Histoires Naturelles 1

Jules Renard – 1864-1910 – Histoires Naturelles, Partie 1

La Bibliothèque électronique du Québec : Collection à tous les vents : Volume 3 : version 2.0
Édition de référence : Bibliothèque de la Pléïade, Éditions Gallimard.

En 1896 naissent, sous la plume de Jules Renard, les très belles Histoires Naturelles . . En quelques lignes, ou dans une courte narration, l’auteur trace le portrait vivant et sensible de la faune sauvage ou domestique qui évolue sous ses yeux. Un rare sens du détail et de l’observation, une langue précise et élégante, donnent à chaque sujet une présence vibrante d’émotion. le noble cerf comme le répugnant crapaud accèdent à la même dignité . . Son imagination fertile, capable de transformer des gouttes de pluie en « perles d’eau », s’apparente à la poésie qui se glisse parfois dans les mots d’enfants, empreints d’humour et de fraîcheur créative, maîtrisée par l’art de l’écrivain.
Par Omegane, le 04 avril 2013

Liste d’etude graduee :

Texte avec Audio Fiche 1 :
Le chasseur d’images : page 21 – Audio 0:00
Poule : p 23 – 3:03
Coqs : p 24 – 4:40
Canards : p 27 – 9:10
Dindes : p 29 – 11:08
La pintade : p 31 – 12:53

Livre audio gratuit publié le 24 janvier 2014.
Donneuse de voix : Pomme . . . . . . . . . Partie 1 ->

P 21 : Le chasseur d’images

Il saute du lit de bon matin, et ne part que si
son esprit est net, son coeur pur, son corps léger
comme un vêtement d’été. Il n’emporte point de
provisions. Il boira l’air frais en route et reniflera
les odeurs salubres. Il laisse ses armes à la
maison et se contente d’ouvrir les yeux. Les yeux
servent de filets où les images s’emprisonnent
d’elles-mêmes.

La première qu’il fait captive est celle du
chemin qui montre ses os, cailloux polis, et ses
ornières, veines crevées, entre deux haies riches
de prunelles et de mûres.

Il prend ensuite l’image de la rivière. Elle
blanchit aux coudes et dort sous la caresse des
saules. Elle miroite quand un poisson tourne le
ventre, comme si on jetait une pièce d’argent, et,
dès que tombe une pluie fine, la rivière a la chair
de poule.

Il lève l’image des blés mobiles, des luzernes
appétissantes et des prairies ourlées de ruisseaux.
Il saisit au passage le vol d’une alouette ou d’un
chardonneret.

Puis il entre au bois. Il ne se savait pas doué
de sens si délicats. Vite imprégné de parfums, il
ne perd aucune sourde rumeur, et, pour qu’il
communique avec les arbres, ses nerfs se lient
aux nervures des feuilles.

Bientôt, vibrant jusqu’au malaise, il perçoit
trop, il fermente, il a peur, quitte le bois et suit de
loin les paysans mouleurs regagnant le village.

Dehors, il fixe un moment, au point que son
oeil éclate, le soleil qui se couche et dévêt sur
l’horizon ses lumineux habits, ses nuages
répandus pêle-mêle.

Enfin, rentré chez lui, la tête pleine, il éteint sa
lampe et longuement, avant de s’endormir, il se
plaît à compter ses images.

Dociles, elles renaissent au gré du souvenir.
Chacune d’elles en éveille une autre, et sans
cesse leur troupe phosphorescente s’accroît de
nouvelles venues, comme des perdrix poursuivies
et divisées tout le jour chantent le soir, à l’abri du
danger, et se rappellent aux creux des sillons.

P 23 : La poule

Pattes jointes, elle saute du poulailler, dès
qu’on lui ouvre la porte.

C’est une poule commune, modestement parée
et qui ne pond jamais d’oeufs d’or.

Éblouie de lumière, elle fait quelques pas,
indécise, dans la cour.

Elle voit d’abord le tas de cendres où, chaque
matin, elle a coutume de s’ébattre.

Elle s’y roule, s’y trempe et, d’une vive
agitation d’ailes, les plumes gonflées, elle secoue
ses puces de la nuit.

Puis elle va boire au plat creux que la dernière
averse a rempli.  Elle ne boit que de l’eau.  Elle boit par petits coups et dresse le col, en
équilibre sur le bord du plat.

Ensuite elle cherche sa nourriture éparse.  Les fines herbes sont à elle, et les insectes et
les graines perdues.  Elle pique, elle pique, infatigable.  De temps en temps, elle s’arrête.

Droite sous son bonnet phrygien, l’oeil vif, le
jabot avantageux, elle écoute de l’une et de
l’autre oreille.

Et, sûre qu’il n’y a rien de neuf, elle se remet
en quête.

Elle lève haut ses pattes raides comme ceux
qui ont la goutte. Elle écarte les doigts et les pose
avec précaution, sans bruit.

On dirait qu’elle marche pieds nus.

 

P 24 :  Coqs

I

Il n’a jamais chanté. Il n’a pas couché une nuit
dans un poulailler, connu une seule poule.

Il est en bois, avec une patte en fer au milieu
du ventre, et il vit, depuis des années et des
années, sur une vieille église comme on n’ose
plus en bâtir. Elle ressemble à une grange et le
faîte de ses tuiles s’aligne aussi droit que le dos
d’un boeuf.

Or, voici que des maçons paraissent à l’autre
bout de l’église.

Le coq de bois les regarde, quand un brusque
coup de vent le force à tourner le dos.

Et, chaque fois qu’il se retourne, de nouvelles
pierres lui bouchent un peu plus de son horizon.

Bientôt, d’une saccade, levant la tête, il

aperçoit, à la pointe du clocher qu’on vient de
finir, un jeune coq qui n’était pas là ce matin. Cet
étranger porte haut sa queue, ouvre le bec comme
ceux qui chantent, et l’aile sur la hanche, tout
battant neuf, il éclate en plein soleil.

D’abord les deux coqs luttent de mobilité.
Mais le vieux coq de bois s’épuise vite et se rend.
Sous son unique pied, la poutre menace ruine. Il
penche, raidi, près de tomber. Il grince et s’arrête.

