En Attendant Godot

Samuel Beckett 1906- 1989 ) est né à Dublin. Études au Trinity College. En 1928 – 1930, lecteur d’anglais à l’Ecole normale supérieure, à Paris. En 1930, retour au Trinity College, comme lecteur de français. Installé à Paris depuis 1938, il commence à écrire ses oeuvres en français à partir de 1945.

Son roman Molloy paraît en 1951, et c’est l’année suivante qu’il publie En Att G. Cette pièce, créée en 1953 à Paris dans une mise en scène de Roger Blin, sera traduite et jouée ensuite dans le monde entier. Samuel Beckett s’est vu attribuer en 1969 le prix Nobel de littérature.


Lettre de Samuel Beckett à Michel Polac, janvier 1952

Je n’ai pas d’idées sur le théâtre. Je n’y connais rien. Je n’y vais pas. C’est admissible. Ce qui l’est sans doute moins, c’est d’abord, dans ces conditions, d’écrire une pièce, et ensuite, l’ayant fait, de ne pas avoir d’idées sur elle non plus. C’est malheureusement mon cas.
Il n’est pas donné à tous de pouvoir passer du monde qui s’ouvre sous la page à celui des profits et pertes, et retour, imperturbable, comme entre le turbin et le Café du Commerce.

Je ne sais pas plus sur cette pièce que celui qui arrive à la lire avec attention. Je ne sais pas dans quel esprit je l’ai écrite. Je ne sais pas plus sur les personnages que ce qu’ils disent, ce qu’ils font et ce qui leur arrive. De leur aspect j’ai dû indiquer le peu que j’ai pu entrevoir. Les chapeaux melon par exemple.

Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais même pas, surtout pas, s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent.
Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie. Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’ai pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serais contenté de moins.

Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible.
Estragon, Vladimir, Pozzo, Lucky, leur temps et leur espace, je n’ai pu les connaître un peu que très loin du besoin de comprendre. Ils vous doivent des comptes peut-être. Qu’ils se débrouillent. Sans moi. Eux et moi nous sommes quittes.


Texte integral en francais ( comme dans ce video)

En Attendant Godot

Acte premier
P 9
Route à la campagne, avec arbre. Soir.

ESTRAGON – Rien à faire.
VLADIMIR – Je c ommence à le croire. Alors, te revoilà, toi.
ESTRAGON – Tu crois?
VLADIMIR – Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.
ESTRAGON – Moi aussi.
P 10
VLADIMIR – Que faire pour fêter cette réunion ? Lève-toi que je t’embrasse.
ESTRAGON – Tout à l’heure,tout à l’heure.
VLADIMIR – Peut-on savoir où monsieur a passé la nuit?
ESTRAGON – Dans un fossé.
VLADIMIR – Un fossé! Où ça ?
ESTRAGON – Par là.
VLADIMIR – Et on ne t’a pas battu?
ESTRAGON – Si… Pas trop.
VLADIMIR – Toujours les mêmes?
ESTRAGON – Les mêmes ? Je ne sais pas.
VLADIMIR – Quand j’y pense .. . depuis le temps… je me demande. .. ce que tu serais devenu . . . sans moi… Tu ne serais plus qu’un petit tas d’ossements à l’heure qu’il est, pas d’erreur.
ESTRAGON – Et après?
VLADIMIR – C’est trop pour un seul homme. D’un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce qu,e je me dis. il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.
ESTRAGON – Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.
VLADIMIR – La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eifel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant il est trop tard.
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On ne nous laisserait même pas monter. Qu’est-ce que tu fais?
ESTRAGON – Je me déchausse. Ça ne t’est jamais arvé, à toi?
VLADIMIR – Depuis le temps que je te dis qu’il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m’écouter.
ESTRAGON – Aide-moi !
VLADIMIR – Tu as mal?
ESTRAGON – Mal! il me demande si j’ai mal!
VLADIMIR – il n’y a jamais que toi qui souffres ! Moi je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m’en dirais des nouvelles.
ESTRAGON. – Tu as eu mal?
VLADIMIR. – Mal! il me demande si j’ai eu mal!
ESTRAGON – Ce n’est pas une raison pour ne pas te boutonner.
VLADIMIR – C’est vrai. Pas de laisser-aller dans les petites choses.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.
VLADIMIR – Le dernier moment . .. C’est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?
ESTRAGON. – Tu ne veux pas m’aider?
VLADIMIR. – Des fois je me dis que ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. Comment dire?
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Soulagé et en même temps… épouvanté. E-POU-VAN-TÉ. Ça alors! Enfin . .. Alors?
ESTRAGON. – Rien.
VLADIMIR. – Fais voir.
ESTRAGON. – il n’y a rien à voir.
VLADIMIR. – Essaie de la remettre.
ESTRAGON – Je vais le laisser respirer un peu.
VLADIMIR. – Voilà l’homme tout entier, s’en prenant à sa chaussure alors que c’est son pied le coupable. Ça devient inquiétant. . . . Un des larons fut sauvé. . . . C’est un pourcentage honnête. . . . Gogo …
ESTRAGON. – Quoi?
VLADIMIR. – Si on se repentait ?
ESTRAGON. – De quoi?
VLADIMIR. – Eh bien … On n’aurait pas besoin d’entrer dans les détails.
P 13
ESTRAGON. – D’être né?
VLADIMIR. – On n’ose même plus rire.
ESTRAGON. – Tu parles d’une privation.
VLADIMIR. – Seulement sourire. Ce n’est pas la même chose. Enfin … Gogo …
ESTRAGON – Qu’est-ce qu’il y a?
VLADIMIR. – Tu as lu la Bible?
ESTRAGON. – La Bible … J’ai dû y jeter un coup d’œil.
VLADIMIR – A l’école sans Dieu ?
ESTRAGON. – Sais pas si elle était sans ou avec.
VLADIMIR. Tu dois confondre avec la Roquette.
ESTRAGON. Possible. Je me rappelle les cartes de la Terre sainte. En couleur. Très jolies. La mer Morte était bleu pâle. J’avais soif rien qu’en la regardant. Je me disais, c’est là que nous irons passer notre lune de miel. Nous nagerons. Nous serons heureux.
VLADIMIR. – Tu aurais dû être poète.
ESTRAGON. – Je l’ai été. Ça ne se voit pas?
VLADIMIR. – Qu’est-ce que je disais … Comment va ton pied?
ESTRAGON. – il enfle.
VLADIMIR. – Ah oui, j’y suis, cette histoire de larrons. Tu t’en souviens?
P 14
ESTRAGON. – Non.
VLADIMIR. – Tu veux que je te la raconte?
ESTRAGON. – Non.
VLADIMIR. – Ça passera le temps. C’étaient deux voleurs, crucifiés en même temps que le Sauveur. On …
ESTRAGON. – Le quoi?
VLADIMIR. – Le Sauveur. Deux voleurs. On dit que l’un fut sauvé et l’autre … damné.
ESTRAGON. – Sauvé de quoi?
VLADIMIR. – De l’enfer.
ESTRAGON. – Je m’en vais.
VLADIMIR. – Et cependant . ..
Comment se fait-il que… Je ne t’ennuie pas, j’espère?
ESTRAGON. – Je n’écoute pas.
VLADIMIR. – Comment se fait-il que des quatre évangélistes un seul présente les faits de cette façon? ils étaient cependant là tous les quatre – enfin, pas loin. Et un seul parle d’un larron de sauvé. Voyons, Gogo, il faut me renvoyer la balle de temps en temps.
ESