le désastre de Lisbonne

Le Poème sur le désastre de Lisbonne est une œuvre écrite par Voltaire en 1756.
Inspiré par le tremblement de terre de Lisbonne, qui eut lieu le premier novembre 1755, le philosophe y exprime de manière pathétique son émotion devant le désastre et ses doutes quant à l’organisation rationnelle et optimale du monde défendue par les philosophes optimistes (Leibniz, Wolff).
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Le séisme de 1755
Le tremblement de terre survient le matin du 1er Novembre 1755. Son épicentre est estimé à peu près à deux cent kilomètres du Cabo Sao Vicente. Le tremblement de terre est suivi d’un tsunami puis d’un incendie qui embrase ce qui reste de la ville. Au bilan, Lisbonne est détruite à 85%. On estime que le séisme fit soixante mille morts sur les deux cents soixante quinze mille habitants que comptait la ville. Le premier ministre Pombal consacrera toute son énergie à la reconstruction de Lisbonne dans les années qui suivent. C’est triste à dire, mais l’unité architecturale qui fait de Lisbonne la seule capitale Dix Huitième siècle en Europe de l’Ouest, elle le doit en partie au séisme.

L’impact sur l’époque
Le tremblement de terre de Lisbonne, lequel d’ailleurs ne détruisit pas que Lisbonne, mais ravagea certaines villes marocaines entre autres, eut un effet sans précédent sur la conscience européenne et la philosophie des Lumières. On peut sans aucun doute affirmer que le séisme de Lisbonne, c’est la consécration du doute. A partir de Lisbonne, le fil qui tient l’homme à Dieu est coupé. Et l’homme se retrouve seul, démuni de ses certitudes. Le fameux déisme de Voltaire devient un agnostisme. Mais le séisme influença aussi Kant, Rousseau, et plus tard Hegel. Sans Lisbonne, on n’aurait pas eu Candide en 1759.
Adorno fait la comparaison avec l’holocauste en cela que le séisme de Lisbonne eut lui aussi une influence radicale sur l’évolution de la pensée européenne. Après le séisme, impossible de croire en Dieu de la même façon, impossible de prétendre que tout est bien ; la philosophie sort de son rôle d’explication du monde et deviendra « humaniste » : en d’autres termes, Lisbonne, c’est la révolution copernicienne de la philosophie ; l’homme ne tourne plus autour de Dieu, c’est Dieu qui tourne autour de l’homme, et la quête du sens de la vie sur terre prend le pas sur la cosmogonie?
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PRÉFACE

Si jamais la question du mal physique a mérité l’attention de tous les hommes, c’est dans ces événements funestes qui nous rappellent à la contemplation de notre faible nature, comme les pestes générales qui ont enlevé le quart des hommes dans le monde connu, le tremblement de terre qui engloutit quatre cent mille personnes à la Chine en 1699, celui de Lima et de Callao, et en dernier lieu celui du Portugal et du royaume de Fez. L’axiome Tout est bien paraît un peu étrange à ceux qui sont les témoins de ces désastres. Tout est arrangé, tout est ordonné, sans doute, par la Providence; mais il n’est que trop sensible que tout, depuis longtemps, n’est pas arrangé pour notre bien-être présent.

Lorsque l’illustre Pope donna son Essai sur l’Homme, et qu’il développa dans ses vers immortels les systèmes de Leibnitz, du lord Shaftesbury, et du lord Bolingbroke, une foule de théologiens de toutes les communions attaqua ce système. On se révoltait contre cet axiome nouveau que tout est bien, que l’homme jouit de la seule mesure du bonheur dont son être soit susceptible, etc. Il y a toujours un sens dans lequel on peut condamner un écrit et un sens dans lequel on peut l’approuver. Il serait bien plus raisonnable de ne faire attention qu’aux beautés utiles d’un ouvrage, et de n’y point chercher un sens odieux; mais c’est une des imperfections de notre nature d’interpréter malignement tout ce qui peut être interprété, et de vouloir décrier tout ce qui a eu du succès.