Et voilà les charpentiers.

Ils abattent ce coin vermoulu de l’église,
descendent le coq et le promènent par le village.
Chacun peut le toucher, moyennant cadeau.

Ceux-ci donnent un oeuf, ceux-là un sou, et
Mme Loriot une pièce d’argent.

Les charpentiers boivent de bons coups, et,
après s’être disputé le coq, ils décident de le
brûler.

Lui ayant fait un nid de paille et de fagot, ils
mettent le feu.

Le coq de bois pétille clair et sa flamme monte
au ciel qu’il a bien gagné.

II

Chaque matin, au saut du perchoir, le coq
regarde si l’autre est toujours là, – et l’autre y est
toujours.

Le coq peut se vanter d’avoir battu tous ses
rivaux de la terre, – mais l’autre, c’est le rival
invincible, hors d’atteinte.

Le coq jette cris sur cris : il appelle, il
provoque, il menace, – mais l’autre ne répond
qu’à ses heures, et d’abord il ne répond pas.

Le coq fait le beau, gonfle ses plumes, qui ne
sont pas mal, celles-ci bleues, et celles-là
argentées, – mais l’autre, en plein azur, est
éblouissant d’or.

Le coq rassemble ses poules, et marche à leur
tête. Voyez : elles sont à lui ; toutes l’aiment et
toutes le craignent, – mais l’autre est adoré des
hirondelles.

Le coq se prodigue. Il pose, çà et là, ses
virgules d’amour, et triomphe, d’un ton aigu, de

petits riens ; – mais justement l’autre se marie et
carillonne à toute volée ses noces de village.

Le coq jaloux monte sur ses ergots pour un
combat suprême ; sa queue a l’air d’un pan de
manteau que relève une épée. Il défie, le sang à la
crête, tous les coqs du ciel, – mais l’autre, qui n’a
pas peur de faire face aux vents d’orage, joue en
ce moment avec la brise et tourne le dos.

Et le coq s’exaspère jusqu’à la fin du jour.

Ses poules rentrent, une à une. Il reste seul,
enroué, vanné, dans la cour déjà sombre, – mais
l’autre éclate encore aux derniers feux du soleil,
et chante, de sa voix pure, le pacifique angélus du
soir.

P 27 :  Canards

I

C’est la cane qui va la première, boitant des
deux pattes, barboter au trou qu’elle connaît.

Le canard la suit. Les pointes de ses ailes
croisées sur le dos, il boite aussi des deux pattes.

Et cane et canard marchent taciturnes comme
à un rendez-vous d’affaires.

La cane d’abord se laisse glisser dans l’eau
boueuse où flottent des plumes, des fientes, une
feuille de vigne, et de la paille. Elle a presque
disparu.

Elle attend. Elle est prête.

Et le canard entre à son tour. Il noie ses riches
couleurs. On ne voit que sa tête verte et
l’accroche-coeur du derrière. Tous deux se
trouvent bien là. L’eau chauffe. Jamais on ne la

vide et elle ne se renouvelle que les jours d’orage.

Le canard, de son bec aplati, mordille et serre
la nuque de la cane. Un instant il s’agite et l’eau
est si épaisse qu’elle en frissonne à peine. Et vite
calmée, plate, elle réfléchit, en noir, un coin de
ciel pur.

La cane et le canard ne bougent plus. Le soleil
les cuit et les endort. On passerait près d’eux sans
les remarquer. Ils ne se dénoncent que par les
rares bulles d’air qui viennent crever sur l’eau
croupie.

II

Devant la porte fermée, ils dorment tous deux,
joints et posés à plat, comme la paire de sabots
d’une voisine chez un malade.

P 29 :  Turkeys

I 

She struts in the middle of the courtyard, as if
she lived under the old regime.
 

Other poultry only eat
always, anything. She, between her meals
regular, cares only to have beautiful air.
All his feathers are starched and the spikes of
its wings are the ground, as if to trace the road
that it follows: it is there that it advances and not
elsewhere.
 

She thrusts herself so much that she never sees her
paws.
 

She does not doubt anyone, and as soon as I
approach me, she imagines that I want to return
my respects.
 

Already she gurgles with pride. 

“Noble turkey,” said I, “if you were a goose,
I would write your eulogy, as Buffon did, with
one of your feathers. But you are only one
Turkey …
 

I must have hurt her because the blood rises to her head.
Clusters of anger hang from his beak. She has
a crisis of red. She snaps a quick blow
the fan of his cock and this old bitch
turn your back.
 

II 

On the road, here again is the boarding school of
turkeys.
 

Every day, whatever the weather, they
walk around
 

They do not fear the rain, no one
rolls up better than a turkey, nor the sun, a
turkey never goes out without her.

P 31 :  La pintade

C’est la bossue de ma cour. Elle ne rêve que
plaies à cause de sa bosse.

Les poules ne lui disent rien : brusquement,
elle se précipite et les harcèle.

Puis elle baisse sa tête, penche le corps, et de
toute la vitesse de ses pattes maigres, elle court
frapper, de son bec dur, juste au centre de la roue
d’une dinde.

Cette poseuse l’agaçait.

Ainsi, la tête bleuie, ses barbillons à vif,
cocardière, elle rage, du matin au soir. Elle se bat
sans motif, peut-être parce qu’elle s’imagine
toujours qu’on se moque de sa taille, de son crâne
chauve et de sa queue basse.

Et elle ne cesse de jeter un cri discordant qui
perce l’air comme une pointe.

Parfois elle quitte la cour et disparaît. Elle

laisse aux volailles pacifiques un moment de
répit. Mais elle revient plus turbulente et plus
criarde. Et, frénétique, elle se vautre par terre.

Qu’a-t-elle donc ?

La sournoise fait une farce.

Elle est allée pondre son oeuf à la campagne.

Je peux le chercher si ça m’amuse.

Elle se roule dans la poussière, comme une
bossue.

P 32 :  L’oie

Tiennette voudrait aller à Paris, comme les
autres filles du village. Mais est-elle seulement
capable de garder ses oies ?

