La Chute Chaps 4 5 6

Le récit s’ouvre sur une rencontre : dans un bar sordide d’Amsterdam, Jean-Baptiste Clamence, ancien avocat parisien, entreprend de faire le récit de sa vie à un interlocuteur mystérieux que nous ne verrons ni n’entendrons jamais.

Le monologue, qui se développe au cours de cinq entretiens, est divisé en six parties liées à des lieux différents : le bar Mexico-City, les rues d’Amsterdam, une excursion dans l’île de Marken, le bateau de retour, et la chambre d’hôtel. Ces six parties constituent en réalité deux blocs symétriques, situés de part et d’autre d’un épisode central : un soir, sur un pont de Paris, Clamence, alors au faîte de la réussite et pétri de bonne conscience, a assisté sans intervenir au suicide d’une jeune femme. Cet événement achève de ruiner l’édifice social, intellectuel et moral déjà fissuré du personnage, qui va progressivement mettre au jour les artifices et les faux-semblants sur lesquels il était bâti.

Voici comment Camus lui-même, dans son Prière d’insérer, résumait son récit : « L’homme qui parle dans La Chute se livre à une confession calculée. Réfugié à Amsterdam, dans une ville de canaux et de lumière froide, où il joue à l’ermite et au prophète, cet ancien avocat attend, dans un bar douteux, des auditeurs complaisants. Il a le cœur moderne, c’est-à-dire qu’il ne peut supporter d’être jugé. Il se dépêche donc de faire son propre procès, mais c’est pour mieux juger les autres. Le miroir dans lequel il se regarde, il finit par le tendre aux autres. Où commence la confession, où l’accusation ? celui qui parle dans ce lieu fait-il son procès, ou celui de son temps ? Est-il un cas particulier, ou l’homme du jour ? Une seule vérité en tout cas, dans ce jeu de glaces étudié : la douleur, et ce qu’elle promet. »

LA CHUTE, Une confession calculée – Encyclopædia Universalis


Chap 4
P 77
75 Un village de poupée, ne trouvez-vous pas ? Le
pittoresque ne lui a pas été épargné ! Mais je ne vous ai
pas conduit dans cette île pour le pittoresque, cher ami.
Tout le monde peut vous faire admirer des coiffes, des
sabots, et des maisons décorées où les pêcheurs fument
du tabac fin dans l’odeur de l’encaustique. Je suis un des
rares, au contraire, à pouvoir vous montrer ce qu’il y a
d’important ici.

76. Nous atteignons la digue. Il faut la suivre pour être
aussi loin que possible de ces trop gracieuses maisons.
Asseyons-nous, je vous en prie. Qu’en dites-vous ? Voilà,
n’est-ce pas, le plus beau des paysages négatifs ! Voyez, à
notre gauche, ce tas de cendres qu’on appelle ici une dune,
la digue grise à notre droite, la grève livide à nos pieds et,
devant nous, la mer couleur de lessive faible, le vaste ciel
où se reflètent les eaux blêmes. Un enfer mou, vraiment !
Rien que des horizontales, aucun éclat, l’espace est
incolore, la vie morte. N’est-ce pas l’effacement universel,
le néant sensible aux yeux ? Pas d’hommes, surtout, pas
d’hommes ! Vous et moi, seulement, devant la planète
enfin déserte ! Le ciel vit ? Vous avez raison, cher ami. Il
s’épaissit, puis se creuse, ouvre des escaliers d’air, ferme
des portes de nuées. Ce sont les colombes. N’avez-vous
pas remarqué que le ciel de Hollande est rempli de
millions de colombes, invisibles tant elles se tiennent haut,
et qui battent des ailes, montent et descendent d’un
même mouvement, remplissant l’espace céleste avec des
flots épais de plumes grisâtres que le vent emporte ou
ramène. Les colombes attendent là-haut, elles attendent
toute l’année. Elles tournent au-dessus de la terre,
regardent, voudraient descendre. Mais il n’y a rien, que la
mer et les canaux, des toits couverts d’enseignes, et nulle
tête où se poser.

77.  Vous ne comprenez pas ce que je veux dire ? Je vous
avouerai ma fatigue. Je perds le fil de mes discours, je n’ai
plus cette clarté d’esprit à laquelle mes amis se plaisaient
à rendre hommage. Je dis mes amis, d’ailleurs, pour le
principe. Je n’ai plus d’amis, je n’ai que des complices. En
revanche, leur nombre a augmenté, ils sont le genre
humain. Et dans le genre humain, vous le premier. Celui
qui est là est toujours le premier. Comment je sais que je
n’ai pas d’amis ? C’est très simple : je l’ai découvert le jour
où j’ai pensé à me tuer pour leur jouer une bonne farce,
pour les punir, en quelque sorte. Mais punir qui ?
Quelques-uns seraient surpris ; personne ne se sentirait
puni. J’ai compris que je n’avais pas d’amis. Du reste,
même si j’en avais eu, je n’en serais pas plus avancé. Si
j’avais pu me suicider et voir ensuite leur tête, alors, oui,
le jeu en valait la chandelle. Mais la terre est obscure, cher
ami, le bois épais, opaque le linceul. Les yeux de l’âme,
oui, sans doute, s’il y a une âme et si elle a des yeux ! Mais
voilà, on n’est pas sûr, on n’est jamais sûr.

78.  Sinon, il y
aurait une issue, on pourrait enfin se faire prendre au
sérieux. Les hommes ne sont convaincus de vos raisons,
de votre sincérité, et de la gravité de vos peines, que par
votre mort. Tant que vous êtes en vie, votre cas est
douteux, vous n’avez droit qu’à leur scepticisme. Alors,
s’il y avait une seule certitude qu’on puisse jouir du
spectacle, cela vaudrait la peine de leur prouver ce qu’ils
ne veulent pas croire, et de les étonner. Mais vous vous
tuez et qu’importe qu’ils vous croient au non : vous n’êtes
pas là pour recueillir leur étonnement et leur contrition,
d’ailleurs fugace, pour assister enfin, selon le rêve de
chaque homme, à vos propres funérailles. Pour cesser
d’être douteux, il faut cesser d’être, tout bellement.

79.  Du reste, n’est-ce pas mieux ainsi ? Nous souffririons
trop de leur indifférence. « Tu me le paieras ! », disait une
fille à son père qui l’avait empêchée de se marier à un
soupirant trop bien peigné. Et elle se tua. Mais le père n’a
rien payé du tout. Il adorait la pêche au lancer. Trois
dimanches après, il retournait à la rivière, pour oublier,
disait-il. Le calcul était juste, il oublia. À vrai dire, c’est le
contraire qui eût surpris. On croit mourir pour punir sa
femme, et on lui rend la liberté. Autant ne pas voir ça.
Sans compter qu’on risquerait d’entendre les raisons
qu’ils donnent de votre geste. Pour ce qui me concerne, je
les entends déjà : « Il s’est tué parce qu’il n’a pu
supporter de… » Ah ! cher ami, que les hommes sont
pauvres en invention. Ils croient toujours qu’on se suicide
pour une raison. Mais on peut très bien se suicider pour
deux raisons. Non, ça ne leur rentre pas dans la tête.
Alors, à quoi bon mourir volontairement, se sacrifier à
l’idée qu’on veut donner de soi. Vous mort, ils en
profiteront pour donner à votre geste des motifs idiots, ou
vulgaires. Les martyrs, cher ami, doivent choisir d’être
oubliés, raillés ou utilisés. Quant à être compris, jamais.

80.  Et puis, allons droit au but, j’aime la vie, voilà ma vraie
faiblesse. Je l’aime tant que je n’ai aucune imagination
pour ce qui n’est pas elle. Une telle avidité a quelque
chose de plébéien, vous ne trouvez pas ? L’aristocratie ne
s’imagine pas sans un peu de distance à l’égard de soimême
et de sa propre vie. On meurt s’il le faut, on rompt
plutôt que de plier. Mais moi, je plie, parce que je continue
de m’aimer. Tenez, après tout ce que je vous ai raconté,
que croyez-vous qu’il me soit venu ? Le dégoût de moimême
? Allons donc, c’était surtout des autres que j’étais
dégoûté. Certes, je connaissais mes défaillances et je les
regrettais. Je continuais pourtant de les oublier, avec une
obstination assez méritoire. Le procès des autres, au
contraire, se faisait sans trêve dans mon coeur.
Certainement, cela vous choque ? Vous pensez peut-être
que ce n’est pas logique ? Mais la question n’est pas de
rester logique. La question est de glisser au travers, et
surtout, oh ! oui, surtout, la question est d’éviter le
jugement. Je ne dis pas d’éviter le châtiment. Car le
châtiment sans jugement est supportable. Il a un nom
d’ailleurs qui garantit notre innocence : le malheur. Non, il
s’agit au contraire de couper au jugement, d’éviter d’être
toujours jugé, sans que jamais la sentence soit prononcée.

81.  Mais on n’y coupe pas si facilement. Pour le jugement,
aujourd’hui, nous sommes toujours prêts, comme pour la
fornication. Avec cette différence qu’il n’y a pas à craindre
de défaillances. Si vous en doutez, prêtez l’oreille aux
propos de table, pendant le mois d’août, dans ces hôtels
de villégiature où nos charitables compatriotes viennent
faire leur cure d’ennui. Si vous hésitez encore à conclure,
lisez donc les écrits de nos grands hommes du moment.
Ou bien observez votre propre famille, vous serez édifié.
Mon cher ami, ne leur donnons pas de prétexte à nous
juger, si peu que ce soit ! Ou sinon, nous voilà en pièces.
Nous sommes obligés aux mêmes prudences que le
dompteur. S’il a le malheur, avant d’entrer dans la cage,
de se couper avec son rasoir, quel gueuleton pour les
fauves ! J’ai compris cela d’un coup, le jour où le soupçon
m’est venu que, peut-être, je n’étais pas si admirable. Dès
lors, je suis devenu méfiant. Puisque je saignais un peu, j’y
passerais tout entier : ils allaient me dévorer.

82.  Mes rapports avec mes contemporains étaient les
mêmes, en apparence, et pourtant devenaient
subtilement désaccordés. Mes amis n’avaient pas changé.
Ils vantaient toujours, à l’occasion, l’harmonie et la
sécurité qu’on trouvait auprès de moi. Mais je n’étais
sensible qu’aux dissonances, au désordre qui
m’emplissait ; je me sentais vulnérable, et livré à
l’accusation publique. Mes semblables cessaient d’être à
mes yeux l’auditoire respectueux dont j’avais l’habitude.
Le cercle dont j’étais le centre se brisait et ils se plaçaient
sur une seule rangée, comme au tribunal. À partir du
moment où j’ai appréhendé qu’il y eût en moi quelque
chose à juger, j’ai compris, en somme, qu’il y avait en eux
une vocation irrésistible de jugement. Oui, ils étaient là,
comme avant, mais ils riaient. Ou plutôt il me semblait
que chacun de ceux que je rencontrais me regardait avec
un sourire caché. J’eus même l’impression, à cette
époque, qu’on me faisait des crocs-en-jambe. Deux ou
trois fois, en effet, je butai, sans raison, en entrant dans
des endroits publics. Une fois même, je m’étalai. Le
Français cartésien que je suis eut vite fait de se reprendre
et d’attribuer ces accidents à la seule divinité raisonnable,
je veux dire le hasard. N’importe, il me restait de la
défiance.

83.  Mon attention éveillée, il ne me fut pas difficile de
découvrir que j’avais des ennemis. Dans mon métier
d’abord, et puis dans ma vie mondaine. Pour les uns, je les
avais obligés. Pour d’autres, j’aurais dû les obliger. Tout
cela, en somme, était dans l’ordre et je le découvris sans
trop de chagrin. Il me fut plus difficile et douloureux, en
revanche, d’admettre que j’avais des ennemis parmi des
gens que je connaissais à peine, ou pas du tout. J’avais
toujours pensé, avec l’ingénuité dont je vous ai donné
quelques preuves, que ceux qui ne me connaissaient pas
ne pourraient s’empêcher de m’aimer s’ils venaient à me
fréquenter. Eh bien, non ! Je rencontrai des inimitiés
surtout parmi ceux qui ne me connaissaient que de très
loin, et sans que je les connusse moi-même. Sans doute
me soupçonnaient-ils de vivre pleinement et dans un libre
abandon au bonheur : cela ne se pardonne pas. L’air de la
réussite, quand il est porté d’une certaine manière,
rendrait un âne enragé. Ma vie, d’autre part, était pleine à
craquer et, par manque de temps, je refusais beaucoup
d’avances. J’oubliais ensuite, pour la même raison, mes
refus. Mais ces avances m’avaient été faites par des gens
dont la vie n’était pas pleine et qui, pour cette même
raison, se souvenaient de mes refus.

84.  C’est ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, que les
femmes, au bout du compte, me coûtaient cher. Le temps
que je leur consacrais, je ne pouvais le donner aux
hommes, qui ne me le pardonnaient pas toujours.
Comment s’en tirer ? On ne vous pardonne votre bonheur
et vos succès que si vous consentez généreusement à les
partager. Mais pour être heureux, il ne faut pas trop
s’occuper des autres. Dès lors, les issues sont fermées.
Heureux et jugé, ou absous et misérable. Quant à moi,
l’injustice était plus grande : j’étais condamné pour des
bonheurs anciens. J’avais vécu longtemps dans l’illusion
d’un accord général, alors que, de toutes parts, les
jugements, les flèches et les railleries fondaient sur moi,
distrait et souriant. Du jour où je fus alerté, la lucidité me
vint. Je reçus toutes les blessures en même temps et je
perdis mes forces d’un seul coup. L’univers entier se mit
alors à rire autour de moi.

85.  Voilà ce qu’aucun homme (sinon ceux qui ne vivent
pas, je veux dire les sages) ne peut supporter. La seule
parade est dans la méchanceté. Les gens se dépêchent
alors de juger pour ne pas l’être eux-mêmes. Que voulezvous
? L’idée la plus naturelle à l’homme, celle qui lui
vient naïvement, comme du fond de sa nature, est l’idée
~A~
de son innocence. De ce point de vue, nous sommes tous
comme ce petit Français qui, à Buchenwald, s’obstinait à
vouloir déposer une réclamation auprès du scribe, luimême
prisonnier, et qui enregistrait son arrivée. Une
réclamation ? Le scribe et ses camarades riaient :
« Inutile, mon vieux. On ne réclame pas, ici. » « C’est que,
voyez-vous, monsieur, disait le petit Français, mon cas est
exceptionnel. Je suis innocent ! »

86.  Nous sommes tous des cas exceptionnels. Nous
voulons tous faire appel de quelque chose ! Chacun exige
d’être innocent, à tout prix, même si, pour cela, il faut
accuser le genre humain et le ciel. Vous réjouirez
médiocrement un homme en lui faisant compliment des
efforts grâce auxquels il est devenu intelligent ou
généreux. Il s’épanouira au contraire si vous admirez sa
générosité naturelle. Inversement, si vous dites à un
criminel que sa faute ne tient pas à sa nature ni à son
caractère, mais à de malheureuses circonstances, il vous
en sera violemment reconnaissant. Pendant la plaidoirie, il
choisira même ce moment pour pleurer. Pourtant, il n’y a
pas de mérite à être honnête, ni intelligent, de naissance.
Comme on n’est sûrement pas plus responsable à être
criminel de nature qu’à l’être de circonstance. Mais ces
fripons veulent la grâce, c’est-à-dire l’irresponsabilité, et
ils excipent sans vergogne des justifications de la nature
ou des excuses des circonstances, même si elles sont
contradictoires. L’essentiel est qu’ils soient innocents, que
leurs vertus, par grâce de naissance, ne puissent être
mises en doute, et que leurs fautes, nées d’un malheur
passager, ne soient jamais que provisoires. Je vous l’ai dit,
il s’agit de couper au jugement. Comme il est difficile d’y
couper, délicat de faire en même temps admirer et
excuser sa nature, ils cherchent tous à être riches.
Pourquoi ? Vous l’êtes-vous demandé ? Pour la puissance,
bien sûr. Mais surtout parce que la richesse soustrait au
jugement immédiat, vous retire de la foule du métro pour
vous enfermer dans une carrosserie nickelée, vous isole
dans de vastes parcs gardés, des wagons-lits, des cabines
de luxe. La richesse, cher ami, ce n’est pas encore
l’acquittement, mais le sursis, toujours bon à prendre…

87.  Surtout, ne croyez pas vos amis, quand ils vous
demanderont d’être sincère avec eux. Ils espèrent
seulement que vous les entretiendrez dans la bonne idée
qu’ils ont d’eux-mêmes, en les fournissant d’une certitude
supplémentaire qu’ils puiseront dans votre promesse de
sincérité. Comment la sincérité serait-elle une condition
de l’amitié ? Le goût de la vérité à tout prix est une
passion qui n’épargne rien et à quoi rien ne résiste. C’est
un vice, un confort parfois, ou un égoïsme. Si, donc, vous
vous trouvez dans ce cas, n’hésitez pas : promettez d’être
vrai et mentez le mieux possible. Vous répondrez à leur
désir profond et leur prouverez doublement votre
affection.

88.  C’est si vrai que nous nous confions rarement à ceux
qui sont meilleurs que nous. Nous fuirions plutôt leur
société. Le plus souvent, au contraire, nous nous
confessons à ceux qui nous ressemblent et qui partagent
nos faiblesses. Nous ne désirons donc pas nous corriger, ni
être améliorés : il faudrait d’abord que nous fussions jugés
défaillants. Nous souhaitons seulement être plaints et
encouragés dans notre voie. En somme, nous voudrions,
en même temps, ne plus être coupables et ne pas faire
l’effort de nous purifier. Pas assez de cynisme et pas assez
de vertu. Nous n’avons ni l’énergie du mal, ni celle du
bien. Connaissez-vous Dante ? Vraiment ? Diable. Vous
savez donc que Dante admet des anges neutres dans la
querelle entre Dieu et Satan. Et il les place dans les
Limbes, une sorte de vestibule de son enfer. Nous
sommes dans le vestibule, cher ami.

89.  De la patience ? Vous avez raison, sans doute. Il nous
faudrait la patience d’attendre le jugement dernier. Mais
voilà, nous sommes pressés. Si pressés même que j’ai été
obligé de me faire juge-pénitent. Cependant, j’ai dû
d’abord m’arranger de mes découvertes et me mettre en
règle avec le rire de mes contemporains. À partir du soir
où j’ai été appelé, car j’ai été appelé réellement, j’ai dû
répondre ou du moins chercher la réponse. Ce n’était pas
facile ; j’ai longtemps erré. Il a fallu d’abord que ce rire
perpétuel, et les rieurs, m’apprissent à voir plus clair en
moi, à découvrir enfin que je n’étais pas simple. Ne
souriez pas, cette vérité n’est pas aussi première qu’elle
paraît. On appelle vérités premières celles qu’on découvre
après toutes les autres, voilà tout.

90.  Toujours est-il qu’après de longues études sur moimême,
j’ai mis au jour la duplicité profonde de la créature.
J’ai compris alors, à force de fouiller dans ma mémoire,
que la modestie m’aidait à briller, l’humilité à vaincre et la
vertu à opprimer. Je faisais la guerre par des moyens
pacifiques et j’obtenais enfin, par les moyens du
désintéressement, tout ce que je convoitais. Par exemple,
je ne me plaignais jamais qu’on oubliât la date de mon
anniversaire ; on s’étonnait même, avec une pointe
d’admiration, de ma discrétion à ce sujet. Mais la raison
de mon désintéressement était encore plus discrète : je
désirais être oublié afin de pouvoir m’en plaindre à moimême.
Plusieurs jours avant la date, entre toutes
glorieuse, que je connaissais bien, j’étais aux aguets,
attentif à ne rien laisser échapper qui puisse éveiller
attentif à ne rien laisser échapper qui puisse éveiller
l’attention et la mémoire de ceux dont j’escomptais la
défaillance (n’ai-je pas eu un jour l’intention de truquer un
calendrier d’appartement ?). Ma solitude bien démontrée,
je pouvais alors m’abandonner aux charmes d’une virile
tristesse.

91.  La face de toutes mes vertus avait ainsi un revers
moins imposant. Il est vrai que, dans un autre sens, mes
défauts tournaient à mon avantage. L’obligation où je me
trouvais de cacher la partie vicieuse de ma vie me donnait
par exemple un air froid que l’on confondait avec celui de
la vertu, mon indifférence me valait d’être aimé, mon
égoïsme culminait dans mes générosités. Je m’arrête :
trop de symétrie nuirait à ma démonstration. Mais quoi,
je me faisais dur et je n’ai jamais pu résister à l’offre d’un
verre ni d’une femme ! Je passais pour actif, énergique, et
mon royaume était le lit. Je criais ma loyauté et il n’est
pas, je crois, un seul des êtres que j’aie aimés que, pour
finir, je n’aie aussi trahi. Bien sûr, mes trahisons
n’empêchaient pas ma fidélité, j’abattais un travail
considérable à force d’indolences, je n’avais jamais cessé
d’aider mon prochain, grâce au plaisir que j’y trouvais.
Mais j’avais beau me répéter ces évidences, je n’en tirais
que de superficielles consolations. Certains matins,
j’instruisais mon procès jusqu’au bout et j’arrivais à la
conclusion que j’excellais surtout dans le mépris. Ceux
mêmes que j’aidais le plus souvent étaient le plus
méprisés. Avec courtoisie, avec une solidarité pleine
d’émotion, je crachais tous les jours à la figure de tous les
aveugles.