On crut donc voir dans cette proposition: Tout est bien, le renversement du fondement des idées reçues. “Si tout est bien, disait-on, il est donc faux que la nature humaine soit déchue. Si l’ordre général exige que tout soit comme il est, la nature humaine n’a donc pas été corrompue; elle n’a donc pas eu besoin de rédempteur. Si ce monde, tel qu’il est, est le meilleur des mondes possibles, on ne peut donc pas espérer un avenir plus heureux. Si tous les maux dont nous sommes accablés sont un bien général, toutes les nations policées ont donc eu tort de rechercher l’origine du mal physique et du mal moral. Si un homme mangé par les bêtes féroces fait le bien-être de ces bêtes et contribue à l’ordre du monde, si les malheurs de tous les particuliers ne sont que la suite de cet ordre général et nécessaire, nous ne sommes donc que des roues qui servent à faire jouer la grande machine; nous ne sommes pas plus précieux aux yeux de Dieu que les animaux qui nous dévorent.”

Voilà les conclusions qu’on tirait du poème de M. Pope; et ces conclusions mêmes augmentaient encore la célébrité et le succès de l’ouvrage Mais on devait l’envisager sous un autre aspect: il fallait considérer le respect pour la Divinité, la résignation qu’on doit à ses ordres suprêmes, la saine morale, la tolérance, qui sont l’âme de cet excellent écrit. C’est ce que le public a fait; et l’ouvrage, ayant été traduit par des hommes dignes de le traduire, a triomphé d’autant plus des critiques qu’elles roulaient sur des matières plus délicates.

C’est le propre des censures violentes d’accréditer les opinions qu’elles attaquent. On crie contre un livre parce qu’il réussit, on lui impute des erreurs: qu’arrive-t-il? Les hommes révoltés contre ces cris prennent pour des vérités les erreurs mêmes que ces critiques ont cru apercevoir. La censure élève des fantômes pour les combattre, et les lecteurs indignés embrassent ces fantômes

Les critiques ont dit: “Leibnitz, Pope, enseignent le fatalisme”; et les partisans de Leibnitz et de Pope ont dit: “Si Leibnitz et Pope enseignent le fatalisme, ils ont donc raison, et c’est à cette fatalité invincible qu’il faut croire.”

Pope avait dit Tout est bien en un sens qui était très recevable; et ils le disent aujourd’hui en un sens qui peut être combattu.

L’auteur du poème sur le Désastre de Lisbonne ne combat point l’illustre Pope, qu’il a toujours admiré et aimé: il pense comme lui sur presque tous les points; mais, pénétré des malheurs des hommes, il s’élève contre les abus qu’on peut faire de cet ancien axiome Tout est bien. Il adapte cette triste et plus ancienne vérité, reconnue de tous les hommes, qu’il y a du mal sur la terre; il avoue que le mot Tout est bien, pris dans un sens absolu et sans l’espérance d’un avenir, n’est qu’une insulte aux douleurs de notre vie.

Si, lorsque Lisbonne, Méquinez, Tétuan, et tant d’autres villes, furent englouties avec un si grand nombre de leurs habitants au mois de novembre 1755, des philosophes avaient crié aux malheureux qui échappaient à peine des ruines: “Tout est bien; les héritiers des morts augmenteront leurs fortunes; les maçons gagneront de l’argent à rebâtir des maisons; les êtes se nourriront des cadavres enterrés dans les débris: c’est l’effet nécessaire des causes nécessaires; votre mal particulier n’est rien, vous contribuerez au bien général”; un tel discours certainement eût été aussi cruel que le tremblement de terre a été funeste. Et voilà ce que dit l’auteur du poème sur le Désastre de Lisbonne.

