Histoires Naturelles 3

Jules Renard – 1864-1910 – Histoires naturelles, Partie 3.
La Bibliothèque électronique du Québec : Collection à tous les vents : Volume 3 : version 2.0
Édition de référence : Bibliothèque de la Pléïade, Éditions Gallimard.

L’auteur possède une proximité avec la nature que nombre d’entre nous ont perdu et que certains tentent de reconquérir, sur la base de relations nouvelles. Jules Renard, s’adonnant lui-même, non sans quelques scrupules, à la chasse et à la pêche, trace quelques pistes de réflexion, lorsqu’il parle du chagrin causé par la mort d’un animal. Suivons les derrière lui, l’esprit aux aguets : Dédèche, le petit chien euthanasié, l’a été, non parce qu’il souffrait, mais parce qu’il causait du désagrément à ses maîtres. Brunette la vache meurt, entourée de la sollicitude et des regrets de toute une famille (qui la destinait, n’est-ce pas, à l’abattoir ?).
Par Omegane, le 04 avril 2013

Liste d’etude graduée

Texte avec le fichier audio 3 :

La sauterelle : Page 79 – Audio 0:00
Le grillon : P 80 – A 1:30
Le cafard : P 81 – A 21:45
Le ver luisant : P 82 – A 3:00
L’araignée : P 83 – A 3:20
Le hanneton : P 84 – A 3:40
Les fourmis : P 85 – A 4:00
L’escargot : P 86 – A 5:40
La chenille : P 88 – A 7:44
La puce : P 89 – A 9:20
Le papillon : P 90 – A 9:33

Livre audio gratuit publié le 24 janvier 2014.
Donneuse de voix : Pomme . . . . . . . . . . Partie 3 ->

P 79 : La sauterelle

Serait-ce le gendarme des insectes ?

Tout le jour, elle saute et s’acharne aux
trousses d’invisibles braconniers qu’elle n’attrape
jamais.

Les plus hautes herbes ne l’arrêtent pas.

Rien ne lui fait peur, car elle a des bottes de
sept lieues, un cou de taureau, le front génial, le
ventre d’une carène, des ailes en celluloïd, des
cornes diaboliques et un grand sabre au derrière.

Comme on ne peut avoir les vertus d’un gendarme sans
les vices, il faut bien le dire, la sauterelle chique.

Si je mens, poursuis-la de tes doigts, joue avec
elle à quatre coins, et quand tu l’auras saisie,
entre deux bonds, sur une feuille de luzerne,
observe sa bouche : par ses terribles mandibules,
elle sécrète une mousse noire comme du jus de tabac.

Mais déjà tu ne la tiens plus. Sa rage de sauter
la reprend. Le monstre vert t’échappe d’un
brusque effort et, fragile, démontable, te laisse
une petite cuisse dans la main.

Le grillon

C’est l’heure où, las d’errer, l’insecte nègre
revient de promenade et répare avec soin le
désordre de son domaine.

D’abord il ratisse ses étroites allées de sable.

Il fait du bran de scie qu’il écarte au seuil de
sa retraite.

Il lime la racine de cette grande herbe propre à
le harceler.

Il se repose.

Puis il remonte sa minuscule montre.

A-t-il fini ? Est-elle cassée ? Il se repose
encore un peu.

Il rentre chez lui et ferme sa porte.

Longtemps il tourne sa clé dans la serrure
délicate.

Et il écoute :

Point d’alarme dehors.

Mais il ne se trouve pas en sûreté.

Et comme par une chaînette dont la poulie
grince, il descend jusqu’au fond de la terre.

On n’entend plus rien.

Dans la campagne muette, les peupliers se
dressent comme des doigts en l’air et désignent la
lune.

Le cafard

Noir et collé comme un trou de serrure.

Le ver luisant

I

Que se passe-t-il ? Neuf heures du soir et il y a
encore de la lumière chez lui.

II

Cette goutte de lune dans l’herbe !

L’araignée

I

Une petite main noire et poilue crispée sur des
cheveux.

II

Toute la nuit, au nom de la lune, elle appose
ses scellés.

Le hanneton

I

Un bourgeon tardif s’ouvre et s’envole du
marronnier.

II

Plus lourd que l’air, à peine dirigeable, têtu et
ronchonnant, il arrive tout de même au but, avec
ses ailes en chocolat.

Les fourmis

I

Chacune d’elles ressemble au chiffre 3.

Et il y en a ! il y en a !

Il y en a 3 3 3 3 3 3 3 3 3 3 3 3… jusqu’à
l’infini.

II

La fourmi et le perdreau

Une fourmi tombe dans une ornière où il a plu
et elle va se noyer, quand un perdreau, qui buvait,
la pince du bec et la sauve.

« Je vous la revaudrai, dit la fourmi.

– Nous ne sommes plus, répond le perdreau
sceptique, au temps de La Fontaine. Non que je
doute de votre gratitude, mais comment
piqueriez-vous au talon le chasseur prêt à me
tuer ! Les chasseurs aujourd’hui ne marchent
point pieds nus. »

La fourmi ne perd pas sa peine à discuter et
elle se hâte de rejoindre ses soeurs qui suivent
toutes le même chemin, semblables à des perles
noires qu’on enfile.

Or, le chasseur n’est pas loin.

Il se reposait, sur le flanc, à l’ombre d’un
arbre. Il aperçoit le perdreau piétant et picotant à
travers le chaume. Il se dresse et veut tirer, mais
il a des fourmis dans le bras droit. Il ne peut lever
son arme. Le bras retombe inerte et le perdreau
n’attend pas qu’il se dégourdisse.

L’escargot

I

Casanier dans la saison des rhumes, son cou
de girafe rentré, l’escargot bout comme un nez
plein.

Il se promène dès les beaux jours, mais il ne
sait marcher que sur la langue.

II

Mon petit camarade Abel jouait avec ses
escargots.