92.  Franchement, y a-t-il une excuse à cela ? Il y en a une,
mais si misérable que je ne puis songer à la faire valoir. En
tout cas, voilà : je n’ai jamais pu croire profondément que
les affaires humaines fussent choses sérieuses. Où était le
sérieux, je n’en savais rien, sinon qu’il n’était pas dans
tout ceci que je voyais et qui m’apparaissait seulement
comme un jeu amusant, ou importun. Il y a vraiment des
efforts et des convictions que je n’ai jamais compris. Je
regardais toujours d’un air étonné, et un peu
soupçonneux, ces étranges créatures qui mouraient pour
de l’argent, se désespéraient pour la perte d’une
« situation » ou se sacrifiaient avec de grands airs pour la
prospérité de leur famille. Je comprenais mieux cet ami
qui s’était mis en tête de ne plus fumer et, à force de
volonté, y avait réussi. Un matin, il ouvrit le journal, lut
que la première bombe H avait explosé, s’instruisit de ses
admirables effets et entra sans délai dans un bureau de
tabac.

93.  Sans doute, je faisais mine, parfois, de prendre la vie
au sérieux. Mais, bien vite, la frivolité du sérieux luimême
m’apparaissait et je continuais seulement de jouer
mon rôle, aussi bien que je pouvais. Je jouais à être
efficace, intelligent, vertueux, civique, indigné, indulgent,
solidaire, édifiant… Bref, je m’arrête, vous avez déjà
compris que j’étais comme mes Hollandais qui sont là sans
y être : j’étais absent au moment où je tenais le plus de
place. Je n’ai vraiment été sincère et enthousiaste qu’au
temps où je faisais du sport, et, au régiment, quand je
jouais dans les pièces que nous représentions pour notre
plaisir. Il y avait dans les deux cas une règle du jeu, qui
n’était pas sérieuse, et qu’on s’amusait à prendre pour
telle. Maintenant encore, les matches du dimanche, dans
un stade plein à craquer, et le théâtre, que j’ai aimé avec
une passion sans égale, sont les seuls endroits du monde
où je me sente innocent.

94.  Mais qui admettrait qu’une pareille attitude soit
légitime quand il s’agit de l’amour, de la mort et du salaire
des misérables ? Que faire pourtant ? Je n’imaginais
l’amour d’Yseult que dans les romans ou sur une scène.
Les agonisants me paraissaient parfois pénétrés de leurs
rôles. Les répliques de mes clients pauvres me semblaient
toujours conformes au même canevas. Dès lors, vivant
parmi les hommes sans partager leurs intérêts, je ne
parvenais pas à croire aux engagements que je prenais.
J’étais assez courtois, et assez indolent, pour répondre à
ce qu’ils attendaient de moi dans mon métier, ma famille
ou ma vie de citoyen, mais, chaque fois, avec une sorte de
distraction, qui finissait par tout gâter. J’ai vécu ma vie
entière sous un double signe et mes actions les plus
graves ont été souvent celles où j’étais le moins engagé.
N’était-ce pas cela, après tout, que, pour ajouter à mes
bêtises, je n’ai pu me pardonner, qui m’a fait regimber
avec le plus de violence contre le jugement que je sentais
à l’oeuvre, en moi et autour de moi, et qui m’a obligé à
chercher une issue ?

95.  Pendant quelque temps, et en apparence, ma vie
continua comme si rien n’était changé. J’étais sur des rails
et je roulais. Comme par un fait exprès, les louanges
redoublaient autour de moi. Justement, le mal vint de là.
Vous vous rappelez : « Malheur à vous quand tous les
hommes diront du bien de vous ! » Ah ! celui-là parlait
d’or ! Malheur à moi ! La machine se mit donc à avoir des
caprices, des arrêts inexplicables.

96.  C’est à ce moment que la pensée de la mort fit
irruption dans ma vie quotidienne. Je mesurais les années
qui me séparaient de ma fin. Je cherchais des exemples
d’hommes de mon âge qui fussent déjà morts. Et j’étais
tourmenté par l’idée que je n’aurais pas le temps
d’accomplir ma tâche. Quelle tâche ? Je n’en savais rien. À
franchement parler, ce que je faisais valait-il la peine
d’être continué ? Mais ce n’était pas exactement cela. Une
crainte ridicule me poursuivait, en effet : on ne pouvait
mourir sans avoir avoué tous ses mensonges. Non pas à
Dieu, ni à un de ses représentants, j’étais au-dessus de ça,
vous le pensez bien. Non, il s’agissait de l’avouer aux
hommes, à un ami, ou à une femme aimée, par exemple.
Autrement, et n’y eût-il qu’un seul mensonge de caché
dans une vie, la mort le rendait définitif. Personne, jamais
plus, ne connaîtrait la vérité sur ce point puisque le seul
qui la connût était justement le mort, endormi sur son
secret. Ce meurtre absolu d’une vérité me donnait le
vertige. Aujourd’hui, entre parenthèses, il me donnerait
plutôt des plaisirs délicats. L’idée, par exemple, que je
suis seul à connaître ce que tout le monde cherche et que
j’ai chez moi un objet qui a fait courir en vain trois polices
est purement délicieuse. Mais laissons cela. À l’époque, je
n’avais pas trouvé la recette et je me tourmentais.

97.  Je me secouais, bien sûr. Qu’importait le mensonge
d’un homme dans l’histoire des générations et quelle
prétention de vouloir amener dans la lumière de la vérité
prétention de vouloir amener dans la lumière de la vérité
une misérable tromperie, perdue dans l’océan des âges
comme le grain de sel dans la mer ! Je me disais aussi que
la mort du corps, si j’en jugeais par celles que j’avais vues,
était, par elle-même, une punition suffisante et qui
absolvait tout. On y gagnait son salut (c’est-à-dire le droit
de disparaître définitivement) à la sueur de l’agonie. Il
n’empêche, le malaise grandissait, la mort était fidèle à
mon chevet, je me levais avec elle, et les compliments me
devenaient de plus en plus insupportables. Il me semblait
que le mensonge augmentait avec eux, si démesurément,
que jamais plus je ne pourrais me mettre en règle.

98.  Un jour vint où je n’y tins plus. Ma première réaction
fut désordonnée. Puisque j’étais menteur, j’allais le
manifester et jeter ma duplicité à la figure de tous ces
imbéciles avant même qu’ils la découvrissent. Provoqué à
la vérité, je répondrai au défi. Pour prévenir le rire,
j’imaginai donc de me jeter dans la dérision générale. En
somme, il s’agissait encore de couper au jugement. Je
voulais mettre les rieurs de mon côté ou, du moins, me
mettre de leur côté. Je méditais par exemple de bousculer
des aveugles dans la rue, et à la joie sourde et imprévue
que j’en éprouvais, je découvrais à quel point une partie
de mon âme les détestait ; je projetais de crever les
pneumatiques des petites voitures d’infirmes, d’aller
hurler « sale pauvre » sous les échafaudages où
travaillaient les ouvriers, de gifler des nourrissons dans le
métro. Je rêvais de tout cela et n’en fis rien, ou, si je fis
quelque chose d’approchant, je l’ai oublié. Toujours est-il
que le mot même de justice me jetait dans d’étranges
fureurs. Je continuais, forcément, de l’utiliser dans mes
plaidoiries. Mais je m’en vengeais en maudissant
publiquement l’esprit d’humanité ; j’annonçais la
publication d’un manifeste dénonçant l’oppression que les
opprimés faisaient peser sur les honnêtes gens. Un jour où
je mangeais de la langouste à la terrasse d’un restaurant
et où un mendiant m’importunait, j’appelai le patron pour
le chasser et j’applaudis à grand bruit le discours de ce
justicier : « Vous gênez, disait-il. Mettez-vous à la place
de ces messieurs-dames, à la fin ! » Je disais aussi, à qui
voulait l’entendre, mon regret qu’il ne fût plus possible
d’opérer comme un propriétaire russe dont j’admirais le
caractère : il faisait fouetter en même temps ceux de ses
paysans qui le saluaient et ceux qui ne le saluaient pas
pour punir une audace qu’il jugeait dans les deux cas
également effrontée.

99.  Je me souviens cependant de débordements plus
graves. Je commençais d’écrire une Ode à la police et une
Apothéose du couperet. Surtout, je m’obligeais à visiter
régulièrement les cafés spécialisés où se réunissaient nos
humanistes professionnels. Mes bons antécédents m’y
faisaient naturellement bien recevoir. Là, sans y paraître,
je lâchais un gros mot : « Dieu merci ! » disais-je ou plus
simplement : « Mon Dieu… » Vous savez comme nos
athées de bistrots sont de timides communiants. Un
moment de stupeur suivait l’énoncé de cette énormité, ils
se regardaient, stupéfaits, puis le tumulte éclatait, les uns
fuyaient hors du café, les autres caquetaient avec
indignation sans rien écouter, tous se tordaient de
convulsions, comme le diable sous l’eau bénite.

100.  Vous devez trouver cela puéril. Pourtant, il y avait
peut-être une raison plus sérieuse à ces plaisanteries. Je
voulais déranger le jeu et surtout, oui, détruire cette
réputation flatteuse dont la pensée me mettait en fureur.
« Un homme comme vous… » me disait-on avec
gentillesse, et je blêmissais. Je n’en voulais plus de leur
estime puisqu’elle n’était pas générale et comment auraitelle
été générale puisque je ne pouvais la partager ? Alors,
il valait mieux tout recouvrir, jugement et estime, d’un
manteau de ridicule. Il me fallait libérer de toute façon le
sentiment qui m’étouffait. Pour exposer aux regards ce
qu’il avait dans le ventre, je voulais fracturer le beau
mannequin que je présentais en tous lieux. Je me
souviens ainsi d’une causerie que je devais faire devant de
jeunes avocats stagiaires. Agacé par les incroyables éloges
du bâtonnier qui m’avait présenté, je ne pus tenir
longtemps. J’avais commencé avec la fougue et l’émotion
qu’on attendait de moi et que je n’avais aucune difficulté à
livrer sur commande. Mais je me mis soudain à conseiller
l’amalgame comme méthode de défense. Non pas, disaisje,
cet amalgame perfectionné par les inquisitions
modernes qui jugent en même temps un voleur et un
honnête homme pour accabler le second des crimes du
premier. Il s’agissait au contraire de défendre le voleur en
faisant valoir les crimes de l’honnête homme, l’avocat en
l’occurrence. Je m’expliquai fort clairement sur ce point :

101.  « Supposons que j’aie accepté de défendre quelque
citoyen attendrissant, meurtrier par jalousie. Considérez,
dirais-je, messieurs les jurés, ce qu’il y a de véniel à se
fâcher, lorsqu’on voit sa bonté naturelle mise à l’épreuve
par la malignité du sexe. N’est-il pas plus grave au
contraire de se trouver de ce côté-ci de la barre, sur
mon propre banc, sans avoir jamais été bon, ni souffert
d’être dupe. Je suis libre, soustrait à vos rigueurs, et qui
suis-je pourtant ? Un citoyen-soleil quant à l’orgueil, un
bouc de luxure, un pharaon dans la colère, un roi de
paresse. Je n’ai tué personne ? Pas encore sans doute !
Mais n’ai-je pas laissé mourir de méritantes créatures ?
Peut-être. Et peut-être suis-je prêt à recommencer.
Tandis que celui-ci, regardez-le, il ne recommencera
pas. Il est encore tout étonné d’avoir si bien travaillé. »
Ce discours troubla un peu mes jeunes confrères. Au
bout d’un moment, ils prirent le parti d’en rire. Ils se
rassurèrent tout à fait lorsque j’en vins à ma conclusion,
où j’invoquais avec éloquence la personne humaine, et ses
droits supposés. L’habitude, ce jour-là, fut la plus forte.

102.  En renouvelant ces aimables incartades, je réussis
seulement à désorienter un peu l’opinion. Non à la
désarmer, ni surtout à me désarmer. L’étonnement que je
rencontrais généralement chez mes auditeurs, leur gêne
un peu réticente, assez semblable à celle que vous
montrez – non, ne protestez pas – ne m’apportèrent
aucun apaisement. Voyez-vous, il ne suffit pas de
s’accuser pour s’innocenter, ou sinon je serais un pur
agneau. Il faut s’accuser d’une certaine manière, qu’il m’a
fallu beaucoup de temps pour mettre au point, et que je
n’ai pas découverte avant de m’être trouvé dans
l’abandon le plus complet. Jusque-là, le rire a continué de
flotter autour de moi, sans que mes efforts désordonnés
réussissent à lui ôter ce qu’il avait de bienveillant, de
presque tendre, et qui me faisait mal.

103.  Mais la mer monte, il me semble. Notre bateau ne va
pas tarder à partir, le jour s’achève. Voyez, les colombes
se rassemblent là-haut. Elles se pressent les unes contre
les autres, elles remuent à peine, et la lumière baisse.
Voulez-vous que nous nous taisions pour savourer cette
heure assez sinistre ? Non, je vous intéresse ? Vous êtes
bien honnête. Du reste, je risque maintenant de vous
intéresser vraiment. Avant de m’expliquer sur les jugespénitents,
j’ai à vous parler de la débauche et du
malconfort.

Chap 5
P 103
104.  Vous vous trompez, cher, le bateau file à bonne allure.
Mais le Zuyderzee est une mer morte, ou presque. Avec
ses bords plats, perdus dans la brume, on ne sait où elle
commence, où elle finit. Alors, nous marchons sans aucun
repère, nous ne pouvons évaluer notre vitesse. Nous
avançons, et rien ne change. Ce n’est pas de la navigation,
mais du rêve.

105.  Dans l’archipel grec, j’avais l’impression contraire.
Sans cesse, de nouvelles îles apparaissaient sur le cercle
de l’horizon. Leur échine sans arbres traçait la limite du
ciel, leur rivage rocheux tranchait nettement sur la mer.
Aucune confusion ; dans la lumière précise, tout était
repère. Et d’une île à l’autre, sans trêve, sur notre petit
bateau, qui se traînait pourtant, j’avais l’impression de
bondir, nuit et jour, à la crête des courtes vagues fraîches,
dans une course pleine d’écume et de rires. Depuis ce
temps, la Grèce elle-même dérive quelque part en moi, au
bord de ma mémoire, inlassablement… Eh ! là, je dérive,
moi aussi, je deviens lyrique ! Arrêtez-moi, cher, je vous
en prie.

106.  À propos, connaissez-vous la Grèce ? Non ? Tant
mieux ! Qu’y ferions-nous, je vous le demande ? Il y faut
des coeurs purs. Savez-vous que, là-bas, les amis se
promènent dans la rue, deux par deux, en se tenant la
main. Oui, les femmes restent à la maison, et l’on voit des
hommes mûrs, respectables, ornés de moustaches,
arpenter gravement les trottoirs, leurs doigts mêlés à
ceux de l’ami. En Orient, aussi, parfois ? Soit. Mais ditesmoi,
prendriez-vous ma main dans les rues de Paris ? Ah !
je plaisante. Nous avons de la tenue, nous, la crasse nous
guinde. Avant de nous présenter dans les îles grecques, il
faudrait nous laver longuement. L’air y est chaste, la mer
et la jouissance claires. Et nous…

107.  Asseyons-nous sur ces transatlantiques. Quelle
brume ! J’étais resté, je crois, sur le chemin du
malconfort. Oui, je vous dirai de quoi il s’agit. Après
m’être débattu, après avoir épuisé mes grands airs
insolents, découragé par l’inutilité de mes efforts, je
décidai de quitter la société des hommes. Non, non, je n’ai
pas cherché d’île déserte, il n’y en a plus. Je me suis
réfugié seulement auprès des femmes. Vous le savez, elles
ne condamnent vraiment aucune faiblesse : elles
essaieraient plutôt d’humilier ou de désarmer nos forces.
C’est pourquoi la femme est la récompense, non du
guerrier, mais du criminel. Elle est son port, son havre,
c’est dans le lit de la femme qu’il est généralement arrêté.
N’est-elle pas tout ce qui nous reste du paradis
terrestre ? Désemparé, je courus à mon port naturel.
Mais je ne faisais plus de discours. Je jouais encore un
peu, par habitude ; l’invention manquait cependant.
J’hésite à l’avouer, de peur de prononcer encore quelques
gros mots : il me semble bien qu’à cette époque je
ressentis le besoin d’un amour. Obscène, n’est-ce pas ?
J’éprouvais en tout cas une sourde souffrance, une sorte
de privation qui me rendit plus vacant, et me permit,
moitié forcé, moitié curieux, de prendre quelques
engagements. Puisque j’avais besoin d’aimer et d’être
aimé, je crus être amoureux. Autrement dit, je fis la bête.

108.  Je me surprenais à poser souvent une question qu’en
homme d’expérience j’avais toujours évitée jusque-là. Je
m’entendais demander : « Tu m’aimes ? » Vous savez
qu’il est d’usage de répondre en pareil cas : « Et toi ? » Si
je répondais oui, je me trouvais engagé au delà de mes
vrais sentiments. Si j’osais dire non, je risquais de ne plus
être aimé, et j’en souffrais. Plus le sentiment où j’avais
espéré trouver le repos se trouvait alors menacé, et plus
je le réclamais de ma partenaire. J’étais donc amené à des
promesses de plus en plus explicites, j’en venais à exiger
de mon coeur un sentiment de plus en plus vaste. Je me
pris ainsi d’une fausse passion pour une charmante ahurie
qui avait si bien lu la presse du coeur qu’elle parlait de
l’amour avec la sûreté et la conviction d’un intellectuel
annonçant la société sans classes. Cette conviction, vous
ne l’ignorez pas, est entraînante. Je m’essayai à parler
aussi de l’amour et finis par me persuader moi-même.
Jusqu’au moment du moins où elle devint ma maîtresse
et où je compris que la presse du coeur, qui enseignait à
parler de l’amour, n’apprenait pas à le faire. Après avoir
aimé un perroquet, il me fallut coucher avec un serpent.
Je cherchai donc ailleurs l’amour promis par les livres, et
que je n’avais jamais rencontré dans la vie.

109.  Mais je manquais d’entraînement. Il y avait plus de
trente ans que je m’aimais exclusivement. Comment
espérer perdre une telle habitude ? Je ne la perdis point
et restai un velléitaire de la passion. Je multipliai les
promesses. Je contractai des amours simultanées, comme
j’avais eu, en d’autres temps, des liaisons multiples.
J’accumulai alors plus de malheurs, pour les autres, qu’au
temps de ma belle indifférence. Vous ai-je dit que mon
perroquet, désespéré, voulut se laisser mourir de faim ?
Heureusement, j’arrivai à temps et me résignai à lui tenir
la main, jusqu’à ce qu’elle rencontrât, revenu d’un voyage
à Bali, l’ingénieur aux tempes grises, que lui avait déjà
décrit son hebdomadaire favori. En tout cas, loin de me
trouver transporté et absous dans l’éternité, comme on
dit, de la passion, j’ajoutai encore au poids de mes fautes
et à mon égarement. J’en conçus une telle horreur de
l’amour que, pendant des années, je ne pus entendre sans
grincer des dents La Vie en rose ou La Mort d’amour
d’Yseult. J’essayai alors de renoncer aux femmes, d’une
certaine manière, et de vivre en état de chasteté. Après
tout, leur amitié devait me suffire. Mais cela revenait à
renoncer au jeu. Hors du désir, les femmes m’ennuyèrent
au delà de toute attente et, visiblement, je les ennuyais
aussi. Plus de jeu, plus de théâtre, j’étais sans doute dans
la vérité. Mais la vérité, cher ami, est assommante.

110.  Désespérant de l’amour et de la chasteté, je m’avisai
enfin qu’il restait la débauche qui remplace très bien
l’amour, fait taire les rires, ramène le silence, et, surtout,
confère l’immortalité. À un certain degré d’ivresse lucide,
couché, tard dans la nuit, entre deux filles, et vidé de tout
désir, l’espoir n’est plus une torture, voyez-vous, l’esprit
règne sur tous les temps, la douleur de vivre est à jamais
révolue. Dans un sens, j’avais toujours vécu dans la
débauche, n’ayant jamais cessé de vouloir être immortel.

N’était-ce pas le fond de ma nature, et aussi un effet du
grand amour de moi-même dont je vous ai parlé ? Oui, je
mourais d’envie d’être immortel. Je m’aimais trop pour
ne pas désirer que le précieux objet de mon amour ne
disparût jamais. Comme, à l’état de veille, et pour peu
qu’on se connaisse, on n’aperçoit pas de raisons valables
pour que l’immortalité soit conférée à un singe salace, il
faut bien se procurer des succédanés de cette
immortalité. Parce que je désirais la vie éternelle, je
couchais donc avec des putains et je buvais pendant des
nuits. Le matin, bien sûr, j’avais dans la bouche le goût
amer de la condition mortelle. Mais, pendant de longues
heures, j’avais plané, bienheureux. Oserais-je vous
l’avouer ? Je me souviens encore avec tendresse de
certaines nuits où j’allais, dans une boîte sordide,
retrouver une danseuse à transformations qui m’honorait
de ses faveurs et pour la gloire de laquelle je me battis
même, un soir, avec un barbillon vantard. Je paradais
toutes les nuits au comptoir, dans la lumière rouge et la
poussière de ce lieu de délices, mentant comme un
arracheur de dents et buvant longuement. J’attendais
l’aube, j’échouais enfin dans le lit toujours défait de ma
princesse qui se livrait mécaniquement au plaisir, puis
dormait sans transition. Le jour venait doucement éclairer
ce désastre et je m’élevais, immobile, dans un matin de
gloire.

