La Grande Beune

La Grande Beune par Pierre Michon
© Éditions Verdier 1996

P.11
je fus nommé – j’ai été nommé – I was appointed
de galipette en galipette – from somersault to somersault
le trou de l’entonnoir – the funnel hole
tombé tout a fait – fallen completely
vous y larguent fort tard – vous y déposent très tard
passablement ahuri – un peu perplexe – bewildered
cabrée contre les phares – prancing against the headlights
je ne vis rien – I live nothing – I experience ..
P.12
je ne vis pas d’avantage la Beune – nor do I experience more ..
me penchant sur … je devinai – leaning on … I guessed
ce badigeon sang de boeuf – bull’s blood whitewash
appelait naguère rouge antique – autrefois appelé rouge antique
leur propos archaïques – leurs remarques archaïques
ces pêcheurs louches – these shady fishermen
des passeurs sur le méchant rafiot – smugglers on the mean tub
me détrousser – me voler
.. sur le méchant rafiot – contrebandiers sur le bateau minable
ricanant dans le noir – sneering in the dark
écaillaient de grands poissons -décortiquaient de gros poissons
frappaient aux carreaux – beat on the tiles
P. 13
la Sibylle de Cumes – apparaît notamment dans la légende d’Énée
comme elle réfléchie – comme elle pensait ou considerait
attifée de belles guenilles – vêtu de beaux chiffons (rags?)
coiffée d’un fichu roulé – portant un foulard enveloppé
rayonnaient d’une joie silencieuse – radiated silent joy
tiennent au corps de pèlerins – se rapportent à l’ensemble des p
ne passe le fil d’un épée – does not pass the thread of a sword
a la traverse d’un gué – across a ford
des charcutailles de haute époque – charcuterie haut de gamme
les propos se faisaient rares – comments were rare
les fabliaux – petites histoires satiriques écrites en vers
brigands valaques .. – Wallachian robbers .. put on their hats
dans des cirés – in oilskins
dont les plis cassés brillaient .. broken folds of which shone
besogne obscure de passeurs – concealed work as smugglers
cette cotte nocturne étoilée – this starry night coat
P. 14
complice – qui aide – partner in crime
jaillirent – apparaissent soudainement
la nuit .. était trouble – la nuit .. était nuageuse
détalaient les moteurs grêles – scuttled the tinny engines
tripota des interrupteurs – fiddled with switches
me levant, je dormais déja – getting up, already sleeping
..in the depths of the Dordogne, .. nowhere in Wallachia

