Histoires Naturelles 2

Jules Renard – 1864-1910 – Histoires naturelles, Partie 2.

La Bibliothèque électronique du Québec : Collection à tous les vents : Volume 3 : version 2.0
Édition de référence : Bibliothèque de la Pléïade, Éditions Gallimard.

Un regard attentif, capable de saisir l’infime et précieuse pulsation de la vie dans chaque être, est ce qui caractérise cette oeuvre. Un regard capable de se défaire des préjugés communs, grâce auquel l’écrivain se fait l’avocat des espèces calomniées (cochon, crapaud, chauve-souris…) et interroge le rôle convenu que l’humain s’attribue face aux animaux (celui de l’éleveur, du chasseur, du pêcheur…). Il est sans doute important de considérer que le monde dont parle Jules Renard n’avait pas encore connu les mutations survenues dans le nôtre.
Par Omegane, le 04 avril 2013

Liste d’etude graduee

Texte avec le fichier audio 2 :
Le chat : Page 43 – Audio 0:00
La vache : p 44 – 1:00
La mort de Brunette : p 46 – 3:13
Le boeuf : p 49 – 8:35
Le taureau : p 50 – 10:08
Les mouches d’eau : p 52 – 13:03
La jument : p 53 – 14:50
Le cheval : p 54 – 16:00
L’âne : p 56 – 17:47
Le cochon : p 58 – 19:44
Le cochon et les perles : p 59 – 20:36
Les moutons : p 60 – 22:00

Livre audio gratuit publié le 24 janvier 2014.
Donneuse de voix : Pomme . . . . . . . . . . Partie 2 ->

Le chat : Page 43 – Audio 0:00
I

Le mien ne mange pas les souris ; il n’aime
pas ça. Il n’en attrape que pour jouer avec. Quand
il a bien joué, il lui fait grâce de la vie, et il va
rêver ailleurs, l’innocent, assis dans la boucle de
sa queue, la tête bien fermée comme un poing.

Mais à cause des griffes, la souris est morte.

II

On lui dit : « Prends les souris et laisse les
oiseaux ! »

C’est bien subtil, et le chat le plus fin
quelquefois se trompe.

P 44 : La vache

I

Las de chercher, on a fini par ne pas lui donner
de nom. Elle s’appelle simplement « la vache » et
c’est le nom qui lui va le mieux.

D’ailleurs, qu’importe, pourvu qu’elle mange !

Or, l’herbe fraîche, le foin sec, les légumes, le
grain et même le pain et le sel, elle a tout à
discrétion, et elle mange de tout, tout le temps,
deux fois, puisqu’elle rumine.

Dès qu’elle m’a vu, elle accourt d’un petit pas
léger, en sabots fendus, la peau bien tirée sur ses
pattes comme un bas blanc, elle arrive certaine
que j’apporte quelque chose qui se mange. Et
l’admirant chaque fois, je ne peux que lui dire :
Tiens, mange !

Mais de ce qu’elle absorbe elle fait du lait et

non de la graisse. À heure fixe, elle offre son pis
plein et carré. Elle ne retient pas le lait, – il y a
des vaches qui le retiennent, – généreusement,
par ses quatre trayons élastiques, à peine pressés,
elle vide sa fontaine. Elle ne remue ni le pied, ni
la queue, mais de sa langue énorme et souple, elle
s’amuse à lécher le dos de la servante.

Quoiqu’elle vive seule, l’appétit l’empêche de
s’ennuyer. Il est rare qu’elle beugle de regret au
souvenir vague de son dernier veau. Mais elle
aime les visites, accueillante avec ses cornes
relevées sur le front, et ses lèvres affriandées
d’où pendent un fil d’eau et un brin d’herbe.

Les hommes, qui ne craignent rien, flattent
son ventre débordant ; les femmes, étonnées
qu’une si grosse bête soit si douce, ne se défient
plus que de ses caresses et font des rêves de
bonheur.

II

Elle aime que je la gratte entre les cornes. Je

recule un peu, parce qu’elle s’approche de plaisir,
et la bonne grosse bête se laisse faire, jusqu’à ce
que j’aie mis le pied dans sa bouse.

P 46 : La mort de Brunette

Philippe, qui me réveille, me dit qu’il s’est
levé la nuit pour l’écouter et qu’elle avait le
souffle calme.

Mais, depuis ce matin, elle l’inquiète.

Il lui donne du foin sec et elle le laisse.

Il offre un peu d’herbe fraîche, et Brunette,
d’ordinaire si friande, y touche à peine. Elle ne
regarde plus son veau et supporte mal ses coups
de nez quand il se dresse sur ses pattes rigides,
pour téter.

Philippe les sépare et attache le veau loin de la
mère. Brunette n’a pas l’air de s’en apercevoir.

L’inquiétude de Philippe nous gagne tous. Les
enfants même veulent se lever.

Le vétérinaire arrive, examine Brunette et la
fait sortir de l’écurie. Elle se cogne au mur et elle
bute contre le pas de la porte. Elle tomberait ; il
faut la rentrer.

« Elle est bien malade », dit le vétérinaire.

Nous n’osons pas lui demander ce qu’elle a.

Il craint une fièvre de lait, souvent fatale,
surtout aux bonnes laitières, et se rappelant une à
une celles qu’on croyait perdues et qu’il a
sauvées, il écarte avec un pinceau, sur les reins de
Brunette, le liquide d’une fiole.

« Il agira comme un vésicatoire, dit-il. J’en
ignore la composition exacte. Ça vient de Paris.
Si le mal ne gagne pas le cerveau, elle s’en tirera
toute seule, sinon, j’emploierai la méthode de
l’eau glacée. Elle étonne les paysans simples,
mais je sais à qui je parle.

– Faites, monsieur. »

Brunette, couchée sur la paille, peut encore
supporter le poids de sa tête. Elle cesse de
ruminer. Elle semble retenir sa respiration pour
mieux entendre ce qui se passe au fond d’elle.

On l’enveloppe d’une couverture de laine,
parce que les cornes et les oreilles se
refroidissent.

« Jusqu’à ce que les oreilles tombent, dit
Philippe, il y a de l’espoir. »

Deux fois elle essaie en vain de se mettre sur
ses jambes. Elle souffle fort, par intervalles de
plus en plus espacés.

Et voilà qu’elle laisse tomber sa tête sur son
flanc gauche.

« Ça se gâte », dit Philippe accroupi et
murmurant des douceurs.

La tête se relève et se rabat sur le bord de la
mangeoire, si pesamment que le choc sourd nous
fait faire : oh !

Nous bordons Brunette de tas de paille pour
qu’elle ne s’assomme pas.

Elle tend le cou et les pattes, elle s’allonge de
toute sa longueur, comme au pré, par les temps
orageux.

Le vétérinaire se décide à la saigner. Il ne
s’approche pas trop. Il est aussi savant qu’un
autre, mais il passe pour moins hardi.

Aux premiers coups du marteau de bois, la
lancette glisse sur la veine. Après un coup mieux

assuré, le sang jaillit dans le seau d’étain, que
d’habitude le lait emplit jusqu’au bord.

Pour arrêter le jet, le vétérinaire passe dans la
veine une épingle d’acier.

Puis, du front à la queue de Brunette soulagée,
nous appliquons un drap mouillé d’eau de puits et
qu’on renouvelle fréquemment parce qu’il
s’échauffe vite. Elle ne frissonne même pas.
Philippe la tient ferme par les cornes et empêche
la tête d’aller battre le flanc gauche.

Brunette, comme domptée, ne bouge plus. On
ne sait pas si elle va mieux ou si son état
s’aggrave.

Nous sommes tristes, mais la tristesse de
Philippe est morne comme celle d’un animal qui
en verrait souffrir un autre.