À vrai dire, elle les suit plutôt qu’elle ne les
mène. Elle tricote, machinale, derrière leur
troupe, et elle s’en rapporte à l’oie de Toulouse
qui a la raison d’une grande personne.

L’oie de Toulouse connaît le chemin, les
bonnes herbes, et l’heure où il faut rentrer.

Si brave que le jars l’est moins, elle protège
ses soeurs contre le mauvais chien. Son col vibre
et serpente à ras de terre, puis se redresse, et elle
domine Tiennette effarée. Dès que tout va bien,
elle triomphe et chante du nez qu’elle sait grâce à
qui l’ordre règne.

Elle ne doute pas qu’elle ferait mieux encore.

Et, un soir, elle quitte le pays. Elle s’éloigne

sur la route, bec au vent, plumes collées. Des
femmes, qu’elle croise, n’osent l’arrêter. Elle
marche vite à faire peur.

Et pendant que Tiennette, restée là-bas, finit
de s’abêtir, et, toute pareille aux oies, ne s’en
distingue plus, l’oie de Toulouse vient à Paris.

P 33 :  Les pigeons

I

Qu’ils fassent sur la maison un bruit de
tambour voilé ;

Qu’ils sortent de l’ombre, culbutent, éclatent
au soleil et rentrent dans l’ombre ;

Que leur col fugitif vive et meure comme
l’opale au doigt ;

Qu’ils s’endorment, le soir, dans la forêt, si
pressés que la plus haute branche du chêne
menace de rompre sous cette charge de fruits
peints ;

Que ces deux-là échangent des saluts
frénétiques et brusquement, l’un à l’autre, se
convulsent ;

Que celui-ci revienne d’exil, avec une lettre, et
vole comme la pensée de notre amie lointaine

(Ah ! un gage !) ;

Tous ces pigeons, qui d’abord amusent,
finissent par ennuyer.

Ils ne sauraient tenir en place et les voyages ne
les forment point.

Ils restent toute la vie un peu niais. Ils
s’obstinent à croire qu’on fait les enfants par le
bec.

Et c’est insupportable à la longue, cette manie
héréditaire d’avoir toujours dans la gorge quelque
chose qui ne passe pas.

II

LES DEUX PIGEONS : Viens, mon grrros…,
viens, mon grrros… viens, mon grrros…

P 34 :  Le paon

Il va sûrement se marier aujourd’hui.

Ce devait être pour hier. En habit de gala, il
était prêt. Il n’attendait que sa fiancée. Elle n’est
pas venue. Elle ne peut tarder.

Glorieux, il se promène avec une allure de
prince indien et porte sur lui les riches présents
d’usage. L’amour avive l’éclat de ses couleurs et
son aigrette tremble comme une lyre.

La fiancée n’arrive pas.

Il monte au haut du toit et regarde du côté du
soleil. Il jette son cri diabolique :

Léon ! Léon !

C’est ainsi qu’il appelle sa fiancée. Il ne voit
rien venir et personne ne répond. Les volailles
habituées ne lèvent même point la tête. Elles sont
lasses de l’admirer. Il redescend dans la cour, si
sûr d’être beau qu’il est incapable de rancune.

Son mariage sera pour demain.

Et, ne sachant que faire du reste de la journée,
il se dirige vers le perron. Il gravit les marches,
comme des marches de temple, d’un pas officiel.

Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux
qui n’ont pu se détacher d’elle.

Il répète une dernière fois la cérémonie.

P 35 :  Le cygne

Il glisse sur le bassin, comme un traîneau
blanc, de nuage en nuage. Car il n’a faim que des
nuages floconneux qu’il voit naître, bouger, et se
perdre dans l’eau. C’est l’un d’eux qu’il désire. Il
le vise du bec, et il plonge tout à coup son col
vêtu de neige.

Puis, tel un bras de femme sort d’une manche,
il retire.

Il n’a rien.

Il regarde : les nuages effarouchés ont disparu.

Il ne reste qu’un instant désabusé, car les
nuages tardent peu à revenir, et, là-bas, où
meurent les ondulations de l’eau, en voici un qui
se reforme.

Doucement, sur son léger coussin de plumes,
le cygne rame et s’approche…

Il s’épuise à pêcher de vains reflets, et peut-

être qu’il mourra, victime de cette illusion, avant
d’attraper un seul morceau de nuage.

Mais qu’est-ce que je dis ?

Chaque fois qu’il plonge, il fouille du bec la
vase nourrissante et ramène un ver.

Il engraisse comme une oie.


P 36 :  Le chien

On ne peut mettre Pointu dehors, par ce temps,
et l’aigre sifflet du vent sous la porte l’oblige
même à quitter le paillasson. Il cherche mieux et
glisse sa bonne tête entre nos sièges. Mais nous
nous penchons, serrés, coude à coude, sur le feu,
et je donne une claque à Pointu. Mon père le
repousse du pied. Maman lui dit des injures. Ma
soeur lui offre un verre vide.

Pointu éternue et va voir à la cuisine si nous y
sommes.

Puis il revient, force notre cercle, au risque
d’être étranglé par les genoux, et le voilà dans un
coin de la cheminée.

Après avoir longtemps tourné sur place, il
s’assied près du chenet et ne bouge plus. Il
regarde ses maîtres d’un oeil si doux qu’on le
tolère. Seulement le chenet presque rouge et les
cendres écartées lui brûlent le derrière.

Il reste tout de même.

On lui rouvre un passage :

« Allez, file ! es-tu bête ! »

Mais il s’obstine. À l’heure où les dents des
chiens perdus crissent de froid, Pointu, au chaud,
poil roussi, fesses cuites, se retient de hurler et rit
jaune, avec des larmes plein les yeux.

 

P 37 :  Les chiens

Les deux chiens qui s’étaient pris, là-bas, de
l’autre côté du canal, et que nous ne pouvions pas
ne pas voir, Gloriette et moi, de notre banc, nous
donnaient le spectacle d’un grotesque et
douloureux collage dont la rupture s’éternise,
quand arriva près d’eux Coursol. Il ramenait ses
moutons par le canal et portait sur l’épaule une
bûche de bois qu’il avait ramassée en chemin
pour se chauffer l’hiver.

