Histoires Naturelles 4

Jules Renard – 1864-1910 – Histoires Naturelles, Partie 4

La Bibliothèque électronique du Québec : Collection à tous les vents : Volume 3 : version 2.0
Édition de référence : Bibliothèque de la Pléïade, Éditions Gallimard.

Ce recueil fait partie de ces livres sans prétention qui laissent dans votre mémoire une jolie trace et qu’on a envie de rouvrir juste pour le plaisir d’une belle phrase, d’une comparaison poétique ou d’un détail remarquablement décrit. Ces “récits animaliers” sont pleins de fraîcheur et devraient faire partie de ces textes qui se transmettent de génération en génération, en une culture commune . .
Par Liver, le 07 août 2013

Liste d’étude graduée

Texte avec Audio Fiche 4 :

Chauves-souris : P 110 – A 0:00
La cage aux oiseaux : P 112 – A 2:00
Le serin : P 113 – A 3:10
Le pinson : P 115 – A 6:20
Le nid de chardonnerets : P 116 – A 6:55
Le loriot : P 118 – A 9:00
Le moineau : P 119 – A 9:25
Les hirondelles : P 121 – A 11:50
La pie : P 123 – A 13:55
Merle ! : P 124 – A 14:55

Livre audio gratuit publié le 24 janvier 2014.
Donneuse de voix : Pomme . . . . . . . . . Partie 4 ->

Chauves-souris

La nuit s’use à force de servir.

Elle ne s’use point par le haut, dans ses
étoiles. Elle s’use comme une robe qui traîne à
terre, entre les cailloux et les arbres, jusqu’au
fond des tunnels malsains et des caves humides.

Il n’est pas de coin où ne pénètre un pan de
nuit. L’épine le crève, les froids le gercent, la
boue le gâte. Et chaque matin, quand la nuit
remonte, des loques s’en détachent, accrochées
au hasard.

Ainsi naissent les chauves-souris.

Et elles doivent à cette origine de ne pouvoir
supporter l’éclat du jour.

Le soleil couché, quand nous prenons le frais,
elles se décollent des vieilles poutres où,
léthargiques, elles pendaient d’une griffe.

Leur vol gauche nous inquiète. D’une aile
baleinée et sans plumes, elles palpitent autour de
nous. Elles se dirigent moins avec d’inutiles yeux
blessés qu’avec l’oreille.

Mon amie cache son visage, et moi je détourne
la tête par peur du choc impur.

On dit qu’avec plus d’ardeur que notre amour
même, elles nous suceraient le sang jusqu’à la
mort.

Comme on exagère !

Elles ne sont pas méchantes. Elles ne nous
touchent jamais.

Filles de la nuit, elles ne détestent que les
lumières, et, du frôlement de leurs petits châles
funèbres, elles cherchent des bougies à souffler.

La cage aux oiseaux

Félix ne comprend pas qu’on tienne des
oiseaux prisonniers dans une cage.

« De même, dit-il, que c’est un crime de
cueillir une fleur, et, personnellement, je ne veux
la respirer que sur sa tige, de même les oiseaux
sont faits pour voler. »

Cependant il achète une cage ; il l’accroche à
sa fenêtre. Il y dépose un nid d’ouate, une
soucoupe de graines, une tasse d’eau pure et
renouvelable. Il y suspend une balançoire et une
petite glace.

Et comme on l’interroge avec surprise :

« Je me félicite de ma générosité, dit-il,
chaque fois que je regarde cette cage. Je pourrais
y mettre un oiseau et je la laisse vide. Si je
voulais, telle grive brune, tel bouvreuil pimpant,
qui sautille, ou tel autre de nos petits oiseaux
variés serait esclave. Mais grâce à moi, l’un
d’eux au moins reste libre. C’est toujours ça. »

Le serin

Quelle idée ai-je eue d’acheter cet oiseau ?

L’oiselier me dit : « C’est un mâle. Attendez
une semaine qu’il s’habitue, et il chantera. »

Or, l’oiseau s’obstine à se taire et il fait tout de
travers.

Dès que je remplis son gobelet de graines, il
les pille du bec et les jette aux quatre vents.

J’attache, avec une ficelle, un biscuit entre
deux barreaux. Il ne mange que la ficelle. Il
repousse et frappe, comme d’un marteau, le
biscuit et le biscuit tombe.

Il se baigne dans son eau pure et il boit dans sa
baignoire. Il crotte au petit bonheur dans les
deux.

Il s’imagine que l’échaudé est une pâte toute
prête où les oiseaux de son espèce se creusent des
nids et il s’y blottit d’instinct.

Il n’a pas encore compris l’utilité des feuilles
de salade et ne s’amuse qu’à les déchirer.

Quand il pique une graine pour de bon, pour
l’avaler, il fait peine. Il la roule d’un coin à
l’autre du bec, et la presse et l’écrase, et tortille sa
tête, comme un petit vieux qui n’a plus de dents.

Son bout de sucre ne lui sert jamais. Est-ce
une pierre qui dépasse, un balcon ou une table
peu pratique ?

Il lui préfère ses morceaux de bois. Il en a
deux qui se superposent et se croisent et je
m’écoeure à le regarder sauter. Il égale la
stupidité mécanique d’une pendule qui ne
marquerait rien. Pour quel plaisir saute-t-il ainsi,
sautillant par quelle nécessité ?

S’il se repose de sa gymnastique morne,
perché d’une patte sur un bâton qu’il étrangle, il
cherche de l’autre patte, machinalement, le même
bâton.

Aussitôt que, l’hiver venu, on allume le poêle,
il croit que c’est le printemps, l’époque de sa
mue, et il se dépouille de ses plumes.

L’éclat de ma lampe trouble ses nuits,
désordonne ses heures de sommeil. Il se couche
au crépuscule. Je laisse les ténèbres s’épaissir
autour de lui. Peut-être rêve-t-il ? Brusquement,
j’approche la lampe de sa cage. Il rouvre les
yeux. Quoi ! c’est déjà le jour ? Et vite, il
recommence de s’agiter, danser, cribler une
feuille, et il écarte sa queue en éventail, décolle
ses ailes.

Mais je souffle la lampe et je regrette de ne
pas voir sa mine ahurie.

J’ai bientôt assez de cet oiseau muet qui ne vit
qu’à rebours, et je le mets dehors par la fenêtre…
Il ne sait pas plus se servir de la liberté que d’une
cage. On va le reprendre avec la main.

Qu’on se garde de me le rapporter !

Non seulement je n’offre aucune récompense,
mais je jure que je ne connais pas cet oiseau.

Le pinson

Au bout du toit de la grange, un pinson chante.
Il répète, par intervalles égaux, sa note
héréditaire. À force de le regarder, l’oeil trouble
ne le distingue plus de la grange massive. Toute
la vie de ces pierres, de ce foin, de ces poutres et
de ces tuiles s’échappe par un bec d’oiseau.

Ou plutôt la grange elle-même siffle un petit
air.

Le nid de chardonnerets

Il y avait, sur une branche fourchue de notre
cerisier, un nid de chardonnerets joli à voir, rond,
parfait, tous crins au-dehors, tout duvet au-dedans,
et quatre petits venaient d’y éclore. Je dis
à mon père :

« J’ai presque envie de les prendre pour les
élever. »

Mon père m’avait expliqué souvent que c’est
un crime de mettre des oiseaux en cage. Mais,
cette fois, las sans doute de répéter la même
chose, il ne trouva rien à me répondre. Quelques
jours après, je lui dis :

« Si je veux, ce sera facile. Je placerai d’abord
le nid dans une cage, j’attacherai la cage au
cerisier et la mère nourrira les petits par les
barreaux, jusqu’à ce qu’ils n’aient plus besoin
d’elle. »

Mon père ne me dit pas ce qu’il pensait de ce
moyen.

C’est pourquoi j’installai le nid dans une cage,
la cage sur le cerisier et ce que j’avais prévu
arriva : les vieux chardonnerets, sans hésiter,
apportèrent aux petits des pleins becs de
chenilles. Et mon père observait de loin, amusé
comme moi, leur va-et-vient fleuri, leur vol teint
de rouge sang et de jaune soufre.

Je dis un soir :
« Les petits sont assez drus. S’ils étaient
libres, ils s’envoleraient. Qu’ils passent une
dernière nuit en famille et demain je les porterai à
la maison, je les pendrai à ma fenêtre, et je te prie
de croire qu’il n’y aura pas beaucoup de
chardonnerets au monde mieux soignés. »

Mon père ne me dit pas le contraire.