Il avoue donc avec toute la terre qu’il y a du mal sur la terre, ainsi que du bien; il avoue qu’aucun philosophe n’a pu jamais expliquer l’origine du mal moral et du mal physique; il avoue que Bayle, le plus grand dialecticien qui ait jamais écrit, n’a fait qu’apprendre à douter, et qu’il se combat lui-même; il avoue qu’il y a autant de faiblesse dans les lumières de l’homme que de misères dans sa vie. Il expose tous les systèmes en peu de mots. Il dit que la révélation seule peut dénouer ce grand noeud, que tous les philosophes ont embrouillé; il dit que l’espérance d’un développement de notre être dans un nouvel ordre des choses peut seule consoler des malheurs présents, et que la bonté de la providence est le seul asile auquel l’homme puisse recourir dans les ténèbres de sa raison, et dans les calamités de sa nature faibles et mortelle.

P. S. – Il est toujours malheureusement nécessaire d’avertir qu’il faut distinguer les objections que se fait un auteur de ses réponses aux objections, et ne pas prendre ce qu’il réfute pour ce qu’il adopte.

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POÈME SUR LE DÉSASTRE DE LISBONNE
OU EXAMEN DE CET AXIOME: “TOUT EST BIEN”

O malheureux mortels! ô terre déplorable!
O de tous les mortels assemblage effroyable!
D’inutiles douleurs éternel entretien!
Philosophes trompés qui criez: “Tout est bien”
Accourez, contemplez ces ruines affreuses
Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,
Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés,
Sous ces marbres rompus ces membres dispersés;
Cent mille infortunés que la terre dévore,
Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,
Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours
Dans l’horreur des tourments leurs lamentables jours!
Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes,
Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
Direz-vous: “C’est l’effet des éternelles lois
Qui d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix”?
Direz-vous, en voyant cet amas de victimes:
“Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes”?
Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants
Sur le sein maternel écrasés et sanglants?
Lisbonne, qui n’est plus, eut-elle plus de vices
Que Londres, que Paris, plongés dans les délices?
Lisbonne est abîmée, et l’on danse à Paris.

Tranquilles spectateurs, intrépides esprits,
De vos frères mourants contemplant les naufrages,
Vous recherchez en paix les causes des orages:
Mais du sort ennemi quand vous sentez les coups,
Devenus plus humains, vous pleurez comme nous.
Croyez-moi, quand la terre entrouvre ses abîmes
Ma plainte est innocente et mes cris légitimes
Partout environnés des cruautés du sort,
Des fureurs des méchants, des pièges de la mort
De tous les éléments éprouvant les atteintes,
Compagnons de nos maux, permettez-nous les plaintes.
C’est l’orgueil, dites-vous, l’orgueil séditieux,
Qui prétend qu’étant mal, nous pouvions être mieux.
Allez interroger les rivages du Tage;
Fouillez dans les débris de ce sanglant ravage;
Demandez aux mourants, dans ce séjour d’effroi
Si c’est l’orgueil qui crie “O ciel, secourez-moi!
O ciel, ayez pitié de l’humaine misère!”
“Tout est bien, dites-vous, et tout est nécessaire.”
Quoi! l’univers entier, sans ce gouffre infernal
Sans engloutir Lisbonne, eût-il été plus mal?
Etes-vous assurés que la cause éternelle
Qui fait tout, qui sait tout, qui créa tout pour elle,
Ne pouvait nous jeter dans ces tristes climats
Sans former des volcans allumés sous nos pas?
Borneriez-vous ainsi la suprême puissance?
Lui défendriez-vous d’exercer sa clémence?
L’éternel artisan n’a-t-il pas dans ses mains
Des moyens infinis tout prêts pour ses desseins?
Je désire humblement, sans offenser mon maître,
Que ce gouffre enflammé de soufre et de salpêtre
Eût allumé ses feux dans le fond des déserts.
Je respecte mon Dieu, mais j’aime l’univers.