Il en élève une pleine boîte et il a soin, pour
les reconnaître, de numéroter au crayon la
coquille.

S’il fait trop sec, les escargots dorment dans la
boîte. Dès que la pluie menace, Abel les aligne
dehors, et si elle tarde à tomber, il les réveille en
versant dessus un pot d’eau. Et tous, sauf les
mères qui couvent, dit-il, au fond de la boîte, se
promènent sous la garde d’un chien appelé
Barbare et qui est une lame de plomb qu’Abel
pousse du doigt.

Comme je causais avec lui du mal que donne
leur dressage, je m’aperçus qu’il me faisait signe
que non, même quand il me répondait oui.

« Abel, lui dis-je, pourquoi ta tête remue-t-elle
ainsi de droite et de gauche ?

– C’est mon sucre, dit Abel.

– Quel sucre ?

– Tiens, là. »

Tandis qu’à quatre pattes il ramenait le
numéro 8 près de s’égarer, je vis au cou d’Abel,
entre la peau et la chemise, un morceau de sucre
qui pendait à un fil, comme une médaille.

« Maman me l’attache, dit-il, quand elle veut
me punir.

– Ça te gêne ?

– Ça gratte.

– Et ça cuit, hein ! c’est tout rouge.

– Mais quand elle me pardonne, dit Abel, je le
mange. »

La chenille

Elle sort d’une touffe d’herbe qui l’avait
cachée pendant la chaleur. Elle traverse l’allée de
sable à grandes ondulations. Elle se garde d’y
faire halte et un moment elle se croit perdue dans
une trace de sabot du jardinier.

Arrivée aux fraises, elle se repose, lève le nez
de droite et de gauche pour flairer ; puis elle
repart et sous les feuilles, sur les feuilles, elle sait
maintenant où elle va.

Quelle belle chenille, grasse, velue, fourrée,
brune avec des points d’or et ses yeux noirs !

Guidée par l’odorat, elle se trémousse et se
fronce comme un épais sourcil.

Elle s’arrête au bas d’un rosier.

De ses fines agrafes, elle tâte l’écorce rude,
balance sa petite tête de chien nouveau-né et se
décide à grimper.

Et, cette fois, vous diriez qu’elle avale
péniblement chaque longueur de chemin par
déglutition.

Tout en haut du rosier, s’épanouit une rose au
teint de candide fillette. Ses parfums qu’elle
prodigue la grisent. Elle ne se défie de personne.
Elle laisse monter par sa tige la première chenille
venue. Elle l’accueille comme un cadeau.

Et, pressentant qu’il fera froid cette nuit, elle
est bien aise de se mettre un boa autour du cou.

La puce

Un grain de tabac à ressort.

Le papillon

Ce billet doux plié en deux cherche une
adresse de fleur.

La guêpe

Elle finira pourtant par s’abîmer la taille !

La demoiselle

Elle soigne son ophtalmie.

D’un bord à l’autre de la rivière, elle ne fait
que tremper dans l’eau fraîche ses yeux gonflés.

Et elle grésille, comme si elle volait à
l’électricité.

L’écureuil

I

Du panache ! du panache ! oui, sans doute ;
mais, mon petit ami, ce n’est pas là que ça se met.

II

Leste allumeur de l’automne, il passe et
repasse sous les feuilles la petite torche de sa
queue.

La souris

Comme, à la clarté d’une lampe, je fais ma
quotidienne page d’écriture, j’entends un léger
bruit. Si je m’arrête, il cesse. Il recommence, dès
que je gratte le papier.

C’est une souris qui s’éveille.

Je devine ses va-et-vient au bord du trou
obscur où notre servante met ses torchons et ses
brosses.

Elle saute par terre et trotte sur les carreaux de
la cuisine. Elle passe près de la cheminée, sous
l’évier, se perd dans la vaisselle, et par une série
de reconnaissances qu’elle pousse de plus en plus
loin, elle se rapproche de moi.

Chaque fois que je pose mon porte-plume, ce
silence l’inquiète. Chaque fois que je m’en sers,
elle croit peut-être qu’il y a une autre souris
quelque part, et elle se rassure.

Puis je ne la vois plus. Elle est sous ma table,
dans mes jambes. Elle circule d’un pied de chaise
à l’autre. Elle frôle mes sabots, en mordille le
bois, ou hardiment, la voilà dessus !

Et il ne faut pas que je bouge la jambe, que je
respire trop fort : elle filerait.

Mais il faut que je continue d’écrire, et de peur
qu’elle ne m’abandonne à mon ennui de solitaire,
j’écris des signes, des riens, petitement, menu,
menu, comme elle grignote.

Singes

Allez voir les singes (maudits gamins, ils ont
tout déchiré leur fond de culotte !) grimper,
danser au soleil neuf, se fâcher, se gratter,
éplucher des choses, et boire avec une grâce
primitive, tandis que de leurs yeux, troubles
parfois, mais pas longtemps, s’échappent des
lueurs vite éteintes.

Allez voir les flamants qui marchent sur des
pincettes, de peur de mouiller, dans l’eau du
bassin, leurs jupons roses ; les cygnes et la
vaniteuse plomberie de leur col ; l’autruche, ses
ailes de poussin, et sa casquette de chef de gare
responsable ; les cigognes qui haussent tout le
temps les épaules (à la fin, ça ne signifie plus
rien) ; le marabout frileux dans sa pauvre
jaquette, les pingouins en macfarlane ; le pélican
qui tient son bec comme un sabre de bois, et les
perruches, dont les plus apprivoisées le sont

moins que leur gardien lui-même qui finit par
nous prendre une pièce de dix sous dans la main.

Allez voir le yack lourd de pensées
préhistoriques ; la girafe qui nous montre, par-
dessus les barreaux de la grille, sa tête au bout
d’une pique ; l’éléphant qui traîne ses chaussons
devant sa porte, courbé, le nez bas : il disparaît
presque dans le sac d’une culotte trop remontée,
et, derrière, un petit bout de corde pend.