111.  L’alcool et les femmes m’ont fourni, avouons-le, le seul
soulagement dont je fusse digne. Je vous livre ce secret,
cher ami, ne craignez pas d’en user. Vous verrez alors que
la vraie débauche est libératrice parce qu’elle ne crée
aucune obligation. On n’y possède que soi-même, elle
reste donc l’occupation préférée des grands amoureux de
leur propre personne. Elle est une jungle, sans avenir ni
passé, sans promesse surtout, ni sanction immédiate. Les
lieux où elle s’exerce sont séparés du monde. On laisse en
y entrant la crainte comme l’espérance. La conversation
n’y est pas obligatoire ; ce qu’on vient y chercher peut
s’obtenir sans paroles, et souvent même, oui, sans argent.
Ah ! laissez-moi, je vous prie, rendre un hommage
particulier aux femmes inconnues et oubliées qui m’ont
aidé alors. Aujourd’hui encore, il se mêle au souvenir que
j’ai gardé d’elles quelque chose qui ressemble à du
respect.
~A~

112.  J’usai en tout cas sans retenue de cette libération. On
me vit même dans un hôtel, voué à ce qu’on appelle le
péché, vivre à la fois avec une prostituée mûre et une
jeune fille du meilleur monde. Je jouai les chevaliers
servants avec la première et mis la seconde à même de
connaître quelques réalités. Malheureusement la
prostituée avait une nature fort bourgeoise : elle a
consenti depuis à écrire ses souvenirs pour un journal
confessionnel très ouvert aux idées modernes. La jeune
fille, de son côté, s’est mariée pour satisfaire ses instincts
débridés et donner un emploi à des dons remarquables.
Je ne suis pas peu fier non plus d’avoir été accueilli
comme un égal, à cette époque, par une corporation
masculine trop souvent calomniée. Je glisserai là-dessus :
vous savez que même des gens très intelligents tirent
gloire de pouvoir vider une bouteille de plus que le voisin.
J’aurais pu enfin trouver la paix et la délivrance dans
cette heureuse dissipation. Mais, là encore, je rencontrai
un obstacle en moi-même. Ce fut mon foie, pour le coup,
et une fatigue si terrible qu’elle ne m’a pas encore quitté.
On joue à être immortel et, au bout de quelques semaines,
on ne sait même plus si l’on pourra se traîner jusqu’au
lendemain.

113.  Le seul bénéfice de cette expérience, quand j’eus
renoncé à mes exploits nocturnes, fut que la vie me devint
moins douloureuse. La fatigue qui rongeait mon corps
avait érodé en même temps beaucoup de points vifs en
moi. Chaque excès diminue la vitalité, donc la souffrance.
La débauche n’a rien de frénétique, contrairement à ce
qu’on croit. Elle n’est qu’un long sommeil. Vous avez dû le
remarquer, les hommes qui souffrent vraiment de jalousie
n’ont rien de plus pressé que de coucher avec celle dont ils
pensent pourtant qu’elle les a trahis. Bien sûr, ils veulent
s’assurer une fois de plus que leur cher trésor leur
appartient toujours. Ils veulent le posséder, comme on
dit. Mais c’est aussi que, tout de suite après, ils sont moins
jaloux. La jalousie physique est un effet de l’imagination
en même temps qu’un jugement qu’on porte sur soimême.
On prête au rival les vilaines pensées qu’on a eues
dans les mêmes circonstances. Heureusement, l’excès de
la jouissance débilite l’imagination comme le jugement. La
souffrance dort alors avec la virilité, et aussi longtemps
qu’elle. Pour les mêmes raisons, les adolescents perdent
avec leur première maîtresse l’inquiétude métaphysique
et certains mariages, qui sont des débauches
bureaucratisées, deviennent en même temps les
monotones corbillards de l’audace et de l’invention. Oui,
cher ami, le mariage bourgeois a mis notre pays en
pantoufles, et bientôt aux portes de la mort.

114.  J’exagère ? Non, mais je m’égare. Je voulais seulement
vous dire l’avantage que je tirai de ces mois d’orgie. Je
vivais dans une sorte de brouillard où le rire se faisait
assourdi, au point que je finissais par ne plus le percevoir.
L’indifférence qui occupait déjà tant de place en moi ne
trouvait plus de résistance et étendait sa sclérose. Plus
d’émotions ! Une humeur égale, ou plutôt pas d’humeur
du tout. Les poumons tuberculeux guérissent en se
desséchant et asphyxient peu à peu leur heureux
propriétaire. Ainsi de moi qui mourais paisiblement de ma
guérison.  Je vivais encore de mon métier, quoique ma
réputation fût bien entamée par mes écarts de langage,
l’exercice régulier de ma profession compromis par le
désordre de ma vie. Il est intéressant de noter pourtant
qu’on me fit moins grief de mes excès nocturnes que de
mes provocations de langage. La référence, purement
verbale, que parfois je faisais à Dieu dans mes plaidoiries,
donnait de la méfiance à mes clients. Ils craignaient sans
doute que le ciel ne pût prendre en main leurs intérêts
aussi bien qu’un avocat imbattable sur le code. De là à
conclure que j’invoquais la divinité dans la mesure de mes
ignorances, il n’y avait qu’un pas. Mes clients firent ce pas
et se raréfièrent. De loin en loin, je plaidais encore. Parfois
même, oubliant que je ne croyais plus à ce que je disais, je
plaidais bien. Ma propre voix m’entraînait, je la suivais ;
sans vraiment planer, comme autrefois, je m’élevais un
peu au-dessus du sol, je faisais du rase-mottes. Hors de
mon métier enfin, je voyais peu de monde, entretenais la
survie pénible d’une ou deux liaisons fatiguées. Il
m’arrivait même de passer des soirées de pure amitié,
sans que le désir s’y mêlât, à cette différence près que,
résigné à l’ennui, j’écoutais à peine ce qu’on me disait. Je
grossissais un peu et je pus croire enfin que la crise était
terminée. Il ne s’agissait plus que de vieillir.

115.  Un jour pourtant, au cours d’un voyage que j’offris à
une amie, sans lui dire que je le faisais pour fêter ma
guérison, je me trouvais à bord d’un transatlantique, sur
le pont supérieur, naturellement. Soudain, j’aperçus au
large un point noir sur l’océan couleur de fer. Je détournai
les yeux aussitôt, mon coeur se mit à battre. Quand je me
forçai à regarder, le point noir avait disparu. J’allais crier,
appeler stupidement à l’aide, quand je le revis. Il s’agissait
d’un de ces débris que les navires laissent derrière eux.  Pourtant, je n’avais pu supporter de le regarder, j’avais
tout de suite pensé à un noyé. Je compris alors, sans
révolte, comme on se résigne à une idée dont on connaît
depuis longtemps la vérité, que ce cri qui, des années
auparavant, avait retenti sur la Seine, derrière moi,
n’avait pas cessé, porté par le fleuve vers les eaux de la
Manche, de cheminer dans le monde, à travers l’étendue
illimitée de l’océan, et qu’il m’y avait attendu jusqu’à ce
jour où je l’avais rencontré. Je compris aussi qu’il
continuerait de m’attendre sur les mers et les fleuves,
partout enfin où se trouverait l’eau amère de mon
baptême. Ici encore, dites-moi, ne sommes-nous pas sur
l’eau ? Sur l’eau plate, monotone, interminable, qui
confond ses limites à celles de la terre ? Comment croire
que nous allons arriver à Amsterdam ? Nous ne sortirons
jamais de ce bénitier immense. Écoutez ! N’entendez-vous
pas les cris de goélands invisibles ? S’ils crient vers nous, à
quoi donc nous appellent-ils ?

116.  Mais ce sont les mêmes qui criaient, qui appelaient
déjà sur l’Atlantique, le jour où je compris définitivement
que je n’étais pas guéri, que j’étais toujours coincé, et qu’il
fallait m’en arranger. Finie la vie glorieuse, mais finis aussi
la rage et les soubresauts. Il fallait se soumettre et
reconnaître sa culpabilité. Il fallait vivre dans le
malconfort. C’est vrai, vous ne connaissez pas cette cellule
de basse-fosse qu’au Moyen Âge on appelait le
malconfort. En général, on vous y oubliait pour la vie.
Cette cellule se distinguait des autres par d’ingénieuses
dimensions. Elle n’était pas assez haute pour qu’on s’y tînt
debout, mais pas assez large pour qu’on pût s’y coucher. Il
fallait prendre le genre empêché, vivre en diagonale ; le
sommeil était une chute, la veille un accroupissement.
Mon cher, il y avait du génie, et je pèse mes mots, dans
cette trouvaille si simple. Tous les jours, par l’immuable
contrainte qui ankylosait son corps, le condamné
apprenait qu’il était coupable et que l’innocence consiste à
s’étirer joyeusement. Pouvez-vous imaginer dans cette
cellule un habitué des cimes et des ponts supérieurs ?
Quoi ? On pouvait vivre dans ces cellules et être
innocent ? Improbable, hautement improbable ! Ou sinon
mon raisonnement se casserait le nez. Que l’innocence en
soit réduite à vivre bossue, je me refuse à considérer une
seule seconde cette hypothèse. Du reste, nous ne pouvons
affirmer l’innocence de personne, tandis que nous
pouvons affirmer à coup sûr la culpabilité de tous. Chaque
homme témoigne du crime de tous les autres, voilà ma foi,
et mon espérance.

117.  Croyez-moi, les religions se trompent dès l’instant
qu’elles font de la morale et qu’elles fulminent des
commandements. Dieu n’est pas nécessaire pour créer la
culpabilité, ni punir. Nos semblables y suffisent, aidés par
nous-mêmes. Vous parliez du jugement dernier.
Permettez-moi d’en rire respectueusement. Je l’attends
de pied ferme : j’ai connu ce qu’il y a de pire, qui est le
jugement des hommes. Pour eux, pas de circonstances
atténuantes, même la bonne intention est imputée à
crime. Avez-vous au moins entendu parler de la cellule
des crachats qu’un peuple imagina récemment pour
prouver qu’il était le plus grand de la terre ? Une boîte
maçonnée où le prisonnier se tient debout, mais ne peut
pas bouger. La solide porte qui le boucle dans sa coquille
de ciment s’arrête à hauteur de menton. On ne voit donc
que son visage sur lequel chaque gardien qui passe crache
abondamment. Le prisonnier, coincé dans la cellule, ne
peut s’essuyer, bien qu’il lui soit permis, il est vrai, de
fermer les yeux. Eh bien, ça, mon cher, c’est une
invention d’hommes. Ils n’ont pas eu besoin de Dieu pour
ce petit chef-d’oeuvre.

118.  Alors ? Alors, la seule utilité de Dieu serait de garantir
l’innocence et je verrais plutôt la religion comme une
grande entreprise de blanchissage, ce qu’elle a été
d’ailleurs, mais brièvement, pendant trois ans tout juste,
et elle ne s’appelait pas religion. Depuis, le savon manque,
nous avons le nez sale et nous nous mouchons
mutuellement. Tous cancres, tous punis, crachons-nous
dessus, et hop ! au malconfort ! C’est à qui crachera le
premier, voilà tout. Je vais vous dire un grand secret,
mon cher. N’attendez pas le jugement dernier. Il a lieu
tous les jours.

119.  Non, ce n’est rien, je frissonne un peu dans cette
sacrée humidité. Nous sommes arrivés d’ailleurs. Voilà.
Après vous. Mais restez encore, je vous prie, et
accompagnez-moi. Je n’en ai pas fini, il faut continuer.
Continuer, voilà ce qui est difficile. Tenez, savez-vous
pourquoi on l’a crucifié, l’autre, celui auquel vous pensez
en ce moment, peut-être ? Bon, il y avait des quantités de
raisons à cela. Il y a toujours des raisons au meurtre d’un
homme. Il est, au contraire, impossible de justifier qu’il
vive. C’est pourquoi le crime trouve toujours des avocats
et l’innocence parfois, seulement. Mais, à côté des raisons
qu’on nous a très bien expliquées pendant deux mille ans,
il y en avait une grande à cette affreuse agonie, et je ne
sais pourquoi on la cache si soigneusement. La vraie
raison est qu’il savait, lui, qu’il n’était pas tout à fait
innocent. S’il ne portait pas le poids de la faute dont on
l’accusait, il en avait commis d’autres, quand même il
ignorait lesquelles. Les ignorait-il d’ailleurs ? Il était à la
source, après tout ; il avait dû entendre parler d’un
certain massacre des innocents. Les enfants de la Judée
massacrés pendant que ses parents l’emmenaient en lieu
sûr, pourquoi étaient-ils morts sinon à cause de lui ? Il ne
l’avait pas voulu, bien sûr. Ces soldats sanglants, ces
enfants coupés en deux, lui faisaient horreur. Mais, tel
qu’il était, je suis sûr qu’il ne pouvait les oublier. Et cette
tristesse qu’on devine dans tous ses actes, n’était-ce pas
la mélancolie inguérissable de celui qui entendait au long
des nuits la voix de Rachel, gémissant sur ses petits et
refusant toute consolation ? La plainte s’élevait dans la
nuit, Rachel appelait ses enfants tués pour lui, et il était
vivant !

120.  Sachant ce qu’il savait, connaissant tout de l’homme –
ah ! qui aurait cru que le crime n’est pas tant de faire
mourir que de ne pas mourir soi-même ! – confronté jour
et nuit à son crime innocent, il devenait trop difficile pour
lui de se maintenir et de continuer. Il valait mieux en finir,
ne pas se défendre, mourir, pour ne plus être seul à vivre
et pour aller ailleurs, là où, peut-être, il serait soutenu. Il
n’a pas été soutenu, il s’en est plaint et, pour tout achever,
on l’a censuré. Oui, c’est le troisième évangéliste, je crois,
qui a commencé de supprimer sa plainte. « Pourquoi
m’as-tu abandonné ? », c’était un cri séditieux, n’est-ce
pas ? Alors, les ciseaux ! Notez d’ailleurs que si Luc
n’avait rien supprimé, on aurait à peine remarqué la
chose ; elle n’aurait pas pris tant de place, en tout cas.
Ainsi, le censeur crie ce qu’il proscrit. L’ordre du monde
aussi est ambigu.

121.  Il n’empêche que le censuré, lui, n’a pu continuer. Et je
sais, cher, ce dont je parle. Il fut un temps où j’ignorais, à
chaque minute, comment je pourrais atteindre la
suivante. Oui, on peut faire la guerre en ce monde, singer
l’amour, torturer son semblable, parader dans les
journaux, ou simplement dire du mal de son voisin en
tricotant. Mais, dans certains cas, continuer, seulement
continuer, voilà ce qui est surhumain. Et lui n’était pas
surhumain, vous pouvez m’en croire. Il a crié son agonie
et c’est pourquoi je l’aime, mon ami, qui est mort sans
savoir.

122.  Le malheur est qu’il nous a laissés seuls, pour
continuer, quoi qu’il arrive, même lorsque nous nichons
dans le malconfort, sachant à notre tour ce qu’il savait,
mais incapables de faire ce qu’il a fait et de mourir comme
lui. On a bien essayé, naturellement, de s’aider un peu de
sa mort. Après tout, c’était un coup de génie de nous dire :
« Vous n’êtes pas reluisants, bon, c’est un fait. Eh bien, on
ne va pas faire le détail ! On va liquider ça d’un coup, sur
la croix ! » Mais trop de gens grimpent maintenant sur la
croix seulement pour qu’on les voie de plus loin, même s’il
faut pour cela piétiner un peu celui qui s’y trouve depuis
si longtemps. Trop de gens ont décidé de se passer de la
générosité pour pratiquer la charité. Ô l’injustice,
l’injustice qu’on lui a faite et qui me serre le coeur !

123.  Allons, voilà que ça me reprend, je vais plaider.
Pardonnez-moi, comprenez que j’ai mes raisons. Tenez, à
quelques rues d’ici, il y a un musée qui s’appelle « Notre
Seigneur au grenier ». À l’époque, ils avaient placé leurs
catacombes sous les combles. Que voulez-vous, les caves,
ici, sont inondées. Mais aujourd’hui, rassurez-vous, leur
Seigneur n’est plus au grenier, ni à la cave. Ils l’ont juché
sur un tribunal, au secret de leur coeur, et ils cognent, ils
jugent surtout, ils jugent en son nom. Il parlait doucement
à la pécheresse : « Moi non plus, je ne te condamne
pas ! » ; ça n’empêche rien, ils condamnent, ils n’absolvent
personne. Au nom du Seigneur, voilà ton compte.  Seigneur ? Il n’en demandait pas tant, mon ami. Il voulait
qu’on l’aime, rien de plus. Bien sûr, il y a des gens qui
qu’on l’aime, rien de plus. Bien sûr, il y a des gens qui
l’aiment, même parmi les chrétiens. Mais on les compte. Il
avait prévu ça d’ailleurs, il avait le sens de l’humour.
Pierre, vous savez, le froussard, Pierre, donc, le renie :
« Je ne connais pas cet homme… Je ne sais pas ce que tu
veux dire… etc. » Vraiment, il exagérait ! Et lui fait un jeu
de mots : « Sur cette pierre, je bâtirai mon église. » On ne
pouvait pas pousser plus loin l’ironie, vous ne trouvez
pas ? Mais non, ils triomphent encore ! « Vous voyez, il
l’avait dit ! » Il l’avait dit en effet, il connaissait bien la
question. Et puis il est parti pour toujours, les laissant
juger et condamner, le pardon à la bouche et la sentence
au coeur.

124.  Car on ne peut pas dire qu’il n’y a plus de pitié, non,
grands dieux, nous n’arrêtons pas d’en parler.
Simplement, on n’acquitte plus personne. Sur l’innocence
morte, les juges pullulent, les juges de toutes les races,
ceux du Christ et ceux de l’Antéchrist, qui sont d’ailleurs
les mêmes, réconciliés dans le malconfort. Car il ne faut
pas accabler les seuls chrétiens. Les autres aussi sont
dans le coup. Savez-vous ce qu’est devenue, dans cette
ville, l’une des maisons qui abrita Descartes ? Un asile
d’aliénés. Oui, c’est le délire général, et la persécution.
Nous aussi, naturellement, nous sommes forcés de nous y
mettre. Vous avez pu vous apercevoir que je n’épargne
rien et, de votre côté, je sais que vous n’en pensez pas
moins. Dès lors, puisque nous sommes tous juges, nous
sommes tous coupables les uns devant les autres, tous
christs à notre vilaine manière, un à un crucifiés, et
toujours sans savoir. Nous le serions du moins, si moi,
Clamence, je n’avais trouvé l’issue, la seule solution, la
vérité enfin…

125.  Non, je m’arrête, cher ami, ne craignez rien ! Je vais
d’ailleurs vous quitter, nous voici à ma porte. Dans la
solitude, la fatigue aidant, que voulez-vous, on se prend
volontiers pour un prophète. Après tout, c’est bien là ce
que je suis, réfugié dans un désert de pierres, de brumes
et d’eaux pourries, prophète vide pour temps médiocres,
Elie sans messie, bourré de fièvre et d’alcool, le dos collé à
cette porte moisie, le doigt levé vers un ciel bas, couvrant
d’imprécations des hommes sans loi qui ne peuvent
supporter aucun jugement. Car ils ne peuvent le
supporter, très cher, et c’est toute la question. Celui qui
adhère à une loi ne craint pas le jugement qui le replace
dans un ordre auquel il croit. Mais le plus haut des
tourments humains est d’être jugé sans loi. Nous sommes
pourtant dans ce tourment. Privés de leur frein naturel,
les juges, déchaînés au hasard, mettent les bouchées
doubles. Alors, n’est-ce pas, il faut bien essayer d’aller
plus vite qu’eux ? Et c’est le grand branle-bas. Les
prophètes et les guérisseurs se multiplient, ils se
dépêchent pour arriver avec une bonne loi, ou une
organisation impeccable, avant que la terre ne soit
déserte. Heureusement, je suis arrivé, moi ! Je suis la fin
et le commencement, j’annonce la loi. Bref, je suis jugepénitent.

126.  Oui, oui, je vous dirai demain en quoi consiste ce beau
métier. Vous partez après-demain, nous sommes donc
pressés. Venez chez moi, voulez-vous, vous sonnerez trois
fois. Vous retournez à Paris ? Paris est loin, Paris est
beau, je ne l’ai pas oublié. Je me souviens de ses
crépuscules, à la même époque, à peu près. Le soir tombe,
sec et crissant, sur les toits bleus de fumée, la ville gronde
sourdement, le fleuve semble remonter son cours. J’errais
alors dans les rues. Ils errent aussi, maintenant, je le sais !
Ils errent, faisant semblant de se hâter vers la femme
lasse, la maison sévère… Ah ! mon ami, savez-vous ce
qu’est la créature solitaire, errant dans les grandes villes ?

Chap 6
P 125
127.  Je suis confus de vous recevoir couché. Ce n’est rien,
un peu de fièvre que je soigne au genièvre. J’ai l’habitude
de ces accès. Du paludisme, je crois, que j’ai contracté du
temps que j’étais pape. Non, je ne plaisante qu’à moitié. Je
sais ce que vous pensez : il est bien difficile de démêler le
vrai du faux dans ce que je raconte. Je confesse que vous
avez raison. Moi-même… Voyez-vous, une personne de
mon entourage divisait les êtres en trois catégories : ceux
qui préfèrent n’avoir rien à cacher plutôt que d’être
obligés de mentir, ceux qui préfèrent mentir plutôt que de
n’avoir rien à cacher, et ceux enfin qui aiment en même
temps le mensonge et le secret. Je vous laisse choisir la
case qui me convient le mieux.  Qu’importe, après tout ? Les mensonges ne mettentils
pas finalement sur la voie de la vérité ? Et mes
histoires, vraies ou fausses, ne tendent-elles pas toutes à
la même fin, n’ont-elles pas le même sens ? Alors,
qu’importe qu’elles soient vraies ou fausses si, dans les
deux cas, elles sont significatives de ce que j’ai été et de ce
que je suis. On voit parfois plus clair dans celui qui ment
que dans celui qui dit vrai. La vérité, comme la lumière,
aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau
crépuscule, qui met chaque objet en valeur. Enfin, prenezle
comme vous voudrez, mais j’ai été nommé pape dans
un camp de prisonniers.