Quand l’homme ose gémir d’un fléau si terrible
Il n’est point orgueilleux, hélas! Il est sensible.
Les tristes habitants de ces bords désolés
Dans l’horreur des tourments seraient-ils consolés
Si quelqu’un leur disait: “Tombez, mourez tranquilles;
Pour le bonheur du monde on détruit vos asiles.
D’autres mains vont bâtir vos palais embrasés
D’autres peuples naîtront dans vos murs écrasés;
Le Nord va s’enrichir de vos pertes fatales
Tous vos maux sont un bien dans les lois générales
Dieu vous voit du même oeil que les vils vermisseaux
Dont vous serez la proie au fond de vos tombeaux”?
A des infortunés quel horrible langage!
Cruels, à mes douleurs n’ajoutez point l’outrage.

Non, ne présentez plus à mon coeur agité
Ces immuables lois de la nécessité
Cette chaîne des corps, des esprits, et des mondes.
O rêves des savants! ô chimères profondes!
Dieu tient en main la chaîne, et n’est point enchaîné
Par son choix bienfaisant tout est déterminé:
Il est libre, il est juste, il n’est point implacable.
Pourquoi donc souffrons-nous sous un maître équitable?
Voilà le noeud fatal qu’il fallait délier.
Guérirez-vous nos maux en osant les nier?
Tous les peuples, tremblant sous une main divine
Du mal que vous niez ont cherché l’origine.
Si l’éternelle loi qui meut les éléments
Fait tomber les rochers sous les efforts des vents
Si les chênes touffus par la foudre s’embrasent,
Ils ne ressentent point des coups qui les écrasent:
Mais je vis, mais je sens, mais mon coeur opprimé
Demande des secours au Dieu qui l’a formé.

Enfants du Tout-Puissant, mais nés dans la misère,
Nous étendons les mains vers notre commun père.
Le vase, on le sait bien, ne dit point au potier:
“Pourquoi suis-je si vil, si faible et si grossier?”
Il n’a point la parole, il n’a point la pensée;
Cette urne en se formant qui tombe fracassée
De la main du potier ne reçut point un coeur
Qui désirât les biens et sentît son malheur
“Ce malheur, dites-vous, est le bien d’un autre être.”
De mon corps tout sanglant mille insectes vont naître;
Quand la mort met le comble aux maux que j’ai soufferts
Le beau soulagement d’être mangé des vers!
Tristes calculateurs des misères humaines
Ne me consolez point, vous aigrissez mes peines
Et je ne vois en vous que l’effort impuissant
D’un fier infortuné qui feint d’être content.

Je ne suis du grand tout qu’une faible partie:
Oui; mais les animaux condamnés à la vie,
Tous les êtres sentants, nés sous la même loi,
Vivent dans la douleur, et meurent comme moi.

Le vautour acharné sur sa timide proie
De ses membres sanglants se repaît avec joie;
Tout semble bien pour lui, mais bientôt à son tour
Un aigle au bec tranchant dévore le vautour;
L’homme d’un plomb mortel atteint cette aigle altière:
Et l’homme aux champs de Mars couché sur la poussière,
Sanglant, percé de coups, sur un tas de mourants,
Sert d’aliment affreux aux oiseaux dévorants.
Ainsi du monde entier tous les membres gémissent;
Nés tous pour les tourments, l’un par l’autre ils périssent:
Et vous composerez dans ce chaos fatal
Des malheurs de chaque être un bonheur général!
Quel bonheur! ô mortel et faible et misérable.
Vous criez: “Tout est bien” d’une voix lamentable,
L’univers vous dément, et votre propre coeur
Cent fois de votre esprit a réfuté l’erreur.

Eléments, animaux, humains, tout est en guerre.
Il le faut avouer, le mal est sur la terre:
Son principe secret ne nous est point connu.
De l’auteur de tout bien le mal est-il venu?
Est-ce le noir Typhon, le barbare Arimane,
Dont la loi tyrannique à souffrir nous condamne?
Mon esprit n’admet point ces monstres odieux
Dont le monde en tremblant fit autrefois des dieux.

Mais comment concevoir un Dieu, la bonté même,
Qui prodigua ses biens à ses enfants qu’il aime,
Et qui versa sur eux les maux à pleines mains?
Quel oeil peut pénétrer dans ses profonds desseins?
De l’Etre tout parfait le mal ne pouvait naître;
Il ne vient point d’autrui, puisque Dieu seul est maître:
Il existe pourtant. O tristes vérités!