Allez donc voir le porc-épic garni de porte-
plume bien gênants pour lui et son amie ; le
zèbre, modèle à transparent de tous les autres
zèbres ; la panthère descendue au pied de son lit ;
l’ours qui nous amuse et ne s’amuse guère, et le
lion qui bâille, à nous faire bâiller.

Le cerf

J’entrai au bois par un bout de l’allée, comme
il arrivait par l’autre bout.

Je crus d’abord qu’une personne étrangère
s’avançait avec une plante sur la tête.

Puis je distinguai le petit arbre nain, aux
branches écartées et sans feuilles.

Enfin le cerf apparut net et nous nous
arrêtâmes tous deux.

Je lui dis :

« Approche. Ne crains rien. Si j’ai un fusil,
c’est par contenance, pour imiter les hommes qui
se prennent au sérieux. Je ne m’en sers jamais et
je laisse ses cartouches dans leur tiroir. »

Le cerf écoutait et flairait mes paroles. Dès
que je me tus, il n’hésita point : ses jambes
remuèrent comme des tiges qu’un souffle d’air
croise et décroise. Il s’enfuit.

« Quel dommage ! lui criai-je. Je rêvais déjà
que nous faisions route ensemble. Moi, je
t’offrais, de ma main, les herbes que tu aimes, et
toi, d’un pas de promenade, tu portais mon fusil
couché sur ta ramure. »

Le goujon

I

Il remonte le courant d’eau vive et suit le
chemin que tracent les cailloux : car il n’aime ni
la vase, ni les herbes.

Il aperçoit une bouteille couchée sur un lit de
sable. Elle n’est pleine que d’eau. J’ai oublié à
dessein d’y mettre une amorce. Le goujon tourne
autour, cherche l’entrée et le voilà pris.

Je ramène la bouteille et rejette le goujon.

Plus haut, il entend du bruit. Loin de fuir, il
s’approche, par curiosité. C’est moi qui m’amuse,
piétine dans l’eau et remue le fond avec une
perche, au bord d’un filet. Le goujon têtu veut
passer par une maille. Il y reste.

Je lève le filet et rejette le goujon.

Plus bas, une brusque secousse tend ma ligne

et le bouchon bicolore file entre deux eaux.

Je tire et c’est encore lui.

Je le décroche de l’hameçon et le rejette.

Cette fois, je ne l’aurai plus.

Il est là, immobile, à mes pieds, sous l’eau
claire. Je distingue sa tête élargie, son gros oeil
stupide et sa paire de barbillons.

Il bâille, la lèvre déchirée, et il respire fort,
après une telle émotion.

Mais rien ne le corrige.

Je laisse de nouveau tremper ma ligne avec le
même ver.

Et aussitôt le goujon mord.

Lequel de nous deux se lassera le premier ?

II

Décidément, ils ne veulent pas mordre. Ils ne
savent donc pas que c’est aujourd’hui l’ouverture
de la pêche !

Le brochet

Immobile à l’ombre d’un saule, c’est le
poignard dissimulé au flanc du vieux bandit.

La baleine

Elle a bien dans la bouche de quoi se faire un
corset, mais avec ce tour de taille !…

Poissons

M. Vernet n’était pas un pêcheur à embarras,
un pêcheur savant, vaniteux, bavard,
insupportable, il n’avait point de costume spécial,
d’engins coûteux et inutiles, et la veille de
l’ouverture ne lui donnait pas la fièvre.

Une ligne lui suffisait, de fil cordonné ; un
bouchon discrètement peint, des vers de son
jardin comme amorce, et un sac de toile où il
rapportait le poisson. Pourtant M. Vernet aimait
la pêche ; passionnément, ce serait trop dire ; il
l’aimait bien, il n’aimait plus qu’elle, après avoir
renoncé successivement, pour des raisons
diverses, à ses exercices préférés.

La pêche ouverte, il pêchait presque tous les
jours, le matin ou le soir, le plus souvent au
même endroit. D’autres pêcheurs accordent de
l’importance au vent qu’il fait, au soleil qui
chauffe, aux nuances de l’eau, M. Vernet aucune.

Sa perche de ligne de noisetier à la main, il
partait à son gré, longeait l’Yonne, s’arrêtait
aussitôt qu’il ne voulait pas aller plus loin,
déroulait, posait la ligne, et passait d’agréables
moments, jusqu’à l’heure de revenir à la maison
pour déjeuner ou dîner. M. Vernet n’était pas
assez fantaisiste, sous prétexte de pêche, pour
manger mal à l’aise, dehors.

C’est ainsi qu’il se trouva, dimanche dernier,
le matin, d’assez bonne heure, s’étant pressé un
peu ce premier jour, assis sur l’herbe, et non sur
un pliant, au bord de la rivière.

Tout de suite, il s’amusa autant qu’il pouvait.
Cette matinée lui semblait délicieuse, non pas
seulement parce qu’il pêchait, mais parce qu’il
respirait un air léger, parce qu’il voyait miroiter
l’Yonne, suivait de l’oeil une course sur l’eau de
moustiques à longues pattes, et écoutait des
grillons chanter derrière lui.

Certes, la pêche l’intéressait aussi, beaucoup.

Bientôt, il prit un poisson.

Ce n’était pas une aventure extraordinaire

pour M. Vernet. Il en avait pris d’autres ! Il ne
s’acharnait pas après les poissons, il était homme
à s’en passer, mais chaque fois qu’un poisson
mordait trop, il fallait bien le tirer de l’eau. Et M.
Vernet le tirait toujours avec un peu d’émotion.
On la devinait au tremblement de ses doigts qui
changeaient l’amorce.