Le lendemain, je trouvai la cage vide. Mon
père était là, témoin de ma stupeur.

« Je ne suis pas curieux, dis-je, mais je
voudrais bien savoir quel est l’imbécile qui a
ouvert cette cage ! »

Le loriot

Je lui dis :
« Rends-moi cette cerise, tout de suite.

– Bien », répond le loriot.

Il rend la cerise et, avec la cerise, les trois cent
mille larves d’insectes nuisibles, qu’il avale dans
une année.

Le moineau

Assis sous les noisetiers du jardin, j’écoute les
bruits que fait par ses feuilles, ses insectes et ses
oiseaux, tout arbre qui ne se méfie pas.

Silencieux, inanimé à notre approche, il se
remet à vivre dès qu’il ne nous croit plus là, parce
que nous nous taisons comme lui.

Après la visite d’un chardonneret, qui voltige
dans les noisetiers, donne aux feuilles quelques
coups de bec, et repart sans m’apercevoir, c’est
un moineau qui vient se poser sur une branche
au-dessus de ma tête.

Bien que déjà dru, il doit être jeune. Il serre la
branche avec ses pattes, il ne bouge plus, comme
si le vol l’avait fatigué, et il pépie d’un bec
tendre. Il ne peut pas me voir et je le regarde
longtemps. Puis il me faut bien remuer. Au
mouvement que je fais, le moineau ouvre à peine
ses ailes et les referme sans inquiétude.

Je ne sais pourquoi je me dresse, machinal, et
du bout des lèvres, la main tendue, je l’appelle.

Le moineau, d’un vol gauche, descend de sa
branche sur mon doigt !

Je me sens ému comme un homme qui se
découvre un charme ignoré jusque-là, comme un
rêveur qui souriait par hasard à une femme
inconnue et la voit sourire.

Le moineau confiant bat des ailes pour garder
son équilibre au bout de mon doigt et son bec est
prêt à tout avaler.

Comme je vais le montrer à la famille
sûrement émerveillée, notre petit voisin Raoul,
qui semblait chercher quelque chose, accourt :

« Ah ! vous l’avez ? dit-il.

– Oui, camarade, je sais les prendre, moi !

– Il s’est sauvé de sa cage, dit Raoul, je le
cherche depuis ce matin.

– Comment, c’est le tien ?

– Oui, monsieur. Il y a huit jours que je
l’élève. Il commence à voler loin et il reste bien
apprivoisé.

– Voilà ton moineau, Raoul ; mais ne le laisse
plus s’échapper, sinon je l’étrangle : il me fait des
peurs ! »

Les hirondelles

I

Elles me donnent ma leçon de chaque jour.

Elles pointillent l’air de petits cris.

Elles tracent une raie droite, posent une
virgule au bout, et, brusquement, vont à la ligne.

Elles mettent entre folles parenthèses la
maison où j’habite.

Trop vives pour que la pièce d’eau du jardin
prenne copie de leur vol, elles montent de la cave
au grenier.

D’une plume d’aile légère, elles bouclent
d’inimitables parafes.

Puis, deux à deux, en accolade, elles se
joignent, se mêlent, et, sur le bleu du ciel, elles
font tache d’encre.

Mais l’oeil d’un ami peut seul les suivre, et si
vous savez le grec et le latin, moi je sais lire
l’hébreu que décrivent dans l’air les hirondelles
de cheminée.

II

LE PINSON : Je trouve l’hirondelle stupide :
elle croit qu’une cheminée, c’est un arbre.

LA CHAUVE-SOURIS : Et on a beau dire, de
nous deux c’est elle qui vole le plus mal : en
plein jour, elle ne fait que se tromper de chemin ;
si elle volait la nuit, comme moi, elle se tuerait à
chaque instant.

III

Une douzaine d’hirondelles à cul blanc se
croisent sous mes yeux avec une ardeur inquiète
et silencieuse, en un espace limité comme une
volière. C’est à mon nez un tissage rapide
d’ouvrières pressées par le temps.

Que cherchent-elles éperdues, dans l’air criblé
de leur vol ? Demandent-elles un refuge ? Ont-
elles quelque adieu à me dire ? Immobile, je sens
la fraîcheur des souffles légers, et je crains,
j’espère une rencontre où deux de ces folles se
briseraient. Mais, d’une adresse qui décourage,
elles disparaissent tout à coup sans un choc.

La pie

I

Il lui reste toujours, du dernier hiver, un peu
de neige.

Elle sautille à pieds joints par terre, puis, de
son vol droit et mécanique, elle se dirige vers un
arbre.

Quelquefois elle le manque et ne peut s’arrêter
que sur l’arbre voisin.

Commune, si dédaignée qu’elle semble
immortelle, en habit dès le matin pour bavarder
jusqu’au soir, insupportable avec sa queue-de-
pie, c’est notre oiseau le plus français.

II

LA PIE : Cacacacacaca.

LA GRENOUILLE : Qu’est-ce qu’elle dit ?

LA PIE : Je ne dis pas, je chante.

LA GRENOUILLE : Couac !

LA TAUPE : Taisez-vous donc là-haut, on ne
s’entend plus travailler !

Merle !

I

Dans mon jardin il y a un vieux noyer presque
mort qui fait peur aux petits oiseaux. Seul un
oiseau noir habite ses dernières feuilles.

Mais le reste du jardin est plein de jeunes
arbres fleuris où nichent des oiseaux gais, vifs et
de toutes les couleurs.

Et il semble que ces jeunes arbres se moquent
du vieux noyer. À chaque instant, ils lui lancent,
comme des paroles taquines, une volée d’oiseaux
babillards.

Tour à tour, pierrots, martins, mésanges et
pinsons le harcèlent. Ils choquent de l’aile la
pointe de ses branches. L’air crépite de leurs cris
menus ; puis ils se sauvent, et c’est une autre
bande importune qui part des jeunes arbres.

Tant qu’elle peut, elle nargue, piaille, siffle et
s’égosille.

Ainsi de l’aube au crépuscule, comme des
mots railleurs, pinsons, mésanges, martins et
pierrots s’échappent des jeunes arbres vers le
vieux noyer.

Mais parfois il s’impatiente, il remue ses
dernières feuilles, lâche son oiseau noir et
répond :

Merle !

II

LE GEAI : Toujours en noir, vilain merle !

LE MERLE : Monsieur le sous-préfet, je n’ai
que ça à me mettre.

Le perroquet

Pas mal ! et il avait bien quelque mérite au
temps où les bêtes ne parlaient pas, mais
aujourd’hui toutes les bêtes ont du talent.

L’alouette

I

Je n’ai jamais vu d’alouette et je me lève
inutilement avec l’aurore. L’alouette n’est pas un
oiseau de la terre.

Depuis ce matin, je foule les mottes et les
herbes sèches.

Des bandes de moineaux gris ou de
chardonnerets peints à vif flottent sur les haies
d’épines.

Le geai passe la revue des arbres dans un
costume officiel.

Une caille rase des luzernes et trace au
cordeau la ligne droite de son vol.

Derrière le berger qui tricote mieux qu’une
femme, les moutons se suivent et se ressemblent.

Et tout s’imprègne d’une lumière si neuve que
le corbeau, qui ne présage rien de bon, fait
sourire.

Mais écoutez comme j’écoute.

Entendez-vous quelque part, là-haut, piler
dans une coupe d’or des morceaux de cristal ?

Qui peut me dire où l’alouette chante ?

Si je regarde en l’air, le soleil brûle mes yeux.

Il me faut renoncer à la voir.

L’alouette vit au ciel, et c’est le seul oiseau du
ciel qui chante jusqu’à nous.

II

Elle retombe, ivre morte de s’être encore
fourrée dans l’oeil du soleil.

Le martin-pêcheur

Ça n’a pas mordu, ce soir, mais je rapporte
une rare émotion.

Comme je tenais ma perche de ligne tendue,
un martin-pêcheur est venu s’y poser.

Nous n’avons pas d’oiseau plus éclatant.

Il semblait une grosse fleur bleue au bout
d’une longue tige. La perche pliait sous le poids.
Je ne respirais plus, tout fier d’être pris pour un
arbre par un martin-pêcheur.

Et je suis sûr qu’il ne s’est pas envolé de peur,
mais qu’il a cru qu’il ne faisait que passer d’une
branche à une autre.

L’épervier

Il décrit d’abord des ronds sur le village.

Il n’était qu’une mouche, un grain de suie.

