some moisture remained a few metres below the soil surface.

We parted the next day.

The following year there were 1914 war in which I was engaged for five years. An infantry soldier could hardly think about trees. To tell the truth, the event itself had not made an impresssion on me: I had seen it as a hobby, like a stamp collection, and forgotten it.

Out of the war, I was beginning to get slightly demoralised but with a huge desire to breathe some clean air. It’s without a preconceived idea – except that – that I re-took the path to these deserted lands.

The country had not changed. However, beyond the dead village, I saw in the distance a sort of grey fog that covered the heights like a carpet. Since the night before, I had been thinking about the tree planting shepherd. “Ten thousand oaks, I said to myself, really occupy a very large space”.

I had seen too many people die during the five years not to easily imagine the death of Elzéar Bouffier, as when one is twenty, one considers men of fifty as elderly for whom nothing more remains but to die. He was not dead. He was even very fresh. He had changed his work. He possessed not more than four ewes but, on the other hand, a hundred hives. he rid himself of the sheep that were jeopardizing his tree plantations. Because, he said (and I saw), he was not at all bothered by the war. He had imperturbably continued to plant.

to be ctd from Wordpad file  6/4/15

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