M. Vernet, avant d’ouvrir son sac, posa le
goujon dans l’herbe. Il ne faut pas dire : « Quoi !
Ce n’était qu’un goujon ! » Il y a de gros goujons
qui agitent si violemment la ligne que le coeur du
pêcheur bat comme à un drame.

M. Vernet, calmé, rejeta sa ligne à l’eau et au
lieu de mettre le goujon dans le sac, sans savoir
pourquoi (il ne sut jamais le dire), il regarda le
goujon.

Pour la première fois, il regarda un poisson
qu’il venait de prendre ! D’habitude, il se
dépêchait de lancer sa ligne à d’autres poissons,
qui n’attendaient qu’elle. Aujourd’hui, il
regardait le goujon avec curiosité, puis avec
étonnement, puis avec une espèce d’inquiétude.

Le goujon, après quelques soubresauts qui le

fatiguèrent vite, s’immobilisa sur le flanc et ne
donna plus signe de vie que par les efforts
visibles qu’il faisait pour respirer.

Ses nageoires collées au dos, il ouvrait et
fermait sa bouche, ornée, à la lèvre inférieure, de
deux barbillons, comme de petites moustaches
molles. Et, lentement, la respiration devenait plus
pénible, au point que les mâchoires hésitaient
même à se rejoindre.

« C’est drôle, dit M. Vernet, je m’aperçois
qu’il étouffe ! »

Et il ajouta :

« Qu’il souffre ! »

C’était une remarque nouvelle, aussi nette
qu’inattendue. Oui, les poissons souffrent quand
ils meurent ; on ne le croit pas d’abord, parce
qu’ils ne le disent pas. Ils n’expriment rien ; ils
sont muets, c’est le cas de le dire ; et par ses
détentes d’agonie, ce goujon semblait jouer
encore !

Pour voir les poissons mourir, il faut, par
hasard les regarder attentivement, comme M.

Vernet. Tant qu’on n’y pense pas, peu importe,
mais dès qu’on y pense !…

« Je me connais, se dit M. Vernet, je suis
fichu ; je m’interroge et je sens que j’irai
jusqu’au bout de mon questionnaire ; c’est inutile
de résister à la tentation d’être logique : la peur
du ridicule ne m’arrêtera pas ; après la chasse, la
pêche ! Un jour quelconque, à la chasse, après un
de mes crimes, je me suis dit : De quel droit fais-
tu ça ? La réponse était toute prête. On s’aperçoit
vite qu’il est répugnant de casser l’aile d’une
perdrix, les pattes d’un lièvre. Le soir, j’ai pendu
mon fusil qui ne tuera plus. L’odieux de la pêche,
moins sanglante, vient seulement de me frapper.

À ces mots, M. Vernet vit le bouchon de sa
ligne qui se promenait sur l’eau comme animé,
comme par défi. Il tira machinalement une fois de
plus. C’était une perche hérissée, épineuse, qui,
goulue comme toutes ses pareilles, avait avalé
l’hameçon jusqu’au ventre. Il fallut l’extraire,
arracher de la chair, déchirer des ouïes de
dentelle rouge, se poisser les mains de sang.

Oh ! il saignait, celui-là, il s’exprimait !

M. Vernet roula sa ligne, cacha au pied d’un
saule les deux poissons qu’une loutre y trouverait
peut-être et s’en alla.

Il semblait plutôt gai et méditait en marche.

« Je serais sans excuse, se disait-il. Chasseur,
même si je pouvais m’offrir avec mon argent
d’autre viande, je mangeais du moins le gibier, je
me nourrissais, je ne donnais pas la mort
uniquement par plaisir, mais Mme Vernet rit
bien, quand je lui apporte mes quelques poissons
raides et secs, et que je n’ose même pas, honteux,
la prier de les faire cuire. C’est le chat qui se
régale. Qu’il aille les pêcher lui-même s’il veut !
Moi, je casse ma ligne ! »

Cependant, comme il tenait encore les
morceaux brisés, M. Vernet murmura, non sans
tristesse :

« Est-ce enfin devenir sage, est-ce perdre déjà
le goût de vivre ? »

Au jardin

LA BÊCHE : Fac et spera.

LA PIOCHE : Moi aussi.

LES FLEURS : Fera-t-il soleil aujourd’hui ?

LE TOURNESOL : Oui, si je veux.

L’ARROSOIR : Pardon, si je veux, il pleuvra, et,
si j’ôte ma pomme, à torrents.

LE ROSIER : Oh ! quel vent !

LE TUTEUR : Je suis là.

LA FRAMBOISE : Pourquoi les roses ont-elles
des épines ? Ça ne se mange pas, une rose.

LA CARPE DU VIVIER : Bien dit ! C’est parce
qu’on me mange que je pique, moi, avec mes

arêtes.

LE CHARDON : Oui, mais trop tard.

LA ROSE : Me trouves-tu belle ?

LE FRELON : Il faudrait voir les dessous.

LA ROSE : Entre.

L’ABEILLE : Du courage ! Tout le monde me
dit que je travaille bien. J’espère, à la fin du mois,
passer chef de rayon.

LES VIOLETTES : Nous sommes toutes officiers
d’académie.

LES VIOLETTES BLANCHES : Raison de plus
pour être modestes, mes soeurs.

LE POIREAU : Sans doute. Est-ce que je me
vante ?

L’ÉPINARD : C’est moi qui suis l’oseille.

L’OSEILLE : Mais non, c’est moi.

L’ÉCHALOTE : Oh ! que ça sent mauvais.

L’AIL : Je parie que c’est encore l’oeillet.

L’ASPERGE : Mon petit doigt me dit tout.

LA POMME DE TERRE : Je crois que je viens de
faire mes petits.

LE POMMIER, au Poirier d’en face : C’est ta
poire, ta poire, ta poire… c’est ta poire que je
voudrais produire.

Les coquelicots

Ils éclatent dans le blé, comme une armée de
petits soldats ; mais d’un bien plus beau rouge, ils
sont inoffensifs.