Il grossit à mesure que son vol se resserre.

Parfois il demeure immobile. Les volailles
donnent des signes d’inquiétude. Les pigeons
rentrent au toit. Une poule, d’un cri bref, rappelle
ses petits, et on entend cacarder les oies
vigilantes d’une basse-cour à l’autre.

L’épervier hésite et plane à la même hauteur.
Peut-être n’en veut-il qu’au coq du clocher.

On le croirait pendu au ciel, par un fil.

Brusquement le fil casse, l’épervier tombe, sa
victime choisie. C’est l’heure d’un drame ici-bas.

Mais, à la surprise générale, il s’arrête avant
de toucher terre, comme s’il manquait de poids,
et il remonte d’un coup d’aile.

Il a vu que je le guette de ma porte, et que je
cache, derrière moi, quelque chose de long qui
brille.

La bergeronnette

Elle court autant qu’elle vole, et toujours dans
nos jambes, familière, imprenable, elle nous
défie, avec ses petits cris, de marcher sur sa
queue.

Le geai

Le sous-préfet aux champs.

Le corbeau

I

L’accent grave sur le sillon.

II

« Quoi ? quoi ? quoi ?

– Rien. »

III

Les corbeaux passent sous un ciel bleu et sans
couture. Tout à coup l’un d’eux, qui est en tête,
ralentit, et trace un grand cercle. Les autres
tournent derrière lui. Ils semblent danser une
ronde par ennui de la route, et faire des grâces
avec leurs ailes tendues comme les plis d’une
jupe.

… Un corbeau

Tout à l’heure annonçait malheur à quelque
oiseau.

J’ai pris mon fusil et tué le corbeau.

Il ne s’était pas trompé.

Les perdrix

La perdrix et le laboureur vivent en paix, lui
derrière sa charrue, elle dans la luzerne voisine, à
la distance qu’il faut l’un de l’autre pour ne pas
se gêner. La perdrix connaît la voix du laboureur,
elle ne le redoute pas quand il crie ou qu’il jure.

Que la charrue grince, que le boeuf tousse et
que l’âne se mette à braire, elle sait que ce n’est
rien.

Et cette paix dure jusqu’à ce que je la trouble.

Mais j’arrive et la perdrix s’envole, le
laboureur n’est pas tranquille, le boeuf non plus,
l’âne non plus. Je tire, et au fracas d’un importun,
toute la nature se désordonne.

Ces perdrix, je les lève d’abord dans une
éteule, puis je les relève dans une luzerne, puis je
les relève dans un pré, puis le long d’une haie ;

puis à la corne d’un bois, puis…

Et tout à coup je m’arrête, en sueur, et je
m’écrie :

« Ah ! les sauvages, me font-elles courir ! »

De loin, j’ai aperçu quelque chose au pied
d’un arbre, au milieu du pré.

Je m’approche de la haie et je regarde par-
dessus.

Il me semble qu’un col d’oiseau se dresse à
l’ombre de l’arbre. Aussitôt mes battements de
coeur s’accélèrent. Il ne peut y avoir dans cette
herbe que des perdrix. Par un signal familier, la
mère, en m’entendant, les a fait se coucher à plat.
Elle-même s’est baissée. Son col seul reste droit
et elle veille. Mais j’hésite, car le col ne remue
pas et j’ai peur de me tromper, de tirer sur une
racine.

Çà et là, autour de l’arbre, des taches, jaunes,
perdrix ou motte de terre, achèvent de me
troubler la vue.

Si je fais partir les perdrix, les branches de
l’arbre m’empêcheront de tirer au vol, et j’aime
mieux, en tirant par terre, commettre ce que les
chasseurs sérieux appellent un assassinat.

Mais ce que je prends pour un col de perdrix
ne remue toujours pas.

Longtemps j’épie.

Si c’est bien une perdrix, elle est admirable
d’immobilité et de vigilance, et toutes les autres,
par leur façon de lui obéir, méritent cette
gardienne. Pas une ne bouge.

Je fais une feinte. Je me cache tout entier
derrière la haie et je cesse d’observer, car tant que
je vois la perdrix, elle me voit.

Maintenant nous sommes tous invisibles, dans
un silence de mort.

Puis, de nouveau, je regarde.

Oh ! cette fois, je suis sûr ! La perdrix a cru à
ma disparition. Le col s’est haussé et le
mouvement qu’elle fait pour le raccourcir la
dénonce.

l’applique lentement à mon épaule ma crosse
de fusil…

Le soir, las et repu, avant de m’endormir d’un
sommeil giboyeux, je pense aux perdrix que j’ai
chassées tout le jour, et j’imagine la nuit qu’elles
passent.

Elles sont affolées.

Pourquoi en manque-t-il à l’appel ?

Pourquoi en est-il qui souffrent et qui,
becquetant leurs blessures, ne peuvent tenir en
place ?

Et pourquoi s’est-on mis à leur faire peur à
toutes ?

À peine se posent-elles maintenant, que celle
qui guette sonne l’alarme. Il faut repartir, quitter
l’herbe ou l’éteule.

Elles ne font que se sauver, et elles s’effraient
même des bruits dont elles avaient l’habitude.

Elles ne s’ébattent plus, ne mangent plus, ne
dorment plus.

Elles n’y comprennent rien.

Si la plume qui tombe d’une perdrix blessée
venait se piquer d’elle-même à mon chapeau de
fier chasseur, je ne trouverais pas que c’est
exagéré.

Dès qu’il pleut trop ou qu’il fait trop sec, que
mon chien ne sent plus, que je tire mal et que les
perdrix deviennent inabordables, je me crois en
état de légitime défense.

Il y a des oiseaux, la pie, le geai, le merle, la
grive avec lesquels un chasseur qui se respecte ne
se bat pas, et je me respecte.

Je n’aime me battre qu’avec les perdrix !

Elles sont si rusées !

Leurs ruses, c’est de partir de loin, mais on les
rattrape et on les corrige.

C’est d’attendre que le chasseur ait passé,
mais derrière lui elles s’envolent trop tôt et il se
retourne.

C’est de se cacher dans une luzerne profonde,
mais il y va tout droit.

C’est de faire un crochet au vol, mais ainsi
elles se rapprochent.

C’est de courir au lieu de voler, et elles
courent plus vite que l’homme, mais il y a le
chien.

C’est de s’appeler quand on les divise, mais
elles appellent aussi le chasseur et rien ne lui est
plus agréable que leur chant.

Déjà ce couple de jeunes commençait de vivre
à part. Je les surpris, le soir, au bord d’un labouré.
Elles s’envolèrent si étroitement jointes, aile
dessus, aile dessous je peux dire, que le coup de
fusil qui tua l’une démonta l’autre.

L’une ne vit rien et ne sentit rien, mais l’autre
eut le temps de voir sa compagne morte et de se
sentir mourir près d’elle.

Toutes deux, au même endroit de la terre, elles
ont laissé un peu d’amour, un peu de sang et
quelques plumes.

Chasseur, d’un coup de fusil tu as fait deux
beaux coups : va les conter à ta famille.

Ces deux vieilles de l’année dernière dont la
couvée avait été détruite, ne s’aimaient pas moins
que des jeunes. Je les voyais toujours ensemble.
Elles étaient habiles à m’éviter et je ne
m’acharnais pas à leur poursuite. C’est par hasard
que j’en ai tué une. Et puis j’ai cherché l’autre,
pour la tuer, elle aussi, par pitié !

Celle-ci a une patte cassée qui pend, comme si
je la retenais par un fil.

Celle-là suit d’abord les autres jusqu’à ce que
ses ailes la trahissent ; elle s’abat, et elle piète ;
elle court tant qu’elle peut, devant le chien, légère
et à demi hors des sillons.

Celle-ci a reçu un grain de plomb dans la tête.
Elle se détache des autres. Elle pointe en l’air,
étourdie, elle monte plus haut que les arbres, plus
haut qu’un coq de clocher, vers le soleil. Et le
chasseur, plein d’angoisse, la perd de vue, quand
elle cède enfin au poids de sa tête lourde. Elle
ferme ses ailes, et va piquer du bec le sol, là-bas,
comme une flèche.

Celle-là tombe, sans faire ouf ! comme un
chiffon qu’on jette au nez du chien pour le
dresser.

Celle-là, au coup de feu, oscille comme une
petite barque et chavire.

On ne sait pas pourquoi celle-ci est morte, tant
la blessure est secrète sous les plumes.

