La Chute Chaps 1 2 3

ALBERT CAMUS est né à Mondovi, en Algérie, en 1913.
En 1942, en France occupée, il publie un essai philosophique – Le Mythe de Sisyphe et un roman – L’Étranger, qui le porta d’abord à l’attention des milieux intellectuels.

Parmi ses autres écrits majeurs figurent l’essai L’Homme Révolté et trois œuvres de fiction populaires – La Peste, La Chute, L’Exil et le Royaume. Il a également publié des pièces de théâtre – Caligula et Trois autres pièces, ainsi que diverses adaptations dramatiques.

En 1957, Camus a reçu le prix Nobel de littérature. Dans le Discours de Stockholm, Camus explique :
« J’avais un plan précis quand j’ai commencé mon œuvre :
je voulais d’abord exprimer la négation. Sous trois formes. Romanesque : ce fut L’Etranger. Dramatique: Caligula, Le Malentendu. Idéologique : Le Mythe de Sisyphe.
Je prévoyais le positif sous trois formes encore. Romanesque : La Peste. Dramatique : L’Etat de Siège et Les Justes. Idéologique : L’Homme révolté.
J’entrevoyais déjà une troisième couche autour du thème de l’amour.»

Camus se considére plus comme un artiste que comme un philosophe.

Le 4 janvier 1960, il est tué dans un accident de voiture.


Existentialisme :

L’homme se définit par ses actes, dont il est pleinement responsable.

Existence avant essence

Sartre

Refus de Camus de cette étiquette


Plan probable de La Chute :

Intro :
Le cadre et les lieux symboliques
Le personnalité de Clamence –  la (les) chute (s)
La culpabilité et la confession
Le mal-être
le sens de la vie
le procès (legal) de l’homme moderne
Conclusion


Albert Camus – LA CHUTE (1956)

Par 1. Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans
risquer d’être importun ? Je crains que vous ne sachiez
vous faire entendre de l’estimable gorille qui préside aux
destinées de cet établissement. Il ne parle, en effet, que le
hollandais. À moins que vous ne m’autorisiez à plaider
votre cause
, il ne devinera pas que vous désirez du
genièvre. Voilà, j’ose espérer qu’il m’a compris ; ce
hochement de tête doit signifier qu’il se rend à mes
arguments
. Il y va, en effet, il se hâte, avec une sage
lenteur. Vous avez de la chance, il n’a pas grogné. Quand il
refuse de servir, un grognement lui suffit : personne
n’insiste. Être roi de ses humeurs, c’est le privilège des
grands animaux. Mais je me retire, monsieur, heureux de
vous avoir obligé. Je vous remercie et j’accepterais si
j’étais sûr de ne pas jouer les fâcheux. Vous êtes trop bon.
J’installerai donc mon verre auprès du vôtre.

si vous ne me laissez pas au moins plaider votre cause
il cède à mes arguments | ne pas vous déranger

2. Vous avez raison, son mutisme est assourdissant. C’est
le silence des forêts primitives, chargé jusqu’à la gueule.
Je m’étonne parfois de l’obstination que met notre
taciturne ami à bouder les langues civilisées.
Son métier
consiste à recevoir des marins de toutes les nationalités
dans ce bar d’Amsterdam qu’il a appelé d’ailleurs, on ne
sait pourquoi, Mexico-City. Avec de tels devoirs, on peut
craindre, ne pensez-vous pas, que son ignorance soit
inconfortable ? Imaginez l’homme de Cro-Magnon
pensionnaire à la tour de Babel ! Il y souffrirait de
dépaysement, au moins. Mais non, celui-ci ne sent pas son
exil, il va son chemin, rien ne l’entame. Une des rares
phrases que j’aie entendues de sa bouche proclamait que
c’était à prendre ou à laisser. Que fallait-il prendre ou
laisser ? Sans doute, notre ami lui-même. Je vous
l’avouerai, je suis attiré par ces créatures tout d’une pièce.
Quand on a beaucoup médité sur l’homme, par métier ou
par vocation, il arrive qu’on éprouve de la nostalgie pour
les primates. Ils n’ont pas, eux, d’arrière-pensées.

obstination qui met notre ami silencieux à rejeter le l.c. | de plus, moreover | hébergement sur place | choc culturel | rien ne le dérange | avoir la nostalgie aux primates| ulterior motives.

3. Notre hôte, à vrai dire, en a quelques-unes, bien qu’il
les nourrisse obscurément. À force de ne pas comprendre
ce qu’on dit en sa présence, il a pris un caractère défiant.
De là cet air de gravité ombrageuse, comme s’il avait le
soupçon, au moins, que quelque chose ne tourne pas rond
entre les hommes. Cette disposition rend moins faciles les
discussions qui ne concernent pas son métier. Voyez, par
exemple, au-dessus de sa tête, sur le mur du fond, ce
rectangle vide qui marque la place d’un tableau décroché.
Il y avait là, en effet, un tableau, et particulièrement
intéressant, un vrai chef-d’oeuvre. Eh bien, j’étais présent
quand le maître de céans l’a reçu et quand il l’a cédé. Dans
les deux cas, ce fut avec la même méfiance, après des
semaines de rumination. Sur ce point, la société a gâté un
peu,
il faut le reconnaître, la franche simplicité de sa
nature.

à la suite de | méfiant | (take) serious umbrage / ombrage sombre| tout n’est pas parfait | maître de la maison | mistrust | a un peu endommagé

4. Notez bien que je ne le juge pas. J’estime sa méfiance
fondée et la partagerais volontiers si, comme vous le
voyez, ma nature communicative ne s’y opposai t. Je suis
bavard, hélas ! et me lie facilement. Bien que je sache
garder les distances qui conviennent, toutes les occasions
me sont bonnes. Quand je vivais en France, je ne pouvais
rencontrer un homme d’esprit sans qu’aussitôt j’en fisse
ma société
. Ah ! je vois que vous bronchez sur cet
imparfait du subjonctif. J’avoue ma faiblesse pour ce
mode, et pour le beau langage, en général. Faiblesse que
je me reproche, croyez-le. Je sais bien que le goût du linge
fin ne suppose pas forcément qu’on ait les pieds sales.
N’empêche. Le style, comme la popeline, dissimule trop
souvent de l’eczéma. Je m’en console en me disant
qu’après tout, ceux qui bafouillent, non plus, ne sont pas
purs. Mais oui, reprenons du genièvre.

justifié | Je suis facilement connecté | tout de suite je me serais lié d’amitié | baulk | néanmoins | [or. papeline] soie fine | assassinent la langue |

5. Ferez-vous un long séjour à Amsterdam ? Belle ville,
n’est-ce pas ? Fascinante ? Voilà un adjectif que je n’ai pas
entendu depuis longtemps. Depuis que j’ai quitté Paris,
justement, il y a des années de cela. Mais le coeur a sa
mémoire et je n’ai rien oublié de notre belle capitale, ni de
ses quais. Paris est un vrai trompe-l’oeil, un superbe décor
habité par quatre millions de silhouettes. Près de cinq
millions, au dernier recensement ? Allons, ils auront fait
des petits. Je ne m’en étonnerai pas. Il m’a toujours
semblé que nos concitoyens avaient deux fureurs : les
idées et la fornication. À tort et à travers, pour ainsi dire.
Gardons-nous, d’ailleurs, de les condamner ; ils ne sont
pas les seuls, toute l’Europe en est là. Je rêve parfois de ce
que diront de nous les historiens futurs. Une phrase leur
suffira pour l’homme moderne : il forniquait et lisait des
journaux. Après cette forte définition, le sujet sera, si j’ose
dire, épuisé.

en fait | passions | sans raison | so to speak

6. Les Hollandais, oh non, ils sont beaucoup moins
modernes ! Ils ont le temps, regardez-les. Que font-ils ?
Eh bien, ces messieurs-ci vivent du travail de ces dames là.
Ce sont d’ailleurs, mâles et femelles, de fort
bourgeoises créatures, venues ici, comme d’habitude, par
mythomanie
ou par bêtise. Par excès ou par manque
d’imagination, en somme. De temps en temps, ces
messieurs jouent du couteau ou du revolver, mais ne
croyez pas qu’ils y tiennent. et
ils meurent de peur en lâchant leurs dernières cartouches.
Ceci dit, je les trouve plus moraux que les autres, ceux qui
tuent en famille, à l’usure
. N’avez-vous pas remarqué que
notre société s’est organisée pour ce genre de liquidation ?
Vous avez entendu parler, naturellement, de ces
minuscules poissons des rivières brésiliennes qui
s’attaquent par milliers au nageur imprudent, le
nettoient, en quelques instants, à petites bouchées
rapides, et n’en laissent qu’un squelette immaculé ? Eh
bien, c’est ça, leur organisation. « Voulez-vous d’une vie
propre ? Comme tout le monde ? » Vous dites oui,
naturellement. Comment dire non ? « D’accord. On va
vous nettoyer
. Voilà un métier, une famille, des loisirs
organisés. » Et les petites dents s’attaquent à la chair,
jusqu’aux os. Mais je suis injuste. Ce n’est pas leur
organisation qu’il faut dire. Elle est la nôtre, après tout :
c’est à qui nettoiera l’autre.

une tendance de récits imaginaires | qu’ils aiment ça | the role demands it after all | alors qu’ils tirent | ceux qui tuent dans le sein de la famille par attrition | vous allez être nettoyé | c’est une question de savoir qui va nettoyer l’autre.

7. On nous apporte enfin notre genièvre. À votre
prospérité. Oui, le gorille a ouvert la bouche pour
m’appeler docteur. Dans ces pays, tout le monde est
docteur, ou professeur. Ils aiment à respecter, par bonté,
et par modestie. Chez eux, du moins, la méchanceté n’est
pas une institution nationale. Au demeurant, je ne suis pas
médecin. Si vous voulez le savoir, j’étais avocat avant de
venir ici. Maintenant, je suis juge-pénitent.

par gentillesse | malice

8. Mais permettez-moi de me présenter : Jean-Baptiste
Clamence, pour vous servir. Heureux de vous connaître.
Vous êtes sans doute dans les affaires ? À peu près ?
Excellente réponse ! Judicieuse aussi ; nous ne sommes
qu’à peu près en toutes choses. Voyons, permettez-moi
de jouer au détective. Vous avez à peu près mon âge, l’oeil
renseigné des quadragénaires qui ont à peu près fait le
tour des choses, vous êtes à peu près bien habillé, c’est-àdire
comme on l’est chez nous, et vous avez les mains
lisses. Donc, un bourgeois, à peu près ! Mais un bourgeois
raffiné ! Broncher sur les imparfaits du subjonctif, en
effet, prouve deux fois votre culture puisque vous les
reconnaissez d’abord et qu’ils vous agacent ensuite. Enfin,
je vous amuse, ce qui, sans vanité, suppose chez vous une
certaine ouverture d’esprit. Vous êtes donc à peu près…
Mais qu’importe ? Les professions m’intéressent moins
que les sectes. Permettez-moi de vous poser deux
questions et n’y répondez que si vous ne les jugez pas
indiscrètes
. Possédez-vous des richesses ? Quelquesunes
? Bon. Les avez-vous partagées avec les pauvres ?
Non. Vous êtes donc ce que j’appelle un saducéen. Si vous
n’avez pas pratiqué les Écritures, je reconnais que vous
n’en serez pas plus avancé. Cela vous avance ?
Vous
connaissez donc les Écritures ? Décidément, vous
m’intéressez.

probably | l’oeil informé | plus ou moins | qu’ils vous ennuient | suppose dans votre cas | un groupe avec des doctrines et des pratiques abnormales | answer them only if you do not judge them indiscreet | If you have not practiced the scriptures | I admit you will not be further advanced | Does this advance you?

9. Quant à moi… Eh bien, jugez vous-même. Par la taille,
les épaules, et ce visage dont on m’a souvent dit qu’il était
farouche, j’aurais plutôt l’air d’un joueur de rugby, n’estce
pas ? Mais si l’on en juge par la conversation, il faut me
consentir
un peu de raffinement. Le chameau qui a fourni
le poil de mon pardessus souffrait sans doute de la gale
;
en revanche, j’ai les ongles faits. Je suis renseigné, moi
aussi, et pourtant, je me confie à vous, sans précautions,
sur votre seule mine. Enfin, malgré mes bonnes manières
et mon beau langage, je suis un habitué des bars à
matelots du Zeedijk
. Allons, ne cherchez plus. Mon métier
est double, voilà tout, comme la créature. Je vous l’ai déjà
dit, je suis juge-pénitent. Une seule chose est simple dans
mon cas, je ne possède rien. Oui, j’ai été riche, non, je n’ai
rien partagé avec les autres. Qu’est-ce que cela prouve ?
Que j’étais aussi un saducéen… Oh ! entendez-vous les
sirènes du port ? Il y aura du brouillard cette nuit, sur le
Zuyderzee.

Je ressemble plutôt à un joueur de rugby | it must be granted to me | the camel qui a fourni les cheveux de mon pardessus souffrait sans doute the pox | au contraire | sur la seule base de votre face | bar des marins dans le Zeedijk| Viens abandonner | c’est tout, comme l’être humain

10. Vous partez déjà ? Pardonnez-moi de vous avoir peut-être
retenu. Avec votre permission, vous ne paierez pas.
Vous êtes chez moi à Mexico-City, j’ai été
particulièrement heureux de vous y accueillir. Je serai
certainement ici demain, comme les autres soirs, et
j’accepterai avec reconnaissance votre invitation.
~A~
Votre chemin… Eh bien… Mais verriez-vous un inconvénient, ce
serait le plus simple, à ce que je vous accompagne
jusqu’au port ? De là, en contournant le quartier juif, vous
trouverez ces belles avenues où défilent des tramways
chargés de fleurs et de musiques tonitruantes. Votre hôtel
est sur l’une d’elles, le Damrak. Après vous, je vous en
prie. Moi, j’habite le quartier juif, ou ce qui s’appelait ainsi
jusqu’au moment où nos frères hitlériens y ont fait de la
place
. Quel lessivage ! Soixante-quinze mille juifs déportés
ou assassinés, c’est le nettoyage par le vide. J’admire
cette application
, cette méthodique patience ! Quand on
n’a pas de caractère, il faut bien se donner une méthode.

Ici, elle a fait merveille, sans contredit, et j’habite sur les
lieux d’un des plus grands crimes de l’histoire. Peut-être
est-ce cela qui m’aide à comprendre le gorille et sa
méfiance. Je peux lutter ainsi contre cette pente de
nature qui me porte irrésistiblement à la sympathie
.
Quand je vois une tête nouvelle, quelqu’un en moi sonne
l’alarme. « Ralentissez. Danger ! » Même quand la
sympathie est la plus forte, je suis sur mes gardes.

verriez-vous un désavantage | thundering sounds | made space there | quel nettoyage | J’admire cette diligence | Quand on n’a pas de caractère on doit avoir une méthode | Je peux lutter contre mon penchant naturel pour l’amitié | quelque chose

11. Savez-vous que dans mon petit village, au cours d’une
action de représailles, un officier allemand a
courtoisement prié
une vieille femme de bien vouloir
choisir celui de ses deux fils qui serait fusillé comme
otage ? Choisir, imaginez-vous cela ? Celui-là ? Non, celuici.
Et le voir partir. N’insistons pas, mais croyez-moi,
monsieur, toutes les surprises sont possibles. J’ai connu
un coeur pur qui refusait la méfiance
. Il était pacifiste,
libertaire, il aimait d’un seul amour l’humanité entière et
les bêtes. Une âme d’élite, oui, cela est sûr. Eh bien,
pendant les dernières guerres de religion, en Europe, il
s’était retiré à la campagne. Il avait écrit sur le seuil de sa
maison : « D’où que vous veniez, entrez et soyez les
bienvenus. » Qui, selon vous, répondit à cette belle
invitation ? Des miliciens, qui entrèrent comme chez eux
et l’étripèrent
.

reprisals | | il a demandé courtoisement | let’s not dwell on it | Je connaissais un cœur pur qui refusait de se méfier | la milice qui est entrée .. lui éviscéré

12. Oh ! pardon, madame ! Elle n’a d’ailleurs rien compris.
Tout ce monde, hein, si tard, et malgré la pluie, qui n’a pas
cessé depuis des jours ! Heureusement, il y a le genièvre,
la seule lueur dans ces ténèbres. Sentez-vous la lumière
dorée, cuivrée, qu’il met en vous ? J’aime marcher à
travers la ville, le soir, dans la chaleur du genièvre. Je
marche des nuits durant, je rêve, ou je me parle
interminablement. Comme ce soir, oui, et je crains de
vous étourdir un peu
, merci, vous êtes courtois. Mais c’est
le trop-plein ; dès que j’ouvre la bouche, les phrases
coulent. Ce pays m’inspire, d’ailleurs. J’aime ce peuple,
grouillant sur les trottoirs, coincé dans un petit espace de
maisons et d’eaux, cerné par des brumes, des terres
froides, et la mer fumante comme une lessive. Je l’aime,
car il est double. Il est ici et il est ailleurs.

anyway | eh? = hein? | the only glimmer | pendant des nuits entières | J’ai peur de t’étourdir (to stun) un peu | c’est le débordement | les gens s’entassant sur les sentiers | à la vapeur comme un lavage humide

13. Mais oui ! À écouter leurs pas lourds, sur le pavé gras,
à les voir passer pesamment entre leurs boutiques,
pleines de harengs dorés et de bijoux couleur de feuilles
mortes, vous croyez sans doute qu’ils sont là, ce soir ?
Vous êtes comme tout le monde, vous prenez ces braves
gens pour une tribu de syndics et de marchands,
comptant leurs écus avec leurs chances de vie éternelle,
et dont le seul lyrisme consiste à prendre parfois,
couverts de larges chapeaux , des leçons d’anatomie ?
Vous vous trompez. Ils marchent près de nous, il est vrai,
et pourtant, voyez où se trouvent leurs têtes : dans cette
brume de néon, de genièvre et de menthe qui descend des
enseignes rouges
et vertes. La Hollande est un songe,

monsieur, un songe d’or et de fumée, plus fumeux le jour,
plus doré la nuit, et nuit et jour ce songe est peuplé de
Lohengrin
comme ceux-ci, filant rêveusement sur leurs

noires bicyclettes à hauts guidons, cygnes funèbres qui
tournent sans trêve
, dans tout le pays, autour des mers,

le long des canaux. Ils rêvent, la tête dans leurs nuées
cuivrées, ils roulent en rond, ils prient, somnambules,
dans l’encens doré de la brume, ils ne sont plus là. Ils sont
partis à des milliers de kilomètres, vers Java, l’île
lointaine. Ils prient ces dieux grimaçants de l’Indonésie
dont ils ont garni toutes leurs vitrines, et qui errent en ce
moment au-dessus de nous, avant de s’accrocher, comme
des singes somptueux, aux enseignes et aux toits en
escaliers
, pour rappeler à ces colons nostalgiques que la

Hollande n’est pas seulement l’Europe des marchands,
mais la mer, la mer qui mène à Cipango, et à ces îles où les
hommes meurent fous et heureux.

tribe of trustees | signes rouges | sans enlever leurs chapeaux à larges bords | un rêve d’or | néon, gin et menthe | peuplé de Lohengrin comme ceux-ci | tourner rêveusement | brouillard | Cygnes funéraires tournant constamment | dérivant (drifting) | ils tournent en rond | sur les enseignes et les toits en gradins (stepped roofs) | rappeler à ces coloniaux au mal du pays (homesick colonials )

14. Mais je me laisse aller, je plaide ! Pardonnez-moi.
L’habitude, monsieur, la vocation, le désir aussi où je suis
de bien vous faire comprendre cette ville
, et le coeur des
choses ! Car nous sommes au coeur des choses. Avez-vous
remarqué que les canaux concentriques d’Amsterdam
ressemblent aux cercles de l’enfer ? L’enfer bourgeois,
naturellement peuplé de mauvais rêves. Quand on arrive
de l’extérieur, à mesure qu’on passe ces cercles, la vie, et
donc ses crimes, devient plus épaisse, plus obscure. Ici,
nous sommes dans le dernier cercle. Le cercle des… Ah !
Vous savez cela ? Diable, vous devenez plus difficile à
classer. Mais vous comprenez alors pourquoi je puis dire
que le centre des choses est ici, bien que nous nous
trouvions à l’extrémité du continent. Un homme sensible
comprend ces bizarreries
. En tout cas, les lecteurs de
journaux et les fornicateurs ne peuvent aller plus loin. Ils
viennent de tous les coins de l’Europe et s’arrêtent autour
de la mer intérieure, sur la grève décolorée. Ils écoutent
les sirènes, cherchent en vain la silhouette des bateaux
dans la brume, puis repassent les canaux et s’en
retournent à travers la pluie. Transis, ils viennent
demander, en toutes langues, du genièvre à Mexico-City.
Là, je les attends.

où je suis de bien vous faire comprendre (I am to well make you understand)| bourgeois (working class) | comme nous traversons ces cercles | classer (classify) | Un homme sensible (sensitive) comprend ces bizarreries (quirks, oddities) | la plage fanée (faded, drab) | les cornes de brume, (sirens) les phares | Ils repassent les canaux et remontent sous la pluie | frissonnant

15. À demain donc, monsieur et cher compatriote. Non,
vous trouverez maintenant votre chemin ; je vous quitte
près de ce pont. Je ne passe jamais sur un pont, la nuit.
C’est la conséquence d’un voeu. Supposez, après tout, que
quelqu’un se jette à l’eau. De deux choses l’une, ou vous
l’y suivez pour le repêcher
et, dans la saison froide, vous
risquez le pire ! Ou vous l’y abandonnez et les plongeons
rentrés laissent parfois d’étranges courbatures
. Bonne
nuit ! Comment ? Ces dames, derrière ces vitrines ? Le
rêve, monsieur, le rêve à peu de frais, le voyage aux
Indes ! Ces personnes se parfument aux épices. Vous
entrez, elles tirent les rideaux et la navigation commence.
Les dieux descendent sur les corps nus et les îles
dérivent, démentes, coiffées d’une chevelure ébouriffée
de palmiers sous le vent
.
Essayez.