Leur épée, c’est un épi.

C’est le vent qui les fait courir, et chaque
coquelicot s’attarde, quand il veut, au bord du
sillon, avec le bleuet, sa payse.

La vigne

Tous ses ceps, l’échalas droit, sont au port
d’armes.

Qu’attendent-ils ? le raisin ne sortira pas
encore cette année, et les feuilles de vigne ne
servent plus qu’aux statues.

La guêpe : P 91 – A 9:44
La demoiselle : P 92 – A 9:55
L’écureuil : P 93 – A 10:15
La souris : P 94– A 10:40
Singes : P 95 – A 12:12
Le cerf : P 97 – A 14:14
Le goujon : P 98 – A 15:35
Le brochet : P 100 – A 17:25
La baleine : P 101 – A 17:40
Poissons : P 102 – A 17:55
Au jardin : P 106 – A 25:25
Les coquelicots : P 108 – A 27:40
La vigne : P 109 – A 28:12

Notes :

Des Verbes – Abréviations :
p, pc, c, inf, pp, f, i, pa : les temps.
3p, 2s : personne et le nombre.
v1a, v2e, v3e : groupe de verbes, avoir / être.

 

 

P 79 : La sauterelle

Serait-ce le gendarme des insectes ?

Tout le jour, elle saute et s’acharne aux
trousses d’invisibles braconniers qu’elle n’attrape
jamais.

Les plus hautes herbes ne l’arrêtent pas.

Rien ne lui fait peur, car elle a des bottes de
sept lieues, un cou de taureau, le front génial, le
ventre d’une carène, des ailes en celluloïd, des
cornes diaboliques et un grand sabre au derrière.

Comme on ne peut avoir les vertus d’un gendarme sans
les vices, il faut bien le dire, la sauterelle chique.

Si je mens, poursuis-la de tes doigts, joue avec
elle à quatre coins, et quand tu l’auras saisie,
entre deux bonds, sur une feuille de luzerne,
observe sa bouche : par ses terribles mandibules,
elle sécrète une mousse noire comme du jus de tabac.

Mais déjà tu ne la tiens plus. Sa rage de sauter
la reprend. Le monstre vert t’échappe d’un
brusque effort et, fragile, démontable, te laisse
une petite cuisse dans la main.

Le grillon

C’est l’heure où, las d’errer, l’insecte nègre
revient de promenade et répare avec soin le
désordre de son domaine.

D’abord il ratisse ses étroites allées de sable.

Il fait du bran de scie qu’il écarte au seuil de
sa retraite.

Il lime la racine de cette grande herbe propre à
le harceler.

Il se repose.

Puis il remonte sa minuscule montre.

A-t-il fini ? Est-elle cassée ? Il se repose
encore un peu.

Il rentre chez lui et ferme sa porte.

Longtemps il tourne sa clé dans la serrure
délicate.

Et il écoute :

Point d’alarme dehors.

Mais il ne se trouve pas en sûreté.

Et comme par une chaînette dont la poulie
grince, il descend jusqu’au fond de la terre.

On n’entend plus rien.

Dans la campagne muette, les peupliers se
dressent comme des doigts en l’air et désignent la
lune.

Le cafard

Noir et collé comme un trou de serrure.

Le ver luisant

I

Que se passe-t-il ? Neuf heures du soir et il y a
encore de la lumière chez lui.

II

Cette goutte de lune dans l’herbe !

L’araignée

I

Une petite main noire et poilue crispée sur des
cheveux.

II

Toute la nuit, au nom de la lune, elle appose
ses scellés.

Le hanneton

I

Un bourgeon tardif s’ouvre et s’envole du
marronnier.

II

Plus lourd que l’air, à peine dirigeable, têtu et
ronchonnant, il arrive tout de même au but, avec
ses ailes en chocolat.

Les fourmis

I

Chacune d’elles ressemble au chiffre 3.

Et il y en a ! il y en a !

Il y en a 3 3 3 3 3 3 3 3 3 3 3 3… jusqu’à
l’infini.

II

La fourmi et le perdreau

Une fourmi tombe dans une ornière où il a plu
et elle va se noyer, quand un perdreau, qui buvait,
la pince du bec et la sauve.

« Je vous la revaudrai, dit la fourmi.

– Nous ne sommes plus, répond le perdreau
sceptique, au temps de La Fontaine. Non que je
doute de votre gratitude, mais comment
piqueriez-vous au talon le chasseur prêt à me
tuer ! Les chasseurs aujourd’hui ne marchent
point pieds nus. »

La fourmi ne perd pas sa peine à discuter et
elle se hâte de rejoindre ses soeurs qui suivent
toutes le même chemin, semblables à des perles
noires qu’on enfile.

Or, le chasseur n’est pas loin.

Il se reposait, sur le flanc, à l’ombre d’un
arbre. Il aperçoit le perdreau piétant et picotant à
travers le chaume. Il se dresse et veut tirer, mais
il a des fourmis dans le bras droit. Il ne peut lever
son arme. Le bras retombe inerte et le perdreau
n’attend pas qu’il se dégourdisse.

L’escargot

I

Casanier dans la saison des rhumes, son cou
de girafe rentré, l’escargot bout comme un nez
plein.

Il se promène dès les beaux jours, mais il ne
sait marcher que sur la langue.

II

Mon petit camarade Abel jouait avec ses
escargots.

Il en élève une pleine boîte et il a soin, pour
les reconnaître, de numéroter au crayon la
coquille.

S’il fait trop sec, les escargots dorment dans la
boîte. Dès que la pluie menace, Abel les aligne
dehors, et si elle tarde à tomber, il les réveille en
versant dessus un pot d’eau. Et tous, sauf les
mères qui couvent, dit-il, au fond de la boîte, se
promènent sous la garde d’un chien appelé
Barbare et qui est une lame de plomb qu’Abel
pousse du doigt.