O mélange étonnant de contrariétés!
Un Dieu vint consoler notre race affligée;
Il visita la terre et ne l’a point changée!
Un sophiste arrogant nous dit qu’il ne l’a pu;
“Il le pouvait, dit l’autre, et ne l’a point voulu:
Il le voudra, sans doute”; et tandis qu’on raisonne,
Des foudres souterrains engloutissent Lisbonne,
Et de trente cités dispersent les débris,
Des bords sanglants du Tage à la mer de Cadix.
Ou l’homme est né coupable, et Dieu punit sa race,
Ou ce maître absolu de l’être et de l’espace,
Sans courroux, sans pitié, tranquille, indifférent,
De ses premiers décrets suit l’éternel torrent;
Ou la matière informe à son maître rebelle,
Porte en soi des défauts nécessaires comme elle;
Ou bien Dieu nous éprouve, et ce séjour mortel
N’est qu’un passage étroit vers un monde éternel.
Nous essuyons ici des douleurs passagères:
Le trépas est un bien qui finit nos misères.
Mais quand nous sortirons de ce passage affreux,
Qui de nous prétendra mériter d’être heureux?
Quelque parti qu’on prenne, on doit frémir, sans doute
Il n’est rien qu’on connaisse, et rien qu’on ne redoute.
La nature est muette, on l’interroge en vain;
On a besoin d’un Dieu qui parle au genre humain.
Il n’appartient qu’à lui d’expliquer son ouvrage,
De consoler le faible, et d’éclairer le sage.
L’homme, au doute, à l’erreur, abandonné sans lui,
Cherche en vain des roseaux qui lui servent d’appui.
Leibnitz ne m’apprend point par quels noeuds invisibles,
Dans le mieux ordonné des univers possibles,
Un désordre éternel, un chaos de malheurs,
Mêle à nos vains plaisirs de réelles douleurs,
Ni pourquoi l’innocent, ainsi que le coupable
Subit également ce mal inévitable.
Je ne conçois pas plus comment tout serait bien:
Je suis comme un docteur, hélas! je ne sais rien.

Platon dit qu’autrefois l’homme avait eu des ailes,
Un corps impénétrable aux atteintes mortelles;
La douleur, le trépas, n’approchaient point de lui.
De cet état brillant qu’il diffère aujourd’hui!
Il rampe, il souffre, il meurt; tout ce qui naît expire;
De la destruction la nature est l’empire.
Un faible composé de nerfs et d’ossements
Ne peut être insensible au choc des éléments;
Ce mélange de sang, de liqueurs, et de poudre,
Puisqu’il fut assemblé, fut fait pour se dissoudre;
Et le sentiment prompt de ces nerfs délicats
Fut soumis aux douleurs, ministres du trépas:
C’est là ce que m’apprend la voix de la nature.
J’abandonne Platon, je rejette Épicure.
Bayle en sait plus qu’eux tous; je vais le consulter:
La balance à la main, Bayle enseigne à douter,
Assez sage, assez grand pour être sans système,
Il les a tous détruits, et se combat lui-même:
Semblable à cet aveugle en butte aux Philistins
Qui tomba sous les murs abattus par ses mains.