C’est la conséquence d’un souhait | des deux choses, une, ou vous la suivez pour la sauver | Ou vous le laissez là et la plongée en arrière laisse parfois des douleurs étranges | le rêve peu coûteux (less expensive) | Ces gens sont parfumés aux épices | la voyage commence | les îles dérivent (drift by), sauvages, coiffées de cheveux hérissés (ruffled) de palmiers au vent

Chap 2
P. 21
16. Qu’est-ce qu’un juge-pénitent ? Ah ! je vous ai intrigué
avec cette histoire. Je n’y mettais aucune malice, croyezle,
et je peux m’expliquer plus clairement. Dans un sens,
cela fait même partie de mes fonctions. Mais il me faut
d’abord vous exposer un certain nombre de faits qui vous
aideront à mieux comprendre mon récit.

ça fait même partie de mon travail

17. Il y a quelques années, j’étais avocat à Paris et, ma foi,
un avocat assez connu. Bien entendu, je ne vous ai pas dit
mon vrai nom. J’avais une spécialité : les nobles causes.
La veuve et l’orphelin, comme on dit, je ne sais pourquoi,
car enfin il y a des veuves abusives et des orphelins
féroces. Il me suffisait cependant de renifler sur un accusé
la plus légère odeur de victime pour que mes manches
entrassent en action
. Et quelle action ! Une tempête !
J’avais le coeur sur les manches. On aurait cru vraiment
que la justice couchait avec moi tous les soirs. Je suis sûr
que vous auriez admiré l’exactitude de mon ton, la
justesse de mon émotion, la persuasion et la chaleur,
l’indignation maîtrisée de mes plaidoiries. La nature m’a
bien servi quant au physique, l’attitude noble me vient
sans effort. De plus, j’étais soutenu par deux sentiments
sincères : la satisfaction de me trouver du bon côté de la
barre
et un mépris instinctif envers les juges en général.
Ce mépris, après tout, n’était peut-être pas si instinctif. Je
sais maintenant qu’il avait ses raisons. Mais, vu du
dehors, il ressemblait plutôt à une passion. On ne peut pas
nier que, pour le moment, du moins, il faille des juges,
n’est-ce pas
? Pourtant, je ne pouvais comprendre qu’un
homme se désignât lui-même
pour exercer cette
surprenante fonction. Je l’admettais, puisque je le voyais,
mais un peu comme j’admettais les sauterelles. Avec la
différence que les invasions de ces orthoptères ne m’ont
jamais rapporté un centime, tandis que je gagnais ma vie
en dialoguant avec des gens que je méprisais.

ma foi (indeed) | bien sur | renifler (sniff) sur un accusé la moindre odeur de victime pour que mes manches entrent en action (become active) | mon coeur était sur les manches | Nous aurions pensé | vous auriez admiré la précision de mon ton | indignation gérée de façon experte | la satisfaction de me retrouver du côté droit du barre | vous avez besoin de juges, non? | un homme s’est considéré | les incursions de ces orthoptères | J’ai accepté les sauterelles

18. Mais voilà, j’étais du bon côté, cela suffisait à la paix de
ma conscience. Le sentiment du droit, la satisfaction
d’avoir raison
, la joie de s’estimer soi-même, cher
monsieur, sont des ressorts puissants pour nous tenir
debout ou nous faire avancer. Au contraire, si vous en
privez les hommes, vous les transformez en chiens
écumant
s. Combien de crimes commis simplement parce
que leur auteur ne pouvait supporter d’être en faute ! J’ai
connu autrefois un industriel qui avait une femme
parfaite, admirée de tous, et qu’il trompait pourtant. Cet
homme enrageait littéralement de se trouver dans son
tort, d’être dans l’impossibilité de recevoir, ni de se
donner, un brevet de vertu
. Plus sa femme montrait de
perfections, plus il enrageait. À la fin, son tort lui devint
insupportable. Que croyez-vous qu’il fît alors ? Il cessa de
la tromper ?
Non. Il la tua. C’est ainsi que j’entrai en
relation avec lui.

la satisfaction d’avoir raison (of being right) | des ressorts puissants (powerful springs) | vous les changez en chiens enragés | il trichait | cet homme était enragé de ne pas pouvoir recevoir ou donner un certificat de vertu | Il a cessé de la tromper? (cheating on her)

19. Ma situation était plus enviable. Non seulement je ne
risquais pas de rejoindre le camp des criminels (en
particulier, je n’avais aucune chance de tuer ma femme,
étant célibataire), mais encore je prenais leur défense, à la
seule condition qu’ils fussent de bons meurtriers
, comme
d’autres sont de bons sauvages. La manière même dont je
menais cette défense me donnait de grandes satisfactions.
J’étais vraiment irréprochable dans ma vie
professionnelle. Je n’ai jamais accepté de pot-de-vin, cela
va sans dire, mais je ne me suis jamais abaissé non plus à
aucune démarche
. Chose plus rare, je n’ai jamais consenti
à flatter aucun journaliste, pour me le rendre favorable, ni
aucun fonctionnaire dont l’amitié pût être utile. J’eus
même la chance de me voir offrir
deux ou trois fois la
Légion d’honneur que je pus refuser avec une dignité
discrète où je trouvais ma vraie récompense. Enfin, je n’ai
jamais fait payer les pauvres et ne l’ai jamais crié sur les
toits
. Ne croyez pas, cher monsieur, que je me vante en
tout ceci. Mon mérite était nul : l’avidité qui, dans notre
société, tient lieu d’ambition, m’a toujours fait rire. Je
visais plus haut ; vous verrez que l’expression est exacte
en ce qui me concerne.

à condition qu’ils soient de bons meurtriers | paiement (bribe) | Je ne me suis jamais baissé non plus pour des actes louches | pour gagner les faveurs de lui | J’ai même eu la chance d’être offert | Je n’ai pas extrait le paiement des pauvres ou me vanter de cela

20. Mais jugez déjà de ma satisfaction. Je jouissais de ma
propre nature, et nous savons tous que c’est là le bonheur
bien que, pour nous apaiser mutuellement, nous fassions
mine parfois de condamner ces plaisirs
sous le nom
d’égoïsme. Je jouissais, du moins, de cette partie de ma
nature qui réagissait si exactement à la veuve et à
l’orphelin qu’elle finissait, à force de s’exercer, par régner
sur toute ma vie
. Par exemple, j’adorais aider les aveugles
à traverser les rues. Du plus loin que j’apercevais une
canne hésiter sur l’angle d’un trottoir, je me précipitais,
devançais d’une seconde
, parfois, la main charitable qui se
tendait déjà, enlevais l’aveugle à toute autre sollicitude
que la mienne
et le menais d’une main douce et ferme sur
le passage clouté
, parmi les obstacles de la circulation,
vers le havre tranquille du trottoir où nous nous séparions
avec une émotion mutuelle. De la même manière, j’ai
toujours aimé renseigner les passants dans la rue, leur
donner du feu, prêter la main
aux charrettes trop lourdes,
pousser l’automobile en panne, acheter le journal de la
salutiste
, ou les fleurs de la vieille marchande, dont je
savais pourtant qu’elle les volait au cimetière
Montparnasse. J’aimais aussi, ah ! cela est plus difficile à
dire, j’aimais faire l’aumône. Un grand chrétien de mes
amis reconnaissait que le premier sentiment qu’on
éprouv
e à voir un mendiant approcher de sa maison est
désagréable
. Eh bien, moi, c’était pire : j’exultais. Passons
là-dessus.

pour se rassurer | on prétend parfois condamner ces plaisirs | finissait, par la pratique, en gouvernant toute ma vie | Aussi loin que je voyais | Je me suis toujours précipité en gagnant une seconde | il enlevais l’aveugle de tout autre soin que le mien | le conduisit d’une main douce et ferme sur le passage clouté (zebra+) | leur donner le feu?, donner un coup de main | de la salutiste (of the Salvationist) | le premier sentiment que l’on ressent est désagréable | (Well for me it was worse: I was exulting. Let’s pass over it)

21. Parlons plutôt de ma courtoisie. Elle était célèbre et
pourtant indiscutable. La politesse me donnait en effet de
grandes joies. Si j’avais la chance, certains matins, de
céder ma place, dans l’autobus ou le métro, à qui la
méritait visiblement, de ramasser quelque objet qu’une
vieille dame avait laissé tomber et de le lui rendre avec un
sourire que je connaissais bien, ou simplement de céder
mon taxi à une personne plus pressée que moi, ma
journée en était éclairée
. Je me réjouissais même, il faut
bien le dire, de ces jours où, les transports publics étant
en grève, j’avais l’occasion d’embarquer dans ma voiture,
aux points d’arrêt des autobus, quelques-uns de mes
malheureux concitoyens, empêchés de rentrer chez eux.
Quitter enfin mon fauteuil, au théâtre, pour permettre à
un couple d’être réuni, placer en voyage les valises d’une
jeune fille dans le filet placé trop haut pour elle, étaient
autant d’exploits que j’accomplissais
plus souvent que
d’autres parce que j’étais plus attentif aux occasions de le
faire et que j’en retirais des plaisirs mieux savourés.

et de plus incontestable | c’était le clou de ma journée | J’ai eu la chance de les accueillir dans ma voiture | dans le porte-bagages placé trop haut | étaient si nombreux exploits ou actes que je faisais | J’en ai pris plus de plaisir

22. Je passais aussi pour généreux et je l’étais. J’ai
beaucoup donné, en public et dans le privé. Mais loin de
souffrir quand il fallait me séparer d’un objet ou d’une
somme d’argent, j’en tirais de constants plaisirs dont le
moindre n’était pas une sorte de mélancolie qui, parfois,
naissait en moi
, à la considération de la stérilité de ces
dons et de l’ingratitude probable qui les suivrait. J’avais
même un tel plaisir à donner que je détestais d’y être
obligé
. L’exactitude dans les choses de l’argent
m’assommait et je m’y prêtais avec mauvaise humeur
. Il
me fallait être maître de mes libéralités.

J’étais considéré comme généreux | quand j’ai dû abandonner |
le moindre n’était pas une sorte de mélancolie que parfois se leva en moi | J’ai même pris un tel plaisir à donner que je détestais être obligé de le faire | L’exactitude dans les questions d’argent m’ennuyait et je me conformais sans grâce

23. Ce sont là de petits traits, mais qui vous feront
comprendre
les continuelles délectations que je trouvais
dans ma vie, et surtout dans mon métier. Être arrêté, par
exemple, dans les couloirs du Palais,
par la femme d’un
accusé qu’on a défendu pour la seule justice ou pitié, je
veux dire gratuitement, entendre cette femme murmurer
que rien, non, rien ne pourra reconnaître ce qu’on a fait
pour eux, répondre alors que c’était bien naturel,
n’importe qui en aurait fait autant, offrir même une aide
pour franchir les mauvais jours à venir, puis, afin de
couper court aux effusions et leur garder ainsi une juste
résonance
, baiser la main d’une pauvre femme et briser
, croyez-moi, cher monsieur, c’est atteindre plus haut
que l’ambitieux vulgaire et se hisser à ce point culminant
où la vertu ne se nourrit plus que d’elle-même
.

These are just little touches | qui vous aidera à saisir | être arrêté dans le couloir des tribunaux | que l’on défend pour la justice seulement ou la pitié | that woman whisper / murmur | rien ne pourrait jamais rembourser | que quiconque aurait fait autant | faire face aux mauvais jours à venir | pour réduire l’épanchement et préserver la résonance appropriée | embrasser la main d’une pauvre femme et se séparer | s’élevant à ce sommet suprême où la vertu est sa récompense

24. Arrêtons-nous sur ces cimes. Vous comprenez
maintenant ce que je voulais dire en parlant de viser plus
haut. Je parlais justement de ces points culminants, les
seuls où je puisse vivre. Oui, je ne me suis jamais senti à
l’aise que dans les situations élevées. Jusque dans le détail
de la vie, j’avais besoin d’être au-dessus. Je préférais
l’autobus au métro, les calèches aux taxis, les terrasses
aux entresols. Amateur des avions de sport où l’on porte
la tête en plein ciel, je figurais aussi, sur les bateaux,
l’éternel promeneur des dunettes. En montagne, je fuyais
les vallées encaissées pour les cols et les plateaux ; j’étais
l’homme des pénéplaines, au moins. Si le destin m’avait
obligé de choisir un métier manuel, tourneur ou couvreur,
soyez tranquille, j’eusse choisi les toits et fait amitié avec
les vertiges. Les soutes, les cales, les souterrains, les
grottes, les gouffres me faisaient horreur. J’avais même
voué une haine spéciale aux spéléologues, qui avaient le
front d’occuper la première page des journaux, et dont les
performances m’écoeuraient. S’efforcer de parvenir à la
cote moins huit cents, au risque de se trouver la tête
coincée dans un goulet rocheux (un siphon, comme disent
ces inconscients !) me paraissait l’exploit de caractères
pervertis ou traumatisés. Il y avait du crime là-dessous.

sur ces hauteurs | J’ai parlé de viser plus haut (aiming higher) | dans les hauts lieux | terrasses avec mezzanine | Je suis aussi apparu sur les bateaux | j’étais le marcheur éternel du pont supérieur. | J’ai fui les vallées pour les cols | J’étais au moins l’homme des mesas | amitié avec le vertige. | Bacs à charbon, cales de navires, les souterrains, les grottes, les fosses me repoussaient | qui ont eu l’audace de faire la une (front page) de nos journaux | dont les prouesses me dégoûtaient | S’efforcer d’atteindre l’altitude moins huit cents | coincé / pris dans un entonnoir (funnel) rocheux | (comme disent ces gens ignorants!) | m’a semblé l’exploit de personnages pervers ou traumatisés | quelque chose de criminel sous-jacent

25. Un balcon naturel, à cinq ou six cents mètres audessus
d’une mer encore visible et baignée de lumière,
était au contraire l’endroit où je respirais le mieux,
surtout si j’étais seul, bien au-dessus des fourmis
humaines. Je m’expliquais sans peine que les sermons, les
prédications décisives
, les miracles de feu se fissent sur
des hauteurs accessibles. Selon moi, on ne méditait pas
dans les caves ou les cellules des prisons (à moins qu’elles
fussent située
s dans une tour, avec une vue étendue) ; on
y moisissait
. Et je comprenais cet homme qui, étant entré
dans les ordres, défroqua parce que sa cellule, au lieu
d’ouvrir, comme il s’y attendait, sur un vaste paysage,
donnait sur un mur. Soyez sûr qu’en ce qui me concerne,
je ne moisissais pas. À toute heure du jour, en moi-même
et parmi les autres, je grimpais sur la hauteur, j’y allumais
des feux apparents
, et une joyeuse salutation s’élevait
vers moi. C’est ainsi, du moins, que je prenais plaisir à la
vie et à ma propre excellence.

Je pouvais facilement comprendre pourquoi les sermons, et (decisive preachings) | (sauf s’elles étaient situés …) | on est devenu moisi là (mouldy) | J’allumais des feux remarquables

26. Ma profession satisfaisait heureusement cette vocation
des sommets. Elle m’enlevait toute amertume à l’égard de
mon prochain
que j’obligeais toujours sans jamais rien lui
devoir
. Elle me plaçait au-dessus du juge que je jugeais à
son tour, au-dessus de l’accusé que je forçais à la
reconnaissance.
Pesez bien cela, cher monsieur : je vivais
impunément. Je n’étais concerné par aucun jugement, je
ne me trouvais pas sur la scène du tribunal, mais quelque
part, dans les cintres
, comme ces dieux que, de temps en
temps, on descend, au moyen d’une machine, pour
transfigurer l’action et lui donner son sens. Après tout,
vivre au-dessus reste encore la seule manière d’être vu et
salué par le plus grand nombre.

Mon travail a satisfait très volontiers | en ce qui concerne mon voisin | sans jamais lui devoir rien (not owing him) | que j’ai forcé à remercier | Je n’étais pas dans la salle d’audience, mais en quelq’un des parties hautes

27. Quelques-uns de mes bons criminels avaient d’ailleurs,
en tuant, obéi au même sentiment. La lecture des
journaux, dans la triste situation où ils se trouvaient, leur
apportait sans doute une sorte de compensation
malheureuse. Comme beaucoup d’hommes, ils n’en
pouvaient plus de l’anonymat
et cette impatience avait
pu, en partie, les mener à de fâcheuses extrémités. Pour
être connu, il suffit en somme de tuer sa concierge.
Malheureusement, il s’agit d’une réputation éphémère,
tant il y a de concierges qui méritent et reçoivent le
couteau. Le crime tient sans trêve le devant de la scène,
mais le criminel n’y figure que fugitivement, pour être
aussitôt remplacé. Ces brefs triomphes enfin se payent
trop cher. Défendre nos malheureux aspirants à la
réputation
revenait, au contraire, à être vraiment
reconnu, dans le même temps et aux mêmes places, mais
par des moyens plus économiques. Cela m’encourageait
aussi à déployer de méritoires efforts pour qu’ils
payassent le moins possible
: ce qu’ils payaient, ils le
payaient un peu à ma place.
L’indignation, le talent,
l’émotion que je dépensais m’enlevaient, en revanche,
toute dette à leur égard
. Les juges punissaient, les accusés
expiaient et moi, libre de tout devoir, soustrait au
jugement comme à la sanction
, je régnais, librement, dans
une lumière édénique.

ils ne pouvaient pas rester anonymes | à des extrêmes malheureux | Le crime occupe une place centrale | nos pauvres célébrités aspirants | faire de bons efforts pour charger le moins possible | ils le faisaient dans une certaine mesure à ma place | retiré de moi, d’autre part, toute dette envers eux | Je me suis retiré du jugement et de la peine

28. N’était-ce pas cela, en effet, l’Éden, cher monsieur : la
vie en prise directe
? Ce fut la mienne. Je n’ai jamais eu
besoin d’apprendre à vivre. Sur ce point, je savais déjà
tout en naissant. Il y a des gens dont le problème est de
s’abriter des hommes, ou du moins de s’arranger d’eux
.
Pour moi, l’arrangement était fait. Familier quand il le
fallait, silencieux si nécessaire, capable de désinvolture
autant que de gravité, j’étais de plain-pied
. Aussi ma
popularité était-elle grande et je ne comptais plus mes
succès dans le monde. Je n’étais pas mal fait de ma
personne, je me montrais à la fois danseur infatigable et
discret érudit, j’arrivais à aimer en même temps, ce qui
n’est guère facile, les femmes et la justice, je pratiquais les
sports et les beaux-arts, bref, je m’arrête, pour que vous
ne me soupçonniez pas de complaisance. Mais imaginez, je
vous prie, un homme dans la force de l’âge, de parfaite
santé, généreusement doué, habile dans les exercices du
corps comme dans ceux de l’intelligence, ni pauvre ni
riche, dormant bien, et profondément content de lui même
sans le montrer autrement que par une sociabilité
heureuse
. Vous admettrez alors que je puisse parler, en
toute modestie, d’une vie réussie.

face à face avec la vie | pour éviter les gens, ou au moins pour se réconcilier avec eux | aussi capable d’une manière informelle que de la dignité, j’ai été fondé | j’étais d’apparence passable | suffisance | a man in the prime of life | ne le montrant que par une joyeuse convivialité | a successful life

29. Oui, peu d’êtres ont été plus naturels que moi. Mon
accord avec la vie était total
, j’adhérais à ce qu’elle était,
du haut en bas, sans rien refuser de ses ironies, de sa
grandeur, ni de ses servitudes. En particulier, la chair, la
matière, le physique en un mot, qui déconcerte ou
décourage tant d’hommes dans l’amour ou dans la
solitude, m’apportait, sans m’asservir, des joies égales.
J’étais fait pour avoir un corps. De là cette harmonie en
moi, cette maîtrise détendue que les gens sentaient et
dont ils m’avouaient parfois qu’elle les aidait à vivre. On
recherchait donc ma compagnie
. Souvent, par exemple,
on croyait m’avoir déjà rencontré. La vie, ses êtres et ses
dons venaient au-devant de moi ; j’acceptais ces
hommages avec une bienveillante fierté
. En vérité, à force
d’être homme, avec tant de plénitude et de simplicité
, je
me trouvais un peu surhomme.