Sa femme lui apporte sa soupe du matin qu’il
mange sans appétit, sur un escabeau, et qu’il
n’achève pas.

« C’est la fin, dit-il, Brunette enfle ! »

Nous doutons d’abord, mais Philippe a dit
vrai. Elle gonfle à vue d’oeil, et ne se dégonfle

pas, comme si l’air entré ne pouvait ressortir.

La femme de Philippe demande :

« Elle est morte ?

– Tu ne le vois pas ! » dit Philippe durement.

Mme Philippe sort dans la cour.

« Ce n’est pas près que j’aille en chercher une
autre, dit Philippe.

– Une quoi ?

– Une autre Brunette.

– Vous irez quand je voudrai », dis-je d’une
voix de maître qui m’étonne.

Nous tâchons de nous faire croire que
l’accident nous irrite plus qu’il ne nous peine, et
déjà nous disons que Brunette est crevée.

Mais le soir, j’ai rencontré le sonneur de
l’église, et je ne sais pas ce qui m’a retenu de lui
dire :

« Tiens, voilà cent sous, va sonner le glas de
quelqu’un qui est mort dans ma maison. »

P 49 : Le boeuf

I

La porte s’ouvre ce matin, comme d’habitude,
et Castor quitte, sans buter, l’écurie. Il boit à
lentes gorgées sa part au fond de l’auge et laisse
la part de Pollux attardé. Puis, le mufle
s’égouttant ainsi que l’arbre après l’averse, il va
de bonne volonté, avec ordre et pesanteur, se
ranger à sa place ordinaire, sous le joug du
chariot.

Les cornes liées, la tête immobile, il fronce le
ventre, chasse mollement de sa queue les
mouches noires et, telle une servante sommeille,
le balai à la main, il rumine en attendant Pollux.

Mais, par la cour, les domestiques affairés
crient et jurent et le chien jappe comme à
l’approche d’un étranger.

Est-ce le sage Pollux qui, pour la première
fois, résiste à l’aiguillon, tournaille, heurte le
flanc de Castor, fume, et, quoique attelé, tâche
encore de secouer le joug commun ?

Non, c’est un autre.

Castor, dépareillé, arrête ses mâchoires, quand
il voit, près du sien, cet oeil trouble de boeuf qu’il
ne reconnaît pas.

II

Au soleil qui se couche, les boeufs traînent par
le pré, à pas lents, la herse légère de leur ombre.

P 50 : Le taureau

I

Le pêcheur à la ligne volante marche d’un pas
léger au bord de l’Yonne et fait sautiller sur l’eau
sa mouche verte.

Les mouches vertes, il les attrape aux troncs
des peupliers polis par le frottement du bétail.

Il jette sa ligne d’un coup sec et tire d’autorité.

Il s’imagine que chaque place nouvelle est la
meilleure, et bientôt il la quitte, enjambe un
échalier et de ce pré passe dans l’autre.

Soudain, comme il traverse un grand pré que
grille le soleil, il s’arrête.

Là-bas, du milieu des vaches paisibles et
couchées, le taureau vient de se lever pesamment.

C’est un taureau fameux et sa taille étonne les

passants sur la route. On l’admire à distance et,
s’il ne l’a fait déjà, il pourrait lancer son homme
au ciel, ainsi qu’une flèche, avec l’arc de ses
cornes. Plus doux qu’un agneau tant qu’il veut, il
se met tout à coup en fureur, quand ça le prend, et
près de lui, on ne sait jamais ce qui arrivera.

Le pêcheur l’observe obliquement.

« Si je fuis, pense-t-il, le taureau sera sur moi
avant que je ne sorte du pré. Si, sans savoir nager,
je plonge dans la rivière, je me noie. Si je fais le
mort par terre, le taureau, dit-on, me flairera et ne
me touchera pas. Est-ce bien sûr ? Et, s’il ne s’en
va plus, quelle angoisse ! Mieux vaut feindre une
indifférence trompeuse. »

Et le pêcheur à la ligne volante continue de
pêcher, comme si le taureau était absent. Il espère
ainsi lui donner le change.

Sa nuque cuit sous son chapeau de paille.

Il retient ses pieds qui brûlent de courir et les
oblige à fouler l’herbe. Il a l’héroïsme de tremper
dans l’eau sa mouche verte.

D’ailleurs, qui le presse ?

Le taureau ne s’occupe pas de lui et reste avec
les vaches.

Il ne s’est mis debout que pour remuer, par
lassitude, comme on s’étire.

Il tourne au vent du soir sa tête crépue.

Il beugle par intervalles, l’oeil à demi fermé.

Il mugit de langueur et s’écoute mugir.

II

Les femmes le reconnaissent aux poils frisés
qu’il a sur le front.

III

« Comme il me regarde !

– N’aie pas peur, Gloriette, il voit bien que tu
as l’air d’une honnête femme. »

P 52 : Les mouches d’eau

Il n’y a qu’un chêne au milieu du pré, et les
boeufs occupent toute l’ombre de ses feuilles.

La tête basse, ils font les cornes au soleil.

Ils seraient bien, sans les mouches.

Mais aujourd’hui, vraiment, elles dévorent.
Âcres et nombreuses, les noires se collent par
plaques de suie aux yeux, aux narines, aux coins
des lèvres même, et les vertes sucent de
préférence la dernière écorchure.

Quand un boeuf remue son tablier de cuir, ou
frappe du sabot la terre sèche, le nuage de
mouches se déplace avec murmure. On dirait
qu’elles fermentent.

Il fait si chaud que les vieilles femmes, sur
leur porte, flairent l’orage, et déjà elles
plaisantent un peu :

« Gare au bourdoudou ! » disent-elles.

Là-bas, un premier coup de lance lumineux
perce le ciel, sans bruit. Une goutte de pluie
tombe.

Les boeufs, avertis, relèvent la tête, se meuvent
jusqu’au bord du chêne et soufflent patiemment.

Ils le savent : voici que les bonnes mouches
viennent chasser les mauvaises.

D’abord rares, une par une, puis serrées, toutes
ensemble, elles fondent, du ciel déchiqueté, sur
l’ennemi qui cède peu à peu, s’éclaircit, se
disperse.

Bientôt, du nez camus à la queue inusable, les
boeufs ruisselants ondulent d’aise sous l’essaim
victorieux des mouches d’eau.

P 53 : La jument

C’est la rentrée générale des foins ; les
granges se bourrent jusqu’aux tuiles faîtières. Les
hommes et les femmes se dépêchent, parce que le
temps menace et que, si la pluie tombait sur le
foin coupé, il perdrait de sa valeur. Tous les
chariots roulent ; on charge l’un, tandis que les
chevaux ramènent l’autre à la ferme. Il fait déjà
nuit que le va-et-vient dure encore.

Une jument mère hennit dans ses brancards.
Elle répond au poulain qui l’appelait et qui a
passé la journée au pré sans boire.

Elle sent que c’est la fin, qu’elle va le
rejoindre et elle tire du collier comme si elle était
seule attelée. Le chariot s’immobilise près du mur
de la grange. On dételle, et la jument libre irait
d’un trot lourd à la barrière où le poulain tend le
nez, si on ne l’arrêtait, parce qu’il faut qu’elle
retourne chercher là-bas le dernier chariot.

P 54 : Le cheval

Il n’est pas beau, mon cheval. Il a trop de
noeuds et de salières, les côtes plates, une queue
de rat et des incisives d’Anglaise. Mais il
m’attendrit. Je n’en reviens pas qu’il reste à mon
service et se laisse, sans révolte, tourner et
retourner.

Chaque fois que je l’attelle, je m’attends qu’il
me dise : non, d’un signe brusque, et détale.