Que peut donc de l’esprit la plus vaste étendue?
Rien; le livre du sort se ferme à notre vue.
L’homme, étranger à soi, de l’homme est ignoré.
Que suis-je, où suis-je, où vais-je, et d’où suis-je tiré?
Atomes tourmentés sur cet amas de boue
Que la mort engloutit et dont le sort se joue,
Mais atomes pensants, atomes dont les yeux,
Guidés par la pensée, ont mesuré les cieux;
Au sein de l’infini nous élançons notre être,
Sans pouvoir un moment nous voir et nous connaître.
Ce monde, ce théâtre et d’orgueil et d’erreur,
Est plein d’infortunés qui parlent de bonheur.
Tout se plaint, tout gémit en cherchant le bien-être:
Nul ne voudrait mourir, nul ne voudrait renaître.
Quelquefois, dans nos jours consacrés aux douleurs,
Par la main du plaisir nous essuyons nos pleurs;
Mais le plaisir s’envole, et passe comme une ombre;
Nos chagrins, nos regrets, nos pertes, sont sans nombre.
Le passé n’est pour nous qu’un triste souvenir;
Le présent est affreux, s’il n’est point d’avenir,
Si la nuit du tombeau détruit l’être qui pense.
Un jour tout sera bien, voilà notre espérance;
Tout est bien aujourd’hui, voilà l’illusion.
Les sages me trompaient, et Dieu seul a raison.
Humble dans mes soupirs, soumis dans ma souffrance,
Je ne m’élève point contre la Providence.
Sur un ton moins lugubre on me vit autrefois
Chanter des doux plaisirs les séduisantes lois:
D’autres temps, d’autres moeurs: instruit par la vieillesse,
Des humains égarés partageant la faiblesse
Dans une épaisse nuit cherchant à m’éclairer,
Je ne sais que souffrir, et non pas murmurer.
Un calife autrefois, à son heure dernière,
Au Dieu qu’il adorait dit pour toute prière:
“Je t’apporte, ô seul roi, seul être illimité,
Tout ce que tu n’as pas dans ton immensité,
Les défauts, les regrets, les maux et l’ignorance.”
Mais il pouvait encore ajouter l’espérance.

Texte édité par Christine Rossi.

Avec notre sincère reconnaissance envers Charles-Ferdinand Wirz, Conservateur de l’Institut et Musée Voltaire et Secrétaire de la Société Jean-Jacques Rousseau, pour son aide dans la recherche de documents.

Que peut donc de l’esprit [11:00 mins =>]
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POEM ON THE LISBON DISASTER;
Or an Examination of the Axiom, “All is Well”

Unhappy mortals! Dark and mourning earth!
Affrighted gathering of human kind!
Eternal lingering of useless pain!
Come, ye philosophers, who cry, “All’s well,”
And contemplate this ruin of a world.
Behold these shreds and cinders of your race,
This child and mother heaped in common wreck,
These scattered limbs beneath the marble shafts—
A hundred thousand whom the earth devours,
Who, torn and bloody, palpitating yet,
Entombed beneath their hospitable roofs,
In racking torment end their stricken lives.
To those expiring murmurs of distress,
To that appalling spectacle of woe,
Will ye reply: “You do but illustrate
The iron laws that chain the will of God”?
Say ye, o’er that yet quivering mass of flesh:
“God is avenged: the wage of sin is death”?
What crime, what sin, had those young hearts conceived
That lie, bleeding and torn, on mother’s breast?
Did fallen Lisbon deeper drink of vice
Than London, Paris, or sunlit Madrid?
In these men dance; at Lisbon yawns the abyss.

Tranquil spectators of your brothers’ wreck,
Unmoved by this repellent dance of death,
Who calmly seek the reason of such storms,
Let them but lash your own security;
Your tears will mingle freely with the flood.
When earth its horrid jaws half open shows,
My plaint is innocent, my cries are just.
Surrounded by such cruelties of fate,
By rage of evil and by snares of death.
Fronting the fierceness of the elements,
Sharing our ills, indulge me my lament.
“‘T is pride,” ye say—”the pride of rebel heart,
To think we might fare better than we do.”
Go, tell it to the Tagus’ stricken banks;
Search in the ruins of that bloody shock;
Ask of the dying in that house of grief.
Whether ‘t is pride that calls on heaven for help
And pity for the sufferings of men.
“All’s well,” ye say, “and all is necessary,”
Think ye this universe had been the worse
Without this hellish gulf in Portugal?
Are ye so sure the great eternal cause,
That knows all things, and for itself creates,
Could not have placed us in this dreary clime
Without volcanoes seething ‘neath our feet?
Set you this limit to the power supreme?
Would you forbid it use its clemency?
Are not the means of the great artisan
Unlimited for shaping his designs?
The master I would not offend, yet wish
This gulf of fire and sulphur had outpoured
Its baleful flood amid the desert wastes.
God I respect, yet love the universe.