Je me suis bien intégré dans la vie | sans m’asservir, m’a apporté des joies constantes | that relaxed mastery | .. ils m’ont parfois admis | ainsi ma présence était recherchée | nous pensions avoir déjà rencontré | se sont offerts à moi | J’ai accepté ces applaudissements avec une douce fierté | juste d’être si pleinement et simplement un homme | Je me considérais comme une sorte de surhomme

30. J’étais d’une naissance honnête, mais obscure (mon
père était officier) et pourtant, certains matins, je l’avoue
humblement, je me sentais fils de roi, ou buisson ardent.
Il s’agissait, notez-le bien, d’autre chose que la certitude
où je vivais d’être plus intelligent que tout le monde. Cette
certitude d’ailleurs est sans conséquence du fait que tant
d’imbéciles la partagent. Non, à force d’être comblé, je me
sentais, j’hésite à l’avouer, désigné. Désigné
personnellement, entre tous, pour cette longue et
constante réussite
. C’était là, en somme, un effet de ma
modestie. Je refusais d’attribuer cette réussite à mes
seuls mérites, et je ne pouvais croire que la réunion, en
une personne unique, de qualités si différentes et si
extrêmes, fût le résultat du seul hasard. C’est pourquoi,
vivant heureux, je me sentais, d’une certaine manière,
autorisé à ce bonheur par quelque décret supérieur.
Quand je vous aurai dit que je n’avais nulle religion, vous
apercevrez encore mieux ce qu’il y avait d’extraordinaire
dans cette conviction. Ordinaire ou non, elle m’a soulevé
longtemps au-dessus du train quotidien et j’ai plané,
littéralement, pendant des années dont, à vrai dire, j’ai
encore le regret au coeur
. J’ai plané jusqu’au soir où…
Mais non, ceci est une autre affaire et il faut l’oublier.
D’ailleurs, j’exagère peut-être. J’étais à l’aise en tout, il
est vrai, mais en même temps satisfait de rien. Chaque
joie m’en faisait désirer une autre. J’allais de fête en fête.
Il m’arrivait de danser pendant des nuits, de plus en plus
fou des êtres et de la vie.

Parfois, tard dans ces nuits où la
danse, l’alcool léger, mon déchaînement, le violent
abandon de chacun, me jetaient dans un ravissement à la
fois las et comblé
, il me semblait, à l’extrémité de la
fatigue, et l’espace d’une seconde, que je comprenais enfin
le secret des êtres et du monde. Mais la fatigue
disparaissait le lendemain et, avec elle, le secret ; je
m’élançais de nouveau. Je courais ainsi, toujours comblé,
jamais rassasié
, sans savoir où m’arrêter, jusqu’au jour,
jusqu’au soir plutôt où la musique s’est arrêtée, les
lumières se sont éteintes. La fête où j’avais été heureux…
Mais permettez-moi de faire appel à notre ami le primate.
Hochez la tête pour le remercier et, surtout, buvez avec
moi, j’ai besoin de votre sympathie.

mais humble | C’était une question, remarquez bien | d’ailleurs = moreover | à force d’être doué | Personnellement marqué pour ce succès pérenne | autorisé par un commandement supérieur ! j’ajoute ! au-dessus de la routine quotidienne et je glissais | Je désire encore dans mon coeur | J’avais l’habitude de danser les nuits, de plus en plus fou de gens et de la vie | ma libération | dans un délire à la fois fatigué et épanoui | toujours plein de faveurs, jamais rempli.

31. Je vois que cette déclaration vous étonne. N’avez-vous
jamais eu subitement
besoin de sympathie, de secours,
d’amitié ? Oui, bien sûr. Moi, j’ai appris à me contenter de
la sympathie. On la trouve plus facilement, et puis elle
n’engage à rien. « Croyez à ma sympathie », dans le
discours intérieur
, précède immédiatement « et
maintenant, occupons-nous d’autre chose ». C’est un
sentiment de président du conseil : on l’obtient à bon
marché
, après les catastrophes. L’amitié, c’est moins
simple. Elle est longue et dure à obtenir, mais quand on
l’a, plus moyen de s’en débarrasser, il faut faire face. Ne
croyez pas surtout que vos amis vous téléphoneront tous
les soirs, comme ils le devraient, pour savoir si ce n’est
pas justement le soir où vous décidez de vous suicider, ou
plus simplement si vous n’avez pas besoin de compagnie,
si vous n’êtes pas en disposition de sortir. Mais non, s’ils
téléphonent, soyez tranquille, ce sera le soir où vous
n’êtes pas seul, et où la vie est belle. Le suicide, ils vous y
pousseraient plutôt
, en vertu de ce que vous vous devez à
vous-même
, selon eux. Le ciel nous préserve, cher
monsieur, d’être placés trop haut par nos amis ! Quant à
ceux dont c’est la fonction de nous aimer, je veux dire les
parents, les alliés
(quelle expression !), c’est une autre
chanson. Ils ont le mot qu’il faut, eux, mais c’est plutôt le
mot qui fait balle
; ils téléphonent comme on tire à la
carabine. Et ils visent juste. Ah ! les Bazaine !

Avez-vous jamais eu un besoin soudain | Crois en ma compréhension sympathique | in the inner discourse | nous l’obtenons à moindre coût | aucun moyen de l’enlever, on doit l’affronter | ils vous conduiraient plus vers elle | à cause de ce que vous vous devez (you owe yourself) | I mean relatives and connections | c’est le bon mot, d’accord | ils savent comment viser (aim). Oh, les traîtres

32. Comment ? Quel soir ? J’y viendrai, soyez patient avec
moi. D’une certaine manière, d’ailleurs, je suis dans mon
sujet, avec cette histoire d’amis et d’alliés. Voyez-vous, on
m’a parlé d’un homme dont l’ami avait été emprisonné et
qui couchait tous les soirs sur le sol de sa chambre pour ne
pas jouir d’un confort qu’on avait retiré
à celui qu’il
aimait. Qui, cher monsieur, qui couchera sur le sol pour
nous ? Si j’en suis capable moi-même ? Écoutez, je
voudrais l’être, je le serai. Oui, nous en serons tous
capables un jour, et ce sera le salut. Mais ce n’est pas
facile, car l’amitié est distraite, ou du moins impuissante.
Ce qu’elle veut, elle ne le peut pas. Peut-être, après tout,
ne le veut-elle pas assez ? Peut-être n’aimons-nous pas
assez la vie ? Avez-vous remarqué que la mort seule
réveille nos sentiments ? Comme nous aimons les amis
qui viennent de nous quitter, n’est-ce pas ? Comme nous
admirons ceux de nos maîtres
qui ne parlent plus, la
bouche pleine de terre ! L’hommage vient alors tout
naturellement, cet hommage que, peut-être, ils avaient
attendu de nous toute leur vie. Mais savez-vous pourquoi
nous sommes toujours plus justes et plus généreux avec
les morts ? La raison est simple ! Avec eux, il n’y a pas
d’obligation. Ils nous laissent libres, nous pouvons
prendre notre temps, caser l’hommage entre le cocktail et
une gentille maîtresse
, à temps perdu, en somme. S’ils
nous obligeaient à quelque chose
, ce serait à la mémoire,
et nous avons la mémoire courte. Non, c’est le mort frais
que nous aimons chez nos amis, le mort douloureux, notre
émotion, nous-mêmes enfin !

afin de ne pas profiter d’un confort qui a été retiré | Est-ce que j’en suis capable moi-même? | l’amitié est d’oublier ou au moins d’inutile | Comme nous admirons ceux de nos parieurs | correspondre le témoignage entre un cocktail et une belle petite maîtresse | S’ils nous ont forcés à quelque chose |nous-mêmes bien sûr!

33. J’avais ainsi un ami que j’évitais le plus souvent. Il
m’ennuyait un peu, et puis il avait de la morale. Mais à
l’agonie, il m’a retrouvé
, soyez tranquille. Je n’ai pas raté
une journée. Il est mort, content de moi, en me serrant les
mains. Une femme qui me relançait trop souvent, et en
vain, eut le bon goût de mourir jeune. Quelle place
aussitôt
dans mon coeur ! Et quand, de surcroît, il s’agit
d’un suicide ! Seigneur, quel délicieux branle-bas ! Le
téléphone fonctionne, le coeur déborde, et les phrases
volontairement brèves, mais lourdes de sous-entendus, la
peine maîtrisée
, et même, oui, un peu d’auto-accusation !

d’ailleurs il était un moraliste | Mais sur son lit de mort, j’étais là-bas | Une femme qui me poursuivait | Quel vide tout de suite | quelle agitation délicieuse! | lourd d’implications | la souffrance contenue

34. L’homme est ainsi, cher monsieur, il a deux faces : il ne
peut pas aimer sans s’aimer. Observez vos voisins, si, par
chance, il survient un décès dans l’immeuble. Ils
dormaient dans leur petite vie et voilà, par exemple, que
le concierge meurt. Aussitôt, ils s’éveillent, frétillent,
s’informent, s’apitoient.
Un mort sous presse, et le
spectacle commence enfin. Ils ont besoin de la tragédie,
que voulez-vous, c’est leur petite transcendance, c’est
leur apéritif. D’ailleurs, est-ce un hasard si je vous parle
de concierge ? J’en avais un, vraiment disgracié, la
méchanceté même, un monstre d’insignifiance et de
rancune
, qui aurait découragé un franciscain. Je ne lui
parlais même plus, mais, par sa seule existence, il
compromettait mon contentement habituel
. Il est mort, et
je suis allé à son enterrement. Voulez-vous me dire
pourquoi ?

il y a une mort dans le bâtiment | À la fois ils se réveillent, se remuent, obtiennent les détails, compatissant | Un homme récemment mort | tu ne sais pas | En outre, à propos | vraiment mal favorisé, même méchant, un monstre d’insignifiance et de mauvaise humeur | par son existence même il a atténué mon bonheur habituel

35. Les deux jours qui précédèrent la cérémonie furent
d’ailleurs pleins d’intérêt. La femme du concierge était
malade, couchée dans la pièce unique, et, près d’elle, on
avait étendu la caisse sur des chevalet
s. Il fallait prendre
son courrier soi-même. On ouvrait, on disait : « Bonjour,
madame », on écoutait l’éloge du disparu que la concierge
désignait de la main, et on emportait son courrier. Rien de
réjouissant là-dedans
, n’est-ce pas ? Toute la maison,
pourtant, a défilé dans la loge qui puait le phénol. Et les
locataires n’envoyaient pas leurs domestiques, non, ils
venaient profiter eux-mêmes de l’aubaine. Les
domestiques aussi, d’ailleurs, mais en catimini. Le jour de
l’enterrement, la caisse était trop grande pour la porte de
la loge. « Ô mon chéri, disait dans son lit la concierge, avec
une surprise à la fois ravie et navrée, comme il était
grand ! » « Pas d’inquiétude, madame, répondait
l’ordonnateur, on le passera de champ, et debout. » On l’a
passé debout, et puis on l’a couché, et j’ai été le seul (avec
un ancien chasseur de cabaret, dont j’ai compris qu’il
buvait son Pernod tous les soirs avec le défunt) à aller
jusqu’au cimetière et à jeter des fleurs sur un cercueil
dont le luxe m’étonna. Ensuite, j’ai fait une visite à la
concierge, pour recevoir ses remerciements de
tragédienne. Quelle raison à tout cela, dites-moi ? Aucune,
sinon l’apéritif.

besides, anyway | le cercueil avait été posé sur des tréteaux | one’s mail | Rien de très amusant therein | passa dans sa chambre, puant l’acide phénolique | la bonanza | mais en cachette | affligé | nous le ferons passer sideways et debout | portemanteau de cabaret

36. J’ai enterré aussi un vieux collaborateur de l’Ordre des
avocats
. Un commis, assez dédaigné, à qui je serrais
toujours la main. Là ou je travaillais, je serrais toutes les
mains d’ailleurs, et plutôt deux fois qu’une. Cette cordiale
simplicité me valait, à peu de frais, la sympathie de tous,
nécessaire à mon épanouissement
. Pour l’enterrement de
notre commis, le bâtonnier ne s’était pas dérangé.
~A~
Moi, oui, et à la veille d’un voyage, ce qui fut souligné.
Justement, je savais que ma présence serait remarquée,
et favorablement commentée. Alors, vous comprenez,
même la neige qui tombait ce jour-là ne m’a pas fait
reculer.

aussi un membre de la guilde des avocats | Un employé un peu négligé | earned me | la popularité si nécessaire à mon accomplissement | le président de la guilde |

37. Comment ? J’y viens, ne craignez rien, j’y suis encore,
du reste
. Mais laissez-moi auparavant vous faire
remarquer que ma concierge, qui s’était ruinée en
crucifix
, en beau chêne, et en poignées d’argent, pour
mieux jouir de son émotion, s’est collée, un mois plus tard,
avec un faraud à belle voix. Il la cognait, on entendait des
cris affreux, et tout de suite après, il ouvrait la fenêtre et
poussait sa romance préférée : « Femmes, que vous êtes
jolies ! » « Tout de même ! » disaient les voisins. Tout de
même quoi, je vous le demande ? Bon, ce baryton avait les
apparences contre lui, et la concierge aussi. Mais rien ne
prouve qu’ils ne s’aimaient pas. Rien ne prouve, non plus,
qu’elle n’aimait pas son mari. Du reste, quand le faraud
s’envola, la voix et le bras fatigués, elle reprit l’éloge du
disparu, cette fidèle ! Après tout, j’en sais d’autres qui ont
les apparences pour eux
, et qui n’en sont pas plus
constants ni sincères. J’ai connu un homme qui a donné
vingt ans de sa vie à une étourdie, qui lui a tout sacrifié,
ses amitiés, son travail, la décence même de sa vie, et qui
reconnut un soir qu’il ne l’avait jamais aimée. Il
s’ennuyait, voilà tout
, il s’ennuyait, comme la plupart des
gens. Il s’était donc créé de toutes pièces une vie de
complications et de drames. Il faut que quelque chose
arrive
, voilà l’explication de la plupart des engagements
humains. Il faut que quelque chose arrive, même la
servitude
sans amour, même la guerre, ou la mort. Vivent
donc les enterrements !

J’y arrive, jamais peur, j’y suis déjà quand même | préalablement | qui est en faillite acheter un crucifix | avec un vaniteux | il la battait | diffuser sa chanson d’amour préférée | où tout semble approprié | à un idiot | Il s’ennuyait, c’est tout | Il a créé à partir de zéro | quelque chose doit arriver | esclavage

38. Moi, du moins, je n’avais pas cette excuse. Je ne
m’ennuyais pas puisque je régnais. Le soir dont je vous
parle, je peux même dire que je m’ennuyais moins que
jamais. Non, vraiment, je ne désirais pas que quelque
chose arrivât. Et pourtant… Voyez-vous, cher monsieur,
c’était un beau soir d’automne, encore tiède sur la ville,
déjà humide sur la Seine. La nuit venait, le ciel était
encore clair à l’ouest, mais s’assombrissait, les
lampadaires brillaient faiblement. Je remontais les quais
de la rive gauche vers le pont des Arts. On voyait luire le
fleuve, entre les boîtes fermées des bouquinistes. Il y
avait peu de monde sur les quais : Paris mangeait déjà. Je
foulais
les feuilles jaunes et poussiéreuses qui rappelaient
encore l’été. Le ciel se remplissait peu à peu d’étoiles
qu’on apercevait fugitivement en s’éloignant d’un
lampadaire vers un autre. Je goûtais le silence revenu, la
douceur du soir, Paris vide. J’étais content. La journée
avait été bonne : un aveugle, la réduction de peine que
j’espérais, la chaude poignée de main de mon client,
quelques générosités et, dans l’après-midi, une brillante
improvisation, devant quelques amis, sur la dureté de
coeur de notre classe dirigeante et l’hypocrisie de nos
élites.

toujours chaud | il commençait à faire nuit | libraires | Je marchais | la punition diminuée

39. J’étais monté sur le pont des Arts, désert à cette
heure, pour regarder le fleuve qu’on devinait à peine dans
la nuit maintenant venue. Face au Vert-Galant, je
dominais l’île. Je sentais monter en moi un vaste
sentiment de puissance et, comment dirais-je,
d’achèvement, qui dilatait mon coeur. Je me redressai et
j’allais allumer une cigarette, la cigarette de la satisfaction,
quand, au même moment, un rire éclata derrière moi.
Surpris, je fis une brusque volte-face : il n’y avait
personne. J’allai jusqu’au garde-fou : aucune péniche,
aucune barque. Je me retournai vers l’île et, de nouveau,
j’entendis le rire dans mon dos, un peu plus lointain,
comme s’il descendait le fleuve. Je restais là, immobile. Le
rire décroissait,
mais je l’entendais encore distinctement
derrière moi, venu de nulle part, sinon des eaux. En
même temps, je percevais les battements précipités de
mon coeur. Entendez-moi bien, ce rire n’avait rien de
mystérieux ; c’était un bon rire, naturel, presque amical,
qui remettait les choses en place. Bientôt d’ailleurs, je
n’entendis plus rien. Je regagnai les quais, pris la rue
Dauphine, achetai des cigarettes dont je n’avais nul
besoin. J’étais étourdi, je respirais mal. Ce soir-là,
j’appelai un ami qui n’était pas chez lui. J’hésitais à sortir,
quand, soudain, j’entendis rire sous mes fenêtres.
J’ouvris. Sur le trottoir, en effet, des jeunes gens se
séparaient joyeusement. Je refermai les fenêtres, en
haussant les épaules ; après tout, j’avais un dossier à
étudier. Je me rendis dans la salle de bains pour boire un
verre d’eau. Mon image souriait dans la glace, mais il me
sembla que mon sourire était double…

on vient a peine de distinguer | à la pointe Ouest de l’île de la Cité | of completion | I arose | J’ai fait un pas vers la rambarde = railing | Le rire a diminué | qui met les choses à leur place | bientôt quand même | j’étais abasourdi

40. Comment ? Pardonnez-moi, je pensais à autre chose.
Je vous reverrai demain, sans doute. Demain, oui, c’est
cela. Non, non, je ne puis rester. D’ailleurs, je suis appelé
en consultation par l’ours brun que vous voyez là-bas. Un
honnête homme, à coup sûr, que la police brime
vilainement, et par pure perversité
. Vous estimez qu’il a
une tête de tueur ? Soyez sûr que c’est la tête de l’emploi.
Il cambriole, aussi bien, et vous serez surpris d’apprendre
que cet homme des cavernes est spécialisé dans le trafic
des tableaux. En Hollande, tout le monde est spécialiste
en peintures et en tulipes. Celui-ci, avec ses airs
modestes, est l’auteur du plus célèbre des vols de
tableaux. Lequel ? Je vous le dirai peut-être. Ne vous
étonnez pas de ma science. Bien que je sois juge-pénitent,
j’ai ici un violon d’Ingres : je suis le conseiller juridique de
ces braves gens. J’ai étudié les lois du pays et je me suis
fait une clientèle dans ce quartier où l’on n’exige pas vos
diplômes. Ce n’était pas facile, mais j’inspire confiance,
n’est-ce pas ? J’ai un beau rire franc, ma poignée de main
est énergique, ce sont là des atouts. Et puis j’ai réglé
quelques cas difficiles, par intérêt d’abord, par conviction
ensuite. Si les souteneurs et les voleurs étaient toujours et
partout condamnés, les honnêtes gens se croiraient tous
et sans cesse innocents, cher monsieur. Et selon moi –
voilà, voilà, je viens ! – c’est surtout cela qu’il faut éviter.
Il y aurait de quoi rire, autrement.

que la police persécute méchamment | Soyez assuré que ses actions sont conformes à son apparence | Il cogne les maisons de même | ma connaissance | J’ai une activité en dehors de mon travail | if the pimps and robbers | Sinon, tout ne serait qu’une blague

Chap 3
P 47
41. Vraiment, mon cher compatriote, je vous suis
reconnaissant de votre curiosité
. Pourtant, mon histoire
n’a rien d’extraordinaire. Sachez, puisque vous y tenez,
que j’ai pensé un peu à ce rire, pendant quelques jours,
puis je l’ai oublié. De loin en loin, il me semblait l’entendre,
quelque part en moi. Mais, la plupart du temps, je
pensais, sans effort, à autre chose.