Point. Il baisse et lève sa grosse tête comme
pour remettre un chapeau d’aplomb, recule avec
docilité entre les brancards.

Aussi je ne lui ménage ni l’avoine ni le maïs.
Je le brosse jusqu’à ce que le poil brille comme
une cerise. Je peigne sa crinière, je tresse sa
queue maigre. Je le flatte de la main et de la voix.
J’éponge ses yeux, je cire ses pieds.

Est-ce que ça le touche ?

On ne sait pas.

Il pète.

C’est surtout quand il me promène en voiture
que je l’admire. Je le fouette et il accélère son
allure. Je l’arrête et il m’arrête. Je tire la guide à
gauche et il oblique à gauche, au lieu d’aller à
droite et de me jeter dans le fossé avec des coups
de sabots quelque part.

Il me fait peur, il me fait honte et il me fait
pitié.

Est-ce qu’il ne va pas bientôt se réveiller de
son demi sommeil, et, prenant d’autorité ma
place, me réduire à la sienne ?

À quoi pense-t-il ?

Il pète, pète, pète.

P 56 : L’âne

I

Tout lui est égal. Chaque matin, il voiture,
d’un petit pas sec et dru de fonctionnaire, le
facteur Jacquot qui distribue aux villages les
commissions faites en ville, les épices, le pain, la
viande de boucherie, quelques journaux, une
lettre.

Cette tournée finie, Jacquot et l’âne travaillent
pour leur compte. La voiture sert de charrette. Ils
vont ensemble à la vigne, au bois, aux pommes
de terre. Ils ramènent tantôt des légumes, tantôt
des balais verts, ça ou autre chose, selon le jour.

Jacquot ne cesse de dire : « Hue ! hue ! » sans
motif, comme il ronflerait. Parfois l’âne, à cause
d’un chardon qu’il flaire, ou d’une idée qui le
prend, ne marche plus. Jacquot lui met un bras

autour du cou et pousse. Si l’âne résiste, Jacquot
lui mord l’oreille.

Ils mangent dans les fossés, le maître une
croûte et des oignons, la bête ce qu’elle veut.

Ils ne rentrent qu’à la nuit. Leurs ombres
passent avec lenteur d’un arbre à l’autre.

Subitement, le lac de silence où les choses
baignent et dorment déjà, se rompt, bouleversé.

Quelle ménagère tire, à cette heure, par un
treuil rouillé et criard, des pleins seaux d’eau de
son puits ?

C’est l’âne qui remonte et jette toute sa voix
dehors et brait, jusqu’à extinction, qu’il s’en
fiche, qu’il s’en fiche.

II

Le lapin devenu grand.

P 58 : Le cochon

Grognon, mais familier comme si nous
t’avions gardé ensemble, tu fourres le nez partout
et tu marches autant avec lui qu’avec les pattes.

Tu caches sous des oreilles en feuilles de
betterave tes petits yeux cassis.

Tu es ventru comme une groseille à
maquereau.

Tu as de longs poils comme elle, comme elle
la peau claire et une courte queue bouclée.

Et les méchants t’appellent : « Sale cochon ! »

Ils disent que, si rien ne te dégoûte, tu
dégoûtes tout le monde et que tu n’aimes que
l’eau de vaisselle grasse.

Mais ils te calomnient.

Qu’ils te débarbouillent et tu auras bonne
mine.

Tu te négliges par leur faute.

Comme on fait ton lit, tu te couches, et la
malpropreté n’est que ta seconde nature.

P 59 : Le cochon et les perles

Dés qu’on le lâche au pré, le cochon se met à
manger et son groin ne quitte plus la terre.

Il ne choisit pas l’herbe fine. Il attaque la
première venue et pousse au hasard, devant lui,
comme un soc ou comme une taupe aveugle, son
nez infatigable.

Il ne s’occupe que d’arrondir un ventre qui
prend déjà la forme du saloir, et jamais il n’a
souci du temps qu’il fait.

Qu’importe que ses soies aient failli s’allumer
tout à l’heure au soleil de midi, et qu’importe
maintenant que ce nuage lourd, gonflé de grêle,
s’étale et crève sur le pré.

La pie, il est vrai, d’un vol automatique se
sauve ; les dindes se cachent dans la haie, et le
poulain puéril s’abrite sous un chêne.

Mais le cochon reste où il mange.

Il ne perd pas une bouchée.

Il ne remue pas, avec moins d’aise, la queue.

Tout criblé de grêlons, c’est à peine s’il
grogne :

« Encore leurs sales perles ! »

P 60 : Les moutons

I

Ils reviennent des chaumes, où, depuis ce
matin, ils paissaient, le nez à l’ombre de leur
corps.

Selon les signes d’un berger indolent, le chien
nécessaire attaque la bande du côté qu’il faut.

Elle tient toute la route, ondule d’un fossé à
l’autre et déborde, ou tassée, unie, moelleuse,
piétine le sol, à petits pas de vieilles femmes.
Quand elle se met à courir, les pattes font le bruit
des roseaux et criblent la poussière du chemin de
nids d’abeilles.

Ce mouton frisé, bien garni, saute comme un
ballot jeté en l’air, et du cornet de son oreille
s’échappent des pastilles.

Cet autre a le vertige et heurte du genou sa tête
mal vissée.

Ils envahissent le village. On dirait que c’est
aujourd’hui leur fête et qu’avec pétulance, ils
bêlent de joie par les rues.

Mais ils ne s’arrêtent pas au village, et je les
vois reparaître, là-bas. Ils gagnent l’horizon. Par
le coteau, ils montent, légers, vers le soleil. Ils
s’en approchent et se couchent à distance.

Des traînards prennent, sur le ciel, une
dernière forme imprévue, et rejoignent la troupe
pelotonnée.

Un flocon se détache encore et plane, mousse
blanche, puis fumée, vapeur, puis rien.

Il ne reste plus qu’une patte dehors.

Elle s’allonge, elle s’effile comme une
quenouille, à l’infini.

Les moutons frileux s’endorment autour du
soleil las qui défait sa couronne et pique, jusqu’à
demain, ses rayons dans leur laine.

II

LES MOUTONS : Mée… Mée… Mée…

LE CHIEN DE BERGER : Il n’y a pas de mais !

P 62 : La chèvre.

Personne ne lit la feuille du journal officiel affichée au mur de la mairie.
Si, la chèvre.
Elle se dresse sur ses pattes de derrière, appuie celles de devant au bas de l’affiche, remue ses cornes et sa barbe, et agite la tête de droite et de gauche, comme une vieille dame qui lit.
Sa lecture finie, ce papier sentant bon la colle fraîche, la chèvre le mange.
Tout ne se perd pas dans la commune.

P 63 : Le bouc.

Son odeur le précède. On ne le voit pas encore qu’elle est arrivée.
Il s’avance en tête du troupeau et les brebis le suivent, pêle-mêle, dans un nuage de poussière.
Il a des poils longs et secs qu’une raie partage sur le dos.
Il est moins fier de sa barbe que de sa taille, parce que la chèvre aussi porte une barbe sous le
menton.
Quand il passe, les uns se bouchent le nez, les autres aiment ce goût-là.
Il ne regarde ni à droite ni à gauche : il marche raide, les oreilles pointues et la queue courte. Si les hommes l’ont chargé de leurs péchés, il n’en sait rien, et il laisse, sérieux, tomber un chapelet
de crottes.
Alexandre est son nom, connu même des chiens. La journée finie, le soleil disparu, il rentre au
village, avec les moissonneurs, et ses cornes, fléchissant de vieillesse, prennent peu à peu la
courbe des faucilles.

P 64 : Les lapins.