Je fourre vite celle-là dans ma poche, comme
si j’avais peur d’être vu, de me voir.

Mais il faut que j’étrangle celle qui ne veut pas
mourir. Entre mes doigts, elle griffe l’air, elle
ouvre le bec, sa fine langue palpite, et sur les
yeux, dit Homère, descend l’ombre de la mort.

Là-bas, le paysan lève la tête à mon coup de
feu et me regarde.

C’est un juge, cet homme de travail ; il va me
parler ; il va me faire honte d’une voix grave.

Mais non : tantôt c’est un paysan jaloux qui
bisque de ne pas chasser comme moi, tantôt c’est
un brave paysan que j’amuse et qui m’indique où
sont allées mes perdrix.

Jamais ce n’est l’interprète indigné de la
nature.

Je rentre ce matin, après cinq heures de
marche, la carnassière vide, la tête basse et le
fusil lourd. Il fait une chaleur d’orage et mon
chien, éreinté, va devant moi, à petits pas, suit les
haies, et fréquemment, s’assied à l’ombre d’un
arbre où il m’attend.

Soudain, comme je traverse une luzerne
fraîche, il tombe ou plutôt il s’aplatit en arrêt :
c’est un arrêt ferme, une immobilité de végétal.
Seuls les poils du bout de sa queue tremblent. Il y
a, je le jurerais, des perdrix sous son nez. Elles
sont là, collées les unes aux autres, à l’abri du
vent et du soleil. Elles voient le chien, elles me
voient, elles me reconnaissent peut-être, et,
terrifiées, elles ne partent pas.

Réveillé de ma torpeur, je suis prêt et
j’attends.

Mon chien et moi, nous ne bougerons pas les
premiers.

Brusquement et simultanément, les perdrix
partent : toujours collées, elles ne font qu’une, et
je flanque dans le tas mon coup de fusil comme
un coup de poing. L’une d’elles, assommée,
pirouette. Le chien saute dessus et me rapporte
une loque sanglante, une moitié de perdrix. Le
coup de poing a emporté le reste.

Allons ! nous ne sommes pas bredouille ! Le
chien gambade et je me dandine d’orgueil.

Ah ! je mériterais un bon coup de fusil dans
les fesses !

La bécasse

I

Il ne restait, d’un soleil d’avril, que des lueurs
roses aux nuages qui ne bougeaient plus, comme
arrivés.

La nuit montait du sol et nous vêtait peu à peu,
dans la clairière étroite où mon père attendait les
bécasses.

Debout près de lui, je ne distinguais nettement
que sa figure. Plus grand que moi, il me voyait à
peine, et le chien soufflait, invisible à nos pieds.

Les grives se dépêchaient de rentrer au bois où
le merle jetait son cri guttural, cette espèce de
hennissement qui est un ordre à tous les oiseaux
de se taire et de dormir.

La bécasse allait bientôt quitter ses retraites de
feuilles mortes et s’élever. Quand il fait doux,

comme ce soir-là, elle s’attarde, avant de gagner
la plaine. Elle tourne sur le bois et se cherche une
compagne. On devine, à son appel léger, qu’elle
s’approche ou s’éloigne. Elle passe d’un vol
lourd entre les gros chênes et son long bec pend
si bas qu’elle semble se promener en l’air avec
une petite canne.

Comme j’écoutais et regardais en tous sens,
mon père brusquement fit feu, mais il ne suivit
pas le chien qui s’élançait.

« Tu l’as manquée ? lui dis-je.

– Je n’ai pas tiré, dit-il. Mon fusil vient de
partir dans mes mains.

– Tout seul ?

– Oui.

– Ah !… une branche peut-être ?

– Je ne sais pas. »

Je l’entendais ôter sa cartouche vide.

« Comment le tenais-tu ? »

N’avait-il pas compris ?

« Je te demande de quel côté était le canon ? »

Comme il ne répondait plus, je n’osais plus
parler. Enfin je lui dis :

« Tu aurais pu tuer… le chien.

– Allons-nous-en », dit mon père.

II

Ce soir, il fait un temps doux après une pluie
fine. On part vers cinq heures, on gagne le bois et
on marche sur les feuilles jusqu’au coucher du
soleil.

Le chien multiplie dans le taillis ses lieues de
chien. Sentira-t-il des bécasses ?

Peu importe au chasseur, s’il est poète.

Le quart d’heure de la croule venu, on se place
toujours trop tôt, au pied d’un arbre, au bord
d’une clairière. Les vols rapides des grives et des
merles frôlent le coeur. Le canon du fusil bouge
d’impatience. À chaque bruit, une émotion !
L’oreille tinte et l’oeil se voile, et le moment
passe si vite… que c’est déjà trop tard.

Les bécasses ne se lèveront plus ce soir.

Tu ne peux pas coucher là, poète !

Reviens ; prends la traverse, à cause de la nuit,
par les prés humides, où tes souliers écrasent les
petites huttes molles des taupes ; rentre chez toi,
au chaud, à la lumière, sans remords, puisque tu
es sans bécasse, – à moins que tu n’en aies laissé
une à la maison !

Une famille d’arbres

C’est après avoir traversé une plaine brûlée de
soleil que je les rencontre.

Ils ne demeurent pas au bord de la route, à
cause du bruit. Ils habitent les champs incultes,
sur une source connue des oiseaux seuls.

De loin, ils semblent impénétrables. Dès que
j’approche, leurs troncs se desserrent. Ils
m’accueillent avec prudence. Je peux me reposer,
me rafraîchir, mais je devine qu’ils m’observent
et se défient.

Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu et
les petits, ceux dont les premières feuilles
viennent de naître, un peu partout, sans jamais
s’écarter.

Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent
les morts debout jusqu’à la chute en poussière.

Ils se flattent de leurs longues branches, pour
s’assurer qu’ils sont tous là, comme les aveugles.
Ils gesticulent de colère si le vent s’essouffle à les
déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne
murmurent que d’accord.

Je sens qu’ils doivent être ma vraie famille.
J’oublierai vite l’autre. Ces arbres m’adopteront
peu à peu, et pour le mériter j’apprends ce qu’il
faut savoir :

Je sais déjà regarder les nuages qui passent.

Je sais aussi rester en place.

Et je sais presque me taire.

Fermeture de la chasse

C’est une pauvre journée, grise et courte,
comme rognée à ses deux bouts.

Vers midi, le soleil maussade essaie de percer
la brume et entrouvre un oeil pâle tout de suite
refermé.

Je marche au hasard. Mon fusil m’est inutile,
et le chien, si fou d’ordinaire, ne s’écarte pas.

L’eau de la rivière est d’une transparence qui
fait mal : si on y plongeait les doigts, elle
couperait comme une vitre cassée.

Dans l’éteule, à chacun de mes pas jaillit une
alouette engourdie. Elles se réunissent,
tourbillonnent et leur vol trouble à peine l’air
gelé.

Là-bas, des congrégations de corbeaux
déterrent du bec des semences d’automne.

Trois perdrix se dressent au milieu d’un pré
dont l’herbe rase ne les abrite plus.

Comme les voilà grandies ! Ce sont de vraies
dames maintenant. Elles écoutent, inquiètes. Je
les ai bien vues, mais je les laisse tranquilles et
m’éloigne. Et quelque part, sans doute, un lièvre
qui tremblait se rassure et remet son nez au bord
du gîte.

Tout le long de cette haie (çà et là une dernière
feuille bat de l’aile comme un oiseau dont la patte
est prise), un merle fuit à mon approche, va se
cacher plus loin, puis ressort sous le nez du chien
et, sans risque, se moque de nous.

Peu à peu, la brume s’épaissit. Je me croirais
perdu. Mon fusil n’est plus, dans mes mains,
qu’un bâton qui peut éclater. D’où partent ce
bruit vague, ce bêlement, ce son de cloche, ce cri
humain ?

Il faut rentrer. Par une route déjà effacée, je
retourne au village. Lui seul connaît son nom.
D’humbles paysans l’habitent, que personne ne
vient jamais voir, excepté moi.

[APPENDICE]

Nouvelle lune

L’ongle de la lune repousse.

Le soleil a disparu. On se retourne : la lune est
là. Elle suivait, sans rien dire, modeste et patiente
imitatrice.

La lune exacte est revenue. L’homme
attendait, le coeur comprimé dans les ténèbres, si
heureux de la voir qu’il ne sait plus ce qu’il
voulait lui dire.

De gros nuages blancs s’approchent de la
pleine lune comme des ours d’un gâteau de miel.