I am grateful for your curiosity | parce que tu es intéressé | De temps en temps, somewhere within me

42 Je dois reconnaître cependant que je ne mis plus les
pieds
sur les quais de Paris. Lorsque j’y passais, en
voiture ou en autobus, il se faisait une sorte de silence en
moi. J’attendais, je crois. Mais je franchissais la Seine, rien
ne se produisait, je respirais. J’eus aussi, à ce moment,
quelques misères de santé. Rien de précis, de
l’abattement si vous voulez,
une sorte de difficulté à
retrouver ma bonne humeur. Je vis des médecins qui me
donnèrent des remontants. Je remontais, et puis
redescendais. La vie me devenait moins facile : quand le
corps est triste, le coeur languit. Il me semblait que je
désapprenais en partie
ce que je n’avais jamais appris et
que je savais pourtant si bien, je veux dire vivre. Oui, je
crois bien que c’est alors que tout commença.

Pourtant, je dois admettre que j’ai cessé de marcher | a dejection perhaps | Je suis allé voir des médecins | stimulants | J’étais partiellement désapprendre (unlearning) | Je veux dire comment vivre

43 Mais ce soir, non plus, je ne me sens pas en forme. J’ai
même du mal à tourner mes phrases. Je parle moins bien,
il me semble, et mon discours est moins sûr. Le temps,
sans doute. On respire mal, l’air est si lourd qu’il pèse sur
la poitrine. Verriez-vous un inconvénient, mon cher
compatriote, à ce que nous sortions pour marcher un peu
dans la ville ? Merci.

Souhaitez-vous objecter | que nous sortions pour une petite promenade

44 Comme les canaux sont beaux, le soir ! J’aime le
souffle des eaux moisies, l’odeur des feuilles mortes qui
macèrent
dans le canal et celle, funèbre, qui monte des

péniches pleines de fleurs. Non, non, ce goût n’a rien de
morbide, croyez-moi. Au contraire, c’est, chez moi, un
parti pris
. La vérité est que je me force à admirer ces
canaux. Ce que j’aime le plus au monde, c’est la Sicile,
vous voyez bien, et encore du haut de l’Etna, dans la
lumière, à condition de dominer l’île et la mer. Java, aussi,
mais à l’époque des alizés. Oui, j’y suis allé dans ma
jeunesse. D’une manière générale, j’aime toutes les îles. Il
est plus facile d’y régner.

eaux stagnantes (& mouldy) | qui mis à tremper | funéraire | c’est délibéré avec moi | au moment des alizés (trade wids)

45 Délicieuse maison, n’est-ce pas ? Les deux têtes que
vous voyez là sont celles d’esclaves nègres. Une enseigne.
La maison appartenait à un vendeur d’esclaves. Ah ! on
ne cachait pas son jeu
, en ce temps-là ! On avait du coffre,
on disait : « Voilà, j’ai pignon sur rue, je trafique des
esclaves, je vends de la chair noire ». Vous imaginez
quelqu’un, aujourd’hui, faisant connaître publiquement
que tel est son métier ? Quel scandale ! J’entends d’ici
mes confrères parisiens. C’est qu’ils sont irréductibles sur
la question, ils n’hésiteraient pas à lancer deux ou trois
manifestes, peut-être même plus ! Réflexion faite,
j’ajouterais ma signature à la leur. L’esclavage, ah ! mais
non, nous sommes contre ! Qu’on soit contraint de
l’installer chez soi
, ou dans les usines, bon, c’est dans
l’ordre des choses, mais s’en vanter, c’est le comble.

Maison de charme | a shop sign | on avait l’assurance | Je suis un homme de substance | Ils sont catégoriques | Que nous devrions être obligés de l’établir chez nous | mais ‘to boast,’ c’est la limite

46 Je sais bien qu’on ne peut se passer de dominer ou
d’être servi
. Chaque homme a besoin d’esclaves comme
d’air pur. Commander, c’est respirer, vous êtes bien de
cet avis ? Et même les plus déshérités arrivent à respirer.
Le dernier dans l’échelle sociale a encore son conjoint, ou
son enfant. S’il est célibataire, un chien. L’essentiel, en
somme, est de pouvoir se fâcher sans que l’autre ait le
droit de répondre. « On ne répond pas à son père », vous
connaissez la formule ? Dans un sens, elle est singulière. À
qui répondrait-on en ce monde sinon à ce qu’on aime ?
Dans un autre sens, elle est convaincante. Il faut bien que
quelqu’un ait le dernier mot. Sinon, à toute raison peut
s’opposer une autre
: on n’en finirait plus. La puissance,
au contraire, tranche tout. Nous y avons mis le temps,
mais nous avons compris cela. Par exemple, vous avez dû
le remarquer, notre vieille Europe philosophe enfin de la
bonne façon
. Nous ne disons plus, comme aux temps
naïfs : « Je pense ainsi. Quelles sont vos objections ? »
Nous sommes devenus lucides. Nous avons remplacé le
dialogue par le communiqué. « Telle est la vérité, disons nous.
Vous pouvez toujours la discuter, ça ne nous
intéresse pas. Mais dans quelques années, il y aura la
police, qui vous montrera que j’ai raison. »

on ne peut pas éviter de dominer ou d’être servi | les plus démunis | peut se mettre en colère | D’une certaine manière, c’est très étrange | chaque raison peut être répondue par une autre | il ne serait jamais fini | règle tout | Ça nous a pris du temps | enfin raisonne bien

47 Ah ! chère planète ! Tout y est clair maintenant. Nous
nous connaissons, nous savons ce dont nous sommes
capables. Tenez, moi, pour changer d’exemple, sinon de
sujet, j’ai toujours voulu
être servi avec le sourire. Si la
bonne avait l’air triste, elle empoisonnait mes journées.
Elle avait bien le droit de ne pas être gaie, sans doute.
Mais je me disais qu’il valait mieux pour elle qu’elle fît son
service en riant plutôt qu’en pleurant. En fait, cela valait
mieux pour moi. Pourtant, sans être glorieux, mon
raisonnement n’était pas tout à fait idiot. De la même
manière, je refusais toujours de manger dans les
restaurants chinois. Pourquoi ? Parce que les Asiatiques,
lorsqu’ils se taisent, et devant les blancs, ont souvent l’air
méprisant.
Naturellement, ils le gardent, cet air, en servant !
~A~
Comment jouir alors du poulet laqué, comment
surtout, en les regardant, penser qu’on a raison ?

Accrochez-vous, moi, pour changer ……., j’ai toujours voulu | cependant sans se vanter | regardent souvent méprisant | Comment profiter de poulet laqué (glazed) | penser qu’il a une raison

48 Tout à fait entre nous, la servitude, souriante de
préférence, est donc inévitable. Mais nous ne devons pas
le reconnaître. Celui qui ne peut s’empêcher d’avoir des
esclaves, ne vaut-il pas mieux qu’il les appelle hommes
libres ? Pour le principe d’abord, et puis pour ne pas les
désespérer. On leur doit bien cette compensation, n’est-ce
pas ? De cette manière, ils continueront de sourire et nous
garderons notre bonne conscience. Sans quoi, nous serions
forces de revenir sur nous-mêmes, nous deviendrions
fous de douleur, ou même modestes, tout est à craindre.
Aussi, pas d’enseignes, et celle-ci est scandaleuse.
D’ailleurs, si tout le monde se mettait à table, hein,
affichait son vrai métier, son identité, on ne saurait plus
où donner de la tête ! Imaginez des cartes de visite :
Dupont, philosophe froussard, ou propriétaire chrétien, ou
humaniste adultère, on a le choix, vraiment. Mais ce
serait l’enfer ! Oui, l’enfer doit être ainsi : des rues à
enseignes et pas moyen de s’expliquer. On est classé une
fois pour toutes.

49 Vous, par exemple, mon cher compatriote, pensez un
peu à ce que serait votre enseigne. Vous vous taisez ?
Allons, vous me répondrez plus tard. Je connais la mienne
en tout cas : une face double, un charmant Janus, et, audessus,
la devise de la maison : « Ne vous y fiez pas. » Sur
mes cartes : « Jean-Baptiste Clamence, comédien. »
Tenez, peu de temps après le soir dont je vous ai parlé, j’ai
découvert quelque chose. Quand je quittais un aveugle
sur le trottoir où je l’avais aidé à atterrir, je le saluais. Ce
coup de chapeau ne lui était évidemment pas destiné, il ne
pouvait pas le voir. À qui donc s’adressait-il ? Au public.
Après le rôle, les saluts. Pas mal, hein ? Un autre jour, à la
même époque, à un automobiliste qui me remerciait de
l’avoir aidé, je répondis que personne n’en aurait fait
autant. Je voulais dire, bien sûr, n’importe qui. Mais ce
malheureux lapsus me resta sur le coeur. Pour la
modestie, vraiment, j’étais imbattable.

50 Il faut le reconnaître humblement, mon cher
compatriote, j’ai toujours crevé de vanité. Moi, moi, moi,
voilà le refrain de ma chère vie, et qui s’entendait dans
tout ce que je disais. Je n’ai jamais pu parler qu’en me
vantant, surtout si je le faisais avec cette fracassante
discrétion dont j’avais le secret. Il est bien vrai que j’ai
toujours vécu libre et puissant. Simplement, je me sentais
libéré à l’égard de tous pour l’excellente raison que je ne
me reconnaissais pas d’égal. Je me suis toujours estimé
plus intelligent que tout le monde, je vous l’ai dit, mais
aussi plus sensible et plus adroit, tireur d’élite, conducteur
incomparable, meilleur amant. Même dans les domaines
où il m’était facile de vérifier mon infériorité, comme le
tennis par exemple, où je n’étais qu’un honnête
partenaire, il m’était difficile de ne pas croire que, si
j’avais le temps de m’entraîner, je surclasserais les
premières séries. Je ne me reconnaissais que des
supériorités, ce qui expliquait ma bienveillance et ma
sérénité. Quand je m’occupais d’autrui, c’était pure
condescendance, en toute liberté, et le mérite entier m’en
revenait : je montais d’un degré dans l’amour que je me
portais.

51 Avec quelques autres vérités, j’ai découvert ces
évidences peu à peu, dans la période qui suivit le soir dont
je vous ai parlé. Pas tout de suite, non, ni très
distinctement. Il a fallu d’abord que je retrouve la
mémoire. Par degrés, j’ai vu plus clair, j’ai appris un peu
de ce que je savais. Jusque-là, j’avais toujours été aidé par
un étonnant pouvoir d’oubli. J’oubliais tout, et d’abord
mes résolutions. Au fond, rien ne comptait. Guerre,
suicide, amour, misère, j’y prêtais attention, bien sûr,
quand les circonstances m’y forçaient, mais d’une manière
courtoise et superficielle. Parfois, je faisais mine de me
passionner pour une cause étrangère à ma vie la plus
quotidienne. Dans le fond pourtant, je n’y participais pas,
sauf, bien sûr, quand ma liberté était contrariée.
Comment vous dire ? Ça glissait. Oui, tout glissait sur moi.

52 Soyons justes : il arrivait que mes oublis fussent
méritoires. Vous avez remarqué qu’il y a des gens dont la
religion consiste à pardonner toutes les offenses et qui les
pardonnent en effet, mais ne les oublient jamais. Je n’étais
pas d’assez bonne étoffe pour pardonner aux offenses,
mais je finissais toujours par les oublier. Et tel qui se
croyait détesté de moi n’en revenait pas de se voir salué
avec un grand sourire. Selon sa nature, il admirait alors
ma grandeur d’âme ou méprisait ma pleutrerie sans
penser que ma raison était plus simple : j’avais oublié
jusqu’à son nom. La même infirmité qui me rendait
indifférent ou ingrat me faisait alors magnanime.

53 Je vivais donc sans autre continuité que celle, au jour
le jour, du moi-moi-moi. Au jour le jour les femmes, au
jour le jour la vertu ou le vice, au jour le jour, comme les
chiens, mais tous les jours, moi-même, solide au poste.
J’avançais ainsi à la surface de la vie, dans les mots en
quelque sorte, jamais dans la réalité. Tous ces livres à
peine lus, ces amis à peine aimés, ces villes à peine
visitées, ces femmes à peine prises ! Je faisais des gestes
par ennui, ou par distraction. Les êtres suivaient, ils
voulaient s’accrocher, mais il n’y avait rien, et c’était le
malheur. Pour eux. Car, pour moi, j’oubliais. Je ne me suis
jamais souvenu que de moi-même.

54 Peu à peu, la mémoire m’est cependant revenue. Ou
plutôt je suis revenu à elle, et j’y ai trouvé le souvenir qui
m’attendait. Avant de vous en parler, permettez-moi,
mon cher compatriote, de vous donner quelques
exemples (qui vous serviront, j’en suis sûr) de ce que j’ai
découvert au cours de mon exploration.

55 Un jour où, conduisant ma voiture, je tardais une
seconde à démarrer au feu vert, pendant que nos patients
concitoyens déchaînaient sans délai leurs avertisseurs
dans mon dos, je me suis souvenu soudain d’une autre
aventure, survenue dans les mêmes circonstances. Une
motocyclette conduite par un petit homme sec, portant
lorgnon et pantalon de golf, m’avait doublé et s’était
installée devant moi, au feu rouge. En stoppant, le petit
homme avait calé son moteur et s’évertuait en vain à lui
redonner souffle. Au feu vert, je lui demandai, avec mon
habituelle politesse, de ranger sa motocyclette pour que je
puisse passer. Le petit homme s’énervait encore sur son
moteur poussif. Il me répondit donc, selon les règles de la
courtoisie parisienne, d’aller me rhabiller. J’insistai,
toujours poli, mais avec une légère nuance d’impatience
dans la voix. On me fit savoir aussitôt que, de toute
manière, on m’emmenait à pied et à cheval. Pendant ce
temps, quelques avertisseurs commençaient, derrière
moi, de se faire entendre. Avec plus de fermeté, je priai
mon interlocuteur d’être poli et de considérer qu’il
entravait la circulation.

L’irascible personnage, exaspéré
sans doute par la mauvaise volonté, devenue évidente, de
son moteur, m’informa que si je désirais ce qu’il appelait
une dérouillée, il me l’offrirait de grand coeur. Tant de
cynisme me remplit d’une bonne fureur et je sortis de ma
voiture dans l’intention de frotter les oreilles de ce mal
embouché. Je ne pense pas être lâche (mais que ne
pense-t-on pas !), je dépassais d’une tête mon adversaire,
mes muscles m’ont toujours bien servi. Je crois encore
maintenant que la dérouillée aurait été reçue plutôt
qu’offerte. Mais j’étais à peine sur la chaussée que, de la
foule qui commençait à s’assembler, un homme sortit, se
précipita sur moi, vint m’assurer que j’étais le dernier des
derniers et qu’il ne me permettrait pas de frapper un
homme qui avait une motocyclette entre les jambes et
s’en trouvait, par conséquent, désavantagé. Je fis face à ce
mousquetaire et, en vérité, ne le vis même pas. À peine,
en effet, avais-je la tête tournée que, presque en même
temps, j’entendis la motocyclette pétarader de nouveau et
je reçus un coup violent sur l’oreille. Avant que j’aie eu le
temps d’enregistrer ce qui s’était passé, la motocyclette
s’éloigna. Étourdi, je marchai machinalement vers
d’Artagnan quand, au même moment, un concert
exaspéré d’avertisseurs s’éleva de la file, devenue
considérable, des véhicules. Le feu vert revenait. Alors,
encore un peu égaré, au lieu de secouer l’imbécile qui
m’avait interpellé, je retournai docilement vers ma
voiture et je démarrai, pendant qu’à mon passage
l’imbécile me saluait d’un « pauvre type » dont je me
souviens encore.

56 Histoire sans importance, direz-vous ? Sans doute.
Simplement, je mis longtemps à l’oublier, voilà
l’important. J’avais pourtant des excuses. Je m’étais
laissé battre sans répondre, mais on ne pouvait pas
m’accuser de lâcheté. Surpris, interpellé des deux côtés,
j’avais tout brouillé et les avertisseurs avaient achevé ma
confusion. Pourtant, j’en étais malheureux comme si
j’avais manqué à l’honneur. Je me revoyais, montant dans
ma voiture, sans une réaction, sous les regards ironiques
d’une foule d’autant plus ravie que je portais, je m’en
souviens, un costume bleu très élégant. J’entendais le
« pauvre type ! » qui, tout de même, me paraissait
justifié. Je m’étais en somme dégonflé publiquement. Par
suite d’un concours de circonstances, il est vrai, mais il y a
toujours des circonstances. Après coup, j’apercevais
clairement ce que j’eusse dû faire. Je me voyais descendre
d’Artagnan d’un bon crochet, remonter dans ma voiture,
poursuivre le sagouin qui m’avait frappé, le rattraper,
coincer sa machine contre un trottoir, le tirer à l’écart et
lui distribuer la raclée qu’il avait largement méritée. Avec
quelques variantes, je tournai cent fois ce petit film dans
mon imagination. Mais il était trop tard, et je dévorai
pendant quelques jours un vilain ressentiment.

57 Tiens, la pluie tombe de nouveau. Arrêtons-nous,
voulez-vous, sous ce porche. Bon. Où en étais-je ? Ah !
oui, l’honneur ! Eh bien, quand je retrouvai le souvenir de
cette aventure, je compris ce qu’elle signifiait. En somme,
mon rêve n’avait pas résisté à l’épreuve des faits. J’avais
rêvé, cela était clair maintenant, d’être un homme
complet, qui se serait fait respecter dans sa personne
comme dans son métier. Moitié Cerdan, moitié de Gaulle,
si vous voulez. Bref, je voulais dominer en toutes choses.
C’est pourquoi je prenais des airs, je mettais mes
coquetteries à montrer mon habileté physique plutôt que
mes dons intellectuels. Mais, après avoir été frappé en
public sans réagir, il ne m’était plus possible de caresser
cette belle image de moi-même. Si j’avais été l’ami de la
vérité et de l’intelligence que je prétendais être, que
m’eût fait cette aventure déjà oubliée de ceux qui en
avaient été les spectateurs ? À peine me serais-je accusé
de m’être fâché pour rien, et aussi, étant fâché, de n’avoir
pas su faire face aux conséquences de ma colère, faute de
présence d’esprit. Au lieu de cela, je brûlais de prendre
ma revanche, de frapper et de vaincre. Comme si mon
véritable désir n’était pas d’être la créature la plus
intelligente ou la plus généreuse de la terre, mais
seulement de battre qui je voudrais, d’être le plus fort
enfin, et de la façon la plus élémentaire. La vérité est que
tout homme intelligent, vous le savez bien, rêve d’être un
gangster et de régner sur la société par la seule violence.
Comme ce n’est pas aussi facile que peut le faire croire la
lecture des romans spécialisés, on s’en remet
généralement à la politique et l’on court au parti le plus
cruel. Qu’importe, n’est-ce pas, d’humilier son esprit si
l’on arrive par là à dominer tout le monde ? Je découvrais
en moi de doux rêves d’oppression.

58 J’apprenais du moins que je n’étais du côté des
coupables, des accusés, que dans la mesure exacte où leur
faute ne me causait aucun dommage. Leur culpabilité me
rendait éloquent parce que je n’en étais pas la victime.
Quand j’étais menacé, je ne devenais pas seulement un
juge à mon tour, mais plus encore : un maître irascible qui
voulait, hors de toute loi, assommer le délinquant et le
mettre à genoux. Après cela, mon cher compatriote, il est
bien difficile de continuer sérieusement à se croire une
vocation de justice et le défenseur prédestiné de la veuve
et de l’orphelin.