Dès qu’il s’aperçut que l’un des deux chiens
était à lui, il le saisit par le collier et laissa
d’abord tomber sa bûche, sans hâte, sur l’autre
chien.

Comme les deux bêtes ne se séparaient pas,
Coursol, au milieu de ses moutons arrêtés, dut
frapper plus fort. Le chien hurla sans pouvoir
rompre. On entendit alors les coups de bûche
résonner sur l’échine.

« Pauvres bêtes ! dit Gloriette pâle.

– Voilà, dis-je, comme on les traite au pays, et
c’est étonnant que Coursol ne les jette pas au
canal. L’eau agirait plus vite.

– Quelle brute ! dit Gloriette.

– Mais non ! C’est Coursol, un brave homme
paisible. »

Gloriette se retenait de crier. J’étais écoeuré
comme elle, mais j’avais l’habitude.

« Ordonne-lui de cesser ! dit Gloriette.

– Il est loin, il m’entendrait mal.

– Lève-toi ! fais-lui des signes !

– S’il me comprenait, il répondrait sans
colère : Est-ce qu’on peut laisser des chiens dans
cet état ? »

Gloriette regardait, toute blanche, lèvres
ouvertes, et Coursol tapait toujours sur le chien
courbaturé.

« Ça devient atroce ! Veux-tu que je m’en
aille ? dit Gloriette prise de pudeur. Tu pourras
mieux te révolter contre ce misérable ! »

J’allais répondre je ne sais quoi, quelque chose
de ce genre : « Ce n’est pas sur notre commune !
», lorsqu’un dernier coup de bûche, qui pouvait
les assommer, désunit les deux bêtes. Coursol,
ayant agi comme il devait, poussa ses moutons
vers le village. Les chiens, libres, restèrent
quelques instants l’un près de l’autre. Ils
tournaient, penauds, sur eux-mêmes, encore liés
par le souvenir.

P 39 :  Dédèche est mort

C’était le petit griffon de mademoiselle et
nous l’aimions tous.

Il connaissait l’art de se pelotonner n’importe
où, et, même sur une table, il semblait dormir au
creux d’un nid.

Il avait compris que la caresse de sa langue
nous devenait désagréable et il ne nous caressait
plus qu’avec sa patte, sur la joue, finement. Il
suffisait de se protéger l’oeil.

Il riait. On crut longtemps que c’était une
façon d’éternuer, mais c’était bien un rire.

Quoiqu’il n’eût pas de profonds chagrins, il
savait pleurer, c’est-à-dire grogner de la gorge,
avec une goutte d’eau pure au coin des yeux.

Il lui arrivait de se perdre, et de revenir à la
maison tout seul, si intelligemment, qu’à nos cris
de joie nous tâchions d’ajouter quelques marques
d’estime.

Sans doute, il ne parlait pas, malgré nos
efforts. En vain, mademoiselle lui disait : « Si tu
parlais donc un tout petit peu ! »

Il la regardait, frémissant, étonné comme elle.
De la queue, il faisait bien les gestes, il ouvrait
les mâchoires, mais sans aboyer. Il devinait que
mademoiselle espérait mieux qu’un aboiement, et
la parole était au coeur, près de monter à la langue
et aux lèvres. Il aurait fini par la donner, il n’avait
pas encore l’âge !

Un soir sans lune, à la campagne, comme
Dédèche se cherchait des amis au bord de la
route, un gros chien, qu’on ne reconnut pas,
sûrement de braconnier, happa cette fragile boule
de soie, la secoua, la serra, la rejeta et s’enfuit.

Ah ! si mademoiselle avait pu saisir ce chien
féroce, le mordre à la gorge, le rouler et l’étouffer
dans la poussière !

Dédèche guérit de la blessure des crocs, mais
il lui resta aux reins une douloureuse faiblesse.

Il se mit à pisser partout. Dehors, il pissait

comme une pompe, tant qu’il pouvait, joyeux de
nous délivrer d’un souci, et à peine rentré il ne se
retenait déjà plus. Dès qu’on tournait le dos, il
tournait le sien au pied d’un meuble, et
mademoiselle jetait son cri d’alarme monotone :
« Une éponge ! de l’eau ! du soufre ! »

On se mettait en colère, on grondait Dédèche
d’une voix terrible, et on le battait avec des gestes
violents qui ne le touchaient pas, son regard fin
nous répondait : « Je sais bien, mais que faire ? »

Il restait gentil et gracieux, mais parfois il se
voûtait comme s’il avait sur l’échine les dents du
chien de braconnier.

Et puis son odeur finissait par inspirer des
mots aux amis les moins spirituels.

Le coeur même de mademoiselle allait durcir !

Il fallut tuer Dédèche.

C’est très simple : on fait une incision dans
une bouchée de viande, on y met deux poudres,
une de cyanure de potassium, l’autre d’acide
tartrique, on recoud avec du fil très fin. On donne
une première boulette inoffensive, pour rire, puis

la vraie. L’estomac digère et les deux poudres,
par réaction, forment de l’acide cyanhydrique ou
prussique qui foudroie l’animal.

Je ne veux plus me rappeler qui de nous
administra les boulettes.

Dédèche attend, couché, bien sage, dans sa
corbeille. Et nous aussi nous attendons, nous
écoutons de la pièce à côté, affalés sur des sièges,
comme pris d’une immense fatigue.

Un quart d’heure passe, une demi-heure.
Quelqu’un dit doucement :

« Je vais voir.

– Encore cinq minutes ! »

Nos oreilles bourdonnent. Ne croirait-on pas
qu’un chien hurle quelque part, au loin, le chien
de braconnier ?

Enfin le plus courageux de nous disparaît et
revient dire d’une voix qu’on ne lui connaissait
pas :

« C’est fini ! »

Mademoiselle laisse tomber sa tête sur le lit et

sanglote. Elle cède aux sanglots, comme on a le
fou rire, quand on ne voulait que rire.