Dans une moitié de futaille, Lenoir et Legris, les pattes au chaud sous la fourrure, mangent comme des vaches. Ils ne font qu’un seul repas qui dure toute la journée.
Si l’on tarde à leur jeter une herbe fraîche, ils rongent l’ancienne jusqu’à la racine, et la racine
même occupe les dents.
Or il vient de leur tomber un pied de salade. Ensemble Lenoir et Legris se mettent après.
Nez à nez, ils s’évertuent, hochent la tête, et les oreilles trottent.
Quand il ne reste qu’une feuille, ils la prennent, chacun par un bout, et luttent de vitesse.
Vous croiriez qu’ils jouent, s’ils ne rient pas, et que, la feuille avalée, une caresse fraternelle
unira les becs.
Mais Legris se sent faiblir. Depuis hier il a le gros ventre et une poche d’eau le ballonne. Vraiment il se bourrait trop. Bien qu’une feuille de salade passe sans qu’on ait faim, il n’en peut plus. Il lâche la feuille et se couche à côté, sur ses crottes, avec des convulsions brèves.
Le voilà rigide, les pattes écartées, comme pour une réclame d’armurier : On tue net, on tue loin.
Un instant, Lenoir s’arrête de surprise. Assis en chandelier, le souffle doux, les lèvres jointes et l’oeil cerclé de rose, il regarde. Il a l’air d’un sorcier qui pénètre un mystère. Ses deux oreilles droites marquent l’heure suprême.
Puis elles se cassent. Et il achève la feuille de salade.

P 66 : Le lièvre.

Philippe m’avait promis de m’en faire voir un au gîte. C’est difficile, et il faut l’oeil des vieux chasseurs.

Nous traversions une éteule (les paysans disent une étoule) qu’un coteau protège contre le nord.

Un lièvre se gîte le matin, à l’abri du vent qui souffle, et, même si le vent tourne dans la journée, le lièvre reste à son gîte jusqu’à la nuit prochaine.

En chasse, moi, je regarde le chien, les arbres, les alouettes, le ciel ; Philippe regarde par terre. Il jette un coup d’oeil dans chaque sillon à la dévalée et à la montée.

Une pierre, une motte l’attire. C’est peut-être un lièvre ? Il va vérifier.

Et, cette fois, c’en est un !

« Voulez-vous le tirer ? » me dit Philippe, d’une voix contenue.

Je me retourne. Philippe, arrêté, les yeux fixés au sol, sur un point, le fusil haut, se tient prêt.

« Le voyez-vous ? dit-il.

– Où donc ?

– Vous ne voyez pas son oeil qui remue ?

– Non.

– Là, devant vous.

– Dans la raie ?

– Oui, mais pas dans la première, dans l’autre.

– Je ne vois rien. »

J’ai beau me frotter les yeux pleins de buée.

Philippe, pâle du coup qu’il a reçu au coeur en apercevant le lièvre, me répète :

« Vous ne le voyez pas ? Vous ne le voyez donc pas ! »

Et ses mains tremblent. Il a peur que le lièvre ne parte.

« Montrez-le-moi, dis-je, avec votre fusil.

– Tenez, là, l’oeil, son oeil, au bout du canon !

– Ah ! je ne vois rien ; épaulez, Philippe, mettez-le en joue. »

Je me place derrière Philippe, et, même par la ligne de mire de son fusil, je ne trouve pas !

C’est énervant !

Je vois quelque chose, mais ça ne peut pas être le lièvre ; c’est une bosse de terre, jaune comme toutes les mottes de l’éteule. Je cherche l’oeil. Il n’y a point d’oeil. Je me retiens de dire à Philippe :

« Tant pis, tirez ! »

Et le chien qui courait au loin est revenu près de nous. Comme il n’a pas le vent, il ne sent pas le lièvre, mais il peut s’élancer au hasard.

Philippe le menace, à voix basse, de claques et de coups de pied, s’il bouge.

Philippe ne me parle plus. Il a fait l’impossible, et il attend que je renonce.

Oh ! cet oeil noir, rond et gros comme une petite prune, cet oeil de lièvre terrorisé, où est-il ?

Ah ! je le vois !

À mon coup de fusil, le lièvre bondit hors du gîte, la tête fracassée. Et c’est bien le lièvre que je voyais. Je l’avais vu presque tout de suite, j’ai de bons yeux. J’étais trompé par la pose du lièvre. Je le croyais en boule, comme un jeune chien, et je cherchais l’oeil dans la boule. Mais le lièvre se gîte allongé, les pattes de devant jointes et les oreilles rabattues. Il ne fait un trou que pour placer son derrière, être le plus possible à ras de l’éteule. Le derrière est ici et l’oeil là, très loin.

De là ma courte hésitation.

« C’est lâche de tuer un lièvre au gîte, dis-je à Philippe. Nous aurions dû lui jeter une pierre, le faire sauver et le tirer tous deux à la course. Il ne pouvait pas nous échapper.

– Ce sera pour une autre fois, dit Philippe.

– C’est bien de me l’avoir montré, Philippe, il n’y a pas beaucoup de chasseurs comme vous.

– Je ne le ferais pas pour tout le monde », dit Philippe.

P 69 : Le lézard

I

Fils spontané de la pierre fendue où je
m’appuie, il me grimpe sur l’épaule. Il a cru que
je continuais le mur parce que je reste immobile
et que j’ai un paletot couleur de muraille. Ça
flatte tout de même.

II

LE MUR : Je ne sais quel frisson me passe sur
le dos.

LE LÉZARD : C’est moi.

P 70 : Le lézard vert

Prenez garde à la peinture !

P 71 : La couleuvre

De quel ventre est-elle tombée, cette colique ?

P 72 : La belette

Pauvre, mais propre, distinguée, elle passe et
repasse, par petits bonds, sur la route, et va, d’un
fossé à l’autre, donner, de trou en trou, ses leçons
au cachet.

P 73 : Le hérisson

Essuyez votre… S.V.P.

« Il faut me prendre comme je suis et ne pas
trop serrer. »

P 74 : Le serpent

I

Trop long.

II

La dix millionième partie du quart du
méridien terrestre.

P 75 : Le ver
En voilà un qui s’étire et qui s’allonge comme une belle nouille.

P 76 : Les grenouilles

Par brusques détentes, elles exercent leurs ressorts. Elles sautent de l’herbe comme de lourdes gouttes d’huile frite. Elles se posent, presse-papiers de bronze, sur les larges feuilles du nénuphar.
L’une se gorge d’air. On mettrait un sou, par sa bouche, dans la tirelire de son ventre. Elles montent, comme des soupirs, de la vase. Immobiles, elles semblent, les gros yeux à fleur d’eau, les tumeurs de la mare plate.
Assises en tailleur, stupéfiées, elles bâillent au soleil couchant. Puis, comme les camelots assourdissants des rues, elles crient les dernières nouvelles du jour.
Il y aura réception chez elles ce soir ; les entendez-vous rincer leurs verres ? Parfois, elles happent un insecte. Et d’autres ne s’occupent que d’amour. Et toutes, elles tentent le pêcheur à la ligne.
Je casse, sans difficulté, une gaule. J’ai, piquée à mon paletot, une épingle que je recourbe en hameçon. La ficelle ne me manque pas. Mais il me faudrait encore un brin de laine, un bout de n’importe quoi rouge.
Je cherche sur moi, par terre, au ciel. Je ne trouve rien et je regarde mélancoliquement ma boutonnière fendue, toute prête, que, sans reproche, on ne se hâte guère d’orner du ruban rouge.

P 78 : Le crapaud

Né d’une pierre, il vit sous une pierre et s’y
creusera un tombeau.

Je le visite fréquemment, et chaque fois que je
lève sa pierre, j’ai peur de le retrouver et peur
qu’il n’y soit plus.

Il y est.