59 Puisque la pluie redouble et que nous avons le temps,
oserais-je vous confier une nouvelle découverte que je fis,
peu après, dans ma mémoire ? Asseyons-nous à l’abri, sur
ce banc. Il y a des siècles que des fumeurs de pipe y
contemplent la même pluie tombant sur le même canal.
Ce que j’ai à vous raconter est un peu plus difficile. Il
s’agit, cette fois, d’une femme. Il faut d’abord savoir que
j’ai toujours réussi, et sans grand effort, avec les femmes.
Je ne dis pas réussir à les rendre heureuses, ni même à
me rendre heureux par elles. Non, réussir, tout
simplement. J’arrivais à mes fins, à peu près quand je
voulais. On me trouvait du charme, imaginez cela ! Vous
savez ce qu’est le charme : une manière de s’entendre
répondre oui sans avoir posé aucune question claire. Ainsi
de moi, à l’époque. Cela vous surprend ? Allons, ne le niez
pas. Avec la tête qui m’est venue, c’est bien naturel.
Hélas ! après un certain âge, tout homme est responsable
de son visage. Le mien… Mais qu’importe ! Le fait est là,
on me trouvait du charme et j’en profitais.

60 Je n’y mettais cependant aucun calcul ; j’étais de
bonne foi, ou presque. Mon rapport avec les femmes était
naturel, aisé, facile comme on dit. Il n’y entrait pas de
ruse ou seulement celle, ostensible, qu’elles considèrent
comme un hommage. Je les aimais, selon l’expression
consacrée, ce qui revient à dire que je n’en ai jamais aimé
aucune. J’ai toujours trouvé la misogynie vulgaire et sotte,
et presque toutes les femmes que j’ai connues, je les ai
jugées meilleures que moi. Cependant, les plaçant si haut,
je les ai utilisées plus souvent que servies. Comment s’y
retrouver ?

61 Bien entendu, le véritable amour est exceptionnel,
deux ou trois par siècle à peu près. Le reste du temps, il y
a la vanité ou l’ennui. Pour moi, en tout cas, je n’étais pas
la Religieuse portugaise. Je n’ai pas le coeur sec, il s’en
faut, plein d’attendrissement au contraire, et la larme
facile avec ça. Seulement, mes élans se tournent toujours
vers moi, mes attendrissements me concernent. Il est
faux, après tout, que je n’aie jamais aimé. J’ai contracté
dans ma vie au moins un grand amour, dont j’ai toujours
dans ma vie au moins un grand amour, dont j’ai toujours
été l’objet. De ce point de vue, après les inévitables
difficultés du très jeune âge, j’avais été vite fixé : la
sensualité, et elle seule, régnait dans ma vie amoureuse.
Je cherchais seulement des objets de plaisir et de
conquête. J’y étais aidé d’ailleurs par ma complexion : la
nature a été généreuse avec moi. Je n’en étais pas peu fier
et j’en tirais beaucoup de satisfactions dont je ne saurais
plus dire si elles étaient de plaisir ou de prestige. Bon,
vous allez dire que je me vante encore. Je ne le nierai pas
et j’en suis d’autant moins fier qu’en ceci je me vante de
ce qui est vrai.

62 Dans tous les cas, ma sensualité, pour ne parler que
d’elle, était si réelle que, même pour une aventure de dix
minutes, j’aurais renié père et mère, quitte à le regretter
amèrement. Que dis-je ! Surtout pour une aventure de
dix minutes et plus encore si j’avais la certitude qu’elle
serait sans lendemain. J’avais des principes, bien sûr, et,
par exemple, que la femme des amis était sacrée.
Simplement, je cessais, en toute sincérité, quelques jours
auparavant, d’avoir de l’amitié pour les maris. Peut-être
ne devrais-je pas appeler ceci de la sensualité ? La
sensualité n’est pas répugnante, elle. Soyons indulgents et
parlons d’infirmité, d’une sorte d’incapacité congénitale à
voir dans l’amour autre chose que ce qu’on y fait. Cette
infirmité, après tout, était confortable. Conjuguée à ma
faculté d’oubli, elle favorisait ma liberté. Du même coup,
par un certain air d’éloignement et d’indépendance
irréductible qu’elle me donnait, elle me fournissait
l’occasion de nouveaux succès. À force de n’être pas
romantique, je donnais un solide aliment au romanesque.
Nos amies, en effet, ont ceci de commun avec Bonaparte
qu’elles pensent toujours réussir là où tout le monde a
échoué.

63 Dans ce commerce, du reste, je satisfaisais encore
autre chose que ma sensualité : mon amour du jeu.
J’aimais dans les femmes les partenaires d’un certain jeu,
qui avait le goût, au moins, de l’innocence. Voyez-vous, je
ne peux supporter de m’ennuyer et je n’apprécie, dans la
vie, que les récréations. Toute société, même brillante,
m’accable rapidement tandis que je ne me suis jamais
ennuyé avec les femmes qui me plaisaient. J’ai de la peine
à l’avouer, j’aurais donné dix entretiens avec Einstein
pour un premier rendez-vous avec une jolie figurante. Il
est vrai qu’au dixième rendez-vous, je soupirais après
Einstein, ou de fortes lectures. En somme, je ne me suis
jamais soucié des grands problèmes que dans les
intervalles de mes petits débordements. Et combien de
fois, planté sur le trottoir, au coeur d’une discussion
passionnée avec des amis, j’ai perdu le fil du raisonnement
qu’on m’exposait parce qu’une ravageuse, au même
moment, traversait la rue.

64 Donc, je jouais le jeu. Je savais qu’elles aimaient qu’on
n’allât pas trop vite au but. Il fallait d’abord de la
conversation, de la tendresse, comme elles disent. Je
n’étais pas en peine de discours, étant avocat, ni de
regards, ayant été, au régiment, apprenti-comédien. Je
changeais souvent de rôle ; mais il s’agissait toujours de la
même pièce. Par exemple, le numéro de l’attirance
incompréhensible, du « je ne sais quoi », du « il n’y a pas
de raisons, je ne souhaitais pas d’être attiré, j’étais
pourtant lassé de l’amour, etc. » était toujours efficace,
bien qu’il soit un des plus vieux du répertoire. Il y avait
aussi celui du bonheur mystérieux qu’aucune autre
femme ne vous a jamais donné, qui est peut-être sans
avenir, sûrement même (car on ne saurait trop se
garantir), mais qui, justement, est irremplaçable. Surtout,
j’avais perfectionné une petite tirade, toujours bien reçue,
et que vous applaudirez, j’en suis sûr. L’essentiel de cette
tirade tenait dans l’affirmation, douloureuse et résignée,
que je n’étais rien, ce n’était pas la peine qu’on s’attachât
à moi, ma vie était ailleurs, elle ne passait pas par le
bonheur de tous les jours, bonheur que, peut-être, j’eusse
préféré à toutes choses, mais voilà, il était trop tard. Sur
les raisons de ce retard décisif, je gardais le secret,
sachant qu’il est meilleur de coucher avec le mystère.
Dans un sens, d’ailleurs, je croyais à ce que je disais, je
vivais mon rôle. Il n’est pas étonnant alors que mes
partenaires, elles aussi, se missent à brûler les planches.
Les plus sensibles de mes amies s’efforçaient de me
comprendre et cet effort les menait à de mélancoliques
abandons. Les autres, satisfaites de voir que je respectais
la règle du jeu et que j’avais la délicatesse de parler avant
d’agir, passaient sans attendre aux réalités. J’avais alors
gagné, et deux fois, puisque, outre le désir que j’avais
d’elles, je satisfaisais l’amour que je me portais, en
vérifiant chaque fois mes beaux pouvoirs.

65 Cela est si vrai que même s’il arrivait que certaines ne
me fournissent qu’un plaisir médiocre, je tâchais
cependant de renouer avec elles, de loin en loin, aidé sans
doute par ce désir singulier que favorise l’absence, suivie
d’une complicité soudain retrouvée, mais aussi pour
vérifier que nos liens tenaient toujours et qu’il
n’appartenait qu’à moi de les resserrer. Parfois, j’allais
même jusqu’à leur faire jurer de n’appartenir à aucun
autre homme, pour apaiser, une fois pour toutes, mes
inquiétudes sur ce point. Le coeur pourtant n’avait point
de part à cette inquiétude, ni même l’imagination. Une
certaine sorte de prétention était en effet si incarnée en
moi que j’avais de la difficulté à imaginer, malgré
l’évidence, qu’une femme qui avait été à moi pût jamais
appartenir à un autre. Mais ce serment qu’elles me
faisaient me libérait en les liant. Du moment qu’elles
n’appartiendraient à personne, je pouvais alors me
décider à rompre, ce qui, autrement, m’était presque
toujours impossible. La vérification, en ce qui les
concernait, était faite une fois pour toutes, mon pouvoir
assuré pour longtemps. Curieux, non ? C’est ainsi
pourtant, mon cher compatriote. Les uns crient : « Aimemoi
! ». Les autres : « Ne m’aime pas ! ». Mais une
certaine race, la pire et la plus malheureuse : « Ne m’aime
pas, et sois-moi fidèle ! »

66 Seulement, voilà, la vérification n’est jamais définitive,
il faut la recommencer avec chaque être. À force de
recommencer, on contracte des habitudes. Bientôt le
discours vous vient sans y penser, le réflexe suit : on se
trouve un jour dans la situation de prendre sans vraiment
désirer. Croyez-moi, pour certains êtres, au moins, ne pas
prendre ce qu’on ne désire pas est la chose la plus difficile
du monde.

67 C’est ce qui arriva un jour et il n’est pas utile de vous
dire qui elle était, sinon que, sans me troubler vraiment,
elle m’avait attiré, par son air passif et avide.
Franchement, ce fut médiocre, comme il fallait s’y
attendre. Mais je n’ai jamais eu de complexes et j’oubliai
bien vite la personne, que je ne revis plus. Je pensais
qu’elle ne s’était aperçue de rien, et je n’imaginais même
pas qu’elle pût avoir une opinion. D’ailleurs, son air passif
la retranchait du monde à mes yeux. Quelques semaines
après, pourtant, j’appris qu’elle avait confié à un tiers mes
insuffisances. Sur le coup, j’eus le sentiment, d’avoir été
un peu trompé ; elle n’était pas si passive que je le
croyais, le jugement ne lui manquait pas. Puis je haussai
les épaules et fis mine de rire. J’en ris tout à fait même ; il
était clair que cet incident était sans importance.

S’il est un domaine où la modestie devrait être la règle, n’est-ce
pas la sexualité, avec tout ce qu’elle a d’imprévisible ?
Mais non, c’est à qui sera le plus avantageux, même dans
la solitude. Malgré mes haussements d’épaules, quelle fut,
en effet, ma conduite ? Je revis un peu plus tard cette
femme, je fis ce qu’il fallait pour la séduire, et la reprendre
vraiment. Ce ne fut pas très difficile : elles non plus
n’aiment pas rester sur un échec. Dès cet instant, sans le
vouloir clairement, je me mis, en fait, à la mortifier de
toutes les façons. Je l’abandonnais et la reprenais, la
forçais à se donner dans des temps et des lieux qui ne s’y
prêtaient pas, la traitais de façon si brutale, dans tous les
domaines, que je finis par m’attacher à elle comme
j’imagine que le geôlier se lie à son prisonnier. Et cela
jusqu’au jour où, dans le violent désordre d’un plaisir
douloureux et contraint, elle rendit hommage à voix haute
à ce qui l’asservissait. Ce jour-là, je commençai de
m’éloigner d’elle. Depuis, je l’ai oubliée.

68 Je conviendrai avec vous, malgré votre courtois
silence, que cette aventure n’est pas très reluisante.
Songez pourtant à votre vie, mon cher compatriote !
Creusez votre mémoire, peut-être y trouverez-vous
quelque histoire semblable que vous me conterez plus
tard. Quant à moi, lorsque cette affaire me revint à
l’esprit, je me mis encore à rire. Mais c’était d’un autre
rire, assez semblable à celui que j’avais entendu sur le
pont des Arts. Je riais de mes discours et de mes
plaidoiries. Plus encore de mes plaidoiries, d’ailleurs, que
de mes discours aux femmes. À celles-ci, du moins, je
mentais peu. L’instinct parlait clairement, sans fauxfuyants,
dans mon attitude. L’acte d’amour, par exemple,
est un aveu. L’égoïsme y crie, ostensiblement, la vanité
s’y étale, ou bien la vraie générosité s’y révèle.
Finalement, dans cette regrettable histoire, mieux encore
que dans mes autres intrigues, j’avais été plus franc que je
ne pensais, j’avais dit qui j’étais, et comment je pouvais
vivre. Malgré les apparences, j’étais donc plus digne dans
ma vie privée, même, et surtout, quand je me conduisais
comme je vous l’ai dit, que dans mes grandes envolées
professionnelles sur l’innocence et la justice. Du moins, me
voyant agir avec les êtres, je ne pouvais pas me tromper
sur la vérité de ma nature. Nul homme n’est hypocrite
dans ses plaisirs, ai-je lu cela ou l’ai-je pensé, mon cher
compatriote ?

69 Quand je considérais, ainsi, la difficulté que j’avais à me
séparer définitivement d’une femme, difficulté qui
m’amenait à tant de liaisons simultanées, je n’en accusais
pas la tendresse de mon coeur. Ce n’était pas elle qui me
faisait agir, lorsque l’une de mes amies se lassait
d’attendre l’Austerlitz de notre passion et parlait de se
retirer. Aussitôt, c’était moi qui faisais un pas en avant,
qui concédais, qui devenais éloquent. La tendresse, et la
douce faiblesse d’un coeur, je les réveillais en elles, n’en
ressentant moi-même que l’apparence, simplement un
peu excité par ce refus, alarmé aussi par la possible perte
d’une affection. Parfois, je croyais souffrir véritablement,
il est vrai. Il suffisait pourtant que la rebelle partît
vraiment pour que je l’oubliasse sans effort, comme je
l’oubliais près de moi quand elle avait décidé, au contraire,
de revenir. Non, ce n’était pas l’amour, ni la générosité qui
me réveillait lorsque j’étais en danger d’être abandonné,
mais seulement le désir d’être aimé et de recevoir ce qui,
selon moi, m’était dû. Aussitôt aimé, et ma partenaire à
nouveau oubliée, je reluisais, j’étais au mieux, je devenais
sympathique.

70 Notez d’ailleurs que cette affection, dès que je l’avais
regagnée, j’en ressentais le poids. Dans mes moments
d’agacement, je me disais alors que la solution idéale eût
été la mort pour la personne qui m’intéressait. Cette mort
eût définitivement fixé notre lien, d’une part, et, de
l’autre, lui eût ôté sa contrainte. Mais on ne peut
souhaiter la mort de tout le monde ni, à la limite,
dépeupler la planète pour jouir d’une liberté inimaginable
autrement. Ma sensibilité s’y opposait, et mon amour des
hommes.

71 Le seul sentiment profond qu’il m’arrivât d’éprouver
dans ces intrigues était la gratitude, quand tout marchait
bien et qu’on me laissait, en même temps que la paix, la
liberté d’aller et de venir, jamais plus gentil et gai avec
l’une que lorsque je venais de quitter le lit d’une autre,
comme si j’étendais à toutes les autres femmes la dette
que je venais de contracter près de l’une d’elles. Quelle
que fût, d’ailleurs, la confusion apparente de mes
sentiments, le résultat que j’obtenais était clair : je
maintenais toutes mes affections autour de moi pour m’en
servir quand je le voulais. Je ne pouvais donc vivre, de
mon aveu même, qu’à la condition que, sur toute la terre,
tous les êtres, ou le plus grand nombre possible, fussent
tournés vers moi, éternellement vacants, privés de vie
indépendante, prêts à répondre à mon appel à n’importe
quel moment, voués enfin à la stérilité, jusqu’au jour où je
daignerais les favoriser de ma lumière. En somme, pour
que je vive heureux, il fallait que les êtres que j’élisais ne
vécussent point. Ils ne devaient recevoir leur vie, de loin
en loin, que de mon bon plaisir.

72 Ah ! je ne mets aucune complaisance, croyez-le bien, à
vous raconter cela. Quand je pense à cette période où je
demandais tout sans rien payer moi-même, où je
mobilisais tant d’êtres à mon service, où je les mettais en
quelque sorte au frigidaire, pour les avoir un jour ou
l’autre sous la main, à ma convenance, je ne sais comment
nommer le curieux sentiment qui me vient. Ne serait-ce
pas la honte ? La honte, dites-moi, mon cher compatriote,
ne brûle-t-elle pas un peu ? Oui ? Alors, il s’agit peut-être
d’elle, ou d’un de ces sentiments ridicules qui concernent
l’honneur. Il me semble en tout cas que ce sentiment ne
m’a plus quitté depuis cette aventure que j’ai trouvée au
centre de ma mémoire et dont je ne peux différer plus
longtemps le récit, malgré mes digressions et les efforts
d’une invention à laquelle, je l’espère, vous rendez justice.

73 Tiens, la pluie a cessé ! Ayez la bonté de me
raccompagner chez moi. Je suis fatigué, étrangement, non
d’avoir parlé, mais à la seule idée de ce qu’il me faut
encore dire. Allons ! Quelques mots suffiront pour
retracer ma découverte essentielle. Pourquoi en dire plus,
d’ailleurs ? Pour que la statue soit nue, les beaux discours
doivent s’envoler.
~A~
Voici. Cette nuit-là, en novembre, deux
ou trois ans avant le soir où je crus entendre rire dans
mon dos, je regagnais la rive gauche, et mon domicile, par
le pont Royal. Il était une heure après minuit, une petite
pluie tombait, une bruine plutôt, qui dispersait les rares
passants. Je venais de quitter une amie qui, sûrement,
dormait déjà. J’étais heureux de cette marche, un peu
engourdi, le corps calmé, irrigué par un sang doux comme
la pluie qui tombait. Sur le pont, je passai derrière une
forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le
fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme,
habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du
manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et
mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma
route, après une hésitation. Au bout du pont, je pris les
quais en direction de Saint-Michel, où je demeurais.
J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu
près, lorsque j’entendis le bruit, qui, malgré la distance,
me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps
qui s’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me
retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs
fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis
s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit
soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et
je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de
saisissement. Je me disais qu’il fallait faire vite et je
sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J’ai
oublié ce que j’ai pensé alors. « Trop tard, trop loin… » ou
quelque chose de ce genre. J’écoutais toujours, immobile.
Puis, à petits pas, sous la pluie, je m’éloignai. Je ne prévins
personne.

74 Mais nous sommes arrivés, voici ma maison, mon
abri ! Demain ? Oui, comme vous voudrez. Je vous
mènerai volontiers à l’île de Marken, vous verrez le
Zuyderzee. Rendez-vous à onze heures à Mexico-City.
Quoi ? Cette femme ? Ah ! je ne sais pas, vraiment, je ne
sais pas. Ni le lendemain, ni les jours qui suivirent, je n’ai
lu les journaux.