Le rêveur s’épuise à regarder la lune sans
aiguilles et qui ne marque rien, jamais rien.

On se sent tout à coup mal à l’aise. C’est la
lune qui s’éloigne et emporte nos secrets. On voit
encore à l’horizon le bout de son oreille.

Le perroquet : P 125 – A 16:30
L’alouette : P 126 – A 16:45
Le martin-pêcheur : P 128 – A 18:12
L’épervier : P 129 – A 19:00
La bergeronnette : P 130 – A 20:10
Le geai : P 131 – A 20:30
Le corbeau : P 132 – A 20:40
Les perdrix : P 133 – A 21:35
La bécasse : P 139 – A 31:40
Nouvelle Lune : P 141 ??
Une famille d’arbres : P 142 – A 35:05
Fermeture de la chasse : P 143 – A 36:50


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Notes :

Des Verbes – Abréviations :
p, pc, c, inf, pp, f, i, pa : les temps.
3p, 2s : personne et le nombre.
v1a, v2e, v3e : groupe de verbes, avoir / être.

 

Chauves-souris

La nuit s’use à force de servir.

Elle ne s’use point par le haut, dans ses
étoiles. Elle s’use comme une robe qui traîne à
terre, entre les cailloux et les arbres, jusqu’au
fond des tunnels malsains et des caves humides.

Il n’est pas de coin où ne pénètre un pan de
nuit. L’épine le crève, les froids le gercent, la
boue le gâte. Et chaque matin, quand la nuit
remonte, des loques s’en détachent, accrochées
au hasard.

Ainsi naissent les chauves-souris.

Et elles doivent à cette origine de ne pouvoir
supporter l’éclat du jour.

Le soleil couché, quand nous prenons le frais,
elles se décollent des vieilles poutres où,
léthargiques, elles pendaient d’une griffe.

Leur vol gauche nous inquiète. D’une aile

baleinée et sans plumes, elles palpitent autour de
nous. Elles se dirigent moins avec d’inutiles yeux
blessés qu’avec l’oreille.

Mon amie cache son visage, et moi je détourne
la tête par peur du choc impur.

On dit qu’avec plus d’ardeur que notre amour
même, elles nous suceraient le sang jusqu’à la
mort.

Comme on exagère !

Elles ne sont pas méchantes. Elles ne nous
touchent jamais.

Filles de la nuit, elles ne détestent que les
lumières, et, du frôlement de leurs petits châles
funèbres, elles cherchent des bougies à souffler.

La cage aux oiseaux

Félix ne comprend pas qu’on tienne des
oiseaux prisonniers dans une cage.

« De même, dit-il, que c’est un crime de
cueillir une fleur, et, personnellement, je ne veux
la respirer que sur sa tige, de même les oiseaux
sont faits pour voler. »

Cependant il achète une cage ; il l’accroche à
sa fenêtre. Il y dépose un nid d’ouate, une
soucoupe de graines, une tasse d’eau pure et
renouvelable. Il y suspend une balançoire et une
petite glace.

Et comme on l’interroge avec surprise :

« Je me félicite de ma générosité, dit-il,
chaque fois que je regarde cette cage. Je pourrais
y mettre un oiseau et je la laisse vide. Si je
voulais, telle grive brune, tel bouvreuil pimpant,
qui sautille, ou tel autre de nos petits oiseaux

variés serait esclave. Mais grâce à moi, l’un
d’eux au moins reste libre. C’est toujours ça. »

Le serin

Quelle idée ai-je eue d’acheter cet oiseau ?

L’oiselier me dit : « C’est un mâle. Attendez
une semaine qu’il s’habitue, et il chantera. »

Or, l’oiseau s’obstine à se taire et il fait tout de
travers.

Dès que je remplis son gobelet de graines, il
les pille du bec et les jette aux quatre vents.

J’attache, avec une ficelle, un biscuit entre
deux barreaux. Il ne mange que la ficelle. Il
repousse et frappe, comme d’un marteau, le
biscuit et le biscuit tombe.

Il se baigne dans son eau pure et il boit dans sa
baignoire. Il crotte au petit bonheur dans les
deux.

Il s’imagine que l’échaudé est une pâte toute
prête où les oiseaux de son espèce se creusent des
nids et il s’y blottit d’instinct.

Il n’a pas encore compris l’utilité des feuilles
de salade et ne s’amuse qu’à les déchirer.

Quand il pique une graine pour de bon, pour
l’avaler, il fait peine. Il la roule d’un coin à
l’autre du bec, et la presse et l’écrase, et tortille sa
tête, comme un petit vieux qui n’a plus de dents.

Son bout de sucre ne lui sert jamais. Est-ce
une pierre qui dépasse, un balcon ou une table
peu pratique ?

Il lui préfère ses morceaux de bois. Il en a
deux qui se superposent et se croisent et je
m’écoeure à le regarder sauter. Il égale la
stupidité mécanique d’une pendule qui ne
marquerait rien. Pour quel plaisir saute-t-il ainsi,
sautillant par quelle nécessité ?

S’il se repose de sa gymnastique morne,
perché d’une patte sur un bâton qu’il étrangle, il
cherche de l’autre patte, machinalement, le même
bâton.

Aussitôt que, l’hiver venu, on allume le poêle,
il croit que c’est le printemps, l’époque de sa
mue, et il se dépouille de ses plumes.

L’éclat de ma lampe trouble ses nuits,
désordonne ses heures de sommeil. Il se couche
au crépuscule. Je laisse les ténèbres s’épaissir
autour de lui. Peut-être rêve-t-il ? Brusquement,
j’approche la lampe de sa cage. Il rouvre les
yeux. Quoi ! c’est déjà le jour ? Et vite, il
recommence de s’agiter, danser, cribler une
feuille, et il écarte sa queue en éventail, décolle
ses ailes.

Mais je souffle la lampe et je regrette de ne
pas voir sa mine ahurie.

J’ai bientôt assez de cet oiseau muet qui ne vit
qu’à rebours, et je le mets dehors par la fenêtre…
Il ne sait pas plus se servir de la liberté que d’une
cage. On va le reprendre avec la main.

Qu’on se garde de me le rapporter !

Non seulement je n’offre aucune récompense,
mais je jure que je ne connais pas cet oiseau.

Le pinson

Au bout du toit de la grange, un pinson chante.
Il répète, par intervalles égaux, sa note
héréditaire. À force de le regarder, l’oeil trouble
ne le distingue plus de la grange massive. Toute
la vie de ces pierres, de ce foin, de ces poutres et
de ces tuiles s’échappe par un bec d’oiseau.

Ou plutôt la grange elle-même siffle un petit
air.

Le nid de chardonnerets

Il y avait, sur une branche fourchue de notre
cerisier, un nid de chardonnerets joli à voir, rond,
parfait, tous crins au-dehors, tout duvet au-
dedans, et quatre petits venaient d’y éclore. Je dis
à mon père :

« J’ai presque envie de les prendre pour les
élever. »

Mon père m’avait expliqué souvent que c’est
un crime de mettre des oiseaux en cage. Mais,
cette fois, las sans doute de répéter la même
chose, il ne trouva rien à me répondre. Quelques
jours après, je lui dis :

« Si je veux, ce sera facile. Je placerai d’abord
le nid dans une cage, j’attacherai la cage au
cerisier et la mère nourrira les petits par les
barreaux, jusqu’à ce qu’ils n’aient plus besoin
d’elle. »

Mon père ne me dit pas ce qu’il pensait de ce
moyen.

C’est pourquoi j’installai le nid dans une cage,
la cage sur le cerisier et ce que j’avais prévu
arriva : les vieux chardonnerets, sans hésiter,
apportèrent aux petits des pleins becs de
chenilles. Et mon père observait de loin, amusé
comme moi, leur va-et-vient fleuri, leur vol teint
de rouge sang et de jaune soufre.

Je dis un soir :

« Les petits sont assez drus. S’ils étaient
libres, ils s’envoleraient. Qu’ils passent une
dernière nuit en famille et demain je les porterai à
la maison, je les pendrai à ma fenêtre, et je te prie
de croire qu’il n’y aura pas beaucoup de
chardonnerets au monde mieux soignés. »

Mon père ne me dit pas le contraire.

Le lendemain, je trouvai la cage vide. Mon
père était là, témoin de ma stupeur.

« Je ne suis pas curieux, dis-je, mais je
voudrais bien savoir quel est l’imbécile qui a
ouvert cette cage ! »

Le loriot

Je lui dis :

« Rends-moi cette cerise, tout de suite.