Caché dans ce gîte sec, propre, étroit, bien à
lui, il l’occupe pleinement, gonflé comme une
bourse d’avare.

Qu’une pluie le fasse sortir, il vient au-devant
de moi. Quelques sauts lourds, et il me regarde de
ses yeux rougis.

Si le monde injuste le traite en lépreux, je ne
crains pas de m’accroupir près de lui et
d’approcher du sien mon visage d’homme.

Puis je dompterai un reste de dégoût, et je te
caresserai de ma main, crapaud !

On en avale dans la vie qui font plus mal au
coeur.

Pourtant, hier, j’ai manqué de tact. Il
fermentait et suintait, toutes ses verrues crevées.

« Mon pauvre ami, lui dis-je, je ne veux pas te
faire de peine, mais, Dieu ! que tu es laid ! »

Il ouvrit sa bouche puérile et sans dents, à
l’haleine chaude, et me répondit avec un léger
accent anglais :

« Et toi ? »

La chèvre : p 62 – 24:15
Le bouc : p 63 – 24:52
Les lapins : p 64 – 26:10
Le lièvre : p 66 – 28:05
Le lézard : p 69 – 32:30
Le lézard vert : p 70 – 33:00
La couleuvre : p 71 – 33:05
La belette : p 72 – 33:15
Le hérisson : p 73 – 33:35
Le serpent : p 74 – 33:55
Le ver : p 75 – 34:10
Les grenouilles : p 76 – 34:25
Le crapaud : p 78 – 36:10

Notes :

Des Verbes – Abréviations :
p, pc, c, inf, pp, f, i, pa : les temps.
3p, 2s : personne et le nombre.
v1a, v2e, v3e : groupe de verbes, avoir / être.

 

 

II

On lui dit : « Prends les souris et laisse les
oiseaux ! »

C’est bien subtil, et le chat le plus fin
quelquefois se trompe.

Tired of searching, we ended up not giving him
name. It is simply called “cow” and
it is the name that suits him best.

Moreover, whatever, provided it eats!

Now, fresh grass, dry hay, vegetables,
grain and even bread and salt, it has everything to
discretion, and she eats everything, all the time,
twice as it ruminates.

As soon as she saw me, she ran a small step
light in cloven hooves, well drawn on her skin
legs like a white bottom, it gets some
I bring something to eat. And
admiring each time, I can only say:
Here, eat!

But what she absorbs it and makes milk

not fat. At fixed time, it offers its worse
full and square. It does not keep milk – there
cows that hold – generously
by four elastic teats, barely squeezed,
it empty fountain. She stirs nor foot, nor
the tail, but its huge and flexible language, it
likes to lick the back of the maid.

Though living alone, appetite prevents
to be bored. It rarely regret the bellows
vague memory of her last calf. But she
like visits, welcoming with its horns
found on the forehead, and his lips affriandées
from which hang a water wire and a blade of grass.

The men, who fear nothing, flatter
his belly overflowing; women, surprised
if a big beast is so sweet, is not challenging
more than her caresses and have dreams of
happiness.

II

She likes me the guitar between the horns. I
back a little, because it is approaching pleasure,
and good big beast lets himself go, until
I’ve set foot in its dung.

P 46 : La mort de Brunette

Philippe, qui me réveille, me dit qu’il s’est
levé la nuit pour l’écouter et qu’elle avait le
souffle calme.

Mais, depuis ce matin, elle l’inquiète.

Il lui donne du foin sec et elle le laisse.

Il offre un peu d’herbe fraîche, et Brunette,
d’ordinaire si friande, y touche à peine. Elle ne
regarde plus son veau et supporte mal ses coups
de nez quand il se dresse sur ses pattes rigides,
pour téter.

Philippe les sépare et attache le veau loin de la
mère. Brunette n’a pas l’air de s’en apercevoir.

L’inquiétude de Philippe nous gagne tous. Les
enfants même veulent se lever.

Le vétérinaire arrive, examine Brunette et la
fait sortir de l’écurie. Elle se cogne au mur et elle
bute contre le pas de la porte. Elle tomberait ; il
faut la rentrer.

« Elle est bien malade », dit le vétérinaire.

Nous n’osons pas lui demander ce qu’elle a.

Il craint une fièvre de lait, souvent fatale,
surtout aux bonnes laitières, et se rappelant une à
une celles qu’on croyait perdues et qu’il a
sauvées, il écarte avec un pinceau, sur les reins de
Brunette, le liquide d’une fiole.

« Il agira comme un vésicatoire, dit-il. J’en
ignore la composition exacte. Ça vient de Paris.
Si le mal ne gagne pas le cerveau, elle s’en tirera
toute seule, sinon, j’emploierai la méthode de
l’eau glacée. Elle étonne les paysans simples,
mais je sais à qui je parle.

– Faites, monsieur. »

Brunette, couchée sur la paille, peut encore
supporter le poids de sa tête. Elle cesse de
ruminer. Elle semble retenir sa respiration pour
mieux entendre ce qui se passe au fond d’elle.

On l’enveloppe d’une couverture de laine,
parce que les cornes et les oreilles se
refroidissent.

« Jusqu’à ce que les oreilles tombent, dit
Philippe, il y a de l’espoir. »

Deux fois elle essaie en vain de se mettre sur
ses jambes. Elle souffle fort, par intervalles de
plus en plus espacés.

Et voilà qu’elle laisse tomber sa tête sur son
flanc gauche.

« Ça se gâte », dit Philippe accroupi et
murmurant des douceurs.

La tête se relève et se rabat sur le bord de la
mangeoire, si pesamment que le choc sourd nous
fait faire : oh !

Nous bordons Brunette de tas de paille pour
qu’elle ne s’assomme pas.

Elle tend le cou et les pattes, elle s’allonge de
toute sa longueur, comme au pré, par les temps
orageux.

Le vétérinaire se décide à la saigner. Il ne
s’approche pas trop. Il est aussi savant qu’un
autre, mais il passe pour moins hardi.

Aux premiers coups du marteau de bois, la
lancette glisse sur la veine. Après un coup mieux

assuré, le sang jaillit dans le seau d’étain, que
d’habitude le lait emplit jusqu’au bord.

Pour arrêter le jet, le vétérinaire passe dans la
veine une épingle d’acier.

Puis, du front à la queue de Brunette soulagée,
nous appliquons un drap mouillé d’eau de puits et
qu’on renouvelle fréquemment parce qu’il
s’échauffe vite. Elle ne frissonne même pas.
Philippe la tient ferme par les cornes et empêche
la tête d’aller battre le flanc gauche.

Brunette, comme domptée, ne bouge plus. On
ne sait pas si elle va mieux ou si son état
s’aggrave.

Nous sommes tristes, mais la tristesse de
Philippe est morne comme celle d’un animal qui
en verrait souffrir un autre.

Sa femme lui apporte sa soupe du matin qu’il
mange sans appétit, sur un escabeau, et qu’il
n’achève pas.

« C’est la fin, dit-il, Brunette enfle ! »

Nous doutons d’abord, mais Philippe a dit
vrai. Elle gonfle à vue d’oeil, et ne se dégonfle

pas, comme si l’air entré ne pouvait ressortir.

La femme de Philippe demande :

« Elle est morte ?

– Tu ne le vois pas ! » dit Philippe durement.

Mme Philippe sort dans la cour.

« Ce n’est pas près que j’aille en chercher une
autre, dit Philippe.

– Une quoi ?

– Une autre Brunette.

– Vous irez quand je voudrai », dis-je d’une
voix de maître qui m’étonne.

Nous tâchons de nous faire croire que
l’accident nous irrite plus qu’il ne nous peine, et
déjà nous disons que Brunette est crevée.