Chap 4 / 5 / 6(fin) dans un autre page
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Albert Camus – The Fall

MAY I, monsieur, offer my services without running the risk of intruding? I fear you may not be
able to make yourself understood by the worthy ape who presides over the fate of this
establishment. In fact, he speaks nothing but Dutch. Unless you authorise me to plead your case, he
will not guess that you want gin. There, I dare hope he understood me; that nod must mean that he
yields to my arguments. He is taking steps; indeed, he is making haste with prudent deliberation.
You are lucky; he didn’t grunt. When he refuses to serve someone, he merely grunts. No one insists.
Being master of one’s moods is the privilege of the larger animals. Now I shall withdraw, monsieur,
happy to have been of help to you. Thank you; I’d accept if I were sure of not being a nuisance. You
are too kind. Then I shall bring my glass over beside yours.
You are right. His silence is deafening. It’s the silence of the primeval forest, heavy with threats.
At times I am amazed by his obstinacy in snubbing [4] civilised languages. His business consists in
entertaining sailors of all nationalities in this Amsterdam bar, which for that matter he named—no
one knows why—Mexico City. With such duties wouldn’t you think there might be some fear that his
ignorance would be awkward? Fancy the Cro-Magnon man lodged in the Tower of Babel! He would
certainly feel out of his element. Yet this one is not aware of his exile; he goes his own sweet way
and nothing touches him. One of the rare sentences I have ever heard from his mouth proclaimed
that you could take it or leave it. What did one have to take or leave? Doubtless our friend himself. I
confess I am drawn by such creatures who are all of a piece. Anyone who has considerably
meditated on man, by profession or vocation, is led to feel nostalgia for the primates. They at least
don’t have any ulterior motives.
Our host, to tell the truth, has some, although he harbours them deep within him. As a result of
not understanding what is said in his presence, he has adopted a distrustful disposition. Whence that
look of touchy dignity as if he at least suspected that all is not perfect among men. That disposition
[5] makes it less easy to discuss anything with him that does not concern his business. Notice, for
instance, on the back wall above his head that empty rectangle marking the place where a picture has
been taken down. Indeed, there was a picture there, and a particularly interesting one, a real
masterpiece. Well, I was present when the master of the house received it and when he gave it up. In
both cases he did so with the same distrust, after weeks of rumination. In that regard you must
admit that society has somewhat spoiled the frank simplicity of his nature.
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Mind you, I am not judging him. I consider his distrust justified and should be inclined to share it
if, as you see, my communicative nature were not opposed to this. I am talkative, alas, and make
friends easily. Although I know how to keep my distance, I seize any and every opportunity. When I
used to live in France, were I to meet an intelligent man I immediately sought his company. If that
be foolish … Ah, I see you smile at that use of the subjunctive. I confess my weakness for that mood
and for fine speech in general. A weakness that I criticise in myself, believe me. I am well [6] aware
that an addiction to silk underwear does not necessarily imply that one’s feet are dirty. Nonetheless,
style, like sheer silk, too often hides eczema. My consolation is to tell myself that, after all, those who murder the language are not pure either. Why yes, let’s have another gin.

Are you staying long in Amsterdam? A beautiful city, isn’t it? Fascinating? There’s an adjective I
haven’t heard in some time. Not since leaving Paris, in fact, years ago. But the heart has its own
memory and I have forgotten nothing of our beautiful capital, nor of its quays. Paris is a real
trompe l’œil, a magnificent stage-setting inhabited by four million silhouettes. Nearly five million at the last census? Why, they must have multiplied. And that wouldn’t surprise me. It always seemed to me
that our fellow citizens had two passions: ideas and fornication. Without rhyme or reason, so to
speak. Still, let us take care not to condemn them; they are not the only ones, for all Europe is in
6
the same boat. I sometimes think of what future historians will say of us. A single sentence will suffice for modern man: he fornicated and read the papers. After that [7] vigorous definition, the subject will be, if I may say so, exhausted.
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Oh, not the Dutch; they are much less modern! They have time—just look at them. What do
they do? Well, these gentlemen over here live off the labours of those ladies over there. All of them,
moreover, both male and female, are very middle-class creatures who have come here, as usual, out
of mythomania or stupidity. Through too much or too little imagination, in short. From time to
time, these gentlemen indulge in a little knife or revolver play, but don’t get the idea that they’re
keen on it. Their role calls for it, that’s all, and they are dying of fright as they shoot it out.
Nevertheless, I find them more moral than the others, those who kill in the bosom of the family by
attrition. Haven’t you noticed that our society is organised for this kind of liquidation? You have
heard, of course, of those tiny fish in the rivers of Brazil that attack the unwary swimmer by
thousands and with swift little nibbles clean him up in a few minutes, leaving only an immaculate
skeleton? Well, that’s what their organisation is. “Do you want a good clean life? [8] Like everybody
else?” You say yes, of course. How can one say no? “O.K. You’ll be cleaned up. Here’s a job, a
family, and organised leisure activities.” And the little teeth attack the flesh, right down to the bone.
But I am unjust. I shouldn’t say their organisation. It is ours, after all: it’s a question of which will clean up the other.
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Here is our gin at last. To your prosperity. Yes, the ape opened his mouth to call me doctor. In
these countries everyone is a doctor, or a professor. They like showing respect, out of kindness and
out of modesty. Among them, at least, spitefulness is not a national institution. Besides, I am not a
doctor. If you want to know, I was a lawyer before coming here. Now, I am a judge-penitent.

But allow me to introduce myself: Jean-Baptiste Clamence, at your service. Pleased to know you.
You are in business, no doubt? In a way? Excellent reply! Judicious too: in all things we are merely
“in a way.” Now, allow me to play the detective. You are my age in a way, with the sophisticated eye
of the man in his forties who has seen everything, in a way; you are well dressed in a way, that is as
people are in our country; and your [9] hands are smooth. Hence a bourgeois, in a way! But a
cultured bourgeois! Smiling at the use of the subjunctive, in fact, proves your culture twice over
because you recognise it to begin with and then because you feel superior to it. Lastly, I amuse you.
And be it said without vanity, this implies in you a certain open-mindedness. Consequently you are
in a way … But no matter. Professions interest me less than sects. Allow me to ask you two questions
and don’t answer if you consider them indiscreet. Do you have any possessions? Some? Good. Have
you shared them with the poor? No? Then you are what I call a Sadducee. If you are not familiar
with the Scriptures, I admit that this won’t help you. But it does help you? So you know the
Scriptures? Decidedly, you interest me.
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9 As for me … Well, judge for yourself. By my stature, my shoulders, and this face that I have often
been told was shy, I rather look like a rugby player, don’t I? But if I am judged by my conversation I
have to be granted a little subtlety. The camel that provided the hair for my overcoat was probably
mangy; yet my nails are manicured. I, too, am sophisticated, and yet I confide in you without [10]
caution on the sole basis of your looks. Finally, despite my good manners and my fine speech, I
frequent sailors’ bars in the Zeedijk. Come on, give up. My profession is double, that’s all, like the
human being. I have already told you, I am a judge-penitent. Only one thing is simple in my case: I
possess nothing. Yes, I was rich. No, I shared nothing with the poor. What does that prove? That I,
too, was a Sadducee … Oh, do you hear the foghorns in the harbour? There’ll be fog tonight on the
Zuider Zee.
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10 You’re leaving already? Forgive me for having perhaps detained you. No, I beg you; I won’t let
you pay. I am at home at Mexico City and have been particularly pleased to receive you here. I shall
certainly be here tomorrow, as I am every evening, and I shall be pleased to accept your invitation.
7
Your way back? … Well … But if you don’t have any objection, the easiest thing would be for me to
accompany you as far as the harbour. Thence, by going around the Jewish quarter you’ll find those
fine avenues with their parade of streetcars full of flowers and thundering sounds. Your hotel is on
one of them, the Damrak. You first, please. I live in the Jewish quarter or what [11] was called so
until our Hitlerian brethren made room. What a cleanup! Seventy-five thousand Jews deported or
assassinated; that’s real vacuum-cleaning. I admire that diligence, that methodical patience! When
one has no character one has to apply a method. Here it did wonders incontrovertibly, and I am
living on the site of one of the greatest crimes in history. Perhaps that’s what helps me to understand
the ape and his distrust. Thus I can struggle against my natural inclination carrying me toward
fraternising. When I see a new face, something in me sounds the alarm. “Slow! Danger!” Even when
the attraction is strongest, I am on my guard.
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11 Do you know that in my little village, during a punitive operation, a German officer courteously
asked an old woman to please choose which of her two sons would be shot as a hostage? Choose!—
can you imagine that? That one? No, this one. And see him go. Let’s not dwell on it, but believe me,
monsieur, any surprise is possible. I knew a pure heart who rejected distrust. He was a pacifist and
libertarian and loved all humanity and the animals with an equal love. An exceptional soul, that’s [12]
certain. Well, during the last wars of religion in Europe he had retired to the country. He had written
on his threshold: “Wherever you come from, come in and be welcome.” Who do you think
answered that noble invitation? The militia, who made themselves at home and disembowelled him.
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12 Oh pardon, madame! But she didn’t understand a word of it anyway. All these people, eh? out so
late despite this rain which hasn’t let up for days. Fortunately there is gin, the sole glimmer of light in this darkness. Do you feel the golden, copper-coloured light it kindles in you? I like walking through the city of an evening in the warmth of gin. I walk for nights on end, I dream or talk to myself interminably. Yes, like this evening—and I fear making your head swim somewhat. Thank you, you
are most courteous. But it’s the overflow; as soon as I open my mouth, sentences start to flow.
Besides, this country inspires me. I like these people swarming on the sidewalks, wedged into a little
space of houses and canals, hemmed in by fogs, cold lands, and the sea steaming like a wet wash. I
like them, for they are double. They are here and elsewhere.
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[13] Yes, indeed! From hearing their heavy tread on the damp pavement, from seeing them move
heavily between their shops full of gilded herrings and jewels the colour of dead leaves, you probably
think they are here this evening? You are like everybody else; you take these good people for a tribe
of syndics and merchants counting their gold crowns with their chances of eternal life, whose only
lyricism consists in occasionally, without doffing their broad-brimmed hats, taking anatomy lessons?
You are wrong. They walk along with us, to be sure, and yet see where their heads are: in that fog
compounded of neon, gin, and mint emanating from the shop signs above them. Holland is a
dream, monsieur, a dream of gold and smoke—smokier by day, more gilded by night. And night and
day that dream is peopled with Lohengrins like these, dreamily riding their black bicycles with high
handle-bars, funereal swans constantly drifting throughout the whole land, around the seas, along
the canals. Their heads in their copper-coloured clouds, they dream; they cycle in circles; they pray,
somnambulists in the fog’s gilded incense; they have ceased to be here. They have gone [14]
thousands of miles away, toward Java, the distant isle. They pray to those grimacing gods of
Indonesia with which they have decorated all their shop-windows and which at this moment are
floating aimlessly above us before alighting, like sumptuous monkeys, on the signs and stepped roofs
to remind these homesick colonials that Holland is not only the Europe of merchants but also the
sea, the sea that leads to Cipango and to those islands where men die mad and happy.
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But I am letting myself go! I am pleading a case! Forgive me. Habit, monsieur, vocation, also the
desire to make you fully understand this city, and the heart of things! For we are at the heart of
things here. Have you noticed that Amsterdam’s concentric canals resemble the circles of hell? The
8
middle-class hell, of course, peopled with bad dreams. When one comes from the outside, as one
gradually goes through those circles, life—and hence its crimes—becomes denser, darker. Here, we
are in the last circle. The circle of the … Ah, you know that? By heaven, you become harder to
classify. But you understand then why I can say [15] that the centre of things is here, although we
stand at the tip of the continent. A sensitive man grasps such oddities. In any case, the newspaper
readers and the fornicators can go no further. They come from the four corners of Europe and stop
facing the inner sea, on the drab strand. They listen to the foghorns, vainly try to make out the
silhouettes of boats in the fog, then turn back over the canals and go home through the rain. Chilled
to the bone, they come and ask in all languages for gin at Mexico City. There I wait for them.
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15
Till tomorrow, then, monsieur et cher compatriote. No, you will easily find your way now: I’ll leave
you near this bridge. I never cross a bridge at night. It’s the result of a vow. Suppose, after all, that someone should jump in the water. One of two things—either you do likewise to fish him out and,
in cold weather, you run a great risk! Or you forsake him there and suppressed dives sometimes
leave one strangely aching. Good night. What? Those ladies behind those windows? Dream,
monsieur, cheap dream, a trip to the Indies! Those persons perfume themselves with spices. You go
in, [16] they draw the curtains, and the navigation begins. The gods come down onto the naked
bodies and the islands are set adrift, lost souls crowned with the tousled hair of palm trees in the
wind. Try it.
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16
9 WHAT is a judge-penitent? Ah, I intrigued you with that business. I meant no harm by it,
believe me, and I can explain myself more clearly. In a way, that even belongs to my official duties.
But first I must set forth a certain number of facts that will help you to understand my story.
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17
A few years ago I was a lawyer in Paris and, indeed, a rather well-known lawyer. Of course, I
didn’t tell you my real name. I had a speciality: noble cases. Widows and orphans, as the saying
goes—I don’t know why, because there are improper widows and ferocious orphans. Yet it was
enough for me to sniff the slightest scent of victim on a defendant for me to swing into action. And
what action! A real tornado! My heart was on my sleeve. You would really have thought that justice
slept with me every night. I am sure you would have admired the rightness of my tone, the
appropriateness of my emotion, the persuasion and warmth, the restrained indignation of my
speeches before the court. Nature favoured me as to my physique, [18] and the noble attitude comes
effortlessly. Furthermore, I was buoyed up by two sincere feelings: the satisfaction of being on the
right side of the bar and an instinctive scorn for judges in general. That scorn, after all, wasn’t
perhaps so instinctive. I know now that it had its reasons. But, seen from the outside, it looked
rather like a passion. It can’t be denied that, for the moment at least, we have to have judges, don’t
we? However, I could not understand how a man could offer himself to perform such a surprising
function. I accepted the fact because I saw it, but rather as I accepted locusts. With this difference:
that the invasions of those Orthoptera never brought me a son whereas I earned my living by
carrying on a dialogue with people I scorned.
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18 But, after all, I was on the right side; that was enough to satisfy my conscience. The feeling of the
law, the satisfaction of being right, the joy of self-esteem, cher monsieur, are powerful incentives for keeping us upright or keeping us moving forward. On the other hand, if you deprive men of them,
you transform them into dogs frothing with rage. How many crimes committed merely because [19]
their authors could not endure being wrong! I once knew a manufacturer who had a perfect wife,
admired by all, and yet he deceived her. That man was literally furious to be in the wrong, to be
blocked from receiving, or granting himself, a certificate of virtue. The more virtues his wife
manifested, the more vexed he became. Eventually, living in the wrong became unbearable to him.
What do you think he did then? He gave up deceiving her? Not at all. He killed her. That is how I
entered into relations with him.
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19 My situation was more enviable. Not only did I run no risk of joining the criminal camp (in
particular I had no chance of killing my wife, being a bachelor), but I even took up their defense, on
the sole condition that they should be noble murderers, as others are noble savages. The very
manner in which I conducted that defence gave me great satisfactions. I was truly above reproach in
my professional life. I never accepted a bribe, it goes without saying, and I never stooped either to
any shady proceedings. And—this is even rarer—I never deigned to flatter any journalist to get him
on my side, nor any civil servant whose friendship [20] might be useful to me. I even had the luck of
seeing the Legion of Honour offered to me two or three times and of being able to refuse it with a
discreet dignity in which I found my true reward. Finally, I never charged the poor a fee and never
boasted of it. Don’t think for a moment, cher monsieur, that I am bragging. I take no credit for this.
The avidity which in our society substitutes for ambition has always made me laugh. I was aiming
higher; you will see that the expression is exact in my case.
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20 But you can already imagine my satisfaction. I enjoyed my own nature to the fullest, and we all
know that there lies happiness, although, to soothe one another mutually, we occasionally pretend to
condemn such joys as selfishness. At least I enjoyed that part of my nature which reacted so
appropriately to the widow and orphan that eventually, through exercise, it came to dominate my
whole life. For instance, I loved to help blind people cross streets. From as far away as I could see a
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cane hesitating on the edge of a sidewalk, I would rush forward, sometimes only a second ahead of
another charitable hand already outstretched, snatch the blind person from any solicitude but mine,
and lead [21] him gently but firmly along the crosswalk among the traffic obstacles toward the refuge
of the other sidewalk, where we would separate with a mutual emotion. In the same way, I always
enjoyed giving directions in the street, obliging with a light, lending a hand to heavy pushcarts,
pushing a stranded car, buying a paper from the Salvation Army lass or flowers from the old
peddler, though I knew she stole them from the Montparnasse cemetery. I also liked—and this is
harder to say—I liked to give alms. A very Christian friend of mine admitted that one’s initial feeling
on seeing a beggar approach one’s house is unpleasant. Well, with me it was worse: I used to exult.
But let’s not dwell on this.
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21 Let us speak rather of my courtesy. It was famous and unquestionable. Indeed, good manners
provided me with great delights. If I had the luck, certain mornings, to give up my seat in the bus or
subway to someone who obviously deserved it, to pick up some object an old lady had dropped and
return it to her with a smile I knew well, or merely to forfeit my taxi to someone in a greater hurry
than I, it was a red-letter day. I even rejoiced, I must admit, those days when the transport system
[22] being on strike I had a chance to load into my car at the bus stops some of my unfortunate
fellow citizens unable to get home. Giving up my seat in the theatre to allow a couple to sit together,
hoisting a girl’s suitcases onto the rack in a train—these were all deeds I performed more often than
others because I paid more attention to the opportunities and was better able to relish the pleasure
they give.
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22 Consequently I was considered generous, and so I was. I gave a great deal in public and in
private. But far from suffering when I had to give up an object or a sum of money, I derived
constant pleasures from this—among them a sort of melancholy which occasionally rose within me
at the thought of the sterility of those gifts and the probable ingratitude that would follow. I even
took such pleasure in giving that I hated to be obliged to do so. Exactitude in money matters bored
me to death and I conformed ungraciously. I had to be the master of my liberalities.
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23 These are just little touches but they will help you grasp the constant delights I experienced in my
life, and especially in my profession. Being stopped in the corridor of the law courts by the wife of a
[23] defendant you represented out of justice or pity alone—I mean without charge—hearing that
woman whisper that nothing, no, nothing could ever repay what you had done for them, replying
that it was quite natural, that anyone would have done as much, even offering some financial help to
tide over the bad days ahead, then—in order to cut the effusions short and preserve their proper
resonance—kissing the hand of a poor woman and breaking away—believe me, cher monsieur, this is
achieving more than the vulgar ambitious man and rising to that supreme summit where virtue is its
own reward
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24 Let’s pause on these heights. Now you understand what I meant when I spoke of aiming higher. I
was talking, it so happens, of those supreme summits, the only places I can really live. Yes, I have
never felt comfortable except in lofty places. Even in the details of daily life, I needed to feel above. I preferred the bus to the subway, open carriages to taxis, terraces to closed-in places. An enthusiast for sport planes in which one’s head is in the open, on boats I was the eternal pacer of the top deck.
In the mountains I used to flee the deep valleys for [24] the passes and plateaus; I was the man of
the mesas at least. If fate had forced me to choose between work at a lathe or as a roofer, don’t
worry, I’d have chosen the roofs and become acquainted with dizziness. Coal-bins, ships’ holds,
undergrounds, grottoes, pits were repulsive to me. I had even developed a special loathing for
speleologists, who had the nerve to fill the front page of our newspapers, and whose records
nauseated me. Striving to reach elevation minus eight hundred at the risk of getting one’s head
caught in a rocky funnel (a siphon, as those fools say!) seemed to me the exploit of perverted or
traumatised characters. There was something criminal underlying it.
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25 11 A natural balcony fifteen hundred feet above a sea still visible bathed in sunlight, on the other
hand, was the place where I could breathe most freely, especially if I were alone, well above the
human ants. I could readily understand why sermons, decisive preachings, and fire miracles took
place on accessible heights. In my opinion no one meditated in cellars or prison cells (unless they
were situated in a tower with a broad view); one just became moldy. And I could understand that
man who, [25] having entered holy orders, gave up the frock because his cell, instead of overlooking
a vast landscape as he expected, looked out on a wall. Rest assured that as far as I was concerned I
did not grow moldy. At every hour of the day, within myself and among others, I would scale the
heights and light conspicuous fires, and a joyful greeting would rise toward me. Thus at least I took
pleasure in life and in my own excellence.
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26 My profession satisfied most happily that vocation for summits. It cleansed me of all bitterness
toward my neighbour, whom I always obligated without ever owing him anything. It set me above the
judge whom I judged in turn, above the defendant whom I forced to gratitude. Just weigh this, cher
monsieur, I lived with impunity. I was concerned in no judgment; I was not on the floor of the
courtroom, but somewhere in the flies like those gods that are brought down by machinery from
time to time to transfigure the action and give it its meaning. After all, living aloft is still the only way of being seen and hailed by the largest number.
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27 Besides, some of my good criminals had killed [26] in obedience to the same feeling. Reading the
newspapers afterwards, in the sorry condition in which they then were, doubtless brought them a sort
of unhappy compensation. Like many men, they had no longer been able to endure anonymity, and
that impatience had contributed to leading them to unfortunate extremities. To achieve notoriety it
is enough, after all, to kill one’s concierge. Unhappily, this is usually an ephemeral reputation, so
many concierges are there who deserve and receive the knife. Crime constantly monopolizes the
headlines, but the criminal appears there only fugitively, to be replaced at once. In short, such brief
triumphs cost too dear. Defending our unfortunate aspirants after a reputation amounted, on the
other hand, to becoming really well known, at the same time and in the same places, but by more
economical means. Consequently this encouraged me to making more meritorious efforts so that
they would pay as little as possible. What they were paying they were doing so to some extent in my
place. The indignation, talent, and emotion I expended on them washed away, in return, any debt I
might feel toward them. The judges punished and the defendants expiated, [27] while I, free of any
duty, shielded from judgement as from penalty, I freely held sway bathed in a light as of Eden.
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28 Indeed, wasn’t that Eden, cher monsieur: no intermediary between life and me? Such was my life. I
never had to learn how to live. In that regard, I already knew everything at birth. Some people’s
problem is to protect themselves from men or at least to come to terms with them. In my case, the
understanding was already established. Familiar when it was appropriate, silent when necessary,
capable of a free and easy manner as readily as of dignity, I was always in harmony. Hence my
popularity was great and my successes in society innumerable. I was acceptable in appearance; I
revealed myself to be both a tireless dancer and an unobtrusively learned man; I managed to love
simultaneously—and this is not easy—women and justice; I indulged in sports and the fine arts—in
short, I’ll not go on for fear you might suspect me of self-flattery. But just imagine, I beg you, a man at the height of his powers, in perfect health, generously gifted, skilled in bodily exercises as in those of the mind, neither rich nor poor, sleeping well, [28] and fundamentally pleased with himself without showing this otherwise than by a felicitous sociability. You will readily see how I can speak, without immodesty, of a successful life.
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29 Yes, few creatures were more natural than I. I was altogether in harmony with life, fitting into it
from top to bottom without rejecting any of its ironies, its grandeur, or its servitude. In particular
the flesh, matter, the physical in short, which disconcerts or discourages so many men in love or in
solitude, without enslaving me, brought me steady joys. I was made to have a body. Whence that 12
harmony in me, that relaxed mastery that people felt, even to telling me sometimes that it helped
them in life. Hence my company was in demand. Often, for instance, people thought they had met
me before. Life, its creatures and its gifts, offered themselves to me, and I accepted such marks of
homage with a kindly pride. To tell the truth, just from being so fully and simply a man, I looked
upon myself as something of a superman.
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30 I was of respectable but humble birth (my father was an officer), and yet, certain mornings, let
me confess it humbly, I felt like a king’s son, or a [29] burning bush. It was not a matter, mind you,
of the certainty I had of being more intelligent than everyone else. Besides, such certainty is of no
consequence because so many imbeciles share it. No, as a result of being showered with blessings, I
felt, I hesitate to admit, marked out. Personally marked out, among all, for that long and
uninterrupted success. This, after all, was a result of my modesty. I refused to attribute that success
to my own merits and could not believe that the conjunction in a single person of such different and
such extreme virtues was the result of chance alone. This is why in my happy life I felt somehow
that that happiness was authorised by some higher decree. When I add that I had no religion you
can see even better how extraordinary that conviction was. Whether ordinary or not, it served for
some time to raise me above the daily routine and I literally soared for a period of years, for which,
to tell the truth, I still long in my heart of hearts. I soared until the evening when … But no, that’s another matter and it must be forgotten. Anyway, I am perhaps exaggerating. I was at ease in
everything, to be sure, but at the same time satisfied with nothing. [30] Each joy made me desire
another. I went from festivity to festivity. On occasion I danced for nights on end, ever madder
about people and life.
At times, late on those nights when the dancing, the slight intoxication, my
wild enthusiasm, everyone’s violent unrestraint would fill me with a tired and overwhelmed rapture,
it would seem to me—at the breaking point of fatigue and for a second’s flash—that at last I
understood the secret of creatures and of the world. But my fatigue would disappear the next day,
and with it the secret; I would rush forth anew. I ran on like that, always heaped with favours, never
satiated, without knowing where to stop, until the day—until the evening rather when the music
stopped and the lights went out. The gay party at which I had been so happy … But allow me to call
on our friend the primate. Nod your head to thank him and, above all, drink up with me, I need
your understanding.
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31 I see that that declaration amazes you. Have you never suddenly needed understanding, help,
friendship? Yes, of course. I have learned to be satisfied with understanding. It is found more readily
and, besides, it’s not binding. “I beg you to believe [31] in my sympathetic understanding” in the
inner discourse always precedes immediately “and now, let’s turn to other matters.” It’s a board
chairman’s emotion; it comes cheap, after catastrophes. Friendship is less simple. It is long and hard
to obtain, but when one has it there’s no getting rid of it; one simply has to cope with it. Don’t think
for a minute that your friends will telephone you every evening, as they ought to, in order to find out
if this doesn’t happen to be the evening when you are deciding to commit suicide, or simply whether
you don’t need company, whether you are not in a mood to go out. No, don’t worry, they’ll ring up
the evening you are not alone, when life is beautiful. As for suicide, they would be more likely to
push you to it, by virtue of what you owe to yourself, according to them. May heaven protect us, cher
monsieur, from being set on a pedestal by our friends! Those whose duty is to love us—I mean
relatives and connections (what an expression!)—are another matter. They find the right word, all
right, and it hits the bull’s-eye; they telephone as if shooting a rifle. And they know how to aim. Oh,
the Bazaines!
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32 What? What evening? I’ll get to it, be patient with me. In a certain way I am sticking to my
subject with all that about friends and connections. You see, I’ve heard of a man whose friend had
been imprisoned and who slept on the floor of his room every night in order not to enjoy a comfort
of which his friend had been deprived. Who, cher monsieur, will sleep on the floor for us? Whether I
am capable of it myself? Look, I’d like to be and I shall be. Yes, we shall all be capable of it one day, and that will be salvation. But it’s not easy, for friendship is absent-minded or at least unavailing. It
is incapable of achieving what it wants. Maybe, after all, it doesn’t want it enough? Maybe we don’t
love life enough? Have you noticed that death alone awakens our feelings? How we love the friends
who have just left us? How we admire those of our teachers who have ceased to speak, their mouths
filled with earth! Then the expression of admiration springs forth naturally, that admiration they
were perhaps expecting from us all their lives. But do you know why we are always more just and
more generous toward the dead? The reason is simple. With them there is no obligation. [33] They
leave us free and we can take our time, fit the testimonial in between a cocktail party and a nice little mistress, in our spare time, in short. If they forced us to anything, it would be to remembering, and we have a short memory. No, it is the recently dead we love among our friends, the painful dead, our emotion, ourselves after all!
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33 For instance, I had a friend I generally avoided. He rather bored me, and, besides, he was
something of a moralist. But when he was on his death bed, I was there—don’t worry. I never
missed a day. He died satisfied with me, holding both my hands. A woman who used to chase after
me, and in vain, had the good sense to die young. What room in my heart at once! And when, in
addition, it’s a suicide! Lord, what a delightful commotion! One’s telephone rings, one’s heart
overflows, and the intentionally short sentences yet heavy with implications, one’s restrained
suffering and even, yes, a bit of self-accusation!
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34 That’s the way man is, cher monsieur. He has two faces: he can’t love without self-love. Notice your
neighbours if perchance a death takes place in the building. They were asleep in their little [34] routine
and suddenly, for example, the concierge dies. At once they awake, bestir themselves, get the details,
commiserate. A newly dead man and the show begins at last. They need tragedy, don’t you know; it’s
their little transcendence, their apéritif. Moreover, is it mere chance that I should speak of a
concierge? I had one, really ill favored, malice incarnate, a monster of insignificance and rancor, who
would have discouraged a Franciscan. I had even given up speaking to him, but by his mere
existence he compromised my customary contentedness. He died and I went to his funeral. Can you
tell me why?
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35 Anyway, the two days preceding the ceremony were full of interest. The concierge’s wife was ill,
lying in the single room, and near her the coffin had been set on sawhorses. Everyone had to get his
mail himself. You opened the door, said “Bonjour, madame,” listened to her praise of the dear
departed as she pointed to him, and took your mail. Nothing very amusing about that. And yet the
whole building passed through her room, which stank of carbolic acid. And the tenants didn’t send
their servants either; they came themselves to take [35] advantage of the unexpected attraction. The
servants did too, of course, but on the sly. The day of the funeral, the coffin was too big for the
door. “Oh my dearie,” the wife said from her bed with a surprise at once delighted and grieved,
“how big he was!” “Don’t worry, madame,” replied the funeral director, “we’ll get him through
edgewise, and upright.” He was got through upright and then laid down again, and I was the only
one (with a former cabaret doorman who, I gathered, used to drink his Pernod every evening with
the doparted) to go as far as the cemetery and strew flowers on a coffin of astounding luxury. Then I
paid a visit to the concierge’s wife to receive her thanks expressed as by a great tragedienne. Tell me, what was the reason for all that? None, except the apéritif.
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36 I likewise buried an old fellow member of the Lawyers’ Guild. A clerk to whom no one paid
attention, but I always shook his hand. Where I worked I used to shake everyone’s hand, moreover,
being doubly sure to miss no one. Without much effort, such cordial simplicity won me the
popularity so necessary to my contentment. For the [36] funeral of our clerk the President of the
Guild had not gone out of his way. But I did, and on the eve of a trip, as was amply pointed out. It
Albert Camus The Fall
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so happened that I knew my presence would be noticed and favorably commented on. Hence, you
see, not even the snow that was falling that day made me withdraw.
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37 What? I’m getting to it, never fear; besides, I have never left it. But let me first point out that my
concierge’s wife, who had gone to such an out lay for the crucifix, heavy oak, and silver handles in
order to get the most out of her emotion, had shacked up a month later with an overdressed yokel
proud of his singing voice. He used to beat her; frightful screams could be heard and immediately
afterward he would open the window and give forth with his favorite song: “Women, how pretty
you are!” “All the same!” the neighbours would say. All the same what? I ask you. All right,
appearances were against the baritone, and against the concierge’s wife, too. But nothing proves that
they were not in love. And nothing proves either that she did not love her husband. Moreover, when
the yokel took flight, his voice and arm exhausted, she [37]—that faithful wife—resumed her praises
of the departed. After all, I know of others who have appearances on their side and are no more
faithful or sincere. I knew a man who gave twenty years of his life to a scatterbrained woman,
sacrificing everything to her, his friendships, his work, the very respectability of his life, and who one
evening recognized that he had never loved her. He had been bored, that’s all, bored like most
people. Hence he had made himself out of whole cloth a life full of complications and drama.
Something must happen—and that explains most human commitments. Something must happen,
even loveless slavery, even war or death. Hurray then for funerals!
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38 But I at least didn’t have that excuse. I was not bored because I was riding on the crest of the
wave. On the evening I am speaking about I can say that I was even less bored than ever. And yet …
You see, cher monsieur, it was a fine autumn evening, still warm in town and already damp over the
Seine. Night was falling; the sky, still bright in the west, was darkening; the street lamps were
glowing dimly. I was walking up the quays of the Left Bank toward the Pont des Arts. The river was
gleaming [38] between the stalls of the secondhand booksellers. There were but few people on the
quays; Paris was already at dinner. I was treading on the dusty yellow leaves that still recalled
summer. Gradually the sky was filling with stars that could be seen for a moment after leaving one
street lamp and heading toward another. I enjoyed the return of silence, the evening’s mildness, the
emptiness of Paris. I was happy. The day had been good: a blind man, the reduced sentence I had
hoped for, a cordial handclasp from my client, a few liberalities, and in the afternoon, a brilliant
improvisation in the company of several friends on the hardheartedness of our governing class and
the hypocrisy of our leaders.
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39 I had gone up on the Pont des Arts, deserted at that hour, to look at the river that could hardly
be made out now night had come. Facing the statue of the Vert-Galant, I dominated the island. I felt
rising within me a vast feeling of power and—I don’t know how to express it—of completion,
which cheered my heart. I straightened up and was about to light a cigarette, the cigarette of
satisfaction, when, at that very moment, a laugh burst out [39] behind me. Taken by surprise, I
suddenly wheeled around; there was no one there. I stepped to the railing; no barge or boat. I turned
back toward the island and, again, heard the laughter behind me, a little farther off as if it were going downstream. I stood there motionless. The sound of the laughter was decreasing, but I could still
hear it distinctly behind me, come from nowhere unless from the water. At the same time I was
aware of the rapid beating of my heart. Please don’t misunderstand me; there was nothing
mysterious about that laugh; it was a good, hearty, almost friendly laugh, which re-established the
proper proportions. Soon I heard nothing more, anyway. I returned to the quays, went up the rue
Dauphine, bought some cigarettes I didn’t need at all. I was dazed and had trouble breathing. That
evening I rang up a friend, who wasn’t at home. I was hesitating about going out when, suddenly, I
heard laughter under my windows. I opened them. On the sidewalk, in fact, some youths were
loudly saying good night. I shrugged my shoulders as I closed the windows; after all, I had a brief to 15
study. I went into the [40] bathroom to drink a glass of water. My reflection was smiling in the
mirror, but it seemed to me that my smile was double …
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40 What? Forgive me, I was thinking of something else. I’ll see you again tomorrow, probably.
Tomorrow, yes, that’s right. No, no, I can’t stay. Besides, I am called in consultation by that brown
bear of a man you see over there. A decent fellow, for sure, whom the police are meanly persecuting
out of sheer perversity. You think he looks like a killer? Rest assured that his actions conform to his
looks. He burgles likewise, and you will be surprised to learn that that cave man is specialized in the
art trade. In Holland everyone is a specialist in paintings and in tulips. This one, with his modest
mien, is the author of the most famous theft of a painting. Which one? I may tell you. Don’t be
surprised at my knowledge. Although I am a judge-penitent, I have my side line here: I am the legal
counselor of these good people. I studied the laws of the country and built up a clientele in this
quarter where diplomas are not required. It wasn’t easy, but I inspire confidence, don’t I? I have a
good, hearty laugh and an energetic handshake, and those are [41] trump cards. Besides, I settled a
few difficult cases, out of self-interest to begin with and later out of conviction. If pimps and thieves
were invariably sentenced, all decent people would get to thinking they themselves were constantly
innocent, cher monsieur. And in my opinion—all right, all right, I’m coming!—that’s what must be
avoided above all. Otherwise, everything would be just a joke.
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41 REALLY, mon cher compatriote, I am grateful to you for your curiosity. However, there is nothing
extraordinary about my story. Since you are interested, I’ll tell you that I thought a little about that
laugh, for a few days, then forgot about it. Once in a great while, I seemed to hear it within me. But
most of the time, without making any effort, I thought of other things.