128.  Asseyez-vous, je vous en prie. Vous regardez cette
pièce. Nue, c’est vrai, mais propre. Un Vermeer, sans
meubles ni casseroles. Sans livres, non plus, j’ai cessé de
lire depuis longtemps. Autrefois, ma maison était pleine
de livres à moitié lus. C’est aussi dégoûtant que ces gens
qui écornent un foie gras et font jeter le reste. D’ailleurs,
je n’aime plus que les confessions, et les auteurs de
confession écrivent surtout pour ne pas se confesser, pour
ne rien dire de ce qu’ils savent. Quand ils prétendent
passer aux aveux, c’est le moment de se méfier, on va
maquiller le cadavre. Croyez-moi, je suis orfèvre. Alors,
j’ai coupé court. Plus de livres, plus de vains objets non
plus, le strict nécessaire, net et verni comme un cercueil.
D’ailleurs, ces lits hollandais, si durs, avec des draps
immaculés, on y meurt dans un linceul déjà, embaumés de
pureté.

129.  Vous êtes curieux de connaître mes aventures
pontificales ? Rien que de banal, vous savez. Aurai-je la
force de vous en parler ? Oui, il me semble que la fièvre
diminue. Il y a si longtemps de cela. C’était en Afrique où,
grâce à M. Rommel, la guerre flambait. Je n’y étais pas
mêlé, non, rassurez-vous. J’avais déjà coupé à celle
d’Europe. Mobilisé bien sûr, mais je n’ai jamais vu le feu.
Dans un sens, je le regrette. Peut-être cela aurait-il
changé beaucoup de choses ? L’armée française n’a pas eu
besoin de moi sur le front. Elle m’a seulement demandé
de participer à la retraite. J’ai retrouvé Paris ensuite, et
les Allemands. J’ai été tenté par la Résistance dont on
commençait à parler, à peu près au moment où j’ai
découvert que j’étais patriote. Vous souriez ? Vous avez
tort. Je fis ma découverte dans les couloirs du métro, au
Châtelet. Un chien s’était égaré dans le labyrinthe. Grand,
le poil raide, une oreille cassée, les yeux amusés, il
gambadait, flairait les mollets qui passaient. J’aime les
chiens d’une très vieille et très fidèle tendresse. Je les
aime parce qu’ils pardonnent toujours. J’appelai celui-ci
qui hésita, visiblement conquis, l’arrière-train
enthousiaste, à quelques mètres devant moi. À ce
moment, un jeune soldat allemand qui marchait
allégrement me dépassa. Arrivé devant le chien, il lui
caressa la tête. Sans hésiter, l’animal lui emboîta le pas,
avec le même enthousiasme, et disparut avec lui. Au
dépit, et à la sorte de fureur que je sentis contre le soldat
allemand, il me fallut bien reconnaître que ma réaction
était patriotique. Si le chien avait suivi un civil français, je
n’y aurais même pas pensé. J’imaginais au contraire ce
sympathique animal devenu mascotte d’un régiment
allemand et cela me mettait en fureur. Le test était donc
convaincant.

130.  Je gagnai la zone sud avec l’intention de me renseigner
sur la résistance. Mais une fois rendu, et renseigné,
j’hésitai. L’entreprise me paraissait un peu folle et, pour
tout dire, romantique. Je crois surtout que l’action
souterraine ne convenait ni à mon tempérament, ni à mon
goût des sommets aérés. Il me semblait qu’on me
demandait de faire de la tapisserie dans une cave, à
longueur de jours et de nuits, en attendant que des brutes
viennent m’y débusquer, défaire d’abord ma tapisserie et
me traîner ensuite dans une autre cave pour m’y frapper
jusqu’à la mort. J’admirais ceux qui se livraient à cet
héroïsme des profondeurs, mais ne pouvais les imiter.

131.  Je passai donc en Afrique du Nord avec la vague
intention de rejoindre Londres. Mais, en Afrique, la
situation n’était pas claire, les partis opposés me
paraissaient avoir également raison et je m’abstins. Je
vois à votre air que je passe bien vite, selon vous, sur ces
détails qui ont du sens. Eh bien, disons que, vous ayant
jugé sur votre vraie valeur, je les passe vite pour que vous
les remarquiez mieux. Toujours est-il que je gagnai
finalement la Tunisie où une tendre amie m’assurait du
travail. Cette amie était une créature fort intelligente qui
s’occupait de cinéma. Je la suivis à Tunis et je ne connus
son vrai métier que les jours qui suivirent le
débarquement des Alliés en Algérie. Elle fut arrêtée ce
jour-là par les Allemands et moi aussi, mais sans l’avoir
voulu. Je ne sais ce qu’elle devint. Quant à moi, on ne me
fit aucun mal et je compris, après de fortes angoisses, qu’il
s’agissait surtout d’une mesure de sûreté. Je fus interné
près de Tripoli, dans un camp où l’on souffrait de soif et
de dénuement plus que de mauvais traitements. Je ne
vous en fais pas la description. Nous autres, enfants du
demi-siècle, n’avons pas besoin de dessin pour imaginer
ces sortes d’endroits. Il y a cent cinquante ans, on
s’attendrissait sur les lacs et les forêts. Aujourd’hui, nous
avons le lyrisme cellulaire. Donc, je vous fais confiance.
Vous n’ajouterez que quelques détails : la chaleur, le soleil
vertical, les mouches, le sable, l’absence d’eau.

132.  Il y avait avec moi un jeune Français, qui avait la foi.
Oui ! c’est un conte de fées, décidément. Le genre
Duguesclin, si vous voulez. Il était passé de France en
Espagne pour aller se battre. Le général catholique l’avait
interné et d’avoir vu que, dans les camps franquistes, les
pois chiches étaient, si j’ose dire, bénis par Rome, l’avait
jeté dans une profonde tristesse. Ni le ciel d’Afrique, où il
avait échoué ensuite, ni les loisirs du camp ne l’avaient
tiré de cette tristesse. Mais ses réflexions, et aussi le
soleil, l’avaient un peu sorti de son état normal. Un jour
où, sous une tente ruisselante de plomb fondu, la dizaine
d’hommes que nous étions haletaient parmi les mouches,
il renouvela ses diatribes contre celui qu’il appelait le
Romain. Il nous regardait d’un air égaré, avec sa barbe de
plusieurs jours. Son torse nu était couvert de sueur, ses
mains pianotaient sur le clavier visible des côtes. Il nous
déclarait qu’il fallait un nouveau pape qui vécût parmi les
malheureux, au lieu de prier sur un trône, et que le plus
vite serait le mieux. Il nous fixait de ses yeux égarés en
secouant la tête. « Oui, répétait-il, le plus vite possible ! »
Puis il se calma d’un coup, et, d’une voix morne, dit qu’il
fallait le choisir parmi nous, prendre un homme complet,
avec ses défauts et ses vertus, et lui jurer obéissance, à la
seule condition qu’il acceptât de maintenir vivante, en lui
et chez les autres, la communauté de nos souffrances.

133.  « Qui d’entre nous, dit-il, a le plus de faiblesses ? » Par
plaisanterie, je levai le doigt, et fus seul à le faire. « Bien,
Jean-Baptiste fera l’affaire. » Non, il ne dit pas cela
puisque j’avais alors un autre nom. Il déclara du moins
que se désigner comme je l’avais fait supposait aussi la
plus grande vertu et proposa de m’élire. Les autres
acquiescèrent, par jeu, avec, cependant, une trace de
gravité. La vérité est que Duguesclin nous avait
impressionnés. Moi-même, il me semble bien que je ne
riais pas tout à fait. Je trouvai d’abord que mon petit
prophète avait raison et puis le soleil, les travaux
épuisants, la bataille pour l’eau, bref, nous n’étions pas
dans notre assiette. Toujours est-il que j’exerçai mon
pontificat pendant plusieurs semaines, de plus en plus
sérieusement.

134.  En quoi consistait-il ? Ma foi, j’étais quelque chose
comme chef de groupe ou secrétaire de cellule. Les autres,
de toute manière, et même ceux qui n’avaient pas la foi,
prirent l’habitude de m’obéir. Duguesclin souffrait ;
j’administrais sa souffrance. Je me suis aperçu alors qu’il
n’était pas si facile qu’on le croyait d’être pape et je m’en
suis encore souvenu, hier, après vous avoir fait tant de
discours dédaigneux sur les juges, nos frères. Le grand
problème, dans le camp, était la distribution d’eau.
D’autres groupe s’étaient formés, politiques et
confessionnels, et chacun favorisait ses camarades. Je fus
donc amené à favoriser les miens, ce qui était déjà une
petite concession. Même parmi nous, je ne pus maintenir
une parfaite égalité. Selon l’état de mes camarades, ou les
travaux qu’ils avaient à faire, j’avantageais tel ou tel. Ces
distinctions mènent loin, vous pouvez m’en croire. Mais,
décidément, je suis fatigué et n’ai plus envie de penser à
cette époque. Disons que j’ai bouclé la boucle le jour où j’ai
bu l’eau d’un camarade agonisant. Non, non, ce n’était pas
Duguesclin, il était déjà mort, je crois, il se privait trop. Et
puis, s’il avait été là, pour l’amour de lui, j’aurais résisté
plus longtemps, car je l’aimais, oui, je l’aimais, il me
semble du moins. Mais j’ai bu l’eau, cela est sûr, en me
persuadant que les autres avaient besoin de moi, plus que
de celui-ci qui allait mourir de toute façon, et je devais me
conserver à eux. C’est ainsi, cher, que naissent les
empires et les églises, sous le soleil de la mort. Et pour
corriger un peu mes discours d’hier, je vais vous dire la
grande idée qui m’est venue en parlant de tout ceci dont
je ne sais même plus si je l’ai vécu ou rêvé. Ma grande
idée est qu’il faut pardonner au pape. D’abord, il en a plus
besoin que personne. Ensuite, c’est la seule manière de se
mettre au-dessus de lui…

135.  Oh ! Avez-vous bien fermé la porte ? Oui. Vérifiez, s’il
vous plaît. Pardonnez-moi, j’ai le complexe du verrou. Au
moment de m’endormir, je ne puis jamais savoir si j’ai
poussé le verrou. Chaque soir, je dois me lever pour le
vérifier. On n’est sûr de rien, je vous l’ai dit. Ne croyez
pas que cette inquiétude du verrou soit chez moi une
réaction de propriétaire apeuré. Autrefois, je ne fermais
pas mon appartement à clé, ni ma voiture. Je ne serrais
pas mon argent, je ne tenais pas à ce que je possédais. À
vrai dire, j’avais un peu honte de posséder. Ne m’arrivaitil
pas, dans mes discours mondains, de m’écrier avec
conviction : « La propriété, messieurs, c’est le meurtre ! »
N’ayant pas le coeur assez grand pour partager mes
richesses avec un pauvre bien méritant, je les laissais à la
disposition des voleurs éventuels, espérant ainsi corriger
l’injustice par le hasard. Aujourd’hui, du reste, je ne
possède rien. Je ne m’inquiète donc pas de ma sécurité,
mais de moi-même et de ma présence d’esprit. Je tiens
aussi à condamner la porte du petit univers bien clos dont
je suis le roi, le pape et le juge.

136.  À propos, voulez-vous ouvrir ce placard, s’il vous plaît.
Ce tableau, oui, regardez-le. Ne le reconnaissez-vous
pas ? Ce sont Les Juges intègres. Vous ne sursautez pas ?
Votre culture aurait donc des trous ? Si vous lisiez
pourtant les journaux, vous vous rappelleriez le vol, en
1934, à Gand, dans la cathédrale Saint-Bavon, d’un des
panneaux du fameux retable de Van Eyck, l’Agneau
Mystique ? Ce panneau s’appelait Les Juges intègres. Il
représentait des juges à cheval venant adorer le saint
animal. On l’a remplacé par une excellente copie, car
l’original est demeuré introuvable. Eh bien, le voici. Non,
je n’y suis pour rien. Un habitué de Mexico-City, que vous
avez aperçu l’autre soir, l’a vendu pour une bouteille au
gorille, un soir d’ivresse. J’ai d’abord conseillé à notre ami
de l’accrocher en bonne place et longtemps, pendant
qu’on les recherchait dans le monde entier, nos juges
dévots ont trôné à Mexico-City, au-dessus des ivrognes
et des souteneurs. Puis le gorille, sur ma demande, l’a mis
en dépôt ici. Il rechignait un peu à le faire, mais il a pris
peur quand je lui ai expliqué l’affaire. Depuis, ces
estimables magistrats font ma seule compagnie. Là-bas,
au-dessus du comptoir, vous avez vu quel vide ils ont
laissé.

137.  Pourquoi je n’ai pas restitué le panneau ? Ah ! ah !
vous avez le réflexe policier, vous ! Eh bien, je vous
répondrai comme je le ferais au magistrat instructeur, si
seulement quelqu’un pouvait enfin s’aviser que ce tableau
a échoué dans ma chambre. Premièrement, parce qu’il
n’est pas à moi, mais au patron de Mexico-City qui le
mérite bien autant que l’évêque de Gand. Deuxièmement,
parce que parmi ceux qui défilent devant l’Agneau
Mystique, personne ne saurait distinguer la copie de
l’original et qu’en conséquence nul, par ma faute, n’est
lésé. Troisièmement, parce que, de cette manière, je
domine. De faux juges sont proposés à l’admiration du
monde et je suis seul à connaître les vrais.
Quatrièmement, parce que j’ai une chance, ainsi, d’être
envoyé en prison, idée alléchante, d’une certaine manière.   Cinquièmement, parce que ces juges vont au rendez-vous
de l’Agneau, qu’il n’y a plus d’agneau, ni d’innocence, et
qu’en conséquence, l’habile forban qui a volé le panneau
était un instrument de la justice inconnue qu’il convient
de ne pas contrarier. Enfin, parce que de cette façon, nous
sommes dans l’ordre. La justice étant définitivement
séparée de l’innocence, celle-ci sur la croix, celle-là au
placard, j’ai le champ libre pour travailler selon mes
convictions. Je peux exercer avec bonne conscience la
difficile profession de juge-pénitent où je me suis établi
après tant de déboires et de contradictions, et dont il est
temps, puisque vous partez, que je vous dise enfin ce
qu’elle est.

138.  Permettez auparavant que je me redresse pour mieux
respirer. Oh ! que je suis fatigué ! Mettez mes juges sous
clé, merci. Ce métier de juge-pénitent, je l’exerce en ce
moment. D’habitude, mes bureaux se trouvent à Mexico-
City. Mais les grandes vocations se prolongent au delà du
lieu de travail. Même au lit, même fiévreux, je fonctionne.
Ce métier-là, d’ailleurs, on ne l’exerce pas, on le respire, à
toute heure. Ne croyez pas en effet que, pendant cinq
jours, je vous aie fait de si longs discours pour le seul
plaisir. Non, j’ai assez parlé pour ne rien dire, autrefois.
Maintenant mon discours est orienté. Il est orienté par
l’idée, évidemment, de faire taire les rires, d’éviter
personnellement le jugement, bien qu’il n’y ait, en
apparence, aucune issue. Le grand empêchement à y
échapper n’est-il pas que nous sommes les premiers à
nous condamner ? Il faut donc commencer par étendre la
condamnation à tous, sans discrimination, afin de la
délayer déjà.

139.  Pas d’excuses, jamais, pour personne, voilà mon
principe, au départ. Je nie la bonne intention, l’erreur
estimable, le faux pas, la circonstance atténuante. Chez
moi, on ne bénit pas, on ne distribue pas d’absolution. On
fait l’addition, simplement, et puis : « Ça fait tant. Vous
êtes un pervers, un satyre, un mythomane, un pédéraste,
un artiste, etc. » Comme ça. Aussi sec. En philosophie
comme en politique, je suis donc pour toute théorie qui
refuse l’innocence à l’homme et pour toute pratique qui le
traite en coupable. Vous voyez en moi, très cher, un
partisan éclairé de la servitude.

140.  Sans elle, à vrai dire, il n’y a point de solution
définitive. J’ai très vite compris cela. Autrefois, je n’avais
que la liberté à la bouche. Je l’étendais au petit déjeuner
sur mes tartines, je la mastiquais toute la journée, je
portais dans le monde une haleine délicieusement
rafraîchie à la liberté. J’assenais ce maître mot à
quiconque me contredisait, je l’avais mis au service de
mes désirs et de ma puissance. Je le murmurais au lit,
dans l’oreille endormie de mes compagnes et il m’aidait à
les planter là. Je le glissais… Allons, je m’excite et je perds
la mesure. Après tout, il m’est arrivé de faire de la liberté
un usage plus désintéressé et même, jugez de ma naïveté,
de la défendre deux ou trois fois, sans aller sans doute
jusqu’à mourir pour elle, mais en prenant quelques
risques. Il faut me pardonner ces imprudences ; je ne
savais pas ce que je faisais. Je ne savais pas que la liberté
n’est pas une récompense, ni une décoration qu’on fête
dans le champagne. Ni d’ailleurs un cadeau, une boîte de
chatteries propres à vous donner des plaisirs de babines.
Oh ! non, c’est une corvée, au contraire, et une course de
fond, bien solitaire, bien exténuante. Pas de champagne,
point d’amis qui lèvent leur verre en vous regardant avec
tendresse. Seul dans une salle morose, seul dans le box,
devant les juges, et seul pour décider, devant soi-même
ou devant le jugement des autres. Au bout de toute
liberté, il y a une sentence ; voilà pourquoi la liberté est
trop lourde à porter, surtout lorsqu’on souffre de fièvre,
ou qu’on a de la peine, ou qu’on n’aime personne.

141.  Ah ! mon cher, pour qui est seul, sans dieu et sans
maître, le poids des jours est terrible. Il faut donc se
choisir un maître, Dieu n’étant plus à la mode. Ce mot
d’ailleurs n’a plus de sens ; il ne vaut pas qu’on risque de
choquer personne. Tenez, nos moralistes, si sérieux,
aimant leur prochain et tout, rien ne les sépare, en
somme, de l’état de chrétien, si ce n’est qu’ils ne prêchent
pas dans les églises. Qu’est-ce qui les empêche, selon
vous, de se convertir ? Le respect, peut-être, le respect
des hommes, oui, le respect humain. Ils ne veulent pas
faire scandale, ils gardent leurs sentiments pour eux. J’ai
connu ainsi un romancier athée qui priait tous les soirs. Ça
n’empêchait rien : qu’est-ce qu’il passait à Dieu dans ses
livres ! Quelle dérouillée, comme dirait je ne sais plus qui !
Un militant libre penseur à qui je m’en ouvris, leva, sans
mauvaise intention d’ailleurs, les bras au ciel : « Vous ne
m’apprenez rien, soupirait cet apôtre, ils sont tous comme
ça. » À l’en croire, quatre-vingts pour cent de nos
écrivains, si seulement ils pouvaient ne pas signer,
écriraient et salueraient le nom de Dieu. Mais ils signent,
selon lui, parce qu’ils s’aiment, et ils ne saluent rien du
tout, parce qu’ils se détestent. Comme ils ne peuvent tout
de même pas s’empêcher de juger, alors ils se rattrapent
sur la morale. En somme, ils ont le satanisme vertueux.
Drôle d’époque, vraiment ! Quoi d’étonnant à ce que les
esprits soient troublés et qu’un de mes amis, athée
lorsqu’il était un mari irréprochable, se soit converti en
devenant adultère !

142.  Ah ! les petits sournois, comédiens, hypocrites, si
touchants avec ça ! Croyez-moi, ils en sont tous, même
quand ils incendient le ciel. Qu’ils soient athées ou dévots,
moscovites ou bostoniens, tous chrétiens, de père en fils.
Mais justement, il n’y a plus de père, plus de règle ! On
est libre, alors il faut se débrouiller et comme ils ne
veulent surtout pas de la liberté, ni de ses sentences, ils
prient qu’on leur donne sur les doigts, ils inventent de
terribles règles, ils courent construire des bûchers pour
remplacer les églises. Des Savonarole, je vous dis. Mais ils
ne croient qu’au péché, jamais à la grâce. Ils y pensent,
bien sûr. La grâce, voilà ce qu’ils veulent, le oui, l’abandon,
le bonheur d’être et qui sait, car ils sont sentimentaux
aussi, les fiançailles, la jeune fille fraîche, l’homme droit, la
musique. Moi, par exemple, qui ne suis pas sentimental,
savez-vous ce dont j’ai rêvé : un amour complet de tout le
coeur et le corps, jour et nuit, dans une étreinte
incessante, jouissant et s’exaltant, et cela cinq années
durant, et après quoi la mort. Hélas !

143.  Alors, n’est-ce pas, faute de fiançailles ou de l’amour
incessant, ce sera le mariage, brutal, avec la puissance et
le fouet. L’essentiel est que tout devienne simple, comme
pour l’enfant, que chaque acte soit commandé, que le bien
et le mal soient désignés de façon arbitraire, donc
évidente. Et moi, je suis d’accord, tout sicilien et javanais
que je sois, avec ça pas chrétien pour un sou, bien que j’aie
de l’amitié pour le premier d’entre eux. Mais sur les ponts
de Paris, j’ai appris moi aussi que j’avais peur de la liberté.
Vive donc le maître, quel qu’il soit, pour remplacer la loi
du ciel. « Notre père qui êtes provisoirement ici… Nos
guides, nos chefs délicieusement sévères, ô conducteurs
cruels et bien-aimés… » Enfin, vous voyez, l’essentiel est
de n’être plus libre et d’obéir, dans le repentir, à plus
coquin que soi. Quand nous serons tous coupables, ce sera
la démocratie. Sans compter, cher ami, qu’il faut se
venger de devoir mourir seul. La mort est solitaire tandis
que la servitude est collective. Les autres ont leur compte
aussi, et en même temps que nous, voilà l’important. Tous
réunis, enfin, mais à genoux, et la tête courbée.