On m’avait confié – I was entrusted with
de préaux – d’espace découvert (open)
P. 15
rencognés sous un auvent – tucked in under a canopy
le corps cavalier de la pluie – the arrogant body of the rain
sur un rang de patères leur cabans pendus –
– their hanging coats on a row of coat hooks
les paletots dans un bivouac – overcoats in a bivouac
je nommais ces petites défroques – I named these little clothes
je les attribuais avec .. – I assigned them with some emotion
de coloriages qui flatte les esprits – colouring that flatters
les ferre – hooks them
et leur fourgue sous le leurre – pushes them under the lure
des fillettes a nattes – girls with pigtails
de l’époque barbichue – from the bearded era
La République de Jules – The Republic of Jules
P. 16
Se crottaient avec quelques mouflets vers l’os
– Cuddled up with a few mullet to the bone
Les naifs, les modestes des deux bordes
– The naive, the modest on both sides
quoique plus parcimonieusement – albeit more sparingly
La calligraphie s’était à jamais brulé les ailes
– Calligraphy burned its wings forever
Une fois pour toutes n’eurent plus cours
– Once and for all had run out
Des brouillards Slovaques – Slovak fogs
P 17
Et par-dela les instituteurs de tout poil
– And beyond the teachers of all stripes
Jamais ils ne déchurent pas jusqu’aux Cercles slovaques
– They never fail until the Slovak Circles
Ils avaient l’air de cailloux que le sol crache
– They looked like stones that the ground spits
Ils ont chargé ces patelins d’un monceau d’ages
– They loaded these pilgrims with a heap of ages ?
Les grossiers silex précieux a leur facon comme
– Coarse precious flint in their own way like ..
Les nobles silex aux noms a rallonges
– Noble flints with extended names
La plus perverse, écaille a écaille éclatée
– The most perverse, exploded tortoiseshell
P 18
La Grande Limande de Saint-Acheul ?????????????
Ces grenades obsoletes a jamais dégoupillées
– These obsolete grenades which have never been pinned down
Ils sautent hors de labours – They jump out of plowing?
leur petit bonnet valaque – their little Wallachian cap
Dans leur main débile – In their weak hand
Ils défont leur cartable – They unpack their schoolbag
Ils penchent leur nattes sur un pensum – They lean their mats on a pensum
Dument etiquées cette fois afin d’etre lues des poissons
– Duly labeled this time to be read by fish
P 19
Deux petites couettes .. piquaient un galop
– Two little quilts .. galloped
Avec des cris frileux – With chilly cries
Je m’adonnais – I indulged in another devotion
Le tourniquet de cartes postales – The postcard spinner
ces femmes effarantes – these frighhtening women
une image insolite m’arreta – an unusual image stopped me
écroulé contre une souche – collapsed against a tree stump
le clouaient de part en part – nailed it through and through.
la tete tonsurée retombait – the fuzzy head was drooping
the Chinese torture him – les chinois le supplicierent.
P 20
..un acablement qui seyeait mal a un saint
– an acablement that doesn’t suit a saint…
Je ne crois guére au beautés qui peu a peu se révelent
– I hardly believe in beauties that gradually reveal themselves
Pour peu qu’on les invente – As long as we make them up
Seules m’emportent les apparitions
– Only the apparitions ? take me away
C’est peu dire que – It’s an understatement to say
comme La-Haut les houris – like the virgins Above
un regard qui ne dément – a look that doesn’t contradict
mais pure clémente mais fatale – but pure, merciful but fatal
les yeux tres clairs.. – bright eyes of pale-skinned brunettes
P 21
ne se voyait plus – was no longer seeing each other
.. elle portait ..- she wore it valiantly, with passion…
pas de matiere plus – no more fulfilling material ?
En dépit de l’évasement des seins – Despite the flared breasts
crepiter sur cette .. – crackling over this unspoiled flesh
P 22
Les arbres blonds s’élancèrent – The blond trees sprang up
De gorges nocturnes enchaînées – nocturnal chained throats
L’amour qui meut les étoiles les fardait –
– the love that moves the stars made them up (painted them ?)
Les parait comme des Esther – Looked like Esther
P23
Un caillou rajeuni – A rejuvenated pebble
Elle frémissait des fêtes brutales de la nuit –
She shuddered at the brutal feasts of the night
Choses signalées ou sevéres – Reported or weaned ? things
La bouillie de l’air du temps – The porridge ? of the times
P24
Ou l’aurait été plutôt on l’apprendra –
– Or rather would have been we will learn
Je n’eus d’autre geste vers cette main –
I had no other gesture towards this hand
trou inculte de la Beune – . . uncultivated hole of Beune
Elle ne voyait rien là qui m’avantageât et s’en foutait bien –
– which benefitted me and couldn’t care less
Sa jupe crissait je voyais ses jambes –
– Her skirt crunched, I saw her legs
P 25
Quel que fût le temps, fringuée – Quel que soit le temps, habillée
Des caches derrière des éboulis – hides behind scree
Des haltes sous des hètres – halts under beech trees
P 26
Ces lubies et ces licences – these fads and ??
je tournais en rond, raide, crispé – I was going in circles, stiff, tense
dans une contention douloureuse – in a painful struggle?
qui faisait battre comme a même mon sang — that made my blood beat like my own ?
une femme paree puis nue – a woman dressed then naked
rhabillée aussitôt et nue – dressed immediately and naked
des poissons frayaient – the fish were spawning
à la pensée de ses reins – at the thought of her kidneys ?
Contre ce bouleau, dans ces flaques – against this birch, in these puddles
où pétriront ses paumes – where her palms will knead
plus secouée qu’ un arbre – more shaken than a tree
ses grands cris renversés – her great cries
une bête détallant – a beast teasing?
P 27

Il venait d’inventer la beauté »:
La représentation de l’art préhistorique dans l’enseignement et la fiction du second moitié du XXe siècle français – Pascal Semonsut
Bulletin de la Société préhistorique française –
T. 111, No. 1 (JANVIER-MARS 2014), pp. 39-52 (14 pages)

Quand commence la seconde moitié du XXe siècle, cela fait au minimum cinquante ans que nul ne conteste plus l’art préhistorique. Les manuels scolaires, comme les romans, la bande dessinée, le cinéma, peuvent donc s’emparer sans crainte d’un sujet désormais accepté par les savants et connu de tous. Ils le peuvent; le font-ils tous? quelle(s) image(s) en donnent-ils donc? Telles sont les questions que cet article se propose d’aborder.