– Bien », répond le loriot.

Il rend la cerise et, avec la cerise, les trois cent
mille larves d’insectes nuisibles, qu’il avale dans
une année.

Le moineau

Assis sous les noisetiers du jardin, j’écoute les
bruits que fait par ses feuilles, ses insectes et ses
oiseaux, tout arbre qui ne se méfie pas.

Silencieux, inanimé à notre approche, il se
remet à vivre dès qu’il ne nous croit plus là, parce
que nous nous taisons comme lui.

Après la visite d’un chardonneret, qui voltige
dans les noisetiers, donne aux feuilles quelques
coups de bec, et repart sans m’apercevoir, c’est
un moineau qui vient se poser sur une branche
au-dessus de ma tête.

Bien que déjà dru, il doit être jeune. Il serre la
branche avec ses pattes, il ne bouge plus, comme
si le vol l’avait fatigué, et il pépie d’un bec
tendre. Il ne peut pas me voir et je le regarde
longtemps. Puis il me faut bien remuer. Au
mouvement que je fais, le moineau ouvre à peine
ses ailes et les referme sans inquiétude.

Je ne sais pourquoi je me dresse, machinal, et
du bout des lèvres, la main tendue, je l’appelle.

Le moineau, d’un vol gauche, descend de sa
branche sur mon doigt !

Je me sens ému comme un homme qui se
découvre un charme ignoré jusque-là, comme un
rêveur qui souriait par hasard à une femme
inconnue et la voit sourire.

Le moineau confiant bat des ailes pour garder
son équilibre au bout de mon doigt et son bec est
prêt à tout avaler.

Comme je vais le montrer à la famille
sûrement émerveillée, notre petit voisin Raoul,
qui semblait chercher quelque chose, accourt :

« Ah ! vous l’avez ? dit-il.

– Oui, camarade, je sais les prendre, moi !

– Il s’est sauvé de sa cage, dit Raoul, je le
cherche depuis ce matin.

– Comment, c’est le tien ?

– Oui, monsieur. Il y a huit jours que je
l’élève. Il commence à voler loin et il reste bien

apprivoisé.

– Voilà ton moineau, Raoul ; mais ne le laisse
plus s’échapper, sinon je l’étrangle : il me fait des
peurs ! »

Les hirondelles

I

Elles me donnent ma leçon de chaque jour.

Elles pointillent l’air de petits cris.

Elles tracent une raie droite, posent une
virgule au bout, et, brusquement, vont à la ligne.

Elles mettent entre folles parenthèses la
maison où j’habite.

Trop vives pour que la pièce d’eau du jardin
prenne copie de leur vol, elles montent de la cave
au grenier.

D’une plume d’aile légère, elles bouclent
d’inimitables parafes.

Puis, deux à deux, en accolade, elles se
joignent, se mêlent, et, sur le bleu du ciel, elles
font tache d’encre.

Mais l’oeil d’un ami peut seul les suivre, et si
vous savez le grec et le latin, moi je sais lire
l’hébreu que décrivent dans l’air les hirondelles
de cheminée.

II

LE PINSON : Je trouve l’hirondelle stupide :
elle croit qu’une cheminée, c’est un arbre.

LA CHAUVE-SOURIS : Et on a beau dire, de
nous deux c’est elle qui vole le plus mal : en
plein jour, elle ne fait que se tromper de chemin ;
si elle volait la nuit, comme moi, elle se tuerait à
chaque instant.

III

Une douzaine d’hirondelles à cul blanc se
croisent sous mes yeux avec une ardeur inquiète

et silencieuse, en un espace limité comme une
volière. C’est à mon nez un tissage rapide
d’ouvrières pressées par le temps.

Que cherchent-elles éperdues, dans l’air criblé
de leur vol ? Demandent-elles un refuge ? Ont-
elles quelque adieu à me dire ? Immobile, je sens
la fraîcheur des souffles légers, et je crains,
j’espère une rencontre où deux de ces folles se
briseraient. Mais, d’une adresse qui décourage,
elles disparaissent tout à coup sans un choc.

La pie

I

Il lui reste toujours, du dernier hiver, un peu
de neige.

Elle sautille à pieds joints par terre, puis, de
son vol droit et mécanique, elle se dirige vers un
arbre.

Quelquefois elle le manque et ne peut s’arrêter
que sur l’arbre voisin.

Commune, si dédaignée qu’elle semble
immortelle, en habit dès le matin pour bavarder
jusqu’au soir, insupportable avec sa queue-de-
pie, c’est notre oiseau le plus français.

II

LA PIE : Cacacacacaca.

LA GRENOUILLE : Qu’est-ce qu’elle dit ?

LA PIE : Je ne dis pas, je chante.

LA GRENOUILLE : Couac !

LA TAUPE : Taisez-vous donc là-haut, on ne
s’entend plus travailler !

Merle !

I

Dans mon jardin il y a un vieux noyer presque
mort qui fait peur aux petits oiseaux. Seul un
oiseau noir habite ses dernières feuilles.

Mais le reste du jardin est plein de jeunes
arbres fleuris où nichent des oiseaux gais, vifs et
de toutes les couleurs.

Et il semble que ces jeunes arbres se moquent
du vieux noyer. À chaque instant, ils lui lancent,
comme des paroles taquines, une volée d’oiseaux
babillards.

Tour à tour, pierrots, martins, mésanges et
pinsons le harcèlent. Ils choquent de l’aile la
pointe de ses branches. L’air crépite de leurs cris
menus ; puis ils se sauvent, et c’est une autre
bande importune qui part des jeunes arbres.

Tant qu’elle peut, elle nargue, piaille, siffle et
s’égosille.

Ainsi de l’aube au crépuscule, comme des
mots railleurs, pinsons, mésanges, martins et
pierrots s’échappent des jeunes arbres vers le
vieux noyer.

Mais parfois il s’impatiente, il remue ses
dernières feuilles, lâche son oiseau noir et
répond :

Merle !

II

LE GEAI : Toujours en noir, vilain merle !

LE MERLE : Monsieur le sous-préfet, je n’ai
que ça à me mettre.

Le perroquet

Pas mal ! et il avait bien quelque mérite au
temps où les bêtes ne parlaient pas, mais
aujourd’hui toutes les bêtes ont du talent.

L’alouette

I

Je n’ai jamais vu d’alouette et je me lève
inutilement avec l’aurore. L’alouette n’est pas un
oiseau de la terre.

Depuis ce matin, je foule les mottes et les
herbes sèches.

Des bandes de moineaux gris ou de
chardonnerets peints à vif flottent sur les haies
d’épines.

Le geai passe la revue des arbres dans un
costume officiel.

Une caille rase des luzernes et trace au
cordeau la ligne droite de son vol.

Derrière le berger qui tricote mieux qu’une
femme, les moutons se suivent et se ressemblent.

Et tout s’imprègne d’une lumière si neuve que
le corbeau, qui ne présage rien de bon, fait
sourire.

Mais écoutez comme j’écoute.

Entendez-vous quelque part, là-haut, piler
dans une coupe d’or des morceaux de cristal ?

Qui peut me dire où l’alouette chante ?

Si je regarde en l’air, le soleil brûle mes yeux.

Il me faut renoncer à la voir.

L’alouette vit au ciel, et c’est le seul oiseau du
ciel qui chante jusqu’à nous.

II

Elle retombe, ivre morte de s’être encore
fourrée dans l’oeil du soleil.

Le martin-pêcheur

Ça n’a pas mordu, ce soir, mais je rapporte
une rare émotion.

Comme je tenais ma perche de ligne tendue,
un martin-pêcheur est venu s’y poser.

Nous n’avons pas d’oiseau plus éclatant.

Il semblait une grosse fleur bleue au bout
d’une longue tige. La perche pliait sous le poids.
Je ne respirais plus, tout fier d’être pris pour un
arbre par un martin-pêcheur.

Et je suis sûr qu’il ne s’est pas envolé de peur,
mais qu’il a cru qu’il ne faisait que passer d’une
branche à une autre.

L’épervier

Il décrit d’abord des ronds sur le village.

Il n’était qu’une mouche, un grain de suie.

Il grossit à mesure que son vol se resserre.

Parfois il demeure immobile. Les volailles
donnent des signes d’inquiétude. Les pigeons
rentrent au toit. Une poule, d’un cri bref, rappelle
ses petits, et on entend cacarder les oies
vigilantes d’une basse-cour à l’autre.