Comme je causais avec lui du mal que donne
leur dressage, je m’aperçus qu’il me faisait signe
que non, même quand il me répondait oui.

« Abel, lui dis-je, pourquoi ta tête remue-t-elle
ainsi de droite et de gauche ?

– C’est mon sucre, dit Abel.

– Quel sucre ?

– Tiens, là. »

Tandis qu’à quatre pattes il ramenait le
numéro 8 près de s’égarer, je vis au cou d’Abel,
entre la peau et la chemise, un morceau de sucre
qui pendait à un fil, comme une médaille.

« Maman me l’attache, dit-il, quand elle veut
me punir.

– Ça te gêne ?

– Ça gratte.

– Et ça cuit, hein ! c’est tout rouge.

– Mais quand elle me pardonne, dit Abel, je le
mange. »

La chenille

Elle sort d’une touffe d’herbe qui l’avait
cachée pendant la chaleur. Elle traverse l’allée de
sable à grandes ondulations. Elle se garde d’y
faire halte et un moment elle se croit perdue dans
une trace de sabot du jardinier.

Arrivée aux fraises, elle se repose, lève le nez
de droite et de gauche pour flairer ; puis elle
repart et sous les feuilles, sur les feuilles, elle sait
maintenant où elle va.

Quelle belle chenille, grasse, velue, fourrée,
brune avec des points d’or et ses yeux noirs !

Guidée par l’odorat, elle se trémousse et se
fronce comme un épais sourcil.

Elle s’arrête au bas d’un rosier.

De ses fines agrafes, elle tâte l’écorce rude,
balance sa petite tête de chien nouveau-né et se
décide à grimper.

Et, cette fois, vous diriez qu’elle avale
péniblement chaque longueur de chemin par
déglutition.

Tout en haut du rosier, s’épanouit une rose au
teint de candide fillette. Ses parfums qu’elle
prodigue la grisent. Elle ne se défie de personne.
Elle laisse monter par sa tige la première chenille
venue. Elle l’accueille comme un cadeau.

Et, pressentant qu’il fera froid cette nuit, elle
est bien aise de se mettre un boa autour du cou.

La puce

Un grain de tabac à ressort.

Le papillon

Ce billet doux plié en deux cherche une
adresse de fleur.

La guêpe

Elle finira pourtant par s’abîmer la taille !

La demoiselle

Elle soigne son ophtalmie.

D’un bord à l’autre de la rivière, elle ne fait
que tremper dans l’eau fraîche ses yeux gonflés.

Et elle grésille, comme si elle volait à
l’électricité.

L’écureuil

I

Du panache ! du panache ! oui, sans doute ;
mais, mon petit ami, ce n’est pas là que ça se met.

II

Leste allumeur de l’automne, il passe et
repasse sous les feuilles la petite torche de sa
queue.

La souris

Comme, à la clarté d’une lampe, je fais ma
quotidienne page d’écriture, j’entends un léger
bruit. Si je m’arrête, il cesse. Il recommence, dès
que je gratte le papier.

C’est une souris qui s’éveille.

Je devine ses va-et-vient au bord du trou
obscur où notre servante met ses torchons et ses
brosses.

Elle saute par terre et trotte sur les carreaux de
la cuisine. Elle passe près de la cheminée, sous
l’évier, se perd dans la vaisselle, et par une série
de reconnaissances qu’elle pousse de plus en plus
loin, elle se rapproche de moi.

Chaque fois que je pose mon porte-plume, ce
silence l’inquiète. Chaque fois que je m’en sers,
elle croit peut-être qu’il y a une autre souris
quelque part, et elle se rassure.

Puis je ne la vois plus. Elle est sous ma table,
dans mes jambes. Elle circule d’un pied de chaise
à l’autre. Elle frôle mes sabots, en mordille le
bois, ou hardiment, la voilà dessus !

Et il ne faut pas que je bouge la jambe, que je
respire trop fort : elle filerait.

Mais il faut que je continue d’écrire, et de peur
qu’elle ne m’abandonne à mon ennui de solitaire,
j’écris des signes, des riens, petitement, menu,
menu, comme elle grignote.

Singes

Allez voir les singes (maudits gamins, ils ont
tout déchiré leur fond de culotte !) grimper,
danser au soleil neuf, se fâcher, se gratter,
éplucher des choses, et boire avec une grâce
primitive, tandis que de leurs yeux, troubles
parfois, mais pas longtemps, s’échappent des
lueurs vite éteintes.

Allez voir les flamants qui marchent sur des
pincettes, de peur de mouiller, dans l’eau du
bassin, leurs jupons roses ; les cygnes et la
vaniteuse plomberie de leur col ; l’autruche, ses
ailes de poussin, et sa casquette de chef de gare
responsable ; les cigognes qui haussent tout le
temps les épaules (à la fin, ça ne signifie plus
rien) ; le marabout frileux dans sa pauvre
jaquette, les pingouins en macfarlane ; le pélican
qui tient son bec comme un sabre de bois, et les
perruches, dont les plus apprivoisées le sont

moins que leur gardien lui-même qui finit par
nous prendre une pièce de dix sous dans la main.

Allez voir le yack lourd de pensées
préhistoriques ; la girafe qui nous montre, par-
dessus les barreaux de la grille, sa tête au bout
d’une pique ; l’éléphant qui traîne ses chaussons
devant sa porte, courbé, le nez bas : il disparaît
presque dans le sac d’une culotte trop remontée,
et, derrière, un petit bout de corde pend.

Allez donc voir le porc-épic garni de porte-
plume bien gênants pour lui et son amie ; le
zèbre, modèle à transparent de tous les autres
zèbres ; la panthère descendue au pied de son lit ;
l’ours qui nous amuse et ne s’amuse guère, et le
lion qui bâille, à nous faire bâiller.