Elle répète, la figure dans l’oreiller :

« Non, non, je ne boirai pas mon chocolat ce
matin ! »

À la maman qui lui parle de mari, elle
murmure qu’elle restera vieille fille.

Les autres rattrapent à temps leurs larmes. Ils
sentent qu’ils pleureraient tous et que chaque
nouvelle source ferait jaillir une source voisine.

Ils disent à mademoiselle :

« Tu es bête, ce n’est rien ! »

Pourquoi rien ? C’était de la vie ! et nous ne
pouvons pas savoir jusqu’où allait celle que nous
venons de supprimer.

Par pudeur, pour ne pas avouer que la mort
d’un petit chien nous bouleverse, nous songeons
aux êtres humains déjà perdus, à ceux qu’on
pourrait perdre, à tout ce qui est mystérieux,
incompréhensible, noir et glacé.

Le coupable se dit : « Je viens de commettre

un assassinat par trahison. »

Il se lève et ose regarder sa victime. Plus tard,
nous saurons qu’il a baisé le petit crâne chaud et
doux de Dédèche.

« Ouvre-t-il ses yeux ?

– Oui, mais des yeux vitreux, qui ne voient
plus.

– Il est mort sans souffrir ?

– Oh ! j’en suis sûr.

– Sans se débattre ?

– Il a seulement allongé sa patte au bord de la
corbeille, comme s’il nous tendait encore une
petite main. »

L’oie : p 32 – 14:20
Les Pigeons : p 33 – 15:50
Le paon : p 34 – 17:20
Le cygne : p 35 – 18:55
Le chien : p 36 – 20:20
Les chiens : p 37 – 21:55
Dédèche est mort : p 39 – 24:35

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P 21: The image hunter
He jumps out of bed early in the morning, and doesn’t leave until his mind is clear, his heart pure, his body light as a summer garment. He carries no provisions. He will drink the fresh air on the way and breathe in the healthful scents. He leaves his guns at home and is content just to open his eyes. His eyes serve as nets where images trap themselves.

The first he captures is that of the lane which shows its bones, polished stones, and its ruts, burst veins, between two hedgerows rich with sloes and blackberries.

He then takes the image of the river. It whitens at the bends and sleeps under the caress of willows. It shimmers when a fish turns its belly, as if one threw a coin, and, when a light rain falls, the river has goosebumps.

He raises the image of the waving wheat, appetising alfalfa and meadows bordered by streams. He grabs in passing the flight of a lark or a goldfinch.

Then he enters the wood. He was not aware that he was gifted with senses so delicate. Quickly impregnated with perfumes, he misses no muted noise, and to communicate with the trees, his nerves link to the leaf veins.
Soon, resonant almost to fainting, he perceives too much, he ferments, he is afraid, leaves the woods and follows from afar the peasant foundry workers (moulders) returning to the village.

Outside he settles for a moment, at the point where his eye bursts, the sun is setting and removes its bright clothes on the horizon, its clouds scattered willy-nilly. Finally, returned home, his mind full, he turns off his lamp and for a long time, before falling asleep, he enjoys counting his images.

Docile, they are reborn at the beck of memory. Each of them awakens another, and without pause their phosphorescent troop is increased by newcomers, as partridges, pursued and separated all day, sing at night safe from danger, and recall (the day) from deep in the furrows.
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Notes :
Verbes – Abréviations :
p, pc, c, inf, pp, f, i, pa : les temps.
3p, 2s : personne et le nombre.
v1a, v2e, v3e : groupe de verbes, avoir / être.

boira : f3s, v3a, boire, buvant, bu.
reniflera : f3s, v1a, renifler,(to sniff) reniflant, reniflé.
salubre(s) : healthy. ornieres : ruts.
veines crevées : burst veins.
prunelles : sloes. coudes : elbows, bends.
miroite : p3s, v1a, miroiter (to glisten), miroitant, miroité.
. . .
P 23 :   THE HEN

Feet joined, she jumps from the chicken coop, as soon as one opens the door for her.

She’s a common hen, modestly dressed and never laying eggs of gold.

Dazzled with light, she takes a few steps, undecided, in the courtyard.

She first sees the pile of ashes where, every morning, she is wont to frolic.

She rolls on it, is immersed in it, and, with a lively movement of wings and puffed out feathers, she shakes off her night fleas.

Then she goes to drink the hollow dish that the last downpour has filled.

She only drinks water.

She drinks with little strokes and raises her neck upright, balancing on the edge of the dish.

Then she looks for her sparse food.  The herbs are hers, and the insects and lost seeds are.

She pecks and pecks, indefatigable. From time to time she stops.

Right under her Phrygian cap, her eyes bright, her crop cropped, she listens with both ears.

And, sure that there is nothing new, she looks again.

She raises her stiff legs like those who have gout.

She spreads her toes and places them carefully, noiselessly.

It looks like she is walking barefoot.

 

P 24 :   Roosters

I

He never sang. He did not sleep one night
in a henhouse, known only one hen.

It is wooden, with an iron leg in the middle
belly, and he has been living for years and
years, on an old church like we dare
no longer build it. It looks like a barn and the
the roof of its tiles aligns as straight as the back
of an ox.

But here are masons appearing to each other
end of the church.

The wood rooster looks at them, when a sudden
Gale forces him to turn his back.

And, every time he turns around, new
stones close up a little more of his horizon.

Soon, with a jerk, raising his head, he

perceives, at the point of the steeple
to finish, a young cock that was not there this morning. This
stranger carries his tail high, opens the beak like
those who sing, and the wing on the hip, all
flying new, it explodes in full sun.

First the two cocks fight for mobility.
But the old wooden rooster is exhausted quickly and surrenders.
Under his sole foot, the beam threatens ruin. he
lean, stiff, close to falling. He creaks and stops.

And here are the carpenters.

They shoot down this worm-eaten corner of the church,
go down the rooster and walk through the village.
Everyone can touch it, for a gift.

These give an egg, those a penny, and
Mrs. Loriot a piece of money.

Carpenters drink good shots, and,
after having quarreled with the rooster, they decide to
burn.

Having made a nest of straw and fagot, they
set fire.