L’art paléolithique n’est pas accueilli de la même manière par tous les médias. Pratiquement ignoré par la bande dessinée, très peu traité par le cinéma, seuls l’enseignement et, surtout, la littérature lui accordent une place. Tous deux permettent ainsi de comprendre ce qu’est cet art préhistorique et ce qu’il représente aux yeux des Français de la seconde moitié du XXe siècle. De toutes les formes d’art, l’art pariétal, peintures et gravures, est de loin le plus représenté par les manuels et les romans.

Il est vrai qu’il est celui offrant le plus de preuves de son existence, des preuves compréhensibles pour tous. Les romanciers et les auteurs de manuels savent très bien qu’avec cet art ils ne prennent aucun risque : leurs lecteurs les suivront et les comprendront fort bien. Mais il y a plus que cela. Si la peinture est aussi présente dans la représentation de la Préhistoire, c’est parce qu’elle suscite l’admiration. Peintures et sculptures peuvent avoir été choisies par les romanciers et les auteurs de manuels pour d’autres raisons. Décrire un dessin sur une paroi ou une statue façonnée par l’homme est chose aisée pour ces auteurs. Il leur suffit de visiter grottes et musées ou, encore plus facilement, d’ouvrir n’importe quel ouvrage consacré au sujet. Ce faisant, ils savent qu’ils ne pourront être critiqués ou taxés d’anachronisme par les préhistoriens. Ils ne font que coucher sur le papier ce que les préhistoriques ont ciselé dans l’ivoire ou dessiné sur la roche.

Mais ils peuvent trouver dans la description des peintures pariétales une autre satisfaction que celle d’être les dignes porte-parole des préhistoriens. Ils peuvent les supplanter, donnant des explications là où les savants doivent se taire, notamment au sujet des mains peintes. L’art préhistorique, tel qu’il est présenté par la litté rature et surtout par l’école tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, est avant tout un art animalier. Romanciers et auteurs de manuels scolaires suivent ainsi fidèlement les préhistoriens, comme ils les suivent dans le choix des animaux représentés. Quelle que soit la décennie, les animaux les plus représentés dans les romans et les manuels scolaires sont ainsi, à quelques détails près, ceux que mettent en avant les préhistoriens : bison, cheval et mammouth.

Des plus grands spécialistes aux simples amateurs, l’art pariétal fascine. Mais s’il fascine depuis pratiquement sa découverte, il intrigue tout autant. La même question lancinante revient ainsi depuis Boucher de Perthes : pourquoi ? L’explication dominante, dans les manuels et les romans, consiste à associer l’art à la magie de la chasse. Pourtant, cette théorie est largement dépassée, au moins à partir des années 1960. Comment expliquer un tel acharnement didactique et romanesque alors qu’il ne repose sur aucune base scientifique? Pour ce qui concerne l’enseignement, l’art magique est une conception facile à expliquer et facile à comprendre. Quant aux romanciers, on comprend qu’ils préfèrent aux statistiques de Leroi Gourhan les rites et les incantations autour d’une peinture de Breuil, incomparablement plus vivants, plus évocateurs, en un mot plus distrayants.

Le monde de la Préhistoire, tel qu’il existe dans les manuels scolaires ou les romans de la seconde moitié du xxe siècle, est celui de la beauté. Bien sûr, c’est une réalité scientifique, mais l’insistance des manuels scolaires et de la littérature, entre autres médias, laisse supposer d’autres explications. Dans un monde de dangers, dans un monde où bien souvent l’homme est le pire ennemi de l’homme, il est capable de produire de la beauté. Il faut garder confiance, il faut garder foi en l’homme : il peut être autre chose qu’un loup pour ses semblables. L’enseignement et la fiction sentent confusément qu’ils se doivent de faire de la place à l’art des débuts car, dans un monde de doute, d’inquiétude, voire, bien souvent, de désespoir, il nous invite à retrouver qui nous sommes par ce que nous fumes, à redécouvrir notre profonde humanité. Il nous invite, tout simplement, à simplement, à garder fois en nous.