144.  N’est-il pas bon aussi bien de vivre à la ressemblance
de la société et pour cela ne faut-il pas que la société me
ressemble ? La menace, le déshonneur, la police sont les
sacrements de cette ressemblance. Méprisé, traqué,
contraint, je puis alors donner ma pleine mesure, jouir de
ce que je suis, être naturel enfin. Voilà pourquoi, très cher,
après avoir salué solennellement la liberté, je décidai en
catimini qu’il fallait la remettre sans délai à n’importe qui.
Et chaque fois que je le peux, je prêche dans mon église de
Mexico-City, j’invite le bon peuple à se soumettre et à
briguer humblement les conforts de la servitude, quitte à
la présenter comme la vraie liberté.

145.  Mais je ne suis pas fou, je me rends bien compte que
l’esclavage n’est pas pour demain. Ce sera un des bienfaits
de l’avenir, voilà tout. D’ici là, je dois m’arranger du
présent et chercher une solution, au moins provisoire. Il
m’a donc fallu trouver un autre moyen d’étendre le
jugement à tout le monde pour le rendre plus léger à mes
propres épaules. J’ai trouvé ce moyen. Ouvrez un peu la
fenêtre, je vous prie, il fait ici une chaleur extraordinaire.
Pas trop, car j’ai froid aussi. Mon idée est à la fois simple
et féconde. Comment mettre tout le monde dans le bain
pour avoir le droit de se sécher soi-même au soleil ?   Allais-je monter en chaire, comme beaucoup de mes
illustres contemporains, et maudire l’humanité ? Très
dangereux, ça ! Un jour, ou une nuit, le rire éclate sans
crier gare. La sentence que vous portez sur les autres finit
par vous revenir dans la figure, tout droit, et y pratique
quelques dégâts. Alors ? dites-vous. Eh bien, voilà le coup
de génie. J’ai découvert qu’en attendant la venue des
maîtres et de leurs verges, nous devions, comme
Copernic, inverser le raisonnement pour triompher.
Puisqu’on ne pouvait condamner les autres sans aussitôt
se juger, il fallait s’accabler soi-même pour avoir le droit
de juger les autres. Puisque tout juge finit un jour en
pénitent, il fallait prendre la route en sens inverse et faire
métier de pénitent pour pouvoir finir en juge. Vous me
suivez ? Bon. Mais pour être encore plus clair, je vais vous
dire comment je travaille.

146.  J’ai d’abord fermé mon cabinet d’avocat, quitté Paris,
voyagé ; j’ai cherché à m’établir sous un autre nom dans
quelque endroit où la pratique ne me manquerait pas. Il y
en a beaucoup dans le monde, mais le hasard, la
commodité, l’ironie, et la nécessité aussi d’une certaine
mortification, m’ont fait choisir une capitale d’eaux et de
brumes, corsetée de canaux, particulièrement encombrée,
et visitée par des hommes venus du monde entier. J’ai
installé mon cabinet dans un bar du quartier des matelots.
La clientèle des ports est diverse. Les pauvres ne vont
pas dans les districts luxueux, tandis que les gens de
qualité finissent toujours par échouer, une fois au moins,
vous l’avez bien vu, dans les endroits mal famés. Je guette
particulièrement le bourgeois, et le bourgeois qui s’égare ;
c’est avec lui que je donne mon plein rendement. Je tire
de lui, en virtuose, les accents les plus raffinés.

147.  J’exerce donc à Mexico-City, depuis quelque temps,
mon utile profession. Elle consiste d’abord, vous en avez
fait l’expérience, à pratiquer la confession publique aussi
souvent que possible. Je m’accuse, en long et en large. Ce
n’est pas difficile, j’ai maintenant de la mémoire. Mais
attention, je ne m’accuse pas grossièrement, à grands
coups sur la poitrine. Non, je navigue souplement, je
multiplie les nuances, les digressions aussi, j’adapte enfin
mon discours à l’auditeur, j’amène ce dernier à renchérir.
Je mêle ce qui me concerne et ce qui regarde les autres.
Je mêle ce qui me concerne et ce qui regarde les autres.
Je prends les traits communs, les expériences que nous
avons ensemble souffertes, les faiblesses que nous
partageons, le bon ton, l’homme du jour enfin, tel qu’il
sévit en moi et chez les autres.
~A~
Avec cela, je fabrique un
portrait qui est celui de tous et de personne. Un masque,
en somme, assez semblable à ceux du carnaval, à la fois
fidèles et simplifiés, et devant lesquels on se dit : « Tiens,
je l’ai rencontré, celui-là ! » Quand le portrait est terminé,
comme ce soir, je le montre, plein de désolation : « Voilà,
hélas ! ce que je suis. » Le réquisitoire est achevé. Mais,
du même coup, le portrait que je tends à mes
contemporains devient un miroir.

148.  Couvert de cendres, m’arrachant lentement les
cheveux, le visage labouré par les ongles, mais le regard
perçant, je me tiens devant l’humanité entière,
récapitulant mes hontes, sans perdre de vue l’effet que je
produis, et disant : « J’étais le dernier des derniers. »
Alors, insensiblement, je passe, dans mon discours, du
« je » au « nous ». Quand j’arrive au « voilà ce que nous
sommes », le tour est joué, je peux leur dire leurs vérités.
Je suis comme eux, bien sûr, nous sommes dans le même
bouillon. J’ai cependant une supériorité, celle de le savoir,
qui me donne le droit de parler. Vous voyez l’avantage,
j’en suis sûr. Plus je m’accuse et plus j’ai le droit de vous
juger. Mieux, je vous provoque à vous juger vous-même,
ce qui me soulage d’autant. Ah ! mon cher, nous sommes
d’étranges, de misérables créatures et, pour peu que nous
revenions sur nos vies, les occasions ne manquent pas de
nous étonner et de nous scandaliser nous-mêmes.
Essayez. J’écouterai, soyez-en sûr, votre propre
confession, avec un grand sentiment de fraternité.

149.  Ne riez pas ! Oui, vous êtes un client difficile, je l’ai vu
du premier coup. Mais vous y viendrez, c’est inévitable.
La plupart des autres sont plus sentimentaux
qu’intelligents ; on les désoriente tout de suite. Les
intelligents, il faut y mettre le temps. Il suffit de leur
expliquer la méthode à fond. Ils ne l’oublient pas, ils
réfléchissent. Un jour ou l’autre, moitié par jeu, moitié par
désarroi, ils se mettent à table. Vous, vous n’êtes pas
seulement intelligent, vous avez l’air rodé. Avouez
cependant que vous vous sentez, aujourd’hui, moins
content de vous-même que vous ne l’étiez il y a cinq
jours ? J’attendrai maintenant que vous m’écriviez ou que
vous reveniez. Car vous reviendrez, j’en suis sûr ! Vous
me trouverez inchangé. Et pourquoi changerais-je
puisque j’ai trouvé le bonheur qui me convient ? J’ai
accepté la duplicité au lieu de m’en désoler. Je m’y suis
installé, au contraire, et j’y ai trouvé le confort que j’ai
cherché toute ma vie. J’ai eu tort, au fond, de vous dire
que l’essentiel était d’éviter le jugement. L’essentiel est
de pouvoir tout se permettre, quitte à professer de temps
en temps, à grands cris, sa propre indignité. Je me
permets tout, à nouveau, et sans rire, cette fois. Je n’ai
pas changé de vie, je continue de m’aimer et de me servir
des autres. Seulement, la confession de mes fautes me
permet de recommencer plus légèrement et de jouir deux
fois, de ma nature d’abord, et ensuite d’un charmant
repentir.

150.  Depuis que j’ai trouvé ma solution, je m’abandonne à
tout, aux femmes, à l’orgueil, à l’ennui, au ressentiment,
et même à la fièvre qu’avec délices je sens monter en ce
moment. Je règne enfin, mais pour toujours. J’ai encore
trouvé un sommet, où je suis seul à grimper et d’où je
peux juger tout le monde. Parfois, de loin en loin, quand la
nuit est vraiment belle, j’entends un rire lointain, je doute
à nouveau. Mais, vite, j’accable toutes choses, créatures et
création, sous le poids de ma propre infirmité, et me voilà
requinqué.

151.  J’attendrai donc vos hommages à Mexico-City, aussi
longtemps qu’il le faudra. Mais ôtez cette couverture, je
veux respirer. Vous viendrez, n’est-ce pas ? Je vous
montrerai même les détails de ma technique, car j’ai une
sorte d’affection pour vous. Vous me verrez leur
apprendre à longueur de nuit qu’ils sont infâmes. Dès ce
soir, d’ailleurs, je recommencerai. Je ne puis m’en passer,
ni me priver de ces moments où l’un d’eux s’écroule,
l’alcool aidant, et se frappe la poitrine. Alors je grandis,
très cher, je grandis, je respire librement, je suis sur la
montagne, la plaine s’étend sous mes yeux. Quelle ivresse
de se sentir Dieu le père et de distribuer des certificats
définitifs de mauvaise vie et moeurs. Je trône parmi mes
vilains anges, à la cime du ciel hollandais, je regarde
monter vers moi, sortant des brumes et de l’eau, la
multitude du jugement dernier. Ils s’élèvent lentement, je
vois arriver déjà le premier d’entre eux. Sur sa face
égarée, à moitié cachée par une main, je lis la tristesse de
la condition commune, et le désespoir de ne pouvoir y
échapper. Et moi, je plains sans absoudre, je comprends
sans pardonner et surtout, ah, je sens enfin que l’on
m’adore !

152.  Oui, je m’agite, comment resterais-je sagement
couché ? Il me faut être plus haut que vous, mes pensées
me soulèvent. Ces nuits-là, ces matins plutôt, car la chute
se produit à l’aube, je sors, je vais, d’une marche
emportée, le long des canaux. Dans le ciel livide, les
couches de plumes s’amincissent, les colombes remontent
un peu, une lueur rosée annonce, au ras des toits, un
nouveau jour de ma création. Sur le Damrak, le premier
tramway fait tinter son timbre dans l’air humide et sonne
l’éveil de la vie à l’extrémité de cette Europe où, au même
moment, des centaines de millions d’hommes, mes sujets,
se tirent péniblement du lit, la bouche amère, pour aller
vers un travail sans joie. Alors, planant par la pensée audessus
de tout ce continent qui m’est soumis sans le
savoir, buvant le jour d’absinthe qui se lève, ivre enfin de
mauvaises paroles, je suis heureux, je suis heureux, vous
dis-je, je vous interdis de ne pas croire que je suis
heureux, je suis heureux à mourir ! Oh, soleil, plages, et
les îles sous les alizés, jeunesse dont le souvenir
désespère !

153.  Je me recouche, pardonnez-moi. Je crains de m’être
exalté ; je ne pleure pas, pourtant. On s’égare parfois, on
doute de l’évidence, même quand on a découvert les
secrets d’une bonne vie. Ma solution, bien sûr, ce n’est
pas l’idéal. Mais quand on n’aime pas sa vie, quand on sait
qu’il faut en changer, on n’a pas le choix, n’est-ce pas ?
Que faire pour être un autre ? Impossible. Il faudrait
n’être plus personne, s’oublier pour quelqu’un, une fois,
au moins. Mais comment ? Ne m’accablez pas trop. Je suis
comme ce vieux mendiant qui ne voulait pas lâcher ma
main, un jour, à la terrasse d’un café : « Ah ! monsieur,
disait-il, ce n’est pas qu’on soit mauvais homme, mais on
perd la lumière. » Oui, nous avons perdu la lumière, les
matins, la sainte innocence de celui qui se pardonne à luimême.

154.  Regardez, la neige tombe ! Oh, il faut que je sorte !
Amsterdam endormie dans la nuit blanche, les canaux de
jade sombre sous les petits ponts neigeux, les rues
désertes, mes pas étouffés, ce sera la pureté, fugitive,
avant la boue de demain. Voyez les énormes flocons qui
s’ébouriffent contre les vitres. Ce sont les colombes,
sûrement. Elles se décident enfin à descendre, ces chéries,
elles couvrent les eaux et les toits d’une épaisse couche de
plumes, elles palpitent à toutes les fenêtres. Quelle
invasion ! Espérons qu’elles apportent la bonne nouvelle.
Tout le monde sera sauvé, hein, et pas seulement les élus,
les richesses et les peines seront partagées et vous, par
exemple, à partir d’aujourd’hui, vous coucherez toutes les
nuits sur le sol, pour moi. Toute la lyre, quoi ! Allons,
avouez que vous resteriez pantois si un char descendait
du ciel pour m’emporter, ou si la neige soudain prenait
feu. Vous n’y croyez pas ? Moi non plus. Mais il faut tout
de même que je sorte.

155.  Bon, bon, je me tiens tranquille, ne vous inquiétez pas !
Ne vous fiez pas trop d’ailleurs à mes attendrissements, ni
à mes délires. Ils sont dirigés. Tenez, maintenant que
vous allez me parler de vous, je vais savoir si l’un des buts
de ma passionnante confession est atteint. J’espère
toujours, en effet, que mon interlocuteur sera policier et
qu’il m’arrêtera pour le vol des Juges intègres. Pour le
qu’il m’arrêtera pour le vol des Juges intègres. Pour le
reste, n’est-ce pas, personne ne peut m’arrêter. Mais
quant à ce vol, il tombe sous le coup de la loi et j’ai tout
arrangé pour me rendre complice ; je recèle ce tableau et
le montre à qui veut le voir. Vous m’arrêteriez donc, ce
serait un bon début. Peut-être s’occuperait-on ensuite du
reste, on me décapiterait, par exemple, et je n’aurais plus
peur de mourir, je serais sauvé. Au-dessus du peuple
assemblé, vous élèveriez alors ma tête encore fraîche,
pour qu’ils s’y reconnaissent et qu’à nouveau je les
domine, exemplaire. Tout serait consommé, j’aurais
achevé, ni vu ni connu, ma carrière de faux prophète qui
crie dans le désert et refuse d’en sortir.

156.  Mais, bien entendu, vous n’êtes pas policier, ce serait
trop simple. Comment ? Ah ! je m’en doutais, voyez-vous.
Cette étrange affection que je sentais pour vous avait
donc du sens. Vous exercez à Paris la belle profession
d’avocat ! Je savais bien que nous étions de la même race.
Ne sommes-nous pas tous semblables, parlant sans trêve
et à personne, confrontés toujours aux mêmes questions
bien que nous connaissions d’avance les réponses ? Alors,
racontez-moi, je vous prie, ce qui vous est arrivé un soir
sur les quais de la Seine et comment vous avez réussi à ne
jamais risquer votre vie. Prononcez vous-même les mots
qui, depuis des années, n’ont cessé de retentir dans mes
nuits, et que je dirai enfin par votre bouche : « Ô jeune
fille, jette-toi encore dans l’eau pour que j’aie une seconde
fois la chance de nous sauver tous les deux ! » Une
seconde fois, hein, quelle imprudence ! Supposez, cher
maître, qu’on nous prenne au mot ? Il faudrait s’exécuter.
Brr… ! l’eau est si froide ! Mais rassurons-nous ! Il est
trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard.
Heureusement !
Fin