Not pride, alas, it is, but love of man,
To mourn so terrible a stroke as this.
Would it console the sad inhabitants
Of these aflame and desolated shores
To say to them: “Lay down your lives in peace;
For the world’s good your homes are sacrificed;
Your ruined palaces shall others build,
For other peoples shall your walls arise;
The North grows rich on your unhappy loss;
Your ills are but a link in general law;
To God you are as those low creeping worms
That wait for you in your predestined tombs”?
What speech to hold to victims of such ruth!
Add not such cruel outrage to their pain.

Nay, press not on my agitated heart
These iron and irrevocable laws,
This rigid chain of bodies, minds, and worlds.
Dreams of the bloodless thinker are such thoughts.
God holds the chain: is not himself enchained;
By his indulgent choice is all arranged;
Implacable he’s not, but free and just.
Why suffer we, then, under one so just?[1]
There is the knot your thinkers should undo.
Think ye to cure our ills denying them?
All peoples, trembling at the hand of God,
Have sought the source of evil in the world.
When the eternal law that all things moves
Doth hurl the rock by impact of the winds,
With, lightning rends and fires the sturdy oak,
They have no feeling of the crashing blows;
But I, I live and feel, my wounded heart
Appeals for aid to him who fashioned it.

Children of that Almighty Power, we stretch
Our hands in grief towards our common sire.
The vessel, truly, is not heard to say:
“Why should I be so vile, so coarse, so frail?”
Nor speech nor thought is given unto it.
The urn that, from the potter’s forming hand,
Slips and is shattered has no living heart
That yearns for bliss and shrinks from misery.
“This misery,” ye say, “is others’ good.”
Yes; from my mouldering body shall be born
A thousand worms, when death has closed my pain.
Fine consolation this in my distress!
Grim speculators on the woes of men,
Ye double, not assuage, my misery.
In you I mark the nerveless boast of pride
That hides its ill with pretext of content.

I am a puny part of the great whole.
Yes; but all animals condemned to live,
All sentient things, born by the same stern law,
Suffer like me, and like me also die.

The vulture fastens on his timid prey,
And stabs with bloody beak the quivering limbs:
All’s well, it seems, for it. But in a while
An eagle tears the vulture into shreds;
The eagle is transfixed by shaft of man;
The man, prone in the dust of battlefield,
Mingling his blood with dying fellow-men,
Becomes in turn the food of ravenous birds.
Thus the whole world in every member groans:
All born for torment and for mutual death.
And o’er this ghastly chaos you would say
The ills of each make up the good of all!
What blessedness! And as, with quaking voice,
Mortal and pitiful, ye cry, “All’s well,”
The universe belies you, and your heart
Refutes a hundred times your mind’s conceit.

All dead and living things are locked in strife.
Confess it freely—evil stalks the land,
Its secret principle unknown to us.
Can it be from the author of all good?
Are we condemned to weep by tyrant law
Of black Typhon or barbarous Ahriman?[2]
These odious monsters, whom a trembling world
Made gods, my spirit utterly rejects.

But how conceive a God supremely good,
Who heaps his favours on the sons he loves,
Yet scatters evil with as large a hand?
What eye can pierce the depth of his designs?
From that all-perfect Being came not ill:
And came it from no other, for he’s lord:
Yet it exists. O stern and numbing truth!