Mais le soir, j’ai rencontré le sonneur de
l’église, et je ne sais pas ce qui m’a retenu de lui
dire :

« Tiens, voilà cent sous, va sonner le glas de
quelqu’un qui est mort dans ma maison. »

P 49 : Le boeuf

I

La porte s’ouvre ce matin, comme d’habitude,
et Castor quitte, sans buter, l’écurie. Il boit à
lentes gorgées sa part au fond de l’auge et laisse
la part de Pollux attardé. Puis, le mufle
s’égouttant ainsi que l’arbre après l’averse, il va
de bonne volonté, avec ordre et pesanteur, se
ranger à sa place ordinaire, sous le joug du
chariot.

Les cornes liées, la tête immobile, il fronce le
ventre, chasse mollement de sa queue les
mouches noires et, telle une servante sommeille,
le balai à la main, il rumine en attendant Pollux.

Mais, par la cour, les domestiques affairés
crient et jurent et le chien jappe comme à
l’approche d’un étranger.

Est-ce le sage Pollux qui, pour la première
fois, résiste à l’aiguillon, tournaille, heurte le
flanc de Castor, fume, et, quoique attelé, tâche
encore de secouer le joug commun ?

Non, c’est un autre.

Castor, dépareillé, arrête ses mâchoires, quand
il voit, près du sien, cet oeil trouble de boeuf qu’il
ne reconnaît pas.

II

Au soleil qui se couche, les boeufs traînent par
le pré, à pas lents, la herse légère de leur ombre.

P 50 : Le taureau

I

Le pêcheur à la ligne volante marche d’un pas
léger au bord de l’Yonne et fait sautiller sur l’eau
sa mouche verte.

Les mouches vertes, il les attrape aux troncs
des peupliers polis par le frottement du bétail.

Il jette sa ligne d’un coup sec et tire d’autorité.

Il s’imagine que chaque place nouvelle est la
meilleure, et bientôt il la quitte, enjambe un
échalier et de ce pré passe dans l’autre.

Soudain, comme il traverse un grand pré que
grille le soleil, il s’arrête.

Là-bas, du milieu des vaches paisibles et
couchées, le taureau vient de se lever pesamment.

C’est un taureau fameux et sa taille étonne les

passants sur la route. On l’admire à distance et,
s’il ne l’a fait déjà, il pourrait lancer son homme
au ciel, ainsi qu’une flèche, avec l’arc de ses
cornes. Plus doux qu’un agneau tant qu’il veut, il
se met tout à coup en fureur, quand ça le prend, et
près de lui, on ne sait jamais ce qui arrivera.

Le pêcheur l’observe obliquement.

« Si je fuis, pense-t-il, le taureau sera sur moi
avant que je ne sorte du pré. Si, sans savoir nager,
je plonge dans la rivière, je me noie. Si je fais le
mort par terre, le taureau, dit-on, me flairera et ne
me touchera pas. Est-ce bien sûr ? Et, s’il ne s’en
va plus, quelle angoisse ! Mieux vaut feindre une
indifférence trompeuse. »

Et le pêcheur à la ligne volante continue de
pêcher, comme si le taureau était absent. Il espère
ainsi lui donner le change.

Sa nuque cuit sous son chapeau de paille.

Il retient ses pieds qui brûlent de courir et les
oblige à fouler l’herbe. Il a l’héroïsme de tremper
dans l’eau sa mouche verte.

D’ailleurs, qui le presse ?

Le taureau ne s’occupe pas de lui et reste avec
les vaches.

Il ne s’est mis debout que pour remuer, par
lassitude, comme on s’étire.

Il tourne au vent du soir sa tête crépue.

Il beugle par intervalles, l’oeil à demi fermé.

Il mugit de langueur et s’écoute mugir.

II

Les femmes le reconnaissent aux poils frisés
qu’il a sur le front.

III

« Comme il me regarde !

– N’aie pas peur, Gloriette, il voit bien que tu
as l’air d’une honnête femme. »

P 52 : Les mouches d’eau

Il n’y a qu’un chêne au milieu du pré, et les
boeufs occupent toute l’ombre de ses feuilles.

La tête basse, ils font les cornes au soleil.

Ils seraient bien, sans les mouches.

Mais aujourd’hui, vraiment, elles dévorent.
Âcres et nombreuses, les noires se collent par
plaques de suie aux yeux, aux narines, aux coins
des lèvres même, et les vertes sucent de
préférence la dernière écorchure.

Quand un boeuf remue son tablier de cuir, ou
frappe du sabot la terre sèche, le nuage de
mouches se déplace avec murmure. On dirait
qu’elles fermentent.

Il fait si chaud que les vieilles femmes, sur
leur porte, flairent l’orage, et déjà elles
plaisantent un peu :

« Gare au bourdoudou ! » disent-elles.

Là-bas, un premier coup de lance lumineux
perce le ciel, sans bruit. Une goutte de pluie
tombe.

Les boeufs, avertis, relèvent la tête, se meuvent
jusqu’au bord du chêne et soufflent patiemment.

Ils le savent : voici que les bonnes mouches
viennent chasser les mauvaises.

D’abord rares, une par une, puis serrées, toutes
ensemble, elles fondent, du ciel déchiqueté, sur
l’ennemi qui cède peu à peu, s’éclaircit, se
disperse.

Bientôt, du nez camus à la queue inusable, les
boeufs ruisselants ondulent d’aise sous l’essaim
victorieux des mouches d’eau.

P 53 : La jument

C’est la rentrée générale des foins ; les
granges se bourrent jusqu’aux tuiles faîtières. Les
hommes et les femmes se dépêchent, parce que le
temps menace et que, si la pluie tombait sur le
foin coupé, il perdrait de sa valeur. Tous les
chariots roulent ; on charge l’un, tandis que les
chevaux ramènent l’autre à la ferme. Il fait déjà
nuit que le va-et-vient dure encore.

Une jument mère hennit dans ses brancards.
Elle répond au poulain qui l’appelait et qui a
passé la journée au pré sans boire.

Elle sent que c’est la fin, qu’elle va le
rejoindre et elle tire du collier comme si elle était
seule attelée. Le chariot s’immobilise près du mur
de la grange. On dételle, et la jument libre irait
d’un trot lourd à la barrière où le poulain tend le
nez, si on ne l’arrêtait, parce qu’il faut qu’elle
retourne chercher là-bas le dernier chariot.

P 54 : Le cheval

Il n’est pas beau, mon cheval. Il a trop de
noeuds et de salières, les côtes plates, une queue
de rat et des incisives d’Anglaise. Mais il
m’attendrit. Je n’en reviens pas qu’il reste à mon
service et se laisse, sans révolte, tourner et
retourner.

Chaque fois que je l’attelle, je m’attends qu’il
me dise : non, d’un signe brusque, et détale.

Point. Il baisse et lève sa grosse tête comme
pour remettre un chapeau d’aplomb, recule avec
docilité entre les brancards.

Aussi je ne lui ménage ni l’avoine ni le maïs.
Je le brosse jusqu’à ce que le poil brille comme
une cerise. Je peigne sa crinière, je tresse sa
queue maigre. Je le flatte de la main et de la voix.
J’éponge ses yeux, je cire ses pieds.

Est-ce que ça le touche ?

On ne sait pas.

Il pète.

C’est surtout quand il me promène en voiture
que je l’admire. Je le fouette et il accélère son
allure. Je l’arrête et il m’arrête. Je tire la guide à
gauche et il oblique à gauche, au lieu d’aller à
droite et de me jeter dans le fossé avec des coups
de sabots quelque part.

Il me fait peur, il me fait honte et il me fait
pitié.

Est-ce qu’il ne va pas bientôt se réveiller de
son demi sommeil, et, prenant d’autorité ma
place, me réduire à la sienne ?