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Yet I must admit that I ceased to walk along the Paris quays. When I would ride along them in a
car or bus, a sort of silence would descend on me. I was waiting, I believe. But I would cross the
Seine, nothing would happen, and I would breathe again. I also had some health problems at that
time. Nothing definite, a dejection perhaps, a sort of difficulty in recovering my good spirits. I saw
doctors, who gave me stimulants. I was alternately stimulated and depressed. Life became less easy
for me: when the body is sad the heart languishes. It seemed to me that I was half unlearning what I
had never learned and yet knew so well—how to [43] live. Yes, I think it was probably then that
everything began.
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43
But this evening I don’t feel quite up to snuff either. I even find trouble expressing myself. I’m
not talking so well, it seems to me, and my words are less assured. Probably the weather. It’s hard to
breathe; the air is so heavy it weighs on one’s chest. Would you object, mon cher compatriote, to going
out and walking in the town a little? Thank you.
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44
How beautiful the canals are this evening! I like the breath of stagnant waters, the smell of dead
leaves soaking in the canal and the funereal scent rising from the barges loaded with flowers. No, no,
there’s nothing morbid about such a taste, I assure you. On the contrary, it’s deliberate with me. The
truth is that I force myself to admire these canals. What I like most in the world is Sicily, you see,
and especially from the top of Etna, in the sunlight, provided I dominate the island and the sea. Java,
too, but at the time of the trade winds. Yes, I went there in my youth. In a general way, I like all
islands. It is easier to dominate them.
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45 Charming house, isn’t it? The two heads you see up there are heads of Negro slaves. A shop
sign. The house belonged to a slave dealer. Oh, they weren’t squeamish in those days! They had
assurance; they announced: “You see, I’m a man of substance; I’m in the slave trade; I deal in black
flesh.” Can you imagine anyone today making it known publicly that such is his business? What a
scandal! I can hear my Parisian colleagues right now. They are adamant on the subject; they wouldn’t
hesitate to launch two or three manifestos, maybe even more! And on reflection, I’d add my
signature to theirs. Slavery?—certainly not, we are against it! That we should be forced to establish it
at home or in our factories—well, that’s natural; but boasting about it, that’s the limit!
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46
I am well aware that one can’t get along without domineering or being served. Every man needs
slaves as he needs fresh air. Commanding is breathing—you agree with me? And even the most
destitute manage to breathe. The lowest man in the social scale still has his wife or his child. If he’s
unmarried, a dog. The essential thing, after all, is being able to get angry with someone who has no
[45] right to talk back. “One doesn’t talk back to one’s father”—you know the expression? In one
way it is very odd. To whom should one talk back in this world if not to what one loves? In another
way, it is convincing. Somebody has to have the last word. Otherwise, every reason can be answered
with another one and there would never be an end to it. Power, on the other hand, settles
everything. It took time, but we finally realized that. For instance, you must have noticed that our
old Europe at last philosophises in the right way. We no longer say as in simple times: “This is the
way I think. What are your objections?” We have become lucid. For the dialogue we have
substituted the communiqué: “This is the truth,” we say. “You can discuss it as much as you want;
we aren’t interested. But in a few years there’ll be the police who will show you we are right.”

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47 Ah, this dear old planet! All is clear now. We know ourselves; we now know of what we are
capable. Just take me, to change examples if not subjects, I have always wanted to be served with a
smile. If the maid looked sad, she poisoned my days. She had a right not to be cheerful, to be [46]
sure. But I told myself that it was better for her to perform her service with a laugh than with tears.
In fact, it was better for me. Yet, without boasting, my reasoning was not altogether idiotic.
Likewise, I always refused to eat in Chinese restaurants. Why? Because Orientals when they are silent
and in the presence of whites often look scornful. Naturally they keep that look when serving. How
then can you enjoy the glazed chicken? And, above all, how can you look at them and think you are
right?