The rooster of clear wood sparkles and its flame rises
to heaven that he has won.

II

Every morning, at the roost jump, the rooster
see if the other is still there, – and the other is there
always.
The rooster can boast of having beaten all his
rivals of the earth – but the other is the rival
invincible, out of reach.
The rooster throws cries on shouts: he calls, he
causes, he threatens – but the other does not respond
only at his hours, and at first he does not answer.

The cock is beautiful, swells its feathers, which does not
are not bad, these ones blue, and those
silver, – but the other, in the blue, is
dazzling with gold.

The cock gathers his hens, and walks to their
head. See, they are his; all love him and
all fear him, – but the other is worshiped
swallows.

The rooster performs. He poses, here and there, his
commas of love, and triumphs, in a high tone,

little things; – but the other one is getting married and
chimes in his village wedding.

The jealous cock rides on his spurs for a
supreme fight; his tail looks like a pan of
coat that a sword raises. He defies, the blood at the
crest, all the roosters of the sky, – but the other, which did not
not afraid to face the stormy winds, plays in
this moment with the breeze and turns back.

And the rooster is exasperated until the end of the day.

His chickens come in one by one. He remains alone,
hoarse, winnowed, in the already dark yard, – but
the other bursts again at the last fires of the sun,
and sings, in his pure voice, the peaceful evening angelus.

 

P 27 :    Ducks

IIt’s the duck who goes first, limping
two paws, dabbling at the hole she knows.

The duck follows her. The tips of his wings
cross on the back, he also limps both paws.

And cane and duck walk taciturn as
at a business meeting.

The cane first slips into the water
muddy where floats feathers, droppings, a
grape leaf, and straw. She has almost
faded away.

She is waiting. She is ready.

And the duck comes in turn. He drowns his rich
colors. We only see his green head and
the hook-heart of the behind. Both are
find it there. The water heats. We never do it

empty and it is renewed only on stormy days.

The duck, with its flattened beak, chews and squeezes
the neck of the cane. For a moment he fidgets and the water
is so thick that it barely shudders. And quick
calm, flat, she thinks, in black, a corner of
pure sky.

The duck and the duck do not move anymore. The sun
cook them and put them to sleep. We would pass by them without
to notice them. They denounce themselves only by
rare bubbles of air that come to burst on the water
stagnant.

II

In front of the closed door, they sleep both,
joints and laid flat, like the pair of hooves
from a neighbour to a sick person.

P 29 :   Turkeys

I

She struts in the middle of the courtyard, as if
she lived under the old regime.

Other poultry only eat
always, anything. She, between her meals
regular, cares only to have beautiful air.
All his feathers are starched and the spikes of
its wings are the ground, as if to trace the road
that it follows: it is there that it advances and not
elsewhere.

She thrusts herself so much that she never sees her
paws.

She does not doubt anyone, and as soon as I
approach me, she imagines that I want to return
my respects.

Already she gurgles with pride.

“Noble turkey,” said I, “if you were a goose,
I would write your eulogy, as Buffon did, with
one of your feathers. But you are only one
Turkey …

I must have hurt her because the blood rises to her head.
Clusters of anger hang from his beak. She has
a crisis of red. She snaps a quick blow
the fan of his cock and this old bitch
turn your back.

II

On the road, here again is the boarding school of
turkeys.

Every day, whatever the weather, they
walk around

They do not fear the rain, no one
rolls up better than a turkey, nor the sun, a
turkey never goes out without her

P 31 :  La pintade

C’est la bossue de ma cour. Elle ne rêve que
plaies à cause de sa bosse.

Les poules ne lui disent rien : brusquement,
elle se précipite et les harcèle.

Puis elle baisse sa tête, penche le corps, et de
toute la vitesse de ses pattes maigres, elle court
frapper, de son bec dur, juste au centre de la roue
d’une dinde.

Cette poseuse l’agaçait.

Ainsi, la tête bleuie, ses barbillons à vif,
cocardière, elle rage, du matin au soir. Elle se bat
sans motif, peut-être parce qu’elle s’imagine
toujours qu’on se moque de sa taille, de son crâne
chauve et de sa queue basse.

Et elle ne cesse de jeter un cri discordant qui
perce l’air comme une pointe.

Parfois elle quitte la cour et disparaît. Elle

laisse aux volailles pacifiques un moment de
répit. Mais elle revient plus turbulente et plus
criarde. Et, frénétique, elle se vautre par terre.

Qu’a-t-elle donc ?

La sournoise fait une farce.

Elle est allée pondre son oeuf à la campagne.

Je peux le chercher si ça m’amuse.

Elle se roule dans la poussière, comme une
bossue.

P 32 :  L’oie

Tiennette voudrait aller à Paris, comme les
autres filles du village. Mais est-elle seulement
capable de garder ses oies ?

À vrai dire, elle les suit plutôt qu’elle ne les
mène. Elle tricote, machinale, derrière leur
troupe, et elle s’en rapporte à l’oie de Toulouse
qui a la raison d’une grande personne.

L’oie de Toulouse connaît le chemin, les
bonnes herbes, et l’heure où il faut rentrer.

Si brave que le jars l’est moins, elle protège
ses soeurs contre le mauvais chien. Son col vibre
et serpente à ras de terre, puis se redresse, et elle
domine Tiennette effarée. Dès que tout va bien,
elle triomphe et chante du nez qu’elle sait grâce à
qui l’ordre règne.

Elle ne doute pas qu’elle ferait mieux encore.

Et, un soir, elle quitte le pays. Elle s’éloigne

sur la route, bec au vent, plumes collées. Des
femmes, qu’elle croise, n’osent l’arrêter. Elle
marche vite à faire peur.

Et pendant que Tiennette, restée là-bas, finit
de s’abêtir, et, toute pareille aux oies, ne s’en
distingue plus, l’oie de Toulouse vient à Paris.