Le cerf

J’entrai au bois par un bout de l’allée, comme
il arrivait par l’autre bout.

Je crus d’abord qu’une personne étrangère
s’avançait avec une plante sur la tête.

Puis je distinguai le petit arbre nain, aux
branches écartées et sans feuilles.

Enfin le cerf apparut net et nous nous
arrêtâmes tous deux.

Je lui dis :

« Approche. Ne crains rien. Si j’ai un fusil,
c’est par contenance, pour imiter les hommes qui
se prennent au sérieux. Je ne m’en sers jamais et
je laisse ses cartouches dans leur tiroir. »

Le cerf écoutait et flairait mes paroles. Dès
que je me tus, il n’hésita point : ses jambes
remuèrent comme des tiges qu’un souffle d’air
croise et décroise. Il s’enfuit.

« Quel dommage ! lui criai-je. Je rêvais déjà
que nous faisions route ensemble. Moi, je
t’offrais, de ma main, les herbes que tu aimes, et
toi, d’un pas de promenade, tu portais mon fusil
couché sur ta ramure. »

Le goujon

I

Il remonte le courant d’eau vive et suit le
chemin que tracent les cailloux : car il n’aime ni
la vase, ni les herbes.

Il aperçoit une bouteille couchée sur un lit de
sable. Elle n’est pleine que d’eau. J’ai oublié à
dessein d’y mettre une amorce. Le goujon tourne
autour, cherche l’entrée et le voilà pris.

Je ramène la bouteille et rejette le goujon.

Plus haut, il entend du bruit. Loin de fuir, il
s’approche, par curiosité. C’est moi qui m’amuse,
piétine dans l’eau et remue le fond avec une
perche, au bord d’un filet. Le goujon têtu veut
passer par une maille. Il y reste.

Je lève le filet et rejette le goujon.

Plus bas, une brusque secousse tend ma ligne

et le bouchon bicolore file entre deux eaux.

Je tire et c’est encore lui.

Je le décroche de l’hameçon et le rejette.

Cette fois, je ne l’aurai plus.

Il est là, immobile, à mes pieds, sous l’eau
claire. Je distingue sa tête élargie, son gros oeil
stupide et sa paire de barbillons.

Il bâille, la lèvre déchirée, et il respire fort,
après une telle émotion.

Mais rien ne le corrige.

Je laisse de nouveau tremper ma ligne avec le
même ver.

Et aussitôt le goujon mord.

Lequel de nous deux se lassera le premier ?

II

Décidément, ils ne veulent pas mordre. Ils ne
savent donc pas que c’est aujourd’hui l’ouverture
de la pêche !

Le brochet

Immobile à l’ombre d’un saule, c’est le
poignard dissimulé au flanc du vieux bandit.

La baleine

Elle a bien dans la bouche de quoi se faire un
corset, mais avec ce tour de taille !…

Poissons

M. Vernet n’était pas un pêcheur à embarras,
un pêcheur savant, vaniteux, bavard,
insupportable, il n’avait point de costume spécial,
d’engins coûteux et inutiles, et la veille de
l’ouverture ne lui donnait pas la fièvre.

Une ligne lui suffisait, de fil cordonné ; un
bouchon discrètement peint, des vers de son
jardin comme amorce, et un sac de toile où il
rapportait le poisson. Pourtant M. Vernet aimait
la pêche ; passionnément, ce serait trop dire ; il
l’aimait bien, il n’aimait plus qu’elle, après avoir
renoncé successivement, pour des raisons
diverses, à ses exercices préférés.

La pêche ouverte, il pêchait presque tous les
jours, le matin ou le soir, le plus souvent au
même endroit. D’autres pêcheurs accordent de
l’importance au vent qu’il fait, au soleil qui
chauffe, aux nuances de l’eau, M. Vernet aucune.

Sa perche de ligne de noisetier à la main, il
partait à son gré, longeait l’Yonne, s’arrêtait
aussitôt qu’il ne voulait pas aller plus loin,
déroulait, posait la ligne, et passait d’agréables
moments, jusqu’à l’heure de revenir à la maison
pour déjeuner ou dîner. M. Vernet n’était pas
assez fantaisiste, sous prétexte de pêche, pour
manger mal à l’aise, dehors.

C’est ainsi qu’il se trouva, dimanche dernier,
le matin, d’assez bonne heure, s’étant pressé un
peu ce premier jour, assis sur l’herbe, et non sur
un pliant, au bord de la rivière.

Tout de suite, il s’amusa autant qu’il pouvait.
Cette matinée lui semblait délicieuse, non pas
seulement parce qu’il pêchait, mais parce qu’il
respirait un air léger, parce qu’il voyait miroiter
l’Yonne, suivait de l’oeil une course sur l’eau de
moustiques à longues pattes, et écoutait des
grillons chanter derrière lui.

Certes, la pêche l’intéressait aussi, beaucoup.

Bientôt, il prit un poisson.

Ce n’était pas une aventure extraordinaire

pour M. Vernet. Il en avait pris d’autres ! Il ne
s’acharnait pas après les poissons, il était homme
à s’en passer, mais chaque fois qu’un poisson
mordait trop, il fallait bien le tirer de l’eau. Et M.
Vernet le tirait toujours avec un peu d’émotion.
On la devinait au tremblement de ses doigts qui
changeaient l’amorce.

M. Vernet, avant d’ouvrir son sac, posa le
goujon dans l’herbe. Il ne faut pas dire : « Quoi !
Ce n’était qu’un goujon ! » Il y a de gros goujons
qui agitent si violemment la ligne que le coeur du
pêcheur bat comme à un drame.

M. Vernet, calmé, rejeta sa ligne à l’eau et au
lieu de mettre le goujon dans le sac, sans savoir
pourquoi (il ne sut jamais le dire), il regarda le
goujon.

