La mort du loup

LE MONDE 23.05.2017 La population de loups augmente en France Par Audrey Garric

Le prédateur, revenu naturellement dans les Alpes en 1992 après avoir disparu dans les années 1930, continue donc de coloniser de nouveaux territoires.
Le nombre de zones de présence permanente est désormais de 57, soit 8 de plus qu’à la fin du suivi hivernal de 2015-2016. Ces nouvelles zones se situent essentiellement dans les trois départements des Alpes, ainsi qu’en Isère, en Savoie, dans les Bouches-du-Rhône et dans l’Hérault. . .                      En savoir plus

Deux loups ont été abattus en Savoie, mardi à Valloire et jeudi à La Léchère, dans le cadre des opérations autorisées en cas d’attaques de troupeaux, a annoncé vendredi la préfecture de ce département.              En savoir plus

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La Mort du Loup  de Alfred de VIGNY (1797-1863)

LA MORT DU LOUP. [Version de 1864]

I

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions, sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. — Ni le bois ni la plaine
Ne poussaient un soupir dans les airs ; seulement
La girouette en deuil criait au firmament ;
Car le vent, élevé bien au-dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant ; bientôt,
Lui que jamais ici l’on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçaient la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.

Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au-delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du Loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa Louve reposait comme celle de marbre
Qu’adoraient les Romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées,
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.

Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante,
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair,
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang,
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

II

J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
À poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux, la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
À ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

III

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
À voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse,
Seul, le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
— Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur !
Il disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,
À force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier, est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Auguste Vertu Nov 8, 2012

Les grands classiques : La mort du loup

A voir :  Métrique en ligne

Texte : http://www.feelingsurfer.net/garp/poe…

Musique : ‘La mort du loup’ de Vangelis
http://fr.wikipedia.org/wiki/Vangelis
pour L’Apocalypse des animaux de Frédéric Rossif (1972).
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A9…

Illustration visuelle : ‘Loup aux crayons de couleur’
de Vianney Carvalho, juillet 2009, avec la permission de l’artiste.
http://www.vianney.fr/
Artheliuss Book http://www.vianney.fr/blog/

Gérard Philippe dit ‘La Mort du Loup’ d’Alfred de Vigny
au début des années 1950
.

Death of the Wolf [1864 version]

I

The clouds ran along the burning moon
As over fire one sees smoke escape,
And the woods were dark to the horizon.
We walked, without speaking, in the damp grass,
In thick heather and tall undergrowth,
When, under pine trees like those of the Landes,
We saw the large nail marks traced
By the passing wolves we were hunting.
We listened, holding our breath
And progress halted. – Neither wood nor plain
Was breathing a sigh in the air; none but
The mourning weathercock shrieked in the sky;
Because the wind, raised far above the ground,
Only brushed with its feet the solitary towers,
And the oaks down below, lying against the rocks
Leaning on their elbows, seemed to have gone asleep.
Nothing then rustled, when bowing his head,
The oldest of the hunters on the quest
Looked at the sand as he lay there; then,
He who had never been known to err,
Said in a whisper that these recent marks
Announced the gait and powerful claws
Of a pair of large wolves and two wolf-cubs.

We thereupon all prepared our knives,
And, hiding our guns gleaming too bright,
Walked step by step skirting the branches.
Three stop, and I, seeking what they saw,
Suddenly see two bright eyes flaming,
And spy out there the four light forms
Dance beneath the moon among the heather,
As do every day, so noisily before our eyes,
Joyful greyhounds, on their master’s return.
Their form was alike and alike their dance;
But the wolf cubs amused themselves in silence,
Knowing well that nearby, only half asleep,
Man their enemy lies low within his walls.
The father standing, and farther on, against a tree,
His she-wolf rested like that one of marble
Which the Romans adored, and whose hairy sides
Nursed the demi-gods, Remus and Romulus,
The Wolf comes and sits, both his legs upright,
Sunk in the sand by their hooked claws.

He judged himself lost, since he was surprised,
His retreat cut off and all his paths taken;
With burning jaws, and panting throat,
He then seized the boldest dog
And did not loosen his iron jaws,
In spite of our shots that pierced his flesh,
And our sharp knives which, like pliers,
Crossed while plunging in his large bowels,
Until the last moment when the strangled dog,
Dead long before him, rolled under his feet.
So the Wolf leaves him and then looks at us.
The knives stayed on his side until the gamekeeper,
Covered in his blood nailed him to the grass,
Our rifles surrounded him in a sinister crescent.
He looks at us again, then lies down,
While licking the blood spread over his mouth,
And, without deigning to know how he perished,
Closing his great eyes, dies without uttering a cry.

II

I rested my forehead on my unloaded rifle,
Taking me to think, and could not resolve
To pursue his mate and his sons who, all three,
Wanted to wait for him, and, as I believe,
Without her two cubs, the beautiful and dark widow
Would not have left him to undergo the great ordeal;
But her duty was to save them, in order
To be able to teach them to suffer hunger well,
To never enter into the city pact
Which man made with his servile animals
They, who hunt before him, to allow him sleep,
They, the primal owners of woodland and rock.

III

Alas! thought I, in spite of his great name, Man,
How ashamed I am of ourselves, weak as we are!
How one must leave this life and all its ills,
It is you who know it, sublime animals!
To see what we were on earth and what we leave,
Only silence is great; All the rest is weakness.
-“Ah! I well understand you, wild traveller,
And your last look has pierced my heart!
He said, “If you can, make your soul reach,
By dint of remaining studious and thoughtful,
Up to this high level of stoic pride
Which, born in the woods, I immediately reached.
To moan, to cry, to pray, are equally cowardly.
Energetically do your lifelong heavy duty
On the path where fate wished to call you,
Then, like me, suffer and die quietly. ”

Vive la Poésie : devant le Club des Poètes, filmé par Rémi, 2009