Albert Camus The Fall
24
Chap 4
P. 77
75 A DOLL’S village, isn’t it? No shortage of quaintness here! But I didn’t bring you to this island
for quaintness, cher ami. Anyone can show you peasant headdresses, wooden shoes, and ornamented
houses with fishermen smoking choice tobacco surrounded by the smell of furniture wax. I am one
of the few people, on the other hand, who can show you what really matters here.
We are reaching the dike. We’ll have to follow it to get as far as possible from these too charming
houses. Please, let’s sit down. Well, what do you think of it? Isn’t it the most beautiful negative
landscape? Just see on the left that pile of ashes they call a dune here, the gray dike on the right, the
livid beach at our feet, and in front of us, the sea the color of a weak lye-solution with the vast sky
reflecting the colourless waters. A soggy hell, indeed! Everything horizontal, no relief; space is
colorless, and life dead. Is it not universal obliteration, everlasting nothingness made visible? No human beings, above all, no human beings! You and [73] I alone facing the planet at last deserted! The
sky is alive? You are right, cher ami. It thickens, becomes concave, opens up air shafts and doses
cloudy doors. Those are the doves. Haven’t you noticed that the sky of Holland is filled with
millions of doves, invisible because of their altitude, which flap their wings, rise or fall in unison,
filling the heavenly space with dense multitudes of grayish feathers carried hither and thither by the
wind? The doves wait up there all year round. They wheel above the earth, look down, and would
like to come down. But there is nothing but the sea and the canals, roofs covered with shop signs,
and never a head on which to light.
You don’t understand what I mean? I’ll admit my fatigue. I lose the thread of what I am saying;
I’ve lost that lucidity to which my friends used to enjoy paying respects. I say “my friends,”
moreover, as a convention. I have no more friends; I have nothing but accomplices. To make up for
this, their number has increased; they are the whole human race. And within the human race, you
first of all. Whoever is at hand is always the first. How do I know I have no friends? It’s very easy: I
[74] discovered it the day I thought of killing myself to play a trick on them, to punish them, in a
way. But punish whom? Some would be surprised, and no one would feel punished. I realized I had
no friends. Besides, even if I had had, I shouldn’t be any better off. If I had been able to commit
suicide and then see their reaction, why, then the game would have been worth the candle. But the
earth is dark, cher ami, the coffin thick, and the shroud opaque, The eyes of the soul—to be sure—if
there is a soul and it has eyes! But you see, we’re not sure, we can’t be sure. Otherwise, there would
be a solution; at least one could get oneself taken seriously. Men are never convinced of your
reasons, of your sincerity, of the seriousness of your sufferings, except by your death. So long as you
are alive, your case is doubtful; you have a right only to their skepticism. So if there were the least
certainty that one could enjoy the show, it would be worth proving to them what they are unwilling
to believe and thus amazing them. But you kill yourself and what does it matter whether or not they
believe you? You are not there to see their amazement and their contrition (fleeting at best), to [75]
witness, according to every man’s dream, your own funeral. In order to cease being a doubtful case,
one has to cease being, that’s all.
Besides, isn’t it better thus? We’d suffer too much from their indifference. “You’ll pay for this!” a
daughter said to her father who had prevented her from marrying a too well groomed suitor. And
she killed herself. But the father paid for nothing. He loved fly-casting. Three Sundays later he went
back to the river—to forget, as he said. He was right; he forgot. To tell the truth, the contrary would
have been surprising. You think you are dying to punish your wife and actually you are freeing her.
It’s better not to see that. Besides the fact that you might hear the reasons they give for your action.
As far as I am concerned, I can hear them now: “He killed himself because he couldn’t bear …” Ah,
cher ami, how poor in invention men are! They always think one commits suicide for a reason. But
it’s quite possible to commit suicide for two reasons. No, that never occurs to them. So what’s the
Albert Camus The Fall
25
good of dying intentionally, of sacrificing yourself to the idea you want people to have of you? Once
you are dead, they will take [76] advantage of it to attribute idiotic or vulgar motives to your action.
Martyrs, cher ami, must choose between being forgotten, mocked, or made use of. As for being
understood—never!
Besides, let’s not beat about the bush; I love life—that’s my real weakness. I love it so much that
I am incapable of imagining what is not life. Such avidity has something plebeian about it, don’t you
think? Aristocracy cannot imagine itself without a little distance surrounding itself and its life. One
dies if necessary, one breaks rather than bending. But I bend, because I continue to love myself. For
example, after all I have told you, what do you think I developed? An aversion for myself? Come,
come, it was especially with others that I was fed up. To be sure, I knew my failings and regretted
them. Yet I continued to forget them with a rather meritorious obstinacy. The prosecution of
others, on the contrary, went on constantly in my heart. Of course—does that shock you? Maybe
you think it’s not logical? But the question is not to remain logical. The question is to slip through
and, above all—yes, above all, the question is to elude [77] judgment. I’m not saying to avoid
punishment, for punishment without judgment is bearable. It has a name, besides, that guarantees
our innocence: it is called misfortune. No, on the contrary, it’s a matter of dodging judgment, of
avoiding being forever judged without ever having a sentence pronounced.
But one can’t dodge it so easily. Today we are always ready to judge as we are to fornicate. With
this difference, that there are no inadequacies to fear. If you doubt this, just listen to the table
conversation during August in those summer hotels where our charitable fellow citizens take the
boredom cure. If you still hesitate to conclude, read the writings of our great men of the moment.
Or else observe your own family and you will be edified. Mon cher ami, let’s not give them any
pretext, no matter how small, for judging us! Otherwise, we’ll be left in shreds. We are forced to take
the same precautions as the animal tamer. If, before going into the cage, he has the misfortune to
cut himself while shaving, what a feast for the wild animals! I realized this all at once the moment I
had the suspicion that maybe I wasn’t so admirable. From then [78] on, I became distrustful. Since I
was bleeding slightly, there was no escape for me; they would devour me.
My relations with my contemporaries were apparently the same and yet subtly out of tune. My
friends hadn’t changed. On occasion, they still extolled the harmony and security they found in my
company. But I was aware only of the dissonances and disorder that filled me; I felt vulnerable and
open to public accusation. In my eyes my fellows ceased to be the respectful public to which I was
accustomed. The circle of which I was the center broke and they lined up in a row as on the judge’s
bench. In short, the moment I grasped that there was something to judge in me, I realized that there
was in them an irresistible vocation for judgment. Yes, they were there as before, but they were
laughing. Or rather it seemed to me that every one I encountered was looking at me with a hidden
smile. I even had the impression, at that time, that people were tripping me up. Two or three times,
in fact, I stumbled as I entered public places. Once, even, I went sprawling on the floor. The
Cartesian Frenchman in me didn’t take long to catch hold [79] of himself and attribute those
accidents to the only reasonable divinity—that is, chance. Nonetheless, my distrust remained.
Once my attention was aroused, it was not hard for me to discover that I had enemies. In my
profession, to begin with, and also in my social life. Some among them I had obliged. Others I
should have obliged. All that, after all, was natural, and I discovered it without too much grief. It was harder and more painful, on the other hand, to admit that I had enemies among people I hardly
knew or didn’t know at all. I had always thought, with the ingenuousness I have already illustrated to
you, that those who didn’t know me couldn’t resist liking me if they came to know me. Not at all! I
encountered hostility especially among those who knew me only at a distance without my knowing
them myself. Doubtless they suspected me of living fully, given up completely to happiness; and that
cannot be forgiven. The look of success, when it is worn in a certain way, would infuriate a jackass.
Albert Camus The Fall
26
Then again, my life was full to bursting, and for lack of time, I used to refuse many advances. Then I
would forget my refusals, for the same reason. [80] But those advances had been made me by people
whose lives were not full and who, for that very reason, would remember my refusals.
Thus it is that in the end, to take but one example, women cost me dear. The time I used to
devote to them I couldn’t give to men, who didn’t always forgive me this. Is there any way out?
Your successes and happiness are forgiven you only if you generously consent to share them. But to
be happy it is essential not to be too concerned with others. Consequently, there is no escape.
Happy and judged, or absolved and wretched. As for me, the injustice was even greater: I was
condemned for past successes. For a long time I had lived in the illusion of a general agreement,
whereas, from all sides, judgements, arrows, mockeries rained upon me, inattentive and smiling. The
day I was alerted I became lucid; I received all the wounds at the same time and lost my strength all
at once. The whole universe then began to laugh at me.
That is what no man (except those who are not really alive—in other words, wise men) can
endure. Spitefulness is the only possible ostentation. People hasten to judge in order not to be
judged [81] themselves. What do you expect? The idea that comes most naturally to man, as if from
his very nature, is the idea of his innocence. From this point of view, we are all like that little
Frenchman at Buchenwald who insisted on registering a complaint with the clerk, himself a prisoner,
who was recording his arrival. A complaint? The clerk and his comrades laughed: “Useless, old man.
You don’t lodge a complaint here.” “But you see, sir,” said the little Frenchman, “my case is
exceptional I am innocent!”
We are all exceptional cases. We all want to appeal against something! Each of us insists on being
innocent at all cost, even if he has to accuse the whole human race and heaven itself. You won’t
delight a man by complimenting him on the efforts by which he has become intelligent or generous.
On the other hand, he will beam if you admire his natural generosity. Inversely, if you tell a criminal
that his crime is not due to his nature or his character but to unfortunate circumstances, he will be
extravagantly grateful to you. During the counsel’s speech, this is the moment he will choose to
weep. Yet there is no credit in being honest or intelligent [82] by birth. Just as one is surely no more
responsible for being a criminal by nature than for being a criminal by circumstance. But those
rascals want grace, that is, irresponsibility, and they shamelessly allege the justifications of nature or
the excuses of circumstances, even if they are contradictory. The essential thing is that they should
be innocent, that their virtues, by grace of birth, should not be questioned and that their misdeeds,
born of a momentary misfortune, should never be more than provisional. As I told you, it’s a matter
of dodging judgement. Since it is hard to dodge it, tricky to get one’s nature simultaneously admired
and excused, they all strive to be rich. Why? Did you ever ask yourself? For power, of course. But
especially because wealth shields from immediate judgement, takes you out of the subway crowd to
enclose you in a chromium-plated automobile, isolates you in huge protected lawns, Pullmans, firstclass cabins. Wealth, cher ami, is not quite acquittal, but reprieve, and that’s always worth taking.
Above all, don’t believe your friends when they ask you to be sincere with them. They merely
hope you will encourage them in the good opinion [83] they have of themselves by providing them
with the additional assurance they will find in your promise of sincerity. How could sincerity be a
condition of friendship? A liking for truth at any cost is a passion that spares nothing and that
nothing resists. It’s a vice, at times a comfort, or a selfishness. Therefore, if you are in that situation,
don’t hesitate: promise to tell the truth and then lie as best you can. You will satisfy their hidden
desire and doubly prove your affection.
This is so true that we rarely confide in those who are better than we. Rather, we are more inclined to flee their society. Most often, on the other hand, we confess to those who are like us and
who share our weaknesses. Hence we don’t want to improve ourselves or be bettered, for we should
first have to be judged in default. We merely wish to be pitied and encouraged in the course we have
Albert Camus The Fall
27
chosen. In short, we should like, at the same time, to cease being guilty and yet not to make the
effort of cleansing ourselves. Not enough cynicism and not enough virtue. We lack the energy of
evil as well as the energy of good. Do you know Dante? Really? The devil you say! Then you know
that [84] Dante accepts the idea of neutral angels in the quarrel between God and Satan. And he
puts them in Limbo, a sort of vestibule of his Hell. We are in the vestibule, cher ami.
Patience? You are probably right. It would take patience to wait for the Last Judgment. But that’s
it, we’re in a hurry. So much in a hurry, in deed, that I was obliged to make myself a judge-penitent.
However, I first had to make shift with my discoveries and put myself right with my contemporaries’
laughter. From the evening when I was called—for I was really called—I had to answer or at least
seek an answer. It wasn’t easy; for some time I floundered. To begin with, that perpetual laugh and
the laughers had to teach me to see clearly within me and to discover at last that I was not simple.
Don’t smile; that truth is not so basic as it seems. What we call basic truths are simply the ones we
discover after all the others.
However that may be, after prolonged research on myself, I brought out the fundamental
duplicity of the human being. Then I realized, as a result of delving in my memory, that modesty
helped me to shine, humility to conquer, and virtue [85] to oppress. I used to wage war by peaceful
means and eventually used to achieve, through disinterested means, everything I desired. For
instance, I never complained that my birthday was overlooked; people were even surprised, with a
touch of admiration, by my discretion on this subject. But the reason for my disinterestedness was
even more discreet: I longed to be forgotten in order to be able to complain to myself. Several days
before the famous date (which I knew very well) I was on the alert, eager to let nothing slip that
might arouse the attention and memory of those on whose lapse I was counting (didn’t I once go so
far as to contemplate falsifying a friend’s calendar?). Once my solitude was thoroughly proved, I
could surrender to the charms of a virile self-pity.
Thus the surface of all my virtues had a less imposing reverse side. It is true that, in another
sense, my shortcomings turned to my advantage. For example, the obligation I felt to conceal the
vicious part of my life gave me a cold look that was confused with the look of virtue; my
indifference made me loved; my selfishness wound up in my generosities. I stop there, for too great
a symmetry [86] would upset my argument. But after all, I presented a harsh exterior and yet could
never resist the offer of a glass or of a woman! I was considered active, energetic, and my kingdom
was the bed. I used to advertise my loyalty and I don’t believe there is a single person I loved that I
didn’t eventually betray. Of course, my betrayals didn’t stand in the way of my fidelity; I used to
knock off a considerable pile of work through successive periods of idleness; and I had never ceased
aiding my neighbor, thanks to my enjoyment in doing so. But however much I repeated such facts
to myself, they gave me but superficial consolations. Certain mornings, I would get up the case
against myself most thoroughly, coming to the conclusion that I excelled above all in scorn. The
very people I helped most often were the most scorned. Courteously, with a solidarity charged with
emotion, I used to spit daily in the face of all the blind.
Tell me frankly, is there any excuse for that? There is one, but so wretched that I cannot dream
of advancing it. In any case, here it is: I have never been really able to believe that human affairs
were serious matters. I had no idea where the serious [87] might lie, except that it was not in all this I
saw around me—which seemed to me merely an amusing game, or tiresome. There are really efforts
and convictions I have never been able to understand. I always looked with amazement, and a
certain suspicion, on those strange creatures who died for money, fell into despair over the loss of a
“position,” or sacrificed themselves with a high and mighty manner for the prosperity of their
family. I could better understand that friend who had made up his mind to stop smoking and
through sheer will power had succeeded. One morning he opened the paper, read that the first Hbomb had been exploded, learned about its wonderful effects, and hastened to a tobacco shop.
Albert Camus The Fall
28
To be sure, I occasionally pretended to take life seriously. But very soon the frivolity of seriousness struck me and I merely went on playing my role as well as I could. I played at being efficient,
intelligent, virtuous, civic-minded, shocked, indulgent, fellow-spirited, edifying … In short, there’s no
need of going on, you have already grasped that I was like my Dutchmen who are here without
being here: I was absent at the moment [88] when I took up the most space. I have never been really
sincere and enthusiastic except when I used to indulge in sports, and in the army, when I used to act
in plays we put on for our own amusement. In both cases there was a rule of the game, which was
not serious but which we enjoyed taking as if it were. Even now, the Sunday matches in an overflowing stadium, and the theater, which I loved with the greatest passion, are the only places in the
world where I feel innocent.
But who would consider such an attitude legitimate in the face of love, death, and the wages of
the poor? Yet what can be done about it? I could imagine the love of Isolde only in novels or on the
stage. At times people on their deathbed seemed to me convinced of their roles. The lines spoken by
my poor clients always struck me as fitting the same pattern. Whence, living among men without
sharing their interests, I could not manage to believe in the commitments I made. I was courteous
and indolent enough to live up to what was expected of me in my profession, my family, or my civic
life, but each time with a sort of indifference that spoiled everything. I lived my whole life under a
double code, [89] and my most serious acts were often the ones in which I was the least involved.
Wasn’t that after all the reason that, added to my blunders, I could not forgive myself, that made me
revolt most violently against the judgment I felt forming, in me and around me, and that forced me
to seek an escape?
For some time, my life continued outwardly as if nothing had changed I was on rails and speeding ahead As if purposely, people’s praises increased. And that’s just where the trouble came from.
You remember the remark: “Woe to you when all men speak well of you!” Ah, the one who said
that spoke words of wisdom! Woe to me! Consequently, the engine began to have whims,
inexplicable breakdowns.
Then it was that the thought of death burst into my daily life. I would measure the years
separating me from my end I would look for examples of men of my age who were already dead.
And I was tormented by the thought that I might not have time to accomplish my task. What task? I
had no idea. Frankly, was what I was doing worth continuing? But that was not quite it. A ridiculous
fear [90] pursued me, in fact: one could not die without having confessed all one’s lies. Not to God
or to one of his representatives; I was above that, as you well imagine. No, it was a matter of
confessing to men, to a friend, to a beloved woman, for example. Otherwise, were there but one lie
hidden in a life, death made it definitive. No one, ever again, would know the truth on this point,
since the only one to know it was precisely the dead man sleeping on his secret. That absolute
murder of a truth used to make me dizzy. Today, let me interject, it would cause me, instead, subtle
joys. The idea, for instance, that I am the only one to know what everyone is looking for and that I
have at home an object which kept the police of three countries on the run is a sheer delight. But
let’s not go into that. At the time, I had not yet found the recipe and I was fretting.
I pulled myself together, of course. What did one man’s lie matter in the history of generations?
And what pretension to want to drag out into the full light of truth a paltry fraud, lost in the sea of
ages like a grain of sand in the ocean! I also told myself that the body’s death, to judge from those I
had seen, was in itself sufficient punishment that [91] absolved all. Salvation was won (that is, the
right to disappear definitively) in the sweat of the death agony. Nonetheless the discomfort grew;
death was faithful at my bedside; I used to get up with it every morning, and compliments became
more and more unbearable to me. It seemed to me that the falsehood increased with them so
inordinately that never again could I put myself right.
Albert Camus The Fall
29
A day came when I could bear it no longer. My first reaction was excessive. Since I was a liar, I
would reveal this and hurl my duplicity in the face of all those imbeciles, even before they discovered it. Provoked to truth, I would accept the challenge. In order to forestall the laughter, I dreamed
of hurling myself into the general derision. In short, it was still a question of dodging judgment. I
wanted to put the laughers on my side, or at least to put myself on their side. I contemplated, for instance, jostling the blind on the street; and from the secret, unexpected joy this gave me I recognized
how much a part of my soul loathed them; I planned to puncture the tires of invalids’ vehicles, to go
and shout “Lousy proletarian” under the scaffoldings on which labourers were working, to slap
infants in the [92] subway. I dreamed of all that and did none of it, or if I did something of the sort,
I have forgotten it. In any case, the very word “justice” gave me strange fits of rage. I continued, of
necessity, to use it in my speeches to the court. But I took my revenge by publicly inveighing against
the humanitarian spirit; I announced the publication of a manifesto exposing the oppression that the
oppressed inflict on decent people. One day while I was eating lobster at a sidewalk restaurant and a
beggar bothered me, I called the proprietor to drive him away and loudly approved the words of that
administrator of justice: “You are embarrassing people,” he said. “Just put yourself in the place of
these ladies and gents, after all!” Finally, I used to express, to whoever would listen, my regret that it
was no longer possible to act like a certain Russian landowner whose character I admired. He would
have a beating administered both to his peasants who bowed to him and to those who didn’t bow to
him in order to punish a boldness he considered equally impudent in both cases.
However, I recall more serious excesses. I began to write an “Ode to the Police” and an [93]
“Apotheosis of the Guillotine.” Above all, I used to force myself to visit regularly the special cafés
where our professional humanitarian free thinkers gathered. My good past record assured me of a
welcome. There, without seeming to, I would let fly a forbidden expression: “Thank God …” I
would say, or more simply: “My God …” You know what shy little children our café atheists are. A
moment of amazement would follow that outrageous expression, they would look at one another
dumbfounded, then the tumult would burst forth. Some would flee the café, others would gabble
indignantly without listening to anything, and all would writhe in convulsions like the devil in holy
water.
You must look on that as childish. Yet maybe there was a more serious reason for those little
jokes. I wanted to upset the game and above all to destroy that flattering reputation, the thought of
which threw me into a rage. “A man like you …” people would say sweetly, and I would blanch. I
didn’t want their esteem because it wasn’t general, and how could it be general, since I couldn’t share
it? Hence it was better to cover everything, judgment and esteem, with a cloak of ridicule. I had to
[94] liberate at all cost the feeling that was stifling me. In order to reveal to all eyes what he was
made of, I wanted to break open the handsome wag-figure I presented everywhere. For instance, I
recall an informal lecture I had to give to a group of young fledgling lawyers. Irritated by the
fantastic praises of the president of the bar, who had introduced me, I couldn’t resist long. I had
begun with the enthusiasm and emotion expected of me, which I had no trouble summoning up on
order. But I suddenly began to advise alliance as a system of defense. Not, I said, that alliance
perfected by modern inquisitions which judge simultaneously a thief and an honest man in order to
crush the second under the crimes of the first. On the contrary, I meant to defend the thief by
exposing the crimes of the honest man, the lawyer in this instance. I explained myself very clearly on
this point:
“Let us suppose that I have accepted the defense of some touching citizen, a murderer through
jealousy. Gentlemen of the jury, consider, I should say, how venial it is to get angry when one sees
one’s natural goodness put to the test by the malignity of the fair sex. Is it not more serious, on the
[95] contrary, to be by chance on this side of the bar, on my own bench, without ever having been
good or suffered from being duped? I am free, shielded from your severities, yet who am I? A Louis
Albert Camus The Fall
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XIV in pride, a billy goat for lust, a Pharaoh for wrath, a king of laziness. I haven’t killed anyone?
Not yet, to be sure! But have I not let deserving creatures die? Maybe. And maybe I am ready to do
so again. Whereas this man—just look at him—will not do so again. He is still quite amazed to have
accomplished what he has.” This speech rather upset my young colleagues. After a moment, they
made up their minds to laugh at it. They became completely reassured when I got to my conclusion,
in which I invoked the human individual and his supposed rights. That day, habit won out.
By repeating these pleasant indiscretions, I merely succeeded in disconcerting opinion somewhat.
Not in disarming it, or above all in disarming myself. The amazement I generally encountered in my
listeners, their rather reticent embarrassment, somewhat like what you are showing—no, don’t
protest—did not calm me at all. You see, it is not enough to accuse yourself in order to clear [96]
yourself; otherwise, I’d be as innocent as a lamb. One must accuse oneself in a certain way, which it
took me considerable time to perfect. I did not discover it until I fell into the most utterly forlorn
state. Until then, the laughter continued to drift my way, without my random efforts succeeding in
divesting it of its benevolent, almost tender quality that hurt me.
But the sea is rising, it seems to me. It won’t be long before our boat leaves; the day is ending.
Look, the doves are gathering up there. They are crowding against one another, hardly stirring, and
the light is waning. Don’t you think we should be silent to enjoy this rather sinister moment? No, I
interest you? You are very polite. Moreover, I now run the risk of really interesting you. Before explaining myself on the subject of judges-penitent, I must talk to you of debauchery and of the littleease.
Albert Camus The Fall
31
You are wrong, cher, the boat is going at top speed. But the Zuider Zee is a dead sea, or almost.
With its flat shores, lost in the fog, there’s no saying where it begins or ends. So we are steaming
along without any landmark; we can’t gauge our speed We are making progress and yet nothing is
changing. It’s not navigation but dreaming.
In the Greek archipelago I had the contrary feeling. Constantly new islands would appear on the
horizon. Their treeless backbone marked the limit of the sky and their rocky shore contrasted
sharply with the sea. No confusion possible; in the sharp light everything was a landmark. And from