##############

Extraits –  La Grande Beune de Pierre Michon

P 20 -21 extrait
Je ne crois guère aux beautés qui peu à peu se révèlent, pour peu qu’on les invente ; seules m’emportent les apparitions. Celle-ci me mit à l’instant d’abominables pensées dans le sang. C’est peu dire que c’était un beau morceau. Elle était grande et blanche, c’était du lait. C’était large et riche comme Là-Haut les houris, vaste mais étranglé, avec une taille serrée ; si les bêtes ont un regard qui ne dément par leur corps, c’était une bête ; si les reines ont une façon à elles de porter sur la colonne d’un cou une tête pleine mais pure, clémente mais fatale, c’était la reine. Ce visage royal était nu comme un ventre : là-dedans les yeux très clairs qu’ont miraculeusement des brunes à peau blanche, cette blondeur secrète sous le poil corbeau, cette énigme que rien, si d’aventure vous possédez ces femmes, ni les robes soulevées, ni les cris, ne dénoue. Elle avait entre trente et quarante ans. Tout en elle était connaissance du plaisir, celui sans doute qu’on entend d’habitude, mais celui aussi qu’elle dispensait à tous, à elle-même, à rien quand elle était seule et ne se voyait plus, seulement en posant là le gras de ses doigts, en tournant un peu la tête et alors les sequins d’or qu’elle avait aux oreilles touchaient sa joue, en vous regardant ou en regardant ailleurs, et ce plaisir était vif comme une plaie ; elle savait cela ; elle portait cela avec vaillance, avec passion. Allons, on ne peut en parler ; non, ça n’est pas né de l’argile : c’est comme le battement furieux de milliers d’ailes en tempête et il n’y a pas pourtant de matière plus comble, plus lourde, plus enferrée dans son poids. Le poids de ce mi-corps somme toute gracile en dépit de l’évasement des seins était considérable. Des paquets de cigarettes bien rangés derrière elle l’auréolaient. Je ne voyais pas sa jupe ; c’était pourtant là derrière le comptoir, démesuré, insoulevable. La pluie brusque dehors fouettait les vitres : je l’entendais crépiter sur cette chair intacte.

##############

Et les hommes qui étaient ce dieu des rennes, après les huit jours de charivari, de sang, de vive force dans les goulets, d’écorchage, salaison et boucan, ces petites jours d’avril qui leur permettraient le reste de l’année de ne rien faire, regarder, parler, de s’emplir le ventre, de jour de leurs femmes et d’aimer les petits enfants qui en sortaient, les hommes dit-on, et il semble que c’est vrai puisque le carbone 14 a daté tout cela sans réplique comme l’aurait fait un barbichu, quand ils étaient las des enfants et des femmes, des palabres sous une hutte sang de boeuf avec leurs grands chapeaux pleins d’andouillers et de plumes, les hommes descendaient dans les grottes et faisaient de la peinture.

‘’’’’’’’’’’’’’’’’’’’

La Grande Beune de Pierre Michon

“Quand je sortis, l’éclaircie était au moment de se faire ; le pavé rajeuni luisait, il ne pleuvait plus. Dans la pente vers chez Hélène, vers la Grande Beune, le soleil parut, le ciel s’ouvrit et les arbres blonds s’élancèrent : j’avais dans la gorge, dans les oreilles, quelque chose de plaintif, de puissant comme le cri interminable mais coupé net, modulé, plein de larmes et d’invincible désir, qui fait venir de gorges nocturnes, enchaînées, curieusement libres, le mot honey, dans les blues”.

‘’’’’’’’’’’’’’’’’’’’
p. 38-40
« Mes oreilles bourdonnaient, je n’étais plus à moi. Il y a une longue ligne droite après la sortie du bourg, plus loin que les noyers, avant les bois, tout entourée de grands champs ; mon regard durement fouillait ces champs, se portait aux confins, remontait aux lisières, tous lieux où mille fois naissait Yvonne dans ses bas, blanche, les reins nus dans le froid, mordue, jetée hors du bois dans les sévices de l’hiver et de mon esprit. Ce gros gibier mille fois disparaissait. Je vis soudain s’agiter très loin quelques petits points qui sortaient du couvert et s’engageaient sur le versant d’un pré ; se rapprochant, ils me laissèrent deviner la tache rouge d’un bonnet qui dansait doucement aux hasards du terrain ; et autour de celui-ci d’autres bonnets, des capuchons, d’autres jambes qui venaient hardiment, quatre ou cinq bonshommes résolus mais étriqués, comme de vieux petits nains. Ces nains portaient quelque chose ; ils poursuivaient leur chemin le long du pré vers la route, sans s’écarter de la lèvre brune de l’orée aux arbres cuits. Il arrivait à Yvonne aussi de prendre haut chaussée à travers prés, dans ses périples énigmatiques ; et les nains sans doute annoncent la reine, ils tournent autour d’elle : sans réfléchir davantage j’enjambai la haie et marchai à leur rencontre.