À quoi pense-t-il ?

Il pète, pète, pète.

P 56 : L’âne

I

Tout lui est égal. Chaque matin, il voiture,
d’un petit pas sec et dru de fonctionnaire, le
facteur Jacquot qui distribue aux villages les
commissions faites en ville, les épices, le pain, la
viande de boucherie, quelques journaux, une
lettre.

Cette tournée finie, Jacquot et l’âne travaillent
pour leur compte. La voiture sert de charrette. Ils
vont ensemble à la vigne, au bois, aux pommes
de terre. Ils ramènent tantôt des légumes, tantôt
des balais verts, ça ou autre chose, selon le jour.

Jacquot ne cesse de dire : « Hue ! hue ! » sans
motif, comme il ronflerait. Parfois l’âne, à cause
d’un chardon qu’il flaire, ou d’une idée qui le
prend, ne marche plus. Jacquot lui met un bras

autour du cou et pousse. Si l’âne résiste, Jacquot
lui mord l’oreille.

Ils mangent dans les fossés, le maître une
croûte et des oignons, la bête ce qu’elle veut.

Ils ne rentrent qu’à la nuit. Leurs ombres
passent avec lenteur d’un arbre à l’autre.

Subitement, le lac de silence où les choses
baignent et dorment déjà, se rompt, bouleversé.

Quelle ménagère tire, à cette heure, par un
treuil rouillé et criard, des pleins seaux d’eau de
son puits ?

C’est l’âne qui remonte et jette toute sa voix
dehors et brait, jusqu’à extinction, qu’il s’en
fiche, qu’il s’en fiche.

II

Le lapin devenu grand.

P 58 : Le cochon

Grognon, mais familier comme si nous
t’avions gardé ensemble, tu fourres le nez partout
et tu marches autant avec lui qu’avec les pattes.

Tu caches sous des oreilles en feuilles de
betterave tes petits yeux cassis.

Tu es ventru comme une groseille à
maquereau.

Tu as de longs poils comme elle, comme elle
la peau claire et une courte queue bouclée.

Et les méchants t’appellent : « Sale cochon ! »

Ils disent que, si rien ne te dégoûte, tu
dégoûtes tout le monde et que tu n’aimes que
l’eau de vaisselle grasse.

Mais ils te calomnient.

Qu’ils te débarbouillent et tu auras bonne
mine.

Tu te négliges par leur faute.

Comme on fait ton lit, tu te couches, et la
malpropreté n’est que ta seconde nature.

P 59 : Le cochon et les perles

Dés qu’on le lâche au pré, le cochon se met à
manger et son groin ne quitte plus la terre.

Il ne choisit pas l’herbe fine. Il attaque la
première venue et pousse au hasard, devant lui,
comme un soc ou comme une taupe aveugle, son
nez infatigable.

Il ne s’occupe que d’arrondir un ventre qui
prend déjà la forme du saloir, et jamais il n’a
souci du temps qu’il fait.

Qu’importe que ses soies aient failli s’allumer
tout à l’heure au soleil de midi, et qu’importe
maintenant que ce nuage lourd, gonflé de grêle,
s’étale et crève sur le pré.

La pie, il est vrai, d’un vol automatique se
sauve ; les dindes se cachent dans la haie, et le
poulain puéril s’abrite sous un chêne.

Mais le cochon reste où il mange.

Il ne perd pas une bouchée.

Il ne remue pas, avec moins d’aise, la queue.

Tout criblé de grêlons, c’est à peine s’il
grogne :

« Encore leurs sales perles ! »

P 60 : Les moutons

I

Ils reviennent des chaumes, où, depuis ce
matin, ils paissaient, le nez à l’ombre de leur
corps.

Selon les signes d’un berger indolent, le chien
nécessaire attaque la bande du côté qu’il faut.

Elle tient toute la route, ondule d’un fossé à
l’autre et déborde, ou tassée, unie, moelleuse,
piétine le sol, à petits pas de vieilles femmes.
Quand elle se met à courir, les pattes font le bruit
des roseaux et criblent la poussière du chemin de
nids d’abeilles.

Ce mouton frisé, bien garni, saute comme un
ballot jeté en l’air, et du cornet de son oreille
s’échappent des pastilles.

Cet autre a le vertige et heurte du genou sa tête
mal vissée.

Ils envahissent le village. On dirait que c’est
aujourd’hui leur fête et qu’avec pétulance, ils
bêlent de joie par les rues.

Mais ils ne s’arrêtent pas au village, et je les
vois reparaître, là-bas. Ils gagnent l’horizon. Par
le coteau, ils montent, légers, vers le soleil. Ils
s’en approchent et se couchent à distance.

Des traînards prennent, sur le ciel, une
dernière forme imprévue, et rejoignent la troupe
pelotonnée.

Un flocon se détache encore et plane, mousse
blanche, puis fumée, vapeur, puis rien.

Il ne reste plus qu’une patte dehors.

Elle s’allonge, elle s’effile comme une
quenouille, à l’infini.

Les moutons frileux s’endorment autour du
soleil las qui défait sa couronne et pique, jusqu’à
demain, ses rayons dans leur laine.

II

LES MOUTONS : Mée… Mée… Mée…

LE CHIEN DE BERGER : Il n’y a pas de mais !

P 62 : La chèvre.

Personne ne lit la feuille du journal officiel affichée au mur de la mairie.
Si, la chèvre.
Elle se dresse sur ses pattes de derrière, appuie celles de devant au bas de l’affiche, remue ses cornes et sa barbe, et agite la tête de droite et de gauche, comme une vieille dame qui lit.
Sa lecture finie, ce papier sentant bon la colle fraîche, la chèvre le mange.
Tout ne se perd pas dans la commune.

P 63 : Le bouc.

Son odeur le précède. On ne le voit pas encore qu’elle est arrivée.
Il s’avance en tête du troupeau et les brebis le suivent, pêle-mêle, dans un nuage de poussière.
Il a des poils longs et secs qu’une raie partage sur le dos.
Il est moins fier de sa barbe que de sa taille, parce que la chèvre aussi porte une barbe sous le
menton.
Quand il passe, les uns se bouchent le nez, les autres aiment ce goût-là.
Il ne regarde ni à droite ni à gauche : il marche raide, les oreilles pointues et la queue courte. Si les hommes l’ont chargé de leurs péchés, il n’en sait rien, et il laisse, sérieux, tomber un chapelet
de crottes.
Alexandre est son nom, connu même des chiens. La journée finie, le soleil disparu, il rentre au
village, avec les moissonneurs, et ses cornes, fléchissant de vieillesse, prennent peu à peu la
courbe des faucilles.

P 64 : Les lapins.

Dans une moitié de futaille, Lenoir et Legris, les pattes au chaud sous la fourrure, mangent comme des vaches. Ils ne font qu’un seul repas qui dure toute la journée.
Si l’on tarde à leur jeter une herbe fraîche, ils rongent l’ancienne jusqu’à la racine, et la racine
même occupe les dents.
Or il vient de leur tomber un pied de salade. Ensemble Lenoir et Legris se mettent après.
Nez à nez, ils s’évertuent, hochent la tête, et les oreilles trottent.
Quand il ne reste qu’une feuille, ils la prennent, chacun par un bout, et luttent de vitesse.
Vous croiriez qu’ils jouent, s’ils ne rient pas, et que, la feuille avalée, une caresse fraternelle
unira les becs.
Mais Legris se sent faiblir. Depuis hier il a le gros ventre et une poche d’eau le ballonne. Vraiment il se bourrait trop. Bien qu’une feuille de salade passe sans qu’on ait faim, il n’en peut plus. Il lâche la feuille et se couche à côté, sur ses crottes, avec des convulsions brèves.
Le voilà rigide, les pattes écartées, comme pour une réclame d’armurier : On tue net, on tue loin.
Un instant, Lenoir s’arrête de surprise. Assis en chandelier, le souffle doux, les lèvres jointes et l’oeil cerclé de rose, il regarde. Il a l’air d’un sorcier qui pénètre un mystère. Ses deux oreilles droites marquent l’heure suprême.
Puis elles se cassent. Et il achève la feuille de salade.