O wondrous mingling of diversities!
A God came down to lift our stricken race:
He visited the earth, and changed it not!
One sophist says he had not power to change;
“He had,” another cries, “but willed it not:
In time he will, no doubt.” And, while they prate,
The hidden thunders, belched from underground,
Fling wide the ruins of a hundred towns
Across the smiling face of Portugal.
God either smites the inborn guilt of man,
Or, arbitrary lord of space and time,
Devoid alike of pity and of wrath,
Pursues the cold designs he has conceived.
Or else this formless stuff, recalcitrant,
Bears in itself inalienable faults;
Or else God tries us, and this mortal life
Is but the passage to eternal spheres.
‘T is transitory pain we suffer here,
And death its merciful deliverance.
Yet, when this dreadful passage has been made,
Who will contend he has deserved the crown?
Whatever side we take we needs must groan;
We nothing know, and everything must fear.
Nature is dumb, in vain appeal to it;
The human race demands a word of God.
‘T is his alone to illustrate his work,
Console the weary, and illume the wise.
Without him man, to doubt and error doomed,
Finds not a reed that he may lean upon.
From Leibnitz learn we not by what unseen
Bonds, in this best of all imagined worlds,
Endless disorder, chaos of distress,
Must mix our little pleasures thus with pain;
Nor why the guiltless suffer all this woe
In common with the most abhorrent guilt.
‘T is mockery to tell me all is well.
Like learned doctors, nothing do I know.

Plato has said that men did once have wings
And bodies proof against all mortal ill;
That pain and death were strangers to their world.
How have we fallen from that high estate!
Man crawls and dies: all is but born to die:
The world’s the empire of destructiveness.
This frail construction of quick nerves and bones
Cannot sustain the shock of elements;
This temporary blend of blood and dust
Was put together only to dissolve;
This prompt and vivid sentiment of nerve
Was made for pain, the minister of death:
Thus in my ear does nature’s message run.
Plato and Epicurus I reject.
And turn more hopefully to learned Bayle.
With even poised scale Bayle bids me doubt.
He, wise and great enough to need no creed,
Has slain all systems—combats even himself:
Like that blind conqueror of Philistines,
He sinks beneath the ruin he has wrought.[3]

What is the verdict of the vastest mind?
Silence: the book of fate is closed to us.
Man is a stranger to his own research;
He knows not whence he comes, nor whither goes.
Tormented atoms in a bed of mud,
Devoured by death, a mockery of fate.
But thinking atoms, whose far-seeing eyes,
Guided by thought, have measured the faint stars,
Our being mingles with the infinite;
Ourselves we never see, or come to know.
This world, this theatre of pride and wrong,
Swarms with sick fools who talk of happiness.
With plaints and groans they follow up the quest,
To die reluctant, or be born again.
At fitful moments in our pain-racked life
The hand of pleasure wipes away our tears;
But pleasure passes like a fleeting shade,
And leaves a legacy of pain and loss.
The past for us is but a fond regret,
The present grim, unless the future’s clear.
If thought must end in darkness of the tomb,
All will be well one day—so runs our hope.
All now is well, is but an idle dream.
The wise deceive me: God alone is right.
With lowly sighing, subject in my pain,
I do not fling myself ‘gainst Providence.
Once did I sing, in less lugubrious tone,
The sunny ways of pleasure’s genial rule;
The times have changed, and, taught by growing age,
And sharing of the frailty of mankind,
Seeking a light amid the deepening gloom,
I can but suffer, and will not repine.
A caliph once, when his last hour had come,
This prayer addressed to him he reverenced:
“To thee, sole and all-powerful king, I bear
What thou dost lack in thy immensity—
Evil and ignorance, distress and sin.”
He might have added one thing further—hope.

1.Jump up ↑ “Sub Deo justo nemo miser nisi mereatur [Under a just God no one is miserable who has not deserved misery.]”—St. Augustine.
2.Jump up ↑ The Egyptian and Persian principles of evil. The problem is discussed in the preceding essay.—J. M.
3.Jump up ↑ In a lengthy note Voltaire explains that Bayle never questioned Providence, and that the scepticism in which he follows Bayle is in regard to the source of evil. It will be seen from earlier pages, however, that Voltaire does not ascribe infinite power to his God. The words “all-perfect” and “almighty,” which occur in this poem, are poetic phrases.—J. M.