C’étaient des enfants de l’école, de ceux qui habitaient la commune des Martres, ainsi que je le reconnus alors qu’ils étaient encore loin. Ce que deux d’entre eux portaient sur un bâton pesant à leur épaule me surprit fort, et d’abord j’en doutai ; mais non, c’était bien un renard, suspendu par les pattes à la mode ancienne ou sauvage, et on ne savait pourquoi par ce moyen transporté à travers le froid. La bête était évidemment morte, la grosse touffe abandonnée de sa queue balayait les pieds des enfants, pesamment rousse sous le ciel vert. Je pressai encore le pas. Ce trophée d’un autre âge que des chasseurs nabots apportaient vers moi, l’offrande qu’ils m’allaient en faire, cette fine bête carnassière livrée à des mouflets de l’arrière-campagne, le bonnet rouge vif, les capuchons vieillots, l’affairement borné des porteurs et les danses sottes des autres qui gambadaient autour, tout cela décupla ma scélératesse, la fêla, l’affûta du malaise sans quoi elle est défectueuse. J’étais dans un fabliau obscène.

Une cognée invisible à tour de bras ébranlait un arbre. Les bois s’emplirent du cri lamentable des loups se gorgeant d’une belle victime qui vous est chère ; ce bâton en travers d’épaules me parut propre à d’autres proies : j’y crus voir garrotté sous des nylons froids que la poursuite troussait, au lieu du poil roux celui, tout noir et cru, moussant aux cuisses épaisses de cette garce. Je courais tout à fait, j’en avais le prétexte ; des joncs se brisaient sous mes pieds ; l’air à mes oreilles m’étourdissait ; sortie du bois par une sente infime, toute droite et peut-être effrayante comme Ysengrin le connétable, âpre comme sa louve, elle était là à deux pas de moi debout, telle qu’en courant j’aurais pu la heurter. Elle me parut géante. Je m’arrêtai court.

””””””””””’

“La reine était au bas du pré, haut talonnée comme une grue, nue sous son falbala comme un poisson qu’on écaille. Ses reins bougeaient. Je pensai à ce qui les avait bougés tout à l’heure davantage. Je pensai à son enjouement, à sa cruelle élégance ; à l’orgueil d’être belle; à la honte qui froissait sa voix haut perchée ; à ce qu’était son cri”.

‘’’’’’’’’’’’’’’’’’’’

“On m’avait confié la petite classe, non pas la plus petite mais le cours élémentaire ; ça faisait beaucoup de petits corps semblables ; j’apprenais à les nommer, à les reconnaître, courant sous la pluie vers le trou venteux des préaux, pendant les récréations, tandis que derrière les hautes fenêtres je les observais, et puis tout à coup je ne les voyais plus, rencognés sous un auvent, derrière le corps multiple et cavalier de la pluie. J’étais seul dans la salle d’école. Je regardais sur tout un rang de patères leurs cabans pendus qui fumaient encore des pluies du matin, comme sèchent dans un bivouac les paletots d’une armée naine ; je nommais ainsi ces petites défroques, je les attribuais, avec un peu d’émoi”.

‘’’’’’’’’’’’’’’’’’’’

“On entendit démarrer des mobylettes. La nuit par la porte restée ouverte était trouble, immobile : la pluie galopait ailleurs, il y avait du brouillard maintenant. “C’est Jean le Pêcheur”, dit Hélène, avec un petit mouvement de la tête vers ce brouillard où détalaient des moteurs grêles ; son geste était si vague qu’elle aurait pu aussi bien nommer le brouillard. Elle souriait. Ses rides dans ce sourire s’ordonnaient à merveille. Elle ferma sa porte, tripota des interrupteurs, tout s’éteignit, me levant je dormais déjà, j’étais n’importe où, dans des pays où les renards passent dans les rêves, et au cœur du brouillard des poissons qu’on ne voit pas sautent hors de l’eau, y retombent avec un bruit mat, au fin fond de la Dordogne, c’est-à-dire nulle part, en Valachie”.

‘’’’’’’’’’’’’’’’’’’’

Pendant des années innombrables des rennes transhumèrent, qui de l’Atlantique remontaient au printemps vers l’herbe verte de l’Auvergne dans le tonnerre de leurs sabots, leur immense poussière sur l’horizon, leurs andouillers dessus, la tête morne de l’un appuyée sur la croupe de l’autre ; et là, dans le goulet crapuleux que forment s’embrassant la Vézère, les deux Beune, l’Auvézère, on les attendait avec les limandes, des becs de perroquet, des haros ; et les mangeurs de lichens de loin entendaient les tambours, voyaient des feux si c’était la nuit et le jour voyaient la fumée, mais sans dévier ils prenaient vers les tambours, s’étiraient dans les étroitures au bord de l’eau, tremblants.

 

#############