L’épervier hésite et plane à la même hauteur.
Peut-être n’en veut-il qu’au coq du clocher.

On le croirait pendu au ciel, par un fil.

Brusquement le fil casse, l’épervier tombe, sa
victime choisie. C’est l’heure d’un drame ici-bas.

Mais, à la surprise générale, il s’arrête avant
de toucher terre, comme s’il manquait de poids,
et il remonte d’un coup d’aile.

Il a vu que je le guette de ma porte, et que je
cache, derrière moi, quelque chose de long qui
brille.

La bergeronnette

Elle court autant qu’elle vole, et toujours dans
nos jambes, familière, imprenable, elle nous
défie, avec ses petits cris, de marcher sur sa
queue.

Le geai

Le sous-préfet aux champs.

Le corbeau

I

L’accent grave sur le sillon.

II

« Quoi ? quoi ? quoi ?

– Rien. »

III

Les corbeaux passent sous un ciel bleu et sans
couture. Tout à coup l’un d’eux, qui est en tête,

ralentit, et trace un grand cercle. Les autres
tournent derrière lui. Ils semblent danser une
ronde par ennui de la route, et faire des grâces
avec leurs ailes tendues comme les plis d’une
jupe.

… Un corbeau

Tout à l’heure annonçait malheur à quelque
oiseau.

J’ai pris mon fusil et tué le corbeau.

Il ne s’était pas trompé.

Les perdrix

La perdrix et le laboureur vivent en paix, lui
derrière sa charrue, elle dans la luzerne voisine, à
la distance qu’il faut l’un de l’autre pour ne pas
se gêner. La perdrix connaît la voix du laboureur,
elle ne le redoute pas quand il crie ou qu’il jure.

Que la charrue grince, que le boeuf tousse et
que l’âne se mette à braire, elle sait que ce n’est
rien.

Et cette paix dure jusqu’à ce que je la trouble.

Mais j’arrive et la perdrix s’envole, le
laboureur n’est pas tranquille, le boeuf non plus,
l’âne non plus. Je tire, et au fracas d’un importun,
toute la nature se désordonne.

Ces perdrix, je les lève d’abord dans une
éteule, puis je les relève dans une luzerne, puis je
les relève dans un pré, puis le long d’une haie ;

puis à la corne d’un bois, puis…

Et tout à coup je m’arrête, en sueur, et je
m’écrie :

« Ah ! les sauvages, me font-elles courir ! »

De loin, j’ai aperçu quelque chose au pied
d’un arbre, au milieu du pré.

Je m’approche de la haie et je regarde par-
dessus.

Il me semble qu’un col d’oiseau se dresse à
l’ombre de l’arbre. Aussitôt mes battements de
coeur s’accélèrent. Il ne peut y avoir dans cette
herbe que des perdrix. Par un signal familier, la
mère, en m’entendant, les a fait se coucher à plat.
Elle-même s’est baissée. Son col seul reste droit
et elle veille. Mais j’hésite, car le col ne remue
pas et j’ai peur de me tromper, de tirer sur une
racine.

Çà et là, autour de l’arbre, des taches, jaunes,
perdrix ou motte de terre, achèvent de me
troubler la vue.

Si je fais partir les perdrix, les branches de

l’arbre m’empêcheront de tirer au vol, et j’aime
mieux, en tirant par terre, commettre ce que les
chasseurs sérieux appellent un assassinat.

Mais ce que je prends pour un col de perdrix
ne remue toujours pas.

Longtemps j’épie.

Si c’est bien une perdrix, elle est admirable
d’immobilité et de vigilance, et toutes les autres,
par leur façon de lui obéir, méritent cette
gardienne. Pas une ne bouge.

Je fais une feinte. Je me cache tout entier
derrière la haie et je cesse d’observer, car tant que
je vois la perdrix, elle me voit.

Maintenant nous sommes tous invisibles, dans
un silence de mort.

Puis, de nouveau, je regarde.

Oh ! cette fois, je suis sûr ! La perdrix a cru à
ma disparition. Le col s’est haussé et le
mouvement qu’elle fait pour le raccourcir la
dénonce.

l’applique lentement à mon épaule ma crosse
de fusil…

Le soir, las et repu, avant de m’endormir d’un
sommeil giboyeux, je pense aux perdrix que j’ai
chassées tout le jour, et j’imagine la nuit qu’elles
passent.

Elles sont affolées.

Pourquoi en manque-t-il à l’appel ?

Pourquoi en est-il qui souffrent et qui,
becquetant leurs blessures, ne peuvent tenir en
place ?

Et pourquoi s’est-on mis à leur faire peur à
toutes ?

À peine se posent-elles maintenant, que celle
qui guette sonne l’alarme. Il faut repartir, quitter
l’herbe ou l’éteule.

Elles ne font que se sauver, et elles s’effraient
même des bruits dont elles avaient l’habitude.

Elles ne s’ébattent plus, ne mangent plus, ne
dorment plus.

Elles n’y comprennent rien.

Si la plume qui tombe d’une perdrix blessée
venait se piquer d’elle-même à mon chapeau de
fier chasseur, je ne trouverais pas que c’est
exagéré.

Dès qu’il pleut trop ou qu’il fait trop sec, que
mon chien ne sent plus, que je tire mal et que les
perdrix deviennent inabordables, je me crois en
état de légitime défense.

Il y a des oiseaux, la pie, le geai, le merle, la
grive avec lesquels un chasseur qui se respecte ne
se bat pas, et je me respecte.

Je n’aime me battre qu’avec les perdrix !

Elles sont si rusées !

Leurs ruses, c’est de partir de loin, mais on les
rattrape et on les corrige.

C’est d’attendre que le chasseur ait passé,
mais derrière lui elles s’envolent trop tôt et il se
retourne.

C’est de se cacher dans une luzerne profonde,

mais il y va tout droit.

C’est de faire un crochet au vol, mais ainsi
elles se rapprochent.

C’est de courir au lieu de voler, et elles
courent plus vite que l’homme, mais il y a le
chien.

C’est de s’appeler quand on les divise, mais
elles appellent aussi le chasseur et rien ne lui est
plus agréable que leur chant.

Déjà ce couple de jeunes commençait de vivre
à part. Je les surpris, le soir, au bord d’un labouré.
Elles s’envolèrent si étroitement jointes, aile
dessus, aile dessous je peux dire, que le coup de
fusil qui tua l’une démonta l’autre.

L’une ne vit rien et ne sentit rien, mais l’autre
eut le temps de voir sa compagne morte et de se
sentir mourir près d’elle.

Toutes deux, au même endroit de la terre, elles
ont laissé un peu d’amour, un peu de sang et
quelques plumes.

Chasseur, d’un coup de fusil tu as fait deux

beaux coups : va les conter à ta famille.

Ces deux vieilles de l’année dernière dont la
couvée avait été détruite, ne s’aimaient pas moins
que des jeunes. Je les voyais toujours ensemble.
Elles étaient habiles à m’éviter et je ne
m’acharnais pas à leur poursuite. C’est par hasard
que j’en ai tué une. Et puis j’ai cherché l’autre,
pour la tuer, elle aussi, par pitié !

Celle-ci a une patte cassée qui pend, comme si
je la retenais par un fil.

Celle-là suit d’abord les autres jusqu’à ce que
ses ailes la trahissent ; elle s’abat, et elle piète ;
elle court tant qu’elle peut, devant le chien, légère
et à demi hors des sillons.

Celle-ci a reçu un grain de plomb dans la tête.
Elle se détache des autres. Elle pointe en l’air,
étourdie, elle monte plus haut que les arbres, plus
haut qu’un coq de clocher, vers le soleil. Et le
chasseur, plein d’angoisse, la perd de vue, quand
elle cède enfin au poids de sa tête lourde. Elle

ferme ses ailes, et va piquer du bec le sol, là-bas,
comme une flèche.

Celle-là tombe, sans faire ouf ! comme un
chiffon qu’on jette au nez du chien pour le
dresser.

Celle-là, au coup de feu, oscille comme une
petite barque et chavire.

On ne sait pas pourquoi celle-ci est morte, tant
la blessure est secrète sous les plumes.

Je fourre vite celle-là dans ma poche, comme
si j’avais peur d’être vu, de me voir.

Mais il faut que j’étrangle celle qui ne veut pas
mourir. Entre mes doigts, elle griffe l’air, elle
ouvre le bec, sa fine langue palpite, et sur les
yeux, dit Homère, descend l’ombre de la mort.