one island to another, ceaselessly on our little boat, which was nevertheless dawdling, I felt as if we
were scudding along, night and day, on the crest of the short, cool waves in a race full of spray and
laughter. Since then, Greece itself drifts somewhere within me, on the edge of my memory, tirelessly
… Hold on, I, too, am drifting; I am becoming lyrical! Stop me, cher, I beg you.
[98] By the way, do you know Greece? No? So much the better. What should we do there, I ask
you? There one has to be pure in heart. Do you know that there male friends walk along the street in
pairs holding hands? Yes, the women stay home and you often see a middle-aged, respectable man,
sporting mustaches, gravely striding along the sidewalks, his fingers locked in those of his friend. In
the Orient likewise, at times? All right. But tell me, would you take my hand in the streets of Paris?
Oh, I’m joking. We have a sense of decorum; scum makes us stilted. Before appearing in the Greek
islands, we should have to wash at length. There the air is chaste and sensual enjoyment as
transparent as the sea. And we …
Let’s sit down on these steamer chairs. What a fog! I interrupted myself, I believe, on the way to
the little-ease. Yes, I’ll tell you what I mean. After having struggled, after having used up all my insolent airs, discouraged by the uselessness of my efforts, I made up my mind to leave the society of
men. No, no, I didn’t look for a desert island; there are no more. I simply took refuge among
women. As you know, they don’t really condemn any [99] weakness; they would be more inclined to
try to humiliate or disarm our strength. This is why woman is the reward, not of the warrior, but of
the criminal. She is his harbor, his haven; it is in a woman’s bed that he is generally arrested. Is she
not all that remains to us of earthly paradise? In distress, I hastened to my natural harbor. But I no
longer indulged in pretty speeches. I still gambled a little, out of habit; but invention was lacking. I
hesitate to admit it for fear of using a few more naughty words: it seems to me that at that time I felt
the need of love. Obscene, isn’t it? In any case, I experienced a secret suffering, a sort of privation
that made me emptier and allowed me, partly through obligation and partly out of curiosity, to make
a few commitments. Inasmuch as I needed to love and be loved, I thought I was in love. In other
words, I acted the fool.
I often caught myself asking a question which, as a man of experience, I had always previously
avoided. I would hear myself asking: “Do you love me?” You know that it is customary to answer in
such cases: “And you?” If I answered yes, I found myself committed beyond my real feelings. If I
[100] dared to say no, I ran the risk of ceasing to be loved, and I would suffer therefor. The greater
the threat to the feeling in which I had hoped to find calm, the more I demanded that feeling of my
partner. Hence I was led to ever more explicit promises and came to expect of my heart an ever
more sweeping feeling. Thus I developed a deceptive passion for a charming fool of a woman who
had so thoroughly read “true love” stories that she spoke of love with the assurance and conviction
of an intellectual announcing the classless society. Such conviction, as you must know, is contagious.
I tried myself out at tallying likewise of love and eventually convinced myself. At least until she
became my mistress and I realized that the “true love” stories, though they taught how to talk of
love, did not teach how to make love. After having loved a parrot, I had to go to bed with a serpent.
So I looked elsewhere for the love promised by books, which I had never encountered in life.
Albert Camus The Fall
32
But I lacked practice. For more than thirty years I had been in love exclusively with myself. What
hope was there of losing such a habit? I didn’t lose it and remained a trifler in passion. I multiplied
[101] the promises. I contracted simultaneous loves as, at an earlier period, I had multiple liaisons. In
this way I piled up more misfortunes, for others, than at the time of my fine indifference. Have I
told you that in despair my parrot wanted to let herself die of hunger? Fortunately I arrived in time
and submitted to holding her hand until she met, on his return from a journey to Bali, the engineer
with greying temples who had already been described to her by her favorite weekly. In any case, far
from finding myself transported and absolved in the whirlwind—as the saying goes—of passion, I
added even more to the weight of my crimes and to my deviation from virtue. As a result, I
conceived such a loathing for love that for years I could not hear “La Vie en rose” or the “Liebestod”
without gritting my teeth. I tried accordingly to give up women, in a certain way, and to live in a
state of chastity. After all, their friendship ought to satisfy me. But this was tantamount to giving up
gambling. Without desire, women bored me beyond all expectation, and obviously I bored them too.
No more gambling and no more theater—I was probably in the realm of truth. But truth, cher ami,
is a colossal bore.
[102] Despairing of love and of chastity, I at last bethought myself of debauchery, a substitute for
love, which quiets the laughter, restores silence, and above all, confers immortality. At a certain
degree of lucid intoxication, lying late at night between two prostitutes and drained of all desire,
hope ceases to be a torture, you see; the mind dominates the whole past, and the pain of living is
over forever. In a sense, I had always lived in debauchery, never having ceased wanting to be
immortal. Wasn’t this the key to my nature and also a result of the great self-love I have told you
about? Yes, I was bursting with a longing to be immortal. I was too much in love with myself not to
want the precious object of my love never to disappear. Since, in the waking state and with a little
self-knowledge, one can see no reason why immortality should be conferred on a salacious monkey,
one has to obtain substitutes for that immortality. Because I longed for eternal life, I went to bed
with harlots and drank for nights on end. In the morning, to be sure, my mouth was filled with the
bitter taste of the mortal state. But, for hours on end, I had soared in bliss. Dare I admit it to you? I
still remember with affection certain [103] nights when I used to go to a sordid night club to meet a
quick-change dancer who honored me with her favors and for whose reputation I even fought one
evening with a bearded braggart. Every night I would strut at the bar, in the red light and dust of
that earthly paradise, lying fantastically and drinking at length. I would wait for dawn and at last end
up in the always unmade bed of my princess, who would indulge mechanically in sex and then sleep
without transition. Day would come softly to throw light on this disaster and I would get up and
stand motionless in a dawn of glory.
Alcohol and women provided me, I admit, the only solace of which I was worthy. I’ll reveal this
secret to you, cher ami, don’t fear to make use of it. Then you’ll see that true debauchery is liberating
because it creates no obligations. In it you possess only yourself; hence it remains the favorite
pastime of the great lovers of their own person. It is a jungle without past or future, without any
promise above all, nor any immediate penalty. The places where it is practiced are separated from
the world. On entering, one leaves behind fear and hope. Conversation is not obligatory there; what
one comes for [104] can be had without words, and often indeed without money. Ah, I beg you, let
me pay honour to the unknown and forgotten women who helped me then! Even today, my
recollection of them contains something resembling respect.
In any case, I freely took advantage of that liberation. I was even seen in a hotel dedicated to
what is called sin, living simultaneously with a mature prostitute and an unmarried girl of the best
society. I played the gallant with the first and gave the second an opportunity to learn the realities.
Unfortunately the prostitute had a most middle-class nature; she since consented to write her
memoirs for a confessions magazine quite open to modern ideas. The girl, for her part, got married
Albert Camus The Fall
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to satisfy her unbridled instincts and make use of her remarkable gifts. I am not a little proud
likewise to have been admitted as an equal, at that time, by a masculine guild too often reviled. But
I’ll not insist on that: you know that even very intelligent people glory in being able to empty one
bottle more than the next man. I might ultimately have found peace and release in that happy
dissipation. But, there too, I encountered an obstacle in myself. This time it [105] was my liver, and a
fatigue so dreadful that it hasn’t yet left me. One plays at being immortal and after a few weeks one
doesn’t even know whether or not one can hang on till the next day.
The sole benefit of that experience, when I had given up my nocturnal exploits, was that life became less painful for me. The fatigue that was gnawing at my body had simultaneously cauterized
many raw spots in me. Each excess decreases vitality, hence suffering. There is nothing frenzied
about debauchery, contrary to what is thought. It is but a long sleep. You must have noticed that
men who really suffer from jealousy have no more urgent desire than to go to bed with the woman
they nevertheless think has betrayed them. Of course, they want to assure themselves once more
that their dear treasure still belongs to them. They want to possess it, as the saying goes. But there is
also the fact that immediately afterward they are less jealous. Physical jealousy is a result of the
imagination at the same time that it is a self-judgment. One attributes to the rival the nasty thoughts
one had oneself in the same circumstances. Fortunately excess of sensual satisfaction weakens both
imagination [106] and judgment. The suffering then lies dormant as long as virility does. For the
same reasons adolescents lose their metaphysical unrest with their first mistress; and certain
marriages, which are merely formalized debauches, become the monotonous hearses of daring and
invention. Yes, cher ami, bourgeois marriage has put our country into slippers and will soon lead it to
the gates of death.
I am exaggerating? No, but I am straying from the subject. I merely wanted to tell you the advantage I derived from those months of orgy. I lived in a sort of fog in which the laughter became so
muffled that eventually I ceased to notice it. The indifference that already had such a hold over me
now encountered no resistance and extended its sclerosis. No more emotions! An even temper, or
rather no temper at all. Tubercular lungs are cured by drying up and gradually asphyxiate their happy
owner. So it was with me as I peacefully died of my cure. I was still living on my work, although my
reputation was seriously damaged by my flights of language and the regular exercise of my profession compromised by the disorder of my life. It is noteworthy, however, that I aroused less
resentment [107] by my nocturnal excesses than by my verbal provocations. The reference, purely
verbal, that I often made to God in my speeches before the court awakened mistrust in my clients.
They probably feared that heaven could not represent their interests as well as a lawyer invincible
when it came to the code of law. Whence it was but a step to conclude that I invoked the divinity in
proportion to my ignorance. My clients took that step and became scarce. Now and then I still
argued a case. At times even, forgetting that I no longer believed in what I was saying, I was a good
advocate. My own voice would lead me on and I would follow it; without really soaring, as I once
did, I at least got off the ground and did a little hedgehopping. Outside of my profession, I saw but
few people and painfully kept alive one or two tired liaisons. It even happened that I would spend
purely friendly evenings, without any element of desire, yet with the difference that, resigned to
boredom, I scarcely listened to what was being said. I became a little fatter and at last was able to
believe that the crisis was over. Nothing remained but to grow older.
One day, however, during a trip’ to which I [108] was treating a friend without telling her I was
doing so to celebrate my cure, I was aboard an ocean liner—on the upper deck, of course. Suddenly,
far off at sea, I perceived a black speck on the steel-gray ocean. I turned away at once and my heart
began to beat wildly. When I forced myself to look, the black speck had disappeared. I was on the
point of shouting, of stupidly calling for help, when I saw it again. It was one of those bits of refuse
that ships leave behind them. Yet I had not been able to endure watching it; for I had thought at
Albert Camus The Fall
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once of a drowning person. Then I realized, calmly as you resign yourself to an idea the truth of
which you have long known, that that cry which had sounded over the Seine behind me years before
had never ceased, carried by the river to the waters of the Channel, to travel throughout the world,
across the limitless expanse of the ocean, and that it had waited for me there until the day I had
encountered it. I realized likewise that it would continue to await me on seas and rivers, everywhere,
in short, where lies the bitter water of my baptism. Here, too, by the way, aren’t we on the water?
On this flat, monotonous, interminable water whose limits are [109] indistinguishable from those of
the land? Is it credible that we shall ever reach Amsterdam? We shall never get out of this immense
holy-water fount. Listen. Don’t you hear the cries of invisible gulls? If they are crying in our
direction, to what are they calling us?
But they are the same gulls that were crying, that were already calling over the Atlantic the day I
realized definitively that I was not cured, that I was still cornered and that I had to make shift with it.
Ended the glorious life, but ended also the frenzy and the convulsions. I had to submit and admit
my guilt. I had to live in the little-ease. To be sure, you are not familiar with that dungeon cell that
was called the little-ease in the Middle Ages. In general, one was forgotten there for life. That cell
was distinguished from others by ingenious dimensions. It was not high enough to stand up in nor
yet wide enough to lie down in. One had to take on an awkward manner and live on the diagonal;
sleep was a collapse, and waking a squatting. Mon cher, there was genius—and I am weighing my
words—in that so simple invention. Every day through the unchanging restriction that stiffened his
body, the condemned man learned that he was guilty and that [110] innocence consists in stretching
joyously. Can you imagine in that cell a frequenter of summits and upper decks? What? One could
live in those cells and still be innocent? Improbable! Highly improbable! Or else my reasoning would
collapse. That innocence should be reduced to living hunchbacked—I refuse to entertain for a
second such a hypothesis. Moreover, we cannot assert the innocence of anyone, whereas we can
state with certainty the guilt of all. Every man testifies to the crime of all the others—that is my faith
and my hope.
Believe me, religions are on the wrong track the moment they moralize and fulminate
commandments. God is not needed to create guilt or to punish. Our fellow men suffice, aided by
ourselves. You were speaking of the Last Judgment. Allow me to laugh respectfully. I shall wait for it
resolutely, for I have known what is worse, the judgment of men. For them, no extenuating
circumstances; even the good intention is ascribed to crime. Have you at least heard of the spittingcell, which a nation recently thought up to prove itself the greatest on earth? A walled-up box in
which the prisoner can stand without moving. The solid door that locks [111] him in his cement
shell stops at chin level. Hence only his face is visible, and every passing jailer spits copiously on it.
The prisoner, wedged into his cell, cannot wipe his face, though he is allowed, it is true, to close his eyes. Well, that, mon cher, is a human invention. They didn’t need God for that little masterpiece.
What of it? Well, God’s sole usefulness would be to guarantee innocence, and I am inclined to
see religion rather as a huge laundering venture—as it was once but briefly, for exactly three years,
and it wasn’t called religion. Since then, soap has been lacking, our faces are dirty, and we wipe one
another’s noses. All dunces, all punished, let’s all spit on one another and—hurry! to the little-ease!
Each tries to spit first, that’s all. I’ll tell you a big secret, mon cher. Don’t wait for the Last Judgement.
It takes place every day.
No, it’s nothing; I’m merely shivering a little in this damned humidity. We’re landing anyway.
Here we are. After you. But stay a little, I beg you, and walk home with me. I haven’t finished; I
must go on. Continuing is what is hard. Say, do you know why he was crucified—the one you are
perhaps thinking of at this moment? Well, there were [112] heaps of reasons for that. There are
always reasons for murdering a man. On the contrary, it is impossible to justify his living. That’s why
crime always finds lawyers, and innocence only rarely. But, beside the reasons that have been very
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well explained to us for the past two thousand years, there was a major one for that terrible agony,
and I don’t know why it has been so carefully hidden. The real reason is that he knew he was not
altogether innocent. If he did not bear the weight of the crime he was accused of, he had committed
others—even though he didn’t know which ones. Did he really not know them? He was at the
source, after all; he must have heard of a certain Slaughter of the Innocents. The children of Judea
massacred while his parents were taking him to a safe place—why did they die if not because of
him? Those blood-spattered soldiers, those infants cut in two filled him with horror. But given the
man he was, I am sure he could not forget them. And as for that sadness that can be felt in his every
act, wasn’t it the incurable melancholy of a man who heard night after night the voice of Rachel
weeping for her children and refusing all comfort? The lamentation would rend [113] the night,
Rachel would call her children who had been killed for him, and he was still alive!
Knowing what he knew, familiar with everything about man—ah, who would have believed that
crime consists less in making others die than in not dying oneself!—brought face to face day and
night with his innocent crime, he found it too hard for him to hold on and continue. It was better to
have done with it, not to defend himself, to die, in order not to be the only one to live, and to go
elsewhere where perhaps he would be upheld. He was not upheld, he complained, and as a last
straw, he was censored. Yes, it was the third evangelist, I believe, who first suppressed his complaint.
“Why hast thou forsaken me?”—it was a seditious cry, wasn’t it? Well, then, the scissors! Mind you,
if Luke had suppressed nothing, the matter would hardly have been noticed; in any case, it would
not have assumed such importance. Thus the censor shouts aloud what he proscribes. The world’s
order likewise is ambiguous.
Nonetheless, the censored one was unable to carry on. And I know, cher, whereof I speak. There
was a time when I didn’t at any minute have the [114] slightest idea how I could reach the next one.
Yes, one can wage war in this world, ape love, torture one’s fellow man, or merely say evil of one’s
neighbour while knitting. But, in certain cases, carrying on, merely continuing, is superhuman. And he
was not superhuman, you can take my word for it. He cried aloud his agony and that’s why I love
him, my friend who died without knowing.
The unfortunate thing is that he left us alone, to carry on, whatever happens, even when we are
lodged in the little-ease, knowing in turn what he knew, but incapable of doing what he did and of
dying like him. People naturally tried to get some help from his death. After all, it was a stroke of
genius to tell us: “You’re not a very pretty sight, that’s certain! Well, we won’t go into the details!
We’ll just liquidate it all at once, on the cross!” But too many people now climb onto the cross
merely to be seen from a greater distance, even if they have to trample somewhat on the one who
has been there so long. Too many people have decided to do without generosity in order to practice
charity. Oh, the injustice, the rank injustice that has been done him! It wrings my heart!
[115] Good heavens, the habit has seized me again and I’m on the point of making a speech to
the court. Forgive me and realize that I have my reasons. Why, a few streets from here there is a
museum called Our Lord in the Attic. At the time, they had the catacombs in the attic. After all, the
cellars are flooded here. But today—set your mind at rest—their Lord is neither in the attic nor in
the cellar. They have hoisted him onto a judge’s bench, in the secret of their hearts, and they smite,
they judge above all, they judge in his name. He spoke softly to the adulteress: “Neither do I
condemn thee!” but that doesn’t matter; they condemn without absolving anyone. In the name of
the Lord, here is what you deserve. Lord? He, my friend, didn’t expect so much. He simply wanted
to be loved, nothing more. Of course, there are those who love him, even among Christians. But
they are not numerous. He had foreseen that too; he had a sense of humor. Peter, you know, the
coward, Peter denied him: “I know not the man … I know not what thou sayest … etc.” Really, he
went too far! And my friend makes a play on words: “Thou art Peter, and upon this rock I will build
my [116] church.” Irony could go no further, don’t you think? But no, they still triumph! “You see,
Albert Camus The Fall
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he had said it!” He had said it indeed; he knew the question thoroughly. And then he left forever,
leaving them to judge and condemn, with pardon on their lips and the sentence in their hearts.
For it cannot be said there is no more pity; no, good Lord, we never stop talking of it. Simply, no
one is ever acquitted any more. On dead innocence the judges swarm, the judges of all species, those
of Christ and those of the Antichrist, who are the same anyway, reconciled in the little-ease. For one
mustn’t blame everything exclusively on the Christians. The others are involved too. Do you know
what has become of one of the houses in this city that sheltered Descartes? A lunatic asylum. Yes,
general delirium and persecution. We, too, naturally, are obliged to come to it. You have had a
chance to observe that I spare nothing, and as for you, I know that you agree in thought. Wherefore,
since we are all judges, we are all guilty before one another, all Christs in our mean manner, one by
one crucified, always without knowing. We should be [117] at least if I, Clamence, had not found a
way out, the only solution, truth at last …
No, I am stopping, cher ami, fear nothing! Besides, I’m going to leave you, for we are at my door.
In solitude and when fatigued, one is after all inclined to take oneself for a prophet. When all is said
and done, that’s really what I am, having taken refuge in a desert of stones, fogs, and stagnant
waters—an empty prophet for shabby times, Elijah without a messiah, choked with fever and
alcohol, my back up against this moldy door, my finger raised toward a threatening sky, showering
imprecations on lawless men who cannot endure any judgment. For they can’t endure it, très cher,
and that’s the whole question. He who clings to a law does not fear the judgment that reinstates him
in an order he believes in. But the keenest of human torments is to be judged without a law. Yet we
are in that torment. Deprived of their natural curb, the judges, loosed at random, are racing through
their job. Hence we have to try to go faster than they, don’t we? And it’s a real madhouse. Prophets
and quacks multiply; they hasten to get there with a [118] good law or a flawless organization before
the world is deserted Fortunately, I arrived! I am the end and the beginning; I announce the law. In
short, I am a judge-penitent.
Yes, yes, I’ll tell you tomorrow what this noble profession consists of. You are leaving the day
after tomorrow, so we are in a hurry. Come to my place, will you? Just ring three times. You are
going back to Paris? Paris is far; Paris is beautiful; I haven’t forgotten it. I remember its twilights at
about this same season. Evening falls, dry and rustling, over the roofs blue with smoke, the city
rumbles, the river seems to flow backward. Then I used to wander in the streets. They wander now
too, I know! They wander, pretending to hasten toward the tired wife, the forbidding home … Ah,
mon ami, do you know what the solitary creature is like as he wanders in big cities? …
Albert Camus The Fall
37
I’M EMBARASSED to be in bed when you arrive. It’s nothing, just a little fever that I’m
treating with gin. I’m accustomed to these attacks. Malaria, I think, that I caught at the time I was
pope. No, I’m only half joking. I know what you’re thinking: it’s very hard to disentangle the true
from the false in what I’m saying. I admit you are right. I myself … You see, a person I knew used to
divide human beings into three categories: those who prefer having nothing to hide rather than
being obliged to lie, those who prefer lying to having nothing to hide, and finally those who like
both lying and the hidden. I’ll let you choose the pigeonhole that suits me.
But what do I care? Don’t lies eventually lead to the truth? And don’t all my stories, true or false,
tend toward the same conclusion? Don’t they all have the same meaning? So what does it matter
whether they are true or false if, in both cases, they are significant of what I have been and of what I
am? Sometimes it is easier to see clearly into the [120] liar than into the man who tells the truth.
Truth, like light, blinds. Falsehood, on the contrary, is a beautiful twilight that enhances every object.
Well, make of it what you will, but I was named pope in a prison camp. Sit down, please. You are
examining this room. Bare, to be sure, but clean. A Vermeer, without furniture or copper pots.
Without books either, for I gave up reading some time ago. At one time, my house was full of halfread books. That’s just as disgusting as those people who cut a piece off a foie gras and have the rest
thrown out. Anyway, I have ceased to like anything but confessions, and authors of confessions
write especially to avoid confessing, to tell nothing of what they know. When they claim to get to the
painful admissions, you have to watch out, for they are about to dress the corpse. Believe me, I
know what I’m talking about. So I put a stop to it. No more books, no more useless objects either;
the bare necessities, clean and polished like a coffin. Besides, these Dutch beds, so hard and with
their immaculate sheets—one dies in them as if already wrapped in a shroud, embalmed in purity.
You are curious to know my pontifical [121] adventures? Nothing out of the ordinary, you know.
Shall I have the strength to tell you of them? Yes, the fever is going down. It was all so long ago. It
was in Africa where, thanks to a certain Rommel, war was raging. I wasn’t involved in it—no, don’t
worry. I had already dodged the one in Europe. Mobilized of course, but I never saw action. In a
way, I regret it. Maybe that would have changed many things? The French army didn’t need me on
the front; it merely asked me to take part in the retreat. A little later I got back to Paris, and the
Germans. I was tempted by the Resistance, about which people were beginning to talk just about the
time I discovered that I was patriotic. You are smiling? You are wrong. I made my discovery on a
subway platform, at the Châtelet station. A dog had strayed into the labyrinth of passageways. Big,
wiry-haired, one ear cocked, eyes laughing, he was cavorting and sniffing the passing legs. I have a
very old and very faithful attachment for dogs. I like them because they always forgive. I called this
one, who hesitated, obviously won over, wagging his tail enthusiastically a few yards ahead of me.
Just then, a young German soldier, who was walking [122] briskly, passed me. Having reached the
dog, he caressed the shaggy head. Without hesitating, the animal fell in step with the same
enthusiasm and disappeared with him. From the resentment and the sort of rage I felt against the
German soldier, it was dear to me that my reaction was patriotic. If the dog had followed a French
civilian, I’d not even have thought of it. But, on the contrary, I imagined that friendly dog as the
mascot of a German regiment and that made me fly into a rage. Hence the test was convincing.
I reached the Southern Zone with the intention of finding out about the Resistance. But once
there and having found out, I hesitated. The under taking struck me as a little mad and, in a word,
romantic. I think especially that underground action suited neither my temperament nor my
preference for exposed heights. It seemed to me that I was being asked to do some weaving in a
cellar, for days and nights on end, until some brutes should come to haul me from hiding, undo my
Albert Camus The Fall
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weaving, and then drag me to another cellar to beat me to death. I admired those who indulged in