P 66 : Le lièvre.

Philippe m’avait promis de m’en faire voir un au gîte. C’est difficile, et il faut l’oeil des vieux chasseurs.

Nous traversions une éteule (les paysans disent une étoule) qu’un coteau protège contre le nord.

Un lièvre se gîte le matin, à l’abri du vent qui souffle, et, même si le vent tourne dans la journée, le lièvre reste à son gîte jusqu’à la nuit prochaine.

En chasse, moi, je regarde le chien, les arbres, les alouettes, le ciel ; Philippe regarde par terre. Il jette un coup d’oeil dans chaque sillon à la dévalée et à la montée.

Une pierre, une motte l’attire. C’est peut-être un lièvre ? Il va vérifier.

Et, cette fois, c’en est un !

« Voulez-vous le tirer ? » me dit Philippe, d’une voix contenue.

Je me retourne. Philippe, arrêté, les yeux fixés au sol, sur un point, le fusil haut, se tient prêt.

« Le voyez-vous ? dit-il.

– Où donc ?

– Vous ne voyez pas son oeil qui remue ?

– Non.

– Là, devant vous.

– Dans la raie ?

– Oui, mais pas dans la première, dans l’autre.

– Je ne vois rien. »

J’ai beau me frotter les yeux pleins de buée.

Philippe, pâle du coup qu’il a reçu au coeur en apercevant le lièvre, me répète :

« Vous ne le voyez pas ? Vous ne le voyez donc pas ! »

Et ses mains tremblent. Il a peur que le lièvre ne parte.

« Montrez-le-moi, dis-je, avec votre fusil.

– Tenez, là, l’oeil, son oeil, au bout du canon !

– Ah ! je ne vois rien ; épaulez, Philippe, mettez-le en joue. »

Je me place derrière Philippe, et, même par la ligne de mire de son fusil, je ne trouve pas !

C’est énervant !

Je vois quelque chose, mais ça ne peut pas être le lièvre ; c’est une bosse de terre, jaune comme toutes les mottes de l’éteule. Je cherche l’oeil. Il n’y a point d’oeil. Je me retiens de dire à Philippe :

« Tant pis, tirez ! »

Et le chien qui courait au loin est revenu près de nous. Comme il n’a pas le vent, il ne sent pas le lièvre, mais il peut s’élancer au hasard.

Philippe le menace, à voix basse, de claques et de coups de pied, s’il bouge.

Philippe ne me parle plus. Il a fait l’impossible, et il attend que je renonce.

Oh ! cet oeil noir, rond et gros comme une petite prune, cet oeil de lièvre terrorisé, où est-il ?

Ah ! je le vois !

À mon coup de fusil, le lièvre bondit hors du gîte, la tête fracassée. Et c’est bien le lièvre que je voyais. Je l’avais vu presque tout de suite, j’ai de bons yeux. J’étais trompé par la pose du lièvre. Je le croyais en boule, comme un jeune chien, et je cherchais l’oeil dans la boule. Mais le lièvre se gîte allongé, les pattes de devant jointes et les oreilles rabattues. Il ne fait un trou que pour placer son derrière, être le plus possible à ras de l’éteule. Le derrière est ici et l’oeil là, très loin.

De là ma courte hésitation.

« C’est lâche de tuer un lièvre au gîte, dis-je à Philippe. Nous aurions dû lui jeter une pierre, le faire sauver et le tirer tous deux à la course. Il ne pouvait pas nous échapper.

– Ce sera pour une autre fois, dit Philippe.

– C’est bien de me l’avoir montré, Philippe, il n’y a pas beaucoup de chasseurs comme vous.

– Je ne le ferais pas pour tout le monde », dit Philippe.

P 69 : Le lézard

I

Fils spontané de la pierre fendue où je
m’appuie, il me grimpe sur l’épaule. Il a cru que
je continuais le mur parce que je reste immobile
et que j’ai un paletot couleur de muraille. Ça
flatte tout de même.

II

LE MUR : Je ne sais quel frisson me passe sur
le dos.

LE LÉZARD : C’est moi.

P 70 : Le lézard vert

Prenez garde à la peinture !

P 71 : La couleuvre

De quel ventre est-elle tombée, cette colique ?

P 72 : La belette

Pauvre, mais propre, distinguée, elle passe et
repasse, par petits bonds, sur la route, et va, d’un
fossé à l’autre, donner, de trou en trou, ses leçons
au cachet.

P 73 : Le hérisson

Essuyez votre… S.V.P.

« Il faut me prendre comme je suis et ne pas
trop serrer. »

P 74 : Le serpent

I

Trop long.

II

La dix millionième partie du quart du
méridien terrestre.

P 75 : Le ver
En voilà un qui s’étire et qui s’allonge comme une belle nouille.

P 76 : Les grenouilles

Par brusques détentes, elles exercent leurs ressorts. Elles sautent de l’herbe comme de lourdes gouttes d’huile frite. Elles se posent, presse-papiers de bronze, sur les larges feuilles du nénuphar.
L’une se gorge d’air. On mettrait un sou, par sa bouche, dans la tirelire de son ventre. Elles montent, comme des soupirs, de la vase. Immobiles, elles semblent, les gros yeux à fleur d’eau, les tumeurs de la mare plate.
Assises en tailleur, stupéfiées, elles bâillent au soleil couchant. Puis, comme les camelots assourdissants des rues, elles crient les dernières nouvelles du jour.
Il y aura réception chez elles ce soir ; les entendez-vous rincer leurs verres ? Parfois, elles happent un insecte. Et d’autres ne s’occupent que d’amour. Et toutes, elles tentent le pêcheur à la ligne.
Je casse, sans difficulté, une gaule. J’ai, piquée à mon paletot, une épingle que je recourbe en hameçon. La ficelle ne me manque pas. Mais il me faudrait encore un brin de laine, un bout de n’importe quoi rouge.
Je cherche sur moi, par terre, au ciel. Je ne trouve rien et je regarde mélancoliquement ma boutonnière fendue, toute prête, que, sans reproche, on ne se hâte guère d’orner du ruban rouge.

P 78 : Le crapaud

Né d’une pierre, il vit sous une pierre et s’y
creusera un tombeau.

Je le visite fréquemment, et chaque fois que je
lève sa pierre, j’ai peur de le retrouver et peur
qu’il n’y soit plus.

Il y est.

Caché dans ce gîte sec, propre, étroit, bien à
lui, il l’occupe pleinement, gonflé comme une
bourse d’avare.

Qu’une pluie le fasse sortir, il vient au-devant
de moi. Quelques sauts lourds, et il me regarde de
ses yeux rougis.

Si le monde injuste le traite en lépreux, je ne
crains pas de m’accroupir près de lui et
d’approcher du sien mon visage d’homme.

Puis je dompterai un reste de dégoût, et je te
caresserai de ma main, crapaud !

On en avale dans la vie qui font plus mal au
coeur.

Pourtant, hier, j’ai manqué de tact. Il
fermentait et suintait, toutes ses verrues crevées.

« Mon pauvre ami, lui dis-je, je ne veux pas te
faire de peine, mais, Dieu ! que tu es laid ! »

Il ouvrit sa bouche puérile et sans dents, à
l’haleine chaude, et me répondit avec un léger
accent anglais :

« Et toi ? »