P 33 :  Les pigeons

I

Qu’ils fassent sur la maison un bruit de
tambour voilé ;

Qu’ils sortent de l’ombre, culbutent, éclatent
au soleil et rentrent dans l’ombre ;

Que leur col fugitif vive et meure comme
l’opale au doigt ;

Qu’ils s’endorment, le soir, dans la forêt, si
pressés que la plus haute branche du chêne
menace de rompre sous cette charge de fruits
peints ;

Que ces deux-là échangent des saluts
frénétiques et brusquement, l’un à l’autre, se
convulsent ;

Que celui-ci revienne d’exil, avec une lettre, et
vole comme la pensée de notre amie lointaine

(Ah ! un gage !) ;

Tous ces pigeons, qui d’abord amusent,
finissent par ennuyer.

Ils ne sauraient tenir en place et les voyages ne
les forment point.

Ils restent toute la vie un peu niais. Ils
s’obstinent à croire qu’on fait les enfants par le
bec.

Et c’est insupportable à la longue, cette manie
héréditaire d’avoir toujours dans la gorge quelque
chose qui ne passe pas.

II

LES DEUX PIGEONS : Viens, mon grrros…,
viens, mon grrros… viens, mon grrros…

P 34 :  Le paon

Il va sûrement se marier aujourd’hui.

Ce devait être pour hier. En habit de gala, il
était prêt. Il n’attendait que sa fiancée. Elle n’est
pas venue. Elle ne peut tarder.

Glorieux, il se promène avec une allure de
prince indien et porte sur lui les riches présents
d’usage. L’amour avive l’éclat de ses couleurs et
son aigrette tremble comme une lyre.

La fiancée n’arrive pas.

Il monte au haut du toit et regarde du côté du
soleil. Il jette son cri diabolique :

Léon ! Léon !

C’est ainsi qu’il appelle sa fiancée. Il ne voit
rien venir et personne ne répond. Les volailles
habituées ne lèvent même point la tête. Elles sont
lasses de l’admirer. Il redescend dans la cour, si
sûr d’être beau qu’il est incapable de rancune.

Son mariage sera pour demain.

Et, ne sachant que faire du reste de la journée,
il se dirige vers le perron. Il gravit les marches,
comme des marches de temple, d’un pas officiel.

Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux
qui n’ont pu se détacher d’elle.

Il répète une dernière fois la cérémonie.

P 35 :  Le cygne

Il glisse sur le bassin, comme un traîneau
blanc, de nuage en nuage. Car il n’a faim que des
nuages floconneux qu’il voit naître, bouger, et se
perdre dans l’eau. C’est l’un d’eux qu’il désire. Il
le vise du bec, et il plonge tout à coup son col
vêtu de neige.

Puis, tel un bras de femme sort d’une manche,
il retire.

Il n’a rien.

Il regarde : les nuages effarouchés ont disparu.

Il ne reste qu’un instant désabusé, car les
nuages tardent peu à revenir, et, là-bas, où
meurent les ondulations de l’eau, en voici un qui
se reforme.

Doucement, sur son léger coussin de plumes,
le cygne rame et s’approche…

Il s’épuise à pêcher de vains reflets, et peut-

être qu’il mourra, victime de cette illusion, avant
d’attraper un seul morceau de nuage.

Mais qu’est-ce que je dis ?

Chaque fois qu’il plonge, il fouille du bec la
vase nourrissante et ramène un ver.

Il engraisse comme une oie.


P 36 :  Le chien

On ne peut mettre Pointu dehors, par ce temps,
et l’aigre sifflet du vent sous la porte l’oblige
même à quitter le paillasson. Il cherche mieux et
glisse sa bonne tête entre nos sièges. Mais nous
nous penchons, serrés, coude à coude, sur le feu,
et je donne une claque à Pointu. Mon père le
repousse du pied. Maman lui dit des injures. Ma
soeur lui offre un verre vide.

Pointu éternue et va voir à la cuisine si nous y
sommes.

Puis il revient, force notre cercle, au risque
d’être étranglé par les genoux, et le voilà dans un
coin de la cheminée.

Après avoir longtemps tourné sur place, il
s’assied près du chenet et ne bouge plus. Il
regarde ses maîtres d’un oeil si doux qu’on le
tolère. Seulement le chenet presque rouge et les
cendres écartées lui brûlent le derrière.

Il reste tout de même.

On lui rouvre un passage :

« Allez, file ! es-tu bête ! »

Mais il s’obstine. À l’heure où les dents des
chiens perdus crissent de froid, Pointu, au chaud,
poil roussi, fesses cuites, se retient de hurler et rit
jaune, avec des larmes plein les yeux.

 

P 37 :  Les chiens

Les deux chiens qui s’étaient pris, là-bas, de
l’autre côté du canal, et que nous ne pouvions pas
ne pas voir, Gloriette et moi, de notre banc, nous
donnaient le spectacle d’un grotesque et
douloureux collage dont la rupture s’éternise,
quand arriva près d’eux Coursol. Il ramenait ses
moutons par le canal et portait sur l’épaule une
bûche de bois qu’il avait ramassée en chemin
pour se chauffer l’hiver.

Dès qu’il s’aperçut que l’un des deux chiens
était à lui, il le saisit par le collier et laissa
d’abord tomber sa bûche, sans hâte, sur l’autre
chien.

Comme les deux bêtes ne se séparaient pas,
Coursol, au milieu de ses moutons arrêtés, dut
frapper plus fort. Le chien hurla sans pouvoir
rompre. On entendit alors les coups de bûche
résonner sur l’échine.

« Pauvres bêtes ! dit Gloriette pâle.

– Voilà, dis-je, comme on les traite au pays, et
c’est étonnant que Coursol ne les jette pas au
canal. L’eau agirait plus vite.

– Quelle brute ! dit Gloriette.

– Mais non ! C’est Coursol, un brave homme
paisible. »

Gloriette se retenait de crier. J’étais écoeuré
comme elle, mais j’avais l’habitude.

« Ordonne-lui de cesser ! dit Gloriette.

– Il est loin, il m’entendrait mal.

– Lève-toi ! fais-lui des signes !

– S’il me comprenait, il répondrait sans
colère : Est-ce qu’on peut laisser des chiens dans
cet état ? »

Gloriette regardait, toute blanche, lèvres
ouvertes, et Coursol tapait toujours sur le chien
courbaturé.