such heroism of the depths, but couldn’t imitate them.
[123] So I crossed over to North Africa with the vague intention of getting to London. But in
Africa the situation was not clear; the opposing parties seemed to be equally right and I stood aloof.
I can see from your manner that I am skipping rather fast, in your opinion, over these details which
have a certain significance. Well, let’s say that, having judged you at your true value, I am skipping
over them so that you will notice them the better. In any case, I eventually reached Tunisia, where a
fond friend gave me work. That friend was a very intelligent woman who was involved in the
movies. I followed her to Tunis and didn’t discover her real business until the days following the
Allied landing in Algeria. She was arrested that day by the Germans and I, too, but without having
intended it. I don’t know what became of her. As for me, no harm was done me and I realized, after
considerable anguish, that it was chiefly as a security measure. I was interned near Tripoli in a camp
where we suffered from thirst and destitution more than from brutality. I’ll not describe it to you.
We children of the mid-century don’t need a diagram to imagine such places. A hundred and fifty
years ago, people [124] became sentimental about lakes and forests. Today we have the lyricism of
the prison cell. Hence, I’ll leave it to you. You need add but a few details: the heat, the vertical sun,
the flies, the sand, the lack of water.
There was a young Frenchman with me who had faith. Yes, it’s decidedly a fairy tale! The Du
Guesclin type, if you will. He had crossed over from France into Spain to go and fight. The Catholic
general had interned him, and having seen that in the Franco camps the chick-peas were, if I may say
so, blessed by Rome, he had developed a profound melancholy. Neither the sky of Africa, where he
had next landed, nor the leisures of the camp had distracted him from that melancholy. But his
reflections, and the sun, too, had somewhat unhinged him. One day when, under a tent that seemed
to drip molten lead, the ten or so of us were panting among the flies, he repeated his diatribes
against the Roman, as he called him. He looked at us with a wild stare, his face unshaven for days.
Bare to the waist and covered with sweat, he drummed with his hands on the visible keyboard of his
ribs. He declared to us the need for a new pope who [125] should live among the wretched instead
of praying on a throne, and the sooner the better. He stared with wild eyes as he shook his head.
“Yes,” he repeated, “as soon as possible!” Then he calmed down suddenly and in a dull voice said
that we must choose him among us, pick a complete man with his vices and virtues and swear
allegiance to him, on the sole condition that he should agree to keep alive, in himself and in others,
the community of our sufferings. “Who among us,” he asked, “has the most failings?” As a joke, I
raised my hand and was the only one to do so. “O.K., Jean-Baptiste will do.” No, he didn’t say just
that because I had another name then. He declared at least that nominating oneself as I had done
presupposed also the greatest virtue and proposed electing me. The others agreed, in fun, but with a
trace of seriousness all the same. The truth is that Du Guesclin had impressed us. It seems to me
that even I was not altogether laughing. To begin with, I considered that my little prophet was right;
and then with the sun, the exhausting labor, the struggle for water, we were not up to snuff. In any
case, I exercised my pontificate for several weeks, with increasing seriousness.
[126] Of what did it consist? Well, I was something like a group leader or the secretary of a cell.
The others, in any case, and even those who lacked faith, got into the habit of obeying me. Du
Guesclin was suffering; I administered his suffering. I discovered then that it was not so easy as I
thought to be a pope, and I remembered this just yesterday after having given you such a scornful
speech on judges, our brothers. The big problem in the camp was the water allotment. Other
groups, political or sectarian, had formed, and each prisoner favoured his comrades. I was
consequently led to favour mine, and this was a little concession to begin with. Even among us, I
could not maintain complete equality. According to my comrades’ condition, or the work they had
to do, I gave an advantage to this or that one. Such distinctions are far-reaching, you can take my
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word for it. But decidedly I am tired and no longer want to think of that period. Let’s just say that I
closed the circle the day I drank the water of a dying comrade. No, no, it wasn’t Du Guesclin; he
was already dead, I believe, for he stinted himself too much. Besides, had he been there, out of love
for him I’d have resisted longer, for I loved him—yes, [127] I loved him, or so it seems to me. But I
drank the water, that’s certain, while convincing myself that the others needed me more than this
fellow who was going to die anyway and that I had a duty to keep myself alive for them. Thus, cher,
empires and churches are born under the sun of death. And in order to correct somewhat what I
said yesterday, I am going to tell you the great idea that has come to me while telling all this,
which—I’m not sure now—I may have lived or only dreamed. My great idea is that one must
forgive the pope. To begin with, he needs it more than anyone else. Secondly, that’s the only way to
set oneself above him …
Did you close the door thoroughly? Yes? Make sure, please. Forgive me, I have the bolt complex.
On the point of going to sleep, I can never remember whether or not I pushed the bolt. And every
night I must get up to verify. One can be sure of nothing, as I’ve told you. Don’t think that this
worry about the bolt is the reaction of a frightened possessor. Formerly I didn’t lock my apartment
or my car. I didn’t lock up my money; I didn’t cling to what I owned. To tell the truth, I was a little
[128] ashamed to own anything. Didn’t I occasionally, in my social remarks, exclaim with conviction:
“Property, gentlemen, is murder!” Not being sufficiently big-hearted to share my wealth with a
deserving poor man, I left it at the disposal of possible thieves, hoping thus to correct injustice by
chance. Today, moreover, I possess nothing. Hence I am not worried about my safety, but about
myself and my presence of mind I am also eager to block the door of the closed little universe of
which I am the king, the pope, and the judge.
By the way, will you please open that cupboard? Yes, look at that painting. Don’t you recognize
it? It is “The Just Judges.” That doesn’t make you jump? Can it be that your culture has gaps? Yet if
you read the papers, you would recall the theft in 1934 m the St. Bavon Cathedral of Ghent, of one
of the panels of the famous van Eyck altarpiece, “The Adoration of the Lamb.” That panel was
called “The Just Judges.” It represented judges on horseback coming to adore the sacred animal. It
was replaced by an excellent copy, for the original was never found. Well, here it is. No, I had
nothing to do with it. A frequenter of Mexico City [129]—you had a glimpse of him the other
evening—sold it to the ape for a bottle, one drunken evening. I first advised our friend to hang it in
a place of honor, and for a long time, while they were being looked for throughout the world, our
devout judges sat enthroned at Mexico City above the drunks and pimps. Then the ape, at my
request, put it in custody here. He balked a little at doing so, but he got a fright when I explained the
matter to him. Since then, these estimable magistrates form my sole company. At Mexico City, above
the bar, you saw what a void they left.
Why I did not return the panel? Ah! Ah! You have a policeman’s reflex, you do! Well, I’ll answer
you as I would the state’s attorney, if it could ever occur to anyone that this painting had wound up
in my room. First, because it belongs not to me but to the proprietor of Mexico City, who deserves it
as much as the Archbishop of Ghent. Secondly, because among all those who file by “The
Adoration. of the Lamb” no one could distinguish the copy from the original and hence no one is
wronged by my misconduct. Thirdly, because in this way I dominate. False judges are held up to the
world’s [130] admiration and I alone know the true ones. Fourth, because I thus have a chance of
being sent to prison—an attractive idea in a way. Fifth, because those judges are on their way to
meet the Lamb, because there is no more lamb or innocence, and because the clever rascal who stole
the panel was an instrument of the unknown justice that one ought not to thwart. Finally, because
this way everything is in harmony. Justice being definitively separated from innocence—the latter on
the cross and the former in the cupboard—I have the way clear to work according to my
convictions. With a clear conscience I can practice the difficult profession of judge-penitent, in
Albert Camus The Fall
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which I have set myself up after so many blighted hopes and contradictions; and now it is time,
since you are leaving, for me to tell you what it is.
Allow me first to sit up so I can breathe more easily. Oh, how weak I am! Lock up my judges,
please. As for the profession of judge-penitent, I am practicing it at present. Ordinarily, my offices
are at Mexico City. But real vocations are carried beyond the place of work. Even in bed, even with
[131] a fever, I am functioning. Besides, one doesn’t practice this profession, one breathes it
constantly. Don’t get the idea that I have talked to you at such length for five days just for the fun of
it. No, I used to talk through my hat quite enough in the past. Now my words have a purpose. They
have the purpose, obviously, of silencing the laughter, of avoiding judgment personally, though there
is apparently no escape. Is not the great thing that stands in the way of our escaping it the fact that
we are the first to condemn ourselves? Therefore it is essential to begin by extending the condemnation to all, without distinction, in order to thin it out at the start.
No excuses ever, for anyone; that’s my principle at the outset. I deny the good intention, the
respectable mistake, the indiscretion, the extenuating circumstance. With me there is no giving of
absolution or blessing. Everything is simply totted up, and then: “It comes to so much. You are an
evildoer, a satyr, a congenital liar, a homosexual, an artist, etc.” Just like that. Just as flatly. In philosophy as in politics, I am for any theory that [132] refuses to grant man innocence and for any
practice that treats him as guilty. You see in me, très cher, an enlightened advocate of slavery.
Without slavery, as a matter of fact, there is no definitive solution. I very soon realized that. Once
upon a time, I was always talking of freedom. At breakfast I used to spread it on my toast, I used to
chew it all day long, and in company my breath was delightfully redolent of freedom. With that key
word I would bludgeon whoever contradicted me; I made it serve my desires and my power. I used
to whisper it in bed in the ear of my sleeping mates and it helped me to drop them I would slip it …
Tchk! Tchk! I am getting excited and losing all sense of proportion. After all, I did on occasion make
a more disinterested use of freedom and even—just imagine my naïveté—defended it two or three
times without of course going so far as to die for it, but nevertheless taking a few risks. I must be
forgiven such rash acts; I didn’t know what I was doing. I didn’t know that freedom is not a reward
or a decoration that is celebrated with champagne. Nor yet a gift, a box of dainties designed to make
you lick your chops. Oh, [133] no! It’s a chore, on the contrary, and a long-distance race, quite
solitary and very exhausting. No champagne, no friends raising their glasses as they look at you
affectionately. Alone in a forbidding room, alone in the prisoner’s bog before the judges, and alone
to decide in face of oneself or in the face of others’ judgment. At the end of all freedom is a court
sentence; that’s why freedom is too heavy to bear, especially when you’re down with a fever, or are
distressed, or love nobody.
Ah, mon cher, for anyone who is alone, without God and without a master, the weight of days is
dreadful. Hence one must choose a master, God being out of style. Besides, that word has lost its
meaning; it’s not worth the risk of shocking anyone. Take our moral philosophers, for instance, so
serious, loving their neighbor and all the rest—nothing distinguishes them from Christians, except
that they don’t preach in churches. What, in your opinion, keeps them from becoming converted?
Respect perhaps, respect for men; yes, human respect. They don’t want to start a scandal, so they
keep their feelings to themselves. For example, I knew an atheistic novelist who used to pray every
[134] night. That didn’t stop anything: how he gave it to God in his books! What a dusting off, as
someone or other would say. A militant freethinker to whom I spoke of this raised his hands—with
no evil intention, I assure you—to heaven: “You’re telling me nothing new,” that apostle sighed,
“they are all like that.” According to him, eighty per cent of our writers, if only they could avoid
signing, would write and hail the name of God. But they sign, according to him, because they love
themselves, and they hail nothing at all because they loathe themselves. Since, nevertheless, they
cannot keep themselves from judging, they make up for it by moralizing. In short, their Satanism is
Albert Camus The Fall
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virtuous. An odd epoch, indeed! It’s not at all surprising that minds are confused and that one of my
friends, an atheist when he was a model husband, got converted when he became an adulterer!
Ah, the little sneaks, play actors, hypocrites—and yet so touching! Believe me, they all are, even
when they set fire to heaven. Whether they are atheists or churchgoers, Muscovites or Bostonians,
all Christians from father to son. But it so happens that there is no more father, no more rule! [135]
They are free and hence have to shift for themselves; and since they don’t want freedom or its
judgments, they ask to be rapped on the knuckles, they invent dreadful rules, they rush out to build
piles of faggots to replace churches. Savonarolas, I tell you. But they believe solely in sin, never in
grace. They think of it, to be sure. Grace is what they want—acceptance, surrender, happiness, and
maybe, for they are sentimental too, betrothal, the virginal bride, the upright man, the organ music.
Take me, for example, and I am not sentimental—do you know what I used to dream of? A total
love of the whole heart and body, day and night, in an uninterrupted embrace, sensual enjoyment
and mental excitement—all lasting five years and ending in death. Alas!
So, after all, for want of betrothal or uninterrupted love, it will be marriage, brutal marriage, with
power and the whip. The essential is that everything should become simple, as for the child, that
every act should be ordered, that good and evil should be arbitrarily, hence obviously, pointed out.
And I agree, however Sicilian and Javanese I may be and not at all Christian, though I feel [136]
friendship for the first Christian of all. But on the bridges of Paris I, too, learned that I was afraid of
freedom. So hurray for the master, whoever he may be, to take the place of heaven’s law. “Our
Father who art provisionally here … Our guides, our delightfully severe masters, O cruel and beloved
leaders …” In short, you see, the essential is to cease being free and to obey, in repentance, a greater
rogue than oneself. When we are all guilty, that will be democracy. Without counting, cher ami, that
we must take revenge for having to die alone. Death is solitary, whereas slavery is collective. The
others get theirs, too, and at the same time as we—that’s what counts. All together at last, but on
our knees and heads bowed.
Isn’t it good likewise to live like the rest of the world, and for that doesn’t the rest of the world
have to be like me? Threat, dishonor, police are the sacraments of that resemblance. Scorned,
hunted down, compelled, I can then show what I am worth, enjoy what I am, be natural at last. This
is why, très cher, after having solemnly paid my respects to freedom, I decided on the sly that it had to
be handed over without delay to anyone who [137] comes along. And every time I can, I preach in
my church of Mexico City, I invite the good people to submit to authority and humbly to solicit the
comforts of slavery, even if I have to present it as true freedom.
But I’m not being crazy; I’m well aware that slavery is not immediately realizable. It will be one of
the blessings of the future, that’s all. In the meantime, I must get along with the present and seek at
least a provisional solution. Hence I had to find another means of extending judgment to everybody
in order to make it weigh less heavily on my own shoulders. I found the means. Open the window a
little, please; it’s frightfully hot. Not too much, for I am cold also. My idea is both simple and fertile.
How to get everyone involved in order to have the right to sit calmly on the outside myself? Should
I climb up to the pulpit, like many of my illustrious contemporaries, and curse humanity? Very
dangerous, that is! One day, or one night, laughter bursts out without a warning. The judgment you
are passing on others eventually snaps back in your face, causing some damage. And so what? you
ask. Well, here’s the stroke of genius. [138] I discovered that while waiting for the masters with their
rods, we should, like Copernicus, reverse the reasoning to win out. Inasmuch as one couldn’t
condemn others without immediately judging oneself, one had to overwhelm oneself to have the
right to judge others. Inasmuch as every judge some day ends up as a penitent, one had to travel the
road in the opposite direction and practice the profession of penitent to be able to end up as a judge.
You follow me? Good. But to make myself even clearer, I’ll tell you how I operate.
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First I closed my law office, left Paris, traveled. I aimed to set up under another name in some
place where I shouldn’t lack for a practice. There are many in the world, but chance, convenience,
irony, and also the necessity for a certain mortification made me choose a capital of waters and fogs,
girdled by canals, particularly crowded, and visited by men from all corners of the earth. I set up my
office in a bar in the sailors’ quarter. The clientele of a port-town is varied. The poor don’t go into
the luxury districts, whereas eventually the gentlefolk always wind up at least once, as you have seen,
in the disreputable places. I lie in wait [139] particularly for the bourgeois, and the straying bourgeois
at that; it’s with him that I get my best results. Like a virtuoso with a rare violin, I draw my subtlest
sounds from him.
So I have been practicing my useful profession at Mexico City for some time. It consists to begin
with, as you know from experience, in indulging in public confession as often as possible. I accuse
myself up and down. It’s not hard, for I now have acquired a memory. But let me point out that I
don’t accuse myself crudely, beating my breast. No, I navigate skillfully, multiplying distinctions and
digressions, too—in short, I adapt my words to my listener and lead him to go me one better. I
mingle what concerns me and what concerns others. I choose the features we have in common, the
experiences we have endured together, the failings we share—good form, in other words, the man
of the hour as he is rife in me and in others. With all that I construct a portrait which is the image of
all and of no one. A mask, in short, rather like those carnival masks which are both lifelike and
stylized, so that they make people say: “Why, surely I’ve met him!” When the portrait is finished, as
it is this [140] evening, I show it with great sorrow: “This, alas, is what I am!” The prosecutor’s
charge is finished. But at the same time the portrait I hold out to my contemporaries becomes a
mirror.
Covered with ashes, tearing my hair, my face scored by clawing, but with piercing eyes, I stand
before all humanity recapitulating my shames without losing sight of the effect I am producing, and
saying: “I was the lowest of the low.” Then imperceptibly I pass from the “I” to the “we.” When I
get to “This is what we are,” the trick has been played and I can tell them off. I am like them, to be
sure; we are in the soup together. However, I have a superiority in that I know it and this gives me
the right to speak. You see the advantage, I am sure. The more I accuse myself, the more I have a
right to judge you. Even better, I provoke you into judging yourself, and this relieves me of that
much of the burden. Ah, mon cher, we are odd, wretched creatures, and if we merely look back over
our lives, there’s no lack of occasions to amaze and horrify ourselves. Just try. I shall listen, you may
be sure, to your own confession with a great feeling of fraternity.
[141] Don’t laugh! Yes, you are a difficult client; I saw that at once. But you’ll come to it
inevitably. Most of the others are more sentimental than intelligent; they are disconcerted at once.
With the intelligent ones it takes time. It is enough to explain the method fully to them. They don’t
forget it; they reflect. Sooner or later, half as a game and half out of emotional upset, they give up
and tell all. You are not only intelligent, you look polished by use. Admit, however, that today you
feel less pleased with yourself than you felt five days ago? Now I shall wait for you to write me or
come back. For you will come back, I am sure! You’ll find me unchanged. And why should I change,
since I have found the happiness that suits me? I have accepted duplicity instead of being upset
about it. On the contrary, I have settled into it and found there the comfort I was looking for
throughout life. I was wrong, after all, to tell you that the essential was to avoid judgment. The essential is being able to permit oneself everything, even if, from time to time, one has to profess vociferously one’s own infamy. I permit myself everything again, and without the laughter this time.
[142] I haven’t changed my way of life; I continue to love myself and to make use of others. Only,
the confession of my crimes allows me to begin again lighter in heart and to taste a double
enjoyment, first of my nature and secondly of a charming repentance.
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Since finding my solution, I yield to everything, to women, to pride, to boredom, to resentment,
and even to the fever that I feel delightfully rising at this moment. I dominate at last, but forever.
Once more I have found a height to which I am the only one to climb and from which I can judge
everybody. At long intervals, on a really beautiful night I occasionally hear a distant laugh and again I
doubt. But quickly I crush everything, people and things, under the weight of my own infirmity, and
at once I perk up.
So I shall await your respects at Mexico City as long as necessary. But remove this blanket; I want
to breathe. You will come, won’t you? I’ll show you the details of my technique, for I feel a sort of
affection for you. You will see me teaching them night after night that they are vile. This very
evening, moreover, I shall resume. I can’t do [143] without it or deny myself those moments when
one of them collapses, with the help of alcohol, and beats his breast. Then I grow taller, très cher, I
grow taller, I breathe freely, I am on the mountain, the plain stretches before my eyes. How
intoxicating to feel like God the Father and to hand out definitive testimonials of bad character and
habits. I sit enthroned among my bad angels at the summit of the Dutch heaven and I watch
ascending toward me, as they issue from the fogs and the water, the multitude of the Last Judgment.
They rise slowly; I already see the first of them arriving. On his bewildered face, half hidden by his
hand, I read the melancholy of the common condition and the despair of not being able to escape it.
And as for me, I pity without absolving, I understand without forgiving, and above all, I feel at last
that I am being adored!
Yes, I am moving about. How could I remain in bed like a good patient? I must be higher than
you, and my thoughts lift me up. Such nights, or such mornings rather (for the fall occurs at dawn), I
go out and walk briskly along the canals. In the livid sky the layers of feathers become thinner, the
[144] doves move a little higher, and above the roofs a rosy light announces a new day of my
creation. On the Damrak the first streetcar sounds its bell in the damp air and marks the awakening
of life at the extremity of this Europe where, at the same moment, hundreds of millions of men, my
subjects, painfully slip out of bed, a bitter taste in their mouths, to go to a joyless work. Then,
soaring over this whole continent which is under my sway without knowing it, drinking in the
absinthe-coloured light of breaking day, intoxicated with evil words, I am happy—I am happy, I tell
you, I won’t let you think I’m not happy, I am happy unto death! Oh, sun, beaches, and the islands
in the path of the trade winds, youth whose memory drives one to despair!
I’m going back to bed; forgive me. I fear I got worked up; yet I’m not weeping. At times one
wanders, doubting the facts, even when one has discovered the secrets of the good life. To be sure,
my solution is not the ideal. But when you don’t like your own life, when you know that you must
change lives, you don’t have any choice, do you? What can one do to become another? Impossible.
One would have to cease being anyone, forget [145] oneself for someone else, at least once. But
how? Don’t bear down too hard on me. I’m like that old beggar who wouldn’t let go of my hand
one day on a café terrace: “Oh, sir,” he said, “it’s not just that I’m no good, but you lose track of the
light.” Yes, we have lost track of the light, the mornings, the holy innocence of those who forgive
themselves.
Look, it’s snowing! Oh, I must go out! Amsterdam asleep in the white night, the dark jade canals
under the little snow-covered bridges, the empty streets, my muted steps—there will be purity, even
if fleeting, before tomorrow’s mud. See the huge flakes drifting against the windowpanes. It must be
the doves, surely. They finally make up their minds to come down, the little dears; they are covering
the waters and the roofs with a thick layer of feathers; they are fluttering at every window. What an
invasion! Let’s hope they are bringing good news. Everyone will be saved, eh?—and not only the
elect. Possessions and hardships will be shared and you, for example, from today on you will sleep
every night on the ground for me. The whole shooting match, eh? Come now, admit that you would
Albert Camus The Fall
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be flabbergasted if a chariot came down [146] from heaven to carry me off, or if the snow suddenly
caught fire. You don’t believe it? Nor do I. But still I must go out.
All right, all right, I’ll be quiet; don’t get upset! Don’t take my emotional outbursts or my ravings
too seriously. They are controlled. Say, now that you are going to talk to me about yourself, I shall
find out whether or not one of the objectives of my absorbing confession is achieved. I always hope,
in fact, that my interlocutor will be a policeman and that he will arrest me for the theft of “The Just
Judges.” For the rest—am I right?—no one can arrest me. But as for that theft, it falls within the
provisions of the law and I have arranged everything so as to make myself an accomplice: I am
harboring that painting and showing it to whoever wants to see it. You would arrest me then; that
would be a good beginning. Perhaps the rest would be taken care of subsequently; I would be
decapitated, for instance, and I’d have no more fear of death; I’d be saved. Above the gathered
crowd, you would hold up my still warm head, so that they could recognize themselves in it and I
could again dominate—an exemplar. All would be [147] consummated; I should have brought to a
close, unseen and unknown, my career as a false prophet crying in the wilderness and refusing to
come forth.
But of course you are not a policeman; that would be too easy. What? Ah, I suspected as much,
you see. That strange affection I felt for you had sense to it then. In Paris you practice the noble
profession of lawyer! I sensed that we were of the same species. Are we not all alike, constantly talking and to no one, forever up against the same questions although we know the answers in advance?
Then please tell me what happened to you one night on the quays of the Seine and how you managed never to risk your life. You yourself utter the words that for years have never ceased echoing
through my nights and that I shall at last say through your mouth: “O young woman, throw yourself
into the water again so that I may a second time have the chance of saving both of us!” A second
time, eh, what a risky suggestion! Just suppose, cher maître, that we should be taken literally? We’d
have to go through with it. Brr …! The water’s so cold! But let’s not worry! It’s too late now. It will
always be too late. Fortunately!