.
.
.
48
Just between us, slavery, preferably with a smile, is inevitable then. But we must not admit it. Isn’t
it better that whoever cannot do without having slaves should call them free men? For the principle
to begin with, and, secondly, not to drive them to despair. We owe them that compensation, don’t
we? In that way, they will continue to smile and we shall maintain our good conscience. Otherwise,
we’d be obliged to reconsider our opinion of ourselves; we’d go mad with suffering, or even become
modest—for everything would be possible. Consequently, no shop signs, and this one is shocking.
Besides, if everyone told all, displayed his true profession and identity, we shouldn’t know which
[47] way to turn! Imagine the visiting cards: Dupont, jittery philosopher, or Christian landowner, or
adulterous humanist—indeed, there’s a wide choice. But it would be hell! Yes, hell must be like that:
streets filled with shop signs and no way of explaining oneself. One is classified once and for all.
You, for instance, mon cher compatriote, stop and think of what your sign would be. You are silent?
Well, you’ll tell me later on. I know mine in any case: a double face, a charming Janus, and above it
the motto of the house: “Don’t rely on it.” On my cards: “Jean-Baptiste Clamence, play actor.”
Why, shortly after the evening I told you about, I discovered something. When I would leave a blind
man on the sidewalk to which I had convoyed him, I used to tip my hat to him. Obviously the hat
tipping wasn’t intended for him, since he couldn’t see it. To whom was it addressed? To the public.
After playing my part, I would take the bow. Not bad, eh? Another day during the same period, to a
motorist who was thanking me for helping him, I replied that no one would have done as much. I
meant, of course, anyone. But that [48] unfortunate slip weighed heavy on me. For modesty, really, I
took the cake.
I have to admit it humbly, mon cher compatriote, I was always bursting with vanity. I, I, I is the
refrain of my whole life, which could be heard in everything I said. I could never talk without
boasting, especially if I did so with that shattering discretion that was my specialty. It is quite true
that I always lived free and powerful. I simply felt released in regard to all for the excellent reason
that I recognized no equals. I always considered myself more intelligent than everyone else, as I’ve
told you, but also more sensitive and more skillful, a crack shot, an incomparable driver, a better
lover. Even in the fields in which it was easy for me to verify my inferiority—like tennis, for
instance, in which I was but a passable partner—it was hard for me not to think that, with a little
time for practice, I would surpass the best players. I admitted only superiorities in me and this
explained my good will and serenity. When I was concerned with others, I was so out of pure
condescension, in utter freedom, and all the credit went to me: my self-esteem would go up a degree.
[49] Along with a few other truths, I discovered these facts little by little in the period following
the evening I told you about. Not all at once nor very clearly. First I had to recover my memory. By
gradual degress I saw more clearly, I learned a little of what I knew. Until then I had always been
aided by an extraordinary ability to forget. I used to forget everything, beginning with my
resolutions. Fundamentally, nothing mattered. War, suicide, love, poverty got my attention, of
course, when circumstances forced me, but a courteous, superficial attention. At times, I would
pretend to get excited about some cause foreign to my daily life. But basically I didn’t really take part in it except, of course, when my freedom was thwarted. How can I express it? Everything slid off—
yes, just rolled off me.
Albert Camus The Fall
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In the interest of fairness, it should be said that sometimes my forgetfulness was praiseworthy.
You have noticed that there are people whose religion consists in forgiving all offenses, and who do
in fact forgive them but never forget them? I wasn’t good enough to forgive offenses, but eventually
I always forgot them. And the man who [50] thought I hated him couldn’t get over seeing me tip my
hat to him with a smile. According to his nature, he would then admire my nobility of character or
scorn my ill breeding without realising that my reason was simpler: I had forgotten his very name.
The same infirmity that often made me indifferent or ungrateful in such cases made me
magnanimous.
I lived consequently without any other continuity than that, from day to day, of I, I, I. From day
to day women, from day to day virtue or vice, from day to day, like dogs—but every day myself
secure at my post. Thus I progressed on the surface of life, in the realm of words as it were, never in
reality. All those books barely read, those friends barely loved, those cities barely visited, those
women barely possessed! I went through the gestures out of boredom or absentmindedness. Then
came human beings; they wanted to cling, but there was nothing to cling to, and that was
unfortunate—for them. As for me, I forgot. I never remembered anything but myself.
Gradually, however, my memory returned. Or rather, I returned to it, and in it I found the [51]
recollection that was awaiting me. But before telling you of it, allow me, mon cher compatriote, to give
you a few examples (they will be useful to you, I am sure) of what I discovered in the course of my
exploration.
One day in my car when I was slow in making a getaway at the green light while our patient
fellow citizens immediately began honking furiously behind me, I suddenly remembered another
occasion set in similar circumstances. A motorcycle ridden by a spare little man wearing spectacles
and plus fours had gone around me and planted itself in front of me at the red light. As he came to a
stop the little man had stalled his motor and was vainly striving to revive it. When the light changed,
I asked him with my usual courtesy to take his motorcycle out of my way so I might pass. The little
man was getting irritable over his wheezy motor. Hence he replied, according to the rules of Parisian
courtesy, that I could go climb a tree. I insisted, still polite, but with a slight shade of impatience in
my voice. I was immediately told that in any case I could go straight to hell. Meanwhile several horns
began to be heard behind me. With [52] greater firmness I begged my interlocutor to be polite and
to realize that he was blocking traffic. The irascible character, probably exasperated by the now
evident ill will of his motor, informed me that if I wanted what he called a thorough dusting off he
would gladly give it to me. Such cynicism filled me with a healthy rage and I got out of my car with
the intention of thrashing this coarse individual. I don’t think I am cowardly (but what doesn’t one
think!); I was a head taller than my adversary and my muscles have always been reliable. I still believe
the dusting off would have been received rather than given. But I had hardly set foot on the
pavement when from the gathering crowd a man stepped forth, rushed at me, assured me that I was
the lowest of the low and that he would not allow me to strike a man who had a motorcycle between
his legs and hence was at a disadvantage. I turned toward this musketeer and, in truth, didn’t even
see him. Indeed, hardly had I turned my head when, almost simultaneously, I heard the motorcycle
begin popping again and received a violent blow on the ear. Before I had the time to register what
had happened, the motorcycle [53] rode away. Dazed, I mechanically walked toward d’Artagnan
when, at the same moment, an exasperated concert of horns rose from the now considerable line of
vehicles. The light was changing to green. Then, still somewhat bewildered, instead of giving a
drubbing to the idiot who had addressed me, I docilely returned to my car and drove off. As I
passed, the idiot greeted me with a “poor dope” that I still recall.
A totally insignificant story, in your opinion? Probably. Still it took me some time to forget it, and
that’s what counts. Yet I had excuses. I had let myself be beaten without replying, but I could not be
accused of cowardice. Taken by surprise, addressed from both sides, I had mixed everything up and
Albert Camus The Fall
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the horns had put the finishing touch to my embarrassment. Yet I was unhappy about this as if I
had violated the code of honor. I could see myself getting back into my car without a reaction, under
the ironic gaze of a crowd especially delighted because, as I recall, I was wearing a very elegant blue
suit. I could hear the “poor dope” which, in spite of everything, struck me as justified. In short, I
had collapsed in public. As a result of [54] a series of circumstances, to be sure, but there are always circumstances. As an afterthought I clearly saw what I should have done. I saw myself felling
d’Artagnan with a good hook to the jaw, getting back into my car, pursuing the monkey who had
struck me, overtaking him, jamming his machine against the curb, taking him aside, and giving him
the licking he had fully deserved. With a few variants, I ran off this little film a hundred times in my imagination. But it was too late, and for several days I chewed a bitter resentment.
Why, it’s raining again. Let’s stop, shall we, under this portico? Good. Where was I? Oh, yes,
honor! Well, when I recovered the recollection of that episode, I realised what it meant. After all, my
dream had not stood up to facts. I had dreamed—this was now clear—of being a complete man
who managed to make himself respected in his person as well as in his profession. Half Cerdan, half
de Gaulle, if you will. In short, I wanted to dominate in all things. This is why I assumed the manner, made a particular point of displaying my physical skill rather than my intellectual gifts. But after
having been struck in public without reacting, it [55] was no longer possible for me to cherish that
fine picture of myself. If I had been the friend of truth and intelligence I claimed to be, what would
that episode have mattered to me? It was already forgotten by those who had witnessed it. I’d have
barely accused myself of having got angry over nothing and also, having got angry, of not having
managed to face up to the consequences of my anger, for want of presence of mind. Instead of that,
I was eager to get my revenge, to strike and conquer. As if my true desire were not to be the most
intelligent or most generous creature on earth, but only to beat anyone I wanted, to be the stronger,
in short, and in the most elementary way. The truth is that every intelligent man, as you know,
dreams of being a gangster and of ruling over society by force alone. As it is not so easy as the
detective novels might lead one to believe, one generally relies on politics and joins the cruellest
party. What does it matter, after all, if by humiliating one’s mind one succeeds in dominating
everyone? I discovered in myself sweet dreams of oppression.
I learned at least that I was on the side of the [56] guilty, the accused, only in exactly so far as
their crime caused me no harm. Their guilt made me eloquent because I was not its victim. When I
was threatened, I became not only a judge in turn but even more: an irascible master who wanted,
regardless of all laws, to strike down the offender and get him on his knees. After that, mon cher
compatriote, it is very hard to continue seriously believing one has a vocation for justice and is the
predestined defender of the widow and orphan.
Since the rain is coming down harder and we have the time, may I impart to you another discovery I made, soon after, in my memory? Let’s sit down on this bench out of the rain. For centuries pipe smokers have been watching the same rain falling on the same canal. What I have to tell
you is a bit more difficult. This time it concerns a woman. To begin with, you must know that I
always succeeded with women—and without much effort. I don’t say succeed in making them
happy or even in making myself happy through them. No, simply succeed. I used to achieve my
ends just about whenever I wanted I was considered to have charm. Fancy that! You know what
charm is: a [57] way of getting the answer yes without having asked any clear question. And that was
true of me at the time. Does that surprise you? Come now, don’t deny it. With the face I now have,
that’s quite natural. Alas, after a certain age every man is responsible for his face. Mine … But what matter? It’s a fact—I was considered to have charm and I took advantage of it.
Without calculation, however; I was in good faith, or almost. My relationship with women was
natural, free, easy, as the saying goes. No guile in it except that obvious guile which they look upon
as a homage. I loved them, according to the hallowed expression, which amounts to saying that I
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never loved any of them. I always considered misogyny vulgar and stupid, and almost all the women
I have known seemed to me better than I. Nevertheless, setting them so high, I made use of them
more often than I served them. How can one make it out?
Of course, true love is exceptional—two or three times a century, more or less. The rest of the
time there is vanity or boredom. As for me, in any case I was not the Portuguese Nun. I am not [58]
hard-hearted; far from it—full of pity on the contrary and with a ready tear to boot. Only, my
emotional impulses always turn toward me, my feelings of pity concern me. It is not true, after all,
that I never loved. I conceived at least one great love in my life, of which I was always the object.
From that point of view, after the inevitable hardships of youth, I was early focused: sensuality alone
dominated my love life. I looked merely for objects of pleasure and conquest. Moreover, I was aided
in this by my constitution: nature had been generous with me. I was considerably proud of this and
derived many satisfactions therefrom—without my knowing now whether they were physical or
based on prestige. Of course you will say that I am boasting again. I shan’t deny it and I am hardly
proud of doing so, for here I am boasting of what is true.
In any case, my sensuality (to limit myself to it) was so real that even for a ten-minute adventure
I’d have disowned father and mother, even were I to regret it bitterly. Indeed—especially for a tenminute adventure and even more so if I were sure it was to have no sequel. I had principles, to be
sure, such as that the wife of a friend is sacred. [59] But I simply ceased quite sincerely, a few days
before, to feel any friendship for the husband. Maybe I ought not to call this sensuality? Sensuality is
not repulsive. Let’s be indulgent and use the word “infirmity,” a sort of congenital inability to see in
love anything but the physical. That infirmity, after all, was convenient. Combined with my faculty
for forgetting, it favored my freedom. At the same time, through a certain appearance of
inaccessibility and unshakable independence it gave me, it provided the opportunity for new
successes. As a result of not being romantic, I gave romance something to work on. Our feminine
friends have in common with Bonaparte the belief that they can succeed where everyone else has
failed.
In this exchange, moreover, I satisfied something in addition to my sensuality: my passion for
gambling. I loved in women my partners in a certain game, which had at least the taste of innocence.
You see, I can’t endure being bored and appreciate only diversions in life. Any society, however brilliant, soon crushes me, whereas I have never been bored with the women I liked. It hurts me to confess it, but I’d have given ten conversations with [6o] Einstein for an initial rendezvous with a pretty
chorus girl. It’s true that at the tenth rendezvous I was longing for Einstein or,
a serious book. In
short, I was never concerned with the major problems except in the intervals between my little
excesses. And how often, standing on the sidewalk involved in a passionate discussion with friends,
I lost the thread of the argument being developed because a devastating woman was crossing the
street at that very moment.
Hence I played the game. I knew they didn’t like one to reveal one’s purpose too quickly. First,
there had to be conversation, fond attentions, as they say. I wasn’t worried about speeches, being a
lawyer, nor about glances, having been an amateur actor during my military service. I often changed
parts, but it was always the same play. For instance, the scene of the incomprehensible attraction, of
the “mysterious something,” of the “it’s unreasonable, I certainly didn’t want to be attracted, I was
even tired of love, etc. …” always worked, though it is one of the oldest in the repertory. There was
also the gambit of the mysterious [61] happiness no other woman has ever given you; it may be a
blind alley—indeed, it surely is (for one cannot protect oneself too much)—but it just happens to be
unique. Above all, I had perfected a little speech which was always well received and which, I am
sure, you will applaud. The essential part of that act lay in the assertion, painful and resigned, that I was nothing, that it was not worth getting involved with me, that my life was elsewhere and not
related to everyday happiness—a happiness that maybe I should have preferred to anything, but
Albert Camus The Fall
21
there you were, it was too late. As to the reasons behind this decisive lateness, I maintained secrecy,
knowing that it is always better to go to bed with a mystery. In a way, moreover, I believed what I
said; I was living my part. It is not surprising that my partners likewise began to “tread the boards”
enthusiastically. The most sensitive among them tried to understand me, and that effort led them to
melancholy surrenders. The others, satisfied to note that I was respecting the rules of the game and
had the tactfulness to talk before acting, progressed without delay to the realities. This meant I had
[62] won—and twice over, since, besides the desire I felt for them, I was satisfying the love I bore
myself by verifying each time my special powers.
This is so true that even if some among them provided but slight pleasure, I nevertheless tried to
resume relations with them, at long intervals, helped doubtless by that strange desire kindled by
absence and a suddenly recovered complicity, but also to verify the fact that our ties still held and
that it was my privilege alone to tighten them. Sometimes I went so far as to make them swear not
to give themselves to any other man, in order to quiet my worries once and for all on that score. My
heart, however, played no part in that worry, nor even my imagination. A certain type of pretension
was in fact so personified in me that it was hard for me to imagine, despite the facts, that a woman
who had once been mine could ever belong to another. But the oath they swore to me liberated me
while it bound them. As soon as I knew they would never belong to anyone, I could make up my
mind to break off—which otherwise was almost always impossible for me. As far as they were
concerned, I had proved my point once and for [63] all and assured my power for a long time.
Strange, isn’t it? But that’s the way it was, mon cher compatriote. Some cry: “Love me!” Others: “Don’t
love me!” But a certain genus, the worst and most unhappy, cries: “Don’t love me and be faithful to
me!”
Except that the proof is never definitive, after all; one has to begin again with each new person.
As a result of beginning over and over again, one gets in the habit. Soon the speech comes without
thinking and the reflex follows; and one day you find yourself taking without really desiring. Believe
me, for certain men at least, not taking what one doesn’t desire is the hardest thing in the world.
This is what happened eventually and there’s no point in telling you who she was except that,
without really stirring me, she had attracted me by her passive, avid manner. Frankly, it was a shabby
experience, as I should have expected. But I never had any complexes and soon forgot the person,
whom I didn’t see again. I thought she hadn’t noticed anything and didn’t even imagine she could
have an opinion. Besides, in my eyes her passive manner cut her off from the world. A few weeks
[64] later, however, I learned that she had related my deficiencies to a third person. At once I felt as if I had been somewhat deceived; she wasn’t so passive as I had thought and she didn’t lack
judgement. Then I shrugged my shoulders and pretended to laugh. I even laughed outright; clearly
the incident was unimportant. If there is any realm in which modesty ought to be the rule, isn’t it sex
with all the unforeseeable there is in it? But no, each of us tries to show up to advantage, even in
solitude. Despite having shrugged my shoulders, what was my behavior in fact? I saw that woman
again a little later and did everything necessary to charm her and really take her back. It was not very difficult, for they don’t like either to end on a failure. From that moment onward, without really
intending it, I began, in fact, to mortify her in every way. I would give her up and take her back,
force her to give herself at inappropriate times and in inappropriate places, treat her so brutally, in
every regard, that eventually I attached myself to her as I imagine the jailer is bound to his prisoner.
And this kept up till the day when, in the violent disorder of painful and constrained pleasure, she
paid a tribute aloud [65] to what was enslaving her. That very day I began to move away from her. I
have forgotten her since. I’ll agree with you, despite your polite silence, that that adventure is not
very pretty. But just think of your life, mon cher compatriote! Search your memory and perhaps you will
find some similar story that you’ll tell me later on. In my case, when that business came to mind, I
again began to laugh. But it was another kind of laugh, rather like the one I had heard on the Pont
Albert Camus The Fall
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des Arts. I was laughing at my speeches and my pleadings in court. Even more at my court pleading
than at my speeches to women. To them, at least, I did not lie much. Instinct spoke clearly, without
subterfuges, in my attitude. The act of love, for instance, is a confession. Selfishness screams aloud,
vanity shows off, or else true generosity reveals itself. Ultimately in that regrettable story, even more
than in my other affairs, I had been more outspoken than I thought; I had declared who I was and
how I could live. Despite appearances, I was therefore more worthy in my private life—even when
(one might say: especially when) I behaved as I have told you—than in my great professional flights
about [66] innocence and justice. At least, seeing myself act with others, I couldn’t deceive myself as
to the truth of my nature. No man is a hypocrite in his pleasures—have I read that or did I think it
myself, mon cher compatriote?
When I examined thus the trouble I had in separating definitively from a woman—a trouble
which used to involve me in so many simultaneous liaisons—I didn’t blame my soft-heartedness.
That was not what impelled me when one of my mistresses tired of waiting for the Austerlitz of our
passion and spoke of leaving me. At once I was the one who made a step forward, who yielded, who
became eloquent. As for affection and soft-heartedness, I aroused them in women, experiencing
merely the appearance of them myself—simply a little excited by this refusal, alarmed also by the
possible loss of someone’s affection. At times I truly thought I was suffering, to be sure. But the
rebellious female had merely to leave in fact for me to forget her without effort, as I forgot her
presence when, on the contrary, she had decided to return. No, it was not love or generosity that
awakened me when I was in danger of being forsaken, but merely the [67] desire to be loved and to
receive what in my opinion was due me. The moment I was loved and my partner again forgotten, I
shone, I was at the top of my form, I became likable.
Be it said, moreover, that as soon as I had re-won that affection I became aware of its weight. In
my moments of irritation I told myself that the ideal solution would have been the death of the
person I was interested in. Her death would, on the one hand, have definitively fixed our
relationship and, on the other, removed its compulsion. But one cannot long for the death of
everyone or, in the extreme, depopulate the planet in order to enjoy a freedom that cannot be
imagined otherwise. My sensibility was opposed to this, and my love of mankind.
The only deep emotion I occasionally felt in these affairs was gratitude, when all was going well
and I was left, not only peace, but freedom to come and go—never kinder and gayer with one
woman than when I had just left another’s bed, as if I extended to all others the debt I had just
contracted toward one of them. In any case, however apparently confused my feelings were, the
result I [68] achieved was clear: I kept all my affections within reach to make use of them when I
wanted. On my own admission, I could live happily only on condition that all the individuals on
earth, or the greatest possible number, were turned toward me, eternally in suspense, devoid of
independent life and ready to answer my call at any moment, doomed in short to sterility until the
day I should deign to favor them. In short, for me to live happily it was essential for the creatures I
chose not to live at all. They must receive their life, sporadically, only at my bidding.
Oh, I don’t feel any self-satisfaction, believe me, in telling you this. Upon thinking of that time
when I used to ask for everything without paying anything myself, when I used to mobilize so many
people in my service, when I used to put them in the refrigerator, so to speak, in order to have them
at hand some day when it would suit me, I don’t know how to name the odd feeling that comes over
me. Isn’t it shame, perhaps? Tell me, mon cher compatriote, doesn’t shame sting a little? It does? Well, it’s probably shame, then, or one of those silly emotions that have to do with honor. It seems [69] to
me in any case that that feeling has never left me since the adventure I found at the heart of my
memory, which I cannot any longer put off relating, despite my digressions and the inventive efforts
for which, I hope, you give me credit.
Albert Camus The Fall
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Look, the rain has stopped! Be kind enough to walk home with me. I am strangely tired, not from
having talked so much but at the mere thought of what I still have to say. Oh, well, a few words will
suffice to relate my essential discovery. What’s the use of saying more, anyway? For the statue to
stand bare, the fine speeches must take flight like pigeons. So here goes. That particular night in
November, two or three years before the evening when I thought I heard laughter behind me, I was
returning to the Left Bank and my home by way of the Pont Royal. It was an hour past midnight, a
fine rain was falling, a drizzle rather, that scattered the few people on the streets. I had just left a mistress, who was surely already asleep. I was enjoying that walk, a little numbed, my body calmed
and irrigated by a flow of blood gentle as the falling rain. On the bridge I passed behind a figure
leaning over the railing and seeming to stare at the river. [70] On closer view, I made out a slim
young woman dressed in black. The back of her neck, cool and damp between her dark hair and
coat collar, stirred me. But I went on after a moment’s hesitation. At the end of the bridge I
followed the guys toward Saint-Michel, where I lived. I had already gone some fifty yards when I
heard the sound—which, despite the distance, seemed dreadfully loud in the midnight silence—of a
body striking the water. I stopped short, but without turning around. Almost at once I heard a cry,
repeated several times, which was going downstream; then it suddenly ceased. The silence that
followed, as the night suddenly stood still, seemed interminable. I wanted to run and yet didn’t stir. I
was trembling, I believe from cold and shock. I told myself that I had to be quick and I felt an
irresistible weakness steal over me. I have forgotten what I thought then. “Too late, too far …” or
something of the sort. I was still listening as I stood motionless. Then, slowly under the rain, I went
away. I informed no one.
But here we are; here’s my house, my shelter! Tomorrow? Yes, if you wish. I’d like to take you to
the island of Marken so you can see the Zuider [71] Zee. Let’s meet at eleven at Mexico City. What?
That woman? Oh, I don’t know. Really I don’t know. The next day, and the days following, I didn’t
read the papers.

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