« Ça devient atroce ! Veux-tu que je m’en
aille ? dit Gloriette prise de pudeur. Tu pourras
mieux te révolter contre ce misérable ! »

J’allais répondre je ne sais quoi, quelque chose
de ce genre : « Ce n’est pas sur notre commune !
», lorsqu’un dernier coup de bûche, qui pouvait
les assommer, désunit les deux bêtes. Coursol,
ayant agi comme il devait, poussa ses moutons
vers le village. Les chiens, libres, restèrent
quelques instants l’un près de l’autre. Ils
tournaient, penauds, sur eux-mêmes, encore liés
par le souvenir.

P 39 :  Dédèche est mort

C’était le petit griffon de mademoiselle et
nous l’aimions tous.

Il connaissait l’art de se pelotonner n’importe
où, et, même sur une table, il semblait dormir au
creux d’un nid.

Il avait compris que la caresse de sa langue
nous devenait désagréable et il ne nous caressait
plus qu’avec sa patte, sur la joue, finement. Il
suffisait de se protéger l’oeil.

Il riait. On crut longtemps que c’était une
façon d’éternuer, mais c’était bien un rire.

Quoiqu’il n’eût pas de profonds chagrins, il
savait pleurer, c’est-à-dire grogner de la gorge,
avec une goutte d’eau pure au coin des yeux.

Il lui arrivait de se perdre, et de revenir à la
maison tout seul, si intelligemment, qu’à nos cris
de joie nous tâchions d’ajouter quelques marques
d’estime.

Sans doute, il ne parlait pas, malgré nos
efforts. En vain, mademoiselle lui disait : « Si tu
parlais donc un tout petit peu ! »

Il la regardait, frémissant, étonné comme elle.
De la queue, il faisait bien les gestes, il ouvrait
les mâchoires, mais sans aboyer. Il devinait que
mademoiselle espérait mieux qu’un aboiement, et
la parole était au coeur, près de monter à la langue
et aux lèvres. Il aurait fini par la donner, il n’avait
pas encore l’âge !

Un soir sans lune, à la campagne, comme
Dédèche se cherchait des amis au bord de la
route, un gros chien, qu’on ne reconnut pas,
sûrement de braconnier, happa cette fragile boule
de soie, la secoua, la serra, la rejeta et s’enfuit.

Ah ! si mademoiselle avait pu saisir ce chien
féroce, le mordre à la gorge, le rouler et l’étouffer
dans la poussière !

Dédèche guérit de la blessure des crocs, mais
il lui resta aux reins une douloureuse faiblesse.

Il se mit à pisser partout. Dehors, il pissait

comme une pompe, tant qu’il pouvait, joyeux de
nous délivrer d’un souci, et à peine rentré il ne se
retenait déjà plus. Dès qu’on tournait le dos, il
tournait le sien au pied d’un meuble, et
mademoiselle jetait son cri d’alarme monotone :
« Une éponge ! de l’eau ! du soufre ! »

On se mettait en colère, on grondait Dédèche
d’une voix terrible, et on le battait avec des gestes
violents qui ne le touchaient pas, son regard fin
nous répondait : « Je sais bien, mais que faire ? »

Il restait gentil et gracieux, mais parfois il se
voûtait comme s’il avait sur l’échine les dents du
chien de braconnier.

Et puis son odeur finissait par inspirer des
mots aux amis les moins spirituels.

Le coeur même de mademoiselle allait durcir !

Il fallut tuer Dédèche.

C’est très simple : on fait une incision dans
une bouchée de viande, on y met deux poudres,
une de cyanure de potassium, l’autre d’acide
tartrique, on recoud avec du fil très fin. On donne
une première boulette inoffensive, pour rire, puis

la vraie. L’estomac digère et les deux poudres,
par réaction, forment de l’acide cyanhydrique ou
prussique qui foudroie l’animal.

Je ne veux plus me rappeler qui de nous
administra les boulettes.

Dédèche attend, couché, bien sage, dans sa
corbeille. Et nous aussi nous attendons, nous
écoutons de la pièce à côté, affalés sur des sièges,
comme pris d’une immense fatigue.

Un quart d’heure passe, une demi-heure.
Quelqu’un dit doucement :

« Je vais voir.

– Encore cinq minutes ! »

Nos oreilles bourdonnent. Ne croirait-on pas
qu’un chien hurle quelque part, au loin, le chien
de braconnier ?

Enfin le plus courageux de nous disparaît et
revient dire d’une voix qu’on ne lui connaissait
pas :

« C’est fini ! »

Mademoiselle laisse tomber sa tête sur le lit et

sanglote. Elle cède aux sanglots, comme on a le
fou rire, quand on ne voulait que rire.

Elle répète, la figure dans l’oreiller :

« Non, non, je ne boirai pas mon chocolat ce
matin ! »

À la maman qui lui parle de mari, elle
murmure qu’elle restera vieille fille.

Les autres rattrapent à temps leurs larmes. Ils
sentent qu’ils pleureraient tous et que chaque
nouvelle source ferait jaillir une source voisine.

Ils disent à mademoiselle :

« Tu es bête, ce n’est rien ! »

Pourquoi rien ? C’était de la vie ! et nous ne
pouvons pas savoir jusqu’où allait celle que nous
venons de supprimer.

Par pudeur, pour ne pas avouer que la mort
d’un petit chien nous bouleverse, nous songeons
aux êtres humains déjà perdus, à ceux qu’on
pourrait perdre, à tout ce qui est mystérieux,
incompréhensible, noir et glacé.

Le coupable se dit : « Je viens de commettre

un assassinat par trahison. »

Il se lève et ose regarder sa victime. Plus tard,
nous saurons qu’il a baisé le petit crâne chaud et
doux de Dédèche.

« Ouvre-t-il ses yeux ?

– Oui, mais des yeux vitreux, qui ne voient
plus.

– Il est mort sans souffrir ?

– Oh ! j’en suis sûr.

– Sans se débattre ?

– Il a seulement allongé sa patte au bord de la
corbeille, comme s’il nous tendait encore une
petite main. »