Pour la première fois, il regarda un poisson
qu’il venait de prendre ! D’habitude, il se
dépêchait de lancer sa ligne à d’autres poissons,
qui n’attendaient qu’elle. Aujourd’hui, il
regardait le goujon avec curiosité, puis avec
étonnement, puis avec une espèce d’inquiétude.

Le goujon, après quelques soubresauts qui le

fatiguèrent vite, s’immobilisa sur le flanc et ne
donna plus signe de vie que par les efforts
visibles qu’il faisait pour respirer.

Ses nageoires collées au dos, il ouvrait et
fermait sa bouche, ornée, à la lèvre inférieure, de
deux barbillons, comme de petites moustaches
molles. Et, lentement, la respiration devenait plus
pénible, au point que les mâchoires hésitaient
même à se rejoindre.

« C’est drôle, dit M. Vernet, je m’aperçois
qu’il étouffe ! »

Et il ajouta :

« Qu’il souffre ! »

C’était une remarque nouvelle, aussi nette
qu’inattendue. Oui, les poissons souffrent quand
ils meurent ; on ne le croit pas d’abord, parce
qu’ils ne le disent pas. Ils n’expriment rien ; ils
sont muets, c’est le cas de le dire ; et par ses
détentes d’agonie, ce goujon semblait jouer
encore !

Pour voir les poissons mourir, il faut, par
hasard les regarder attentivement, comme M.

Vernet. Tant qu’on n’y pense pas, peu importe,
mais dès qu’on y pense !…

« Je me connais, se dit M. Vernet, je suis
fichu ; je m’interroge et je sens que j’irai
jusqu’au bout de mon questionnaire ; c’est inutile
de résister à la tentation d’être logique : la peur
du ridicule ne m’arrêtera pas ; après la chasse, la
pêche ! Un jour quelconque, à la chasse, après un
de mes crimes, je me suis dit : De quel droit fais-
tu ça ? La réponse était toute prête. On s’aperçoit
vite qu’il est répugnant de casser l’aile d’une
perdrix, les pattes d’un lièvre. Le soir, j’ai pendu
mon fusil qui ne tuera plus. L’odieux de la pêche,
moins sanglante, vient seulement de me frapper.

À ces mots, M. Vernet vit le bouchon de sa
ligne qui se promenait sur l’eau comme animé,
comme par défi. Il tira machinalement une fois de
plus. C’était une perche hérissée, épineuse, qui,
goulue comme toutes ses pareilles, avait avalé
l’hameçon jusqu’au ventre. Il fallut l’extraire,
arracher de la chair, déchirer des ouïes de
dentelle rouge, se poisser les mains de sang.

Oh ! il saignait, celui-là, il s’exprimait !

M. Vernet roula sa ligne, cacha au pied d’un
saule les deux poissons qu’une loutre y trouverait
peut-être et s’en alla.

Il semblait plutôt gai et méditait en marche.

« Je serais sans excuse, se disait-il. Chasseur,
même si je pouvais m’offrir avec mon argent
d’autre viande, je mangeais du moins le gibier, je
me nourrissais, je ne donnais pas la mort
uniquement par plaisir, mais Mme Vernet rit
bien, quand je lui apporte mes quelques poissons
raides et secs, et que je n’ose même pas, honteux,
la prier de les faire cuire. C’est le chat qui se
régale. Qu’il aille les pêcher lui-même s’il veut !
Moi, je casse ma ligne ! »

Cependant, comme il tenait encore les
morceaux brisés, M. Vernet murmura, non sans
tristesse :

« Est-ce enfin devenir sage, est-ce perdre déjà
le goût de vivre ? »

Au jardin

LA BÊCHE : Fac et spera.

LA PIOCHE : Moi aussi.

LES FLEURS : Fera-t-il soleil aujourd’hui ?

LE TOURNESOL : Oui, si je veux.

L’ARROSOIR : Pardon, si je veux, il pleuvra, et,
si j’ôte ma pomme, à torrents.

LE ROSIER : Oh ! quel vent !

LE TUTEUR : Je suis là.

LA FRAMBOISE : Pourquoi les roses ont-elles
des épines ? Ça ne se mange pas, une rose.

LA CARPE DU VIVIER : Bien dit ! C’est parce
qu’on me mange que je pique, moi, avec mes

arêtes.

LE CHARDON : Oui, mais trop tard.

LA ROSE : Me trouves-tu belle ?

LE FRELON : Il faudrait voir les dessous.

LA ROSE : Entre.

L’ABEILLE : Du courage ! Tout le monde me
dit que je travaille bien. J’espère, à la fin du mois,
passer chef de rayon.

LES VIOLETTES : Nous sommes toutes officiers
d’académie.

LES VIOLETTES BLANCHES : Raison de plus
pour être modestes, mes soeurs.

LE POIREAU : Sans doute. Est-ce que je me
vante ?

L’ÉPINARD : C’est moi qui suis l’oseille.

L’OSEILLE : Mais non, c’est moi.

L’ÉCHALOTE : Oh ! que ça sent mauvais.

L’AIL : Je parie que c’est encore l’oeillet.

L’ASPERGE : Mon petit doigt me dit tout.

LA POMME DE TERRE : Je crois que je viens de
faire mes petits.

LE POMMIER, au Poirier d’en face : C’est ta
poire, ta poire, ta poire… c’est ta poire que je
voudrais produire.

Les coquelicots

Ils éclatent dans le blé, comme une armée de
petits soldats ; mais d’un bien plus beau rouge, ils
sont inoffensifs.

Leur épée, c’est un épi.

C’est le vent qui les fait courir, et chaque
coquelicot s’attarde, quand il veut, au bord du
sillon, avec le bleuet, sa payse.

La vigne

Tous ses ceps, l’échalas droit, sont au port
d’armes.

Qu’attendent-ils ? le raisin ne sortira pas
encore cette année, et les feuilles de vigne ne
servent plus qu’aux statues.