Là-bas, le paysan lève la tête à mon coup de
feu et me regarde.

C’est un juge, cet homme de travail ; il va me
parler ; il va me faire honte d’une voix grave.

Mais non : tantôt c’est un paysan jaloux qui

bisque de ne pas chasser comme moi, tantôt c’est
un brave paysan que j’amuse et qui m’indique où
sont allées mes perdrix.

Jamais ce n’est l’interprète indigné de la
nature.

Je rentre ce matin, après cinq heures de
marche, la carnassière vide, la tête basse et le
fusil lourd. Il fait une chaleur d’orage et mon
chien, éreinté, va devant moi, à petits pas, suit les
haies, et fréquemment, s’assied à l’ombre d’un
arbre où il m’attend.

Soudain, comme je traverse une luzerne
fraîche, il tombe ou plutôt il s’aplatit en arrêt :
c’est un arrêt ferme, une immobilité de végétal.
Seuls les poils du bout de sa queue tremblent. Il y
a, je le jurerais, des perdrix sous son nez. Elles
sont là, collées les unes aux autres, à l’abri du
vent et du soleil. Elles voient le chien, elles me
voient, elles me reconnaissent peut-être, et,
terrifiées, elles ne partent pas.

Réveillé de ma torpeur, je suis prêt et

j’attends.

Mon chien et moi, nous ne bougerons pas les
premiers.

Brusquement et simultanément, les perdrix
partent : toujours collées, elles ne font qu’une, et
je flanque dans le tas mon coup de fusil comme
un coup de poing. L’une d’elles, assommée,
pirouette. Le chien saute dessus et me rapporte
une loque sanglante, une moitié de perdrix. Le
coup de poing a emporté le reste.

Allons ! nous ne sommes pas bredouille ! Le
chien gambade et je me dandine d’orgueil.

Ah ! je mériterais un bon coup de fusil dans
les fesses !

La bécasse

I

Il ne restait, d’un soleil d’avril, que des lueurs
roses aux nuages qui ne bougeaient plus, comme
arrivés.

La nuit montait du sol et nous vêtait peu à peu,
dans la clairière étroite où mon père attendait les
bécasses.

Debout près de lui, je ne distinguais nettement
que sa figure. Plus grand que moi, il me voyait à
peine, et le chien soufflait, invisible à nos pieds.

Les grives se dépêchaient de rentrer au bois où
le merle jetait son cri guttural, cette espèce de
hennissement qui est un ordre à tous les oiseaux
de se taire et de dormir.

La bécasse allait bientôt quitter ses retraites de
feuilles mortes et s’élever. Quand il fait doux,

comme ce soir-là, elle s’attarde, avant de gagner
la plaine. Elle tourne sur le bois et se cherche une
compagne. On devine, à son appel léger, qu’elle
s’approche ou s’éloigne. Elle passe d’un vol
lourd entre les gros chênes et son long bec pend
si bas qu’elle semble se promener en l’air avec
une petite canne.

Comme j’écoutais et regardais en tous sens,
mon père brusquement fit feu, mais il ne suivit
pas le chien qui s’élançait.

« Tu l’as manquée ? lui dis-je.

– Je n’ai pas tiré, dit-il. Mon fusil vient de
partir dans mes mains.

– Tout seul ?

– Oui.

– Ah !… une branche peut-être ?

– Je ne sais pas. »

Je l’entendais ôter sa cartouche vide.

« Comment le tenais-tu ? »

N’avait-il pas compris ?

« Je te demande de quel côté était le canon ? »

Comme il ne répondait plus, je n’osais plus
parler. Enfin je lui dis :

« Tu aurais pu tuer… le chien.

– Allons-nous-en », dit mon père.

II

Ce soir, il fait un temps doux après une pluie
fine. On part vers cinq heures, on gagne le bois et
on marche sur les feuilles jusqu’au coucher du
soleil.

Le chien multiplie dans le taillis ses lieues de
chien. Sentira-t-il des bécasses ?

Peu importe au chasseur, s’il est poète.

Le quart d’heure de la croule venu, on se place
toujours trop tôt, au pied d’un arbre, au bord
d’une clairière. Les vols rapides des grives et des
merles frôlent le coeur. Le canon du fusil bouge
d’impatience. À chaque bruit, une émotion !
L’oreille tinte et l’oeil se voile, et le moment

passe si vite… que c’est déjà trop tard.

Les bécasses ne se lèveront plus ce soir.

Tu ne peux pas coucher là, poète !

Reviens ; prends la traverse, à cause de la nuit,
par les prés humides, où tes souliers écrasent les
petites huttes molles des taupes ; rentre chez toi,
au chaud, à la lumière, sans remords, puisque tu
es sans bécasse, – à moins que tu n’en aies laissé
une à la maison !

Une famille d’arbres

C’est après avoir traversé une plaine brûlée de
soleil que je les rencontre.

Ils ne demeurent pas au bord de la route, à
cause du bruit. Ils habitent les champs incultes,
sur une source connue des oiseaux seuls.

De loin, ils semblent impénétrables. Dès que
j’approche, leurs troncs se desserrent. Ils
m’accueillent avec prudence. Je peux me reposer,
me rafraîchir, mais je devine qu’ils m’observent
et se défient.

Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu et
les petits, ceux dont les premières feuilles
viennent de naître, un peu partout, sans jamais
s’écarter.

Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent
les morts debout jusqu’à la chute en poussière.

Ils se flattent de leurs longues branches, pour

s’assurer qu’ils sont tous là, comme les aveugles.
Ils gesticulent de colère si le vent s’essouffle à les
déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne
murmurent que d’accord.

Je sens qu’ils doivent être ma vraie famille.
J’oublierai vite l’autre. Ces arbres m’adopteront
peu à peu, et pour le mériter j’apprends ce qu’il
faut savoir :

Je sais déjà regarder les nuages qui passent.

Je sais aussi rester en place.

Et je sais presque me taire.

Fermeture de la chasse

C’est une pauvre journée, grise et courte,
comme rognée à ses deux bouts.

Vers midi, le soleil maussade essaie de percer
la brume et entrouvre un oeil pâle tout de suite
refermé.

Je marche au hasard. Mon fusil m’est inutile,
et le chien, si fou d’ordinaire, ne s’écarte pas.

L’eau de la rivière est d’une transparence qui
fait mal : si on y plongeait les doigts, elle
couperait comme une vitre cassée.

Dans l’éteule, à chacun de mes pas jaillit une
alouette engourdie. Elles se réunissent,
tourbillonnent et leur vol trouble à peine l’air
gelé.

Là-bas, des congrégations de corbeaux
déterrent du bec des semences d’automne.

Trois perdrix se dressent au milieu d’un pré

dont l’herbe rase ne les abrite plus.

Comme les voilà grandies ! Ce sont de vraies
dames maintenant. Elles écoutent, inquiètes. Je
les ai bien vues, mais je les laisse tranquilles et
m’éloigne. Et quelque part, sans doute, un lièvre
qui tremblait se rassure et remet son nez au bord
du gîte.

Tout le long de cette haie (çà et là une dernière
feuille bat de l’aile comme un oiseau dont la patte
est prise), un merle fuit à mon approche, va se
cacher plus loin, puis ressort sous le nez du chien
et, sans risque, se moque de nous.

Peu à peu, la brume s’épaissit. Je me croirais
perdu. Mon fusil n’est plus, dans mes mains,
qu’un bâton qui peut éclater. D’où partent ce
bruit vague, ce bêlement, ce son de cloche, ce cri
humain ?

Il faut rentrer. Par une route déjà effacée, je
retourne au village. Lui seul connaît son nom.
D’humbles paysans l’habitent, que personne ne
vient jamais voir, excepté moi.

[APPENDICE]

Nouvelle lune

L’ongle de la lune repousse.

Le soleil a disparu. On se retourne : la lune est
là. Elle suivait, sans rien dire, modeste et patiente
imitatrice.

La lune exacte est revenue. L’homme
attendait, le coeur comprimé dans les ténèbres, si
heureux de la voir qu’il ne sait plus ce qu’il
voulait lui dire.

De gros nuages blancs s’approchent de la
pleine lune comme des ours d’un gâteau de miel.

Le rêveur s’épuise à regarder la lune sans
aiguilles et qui ne marque rien, jamais rien.

On se sent tout à coup mal à l’aise. C’est la
lune qui s’éloigne et emporte nos secrets. On voit
encore à l’horizon le bout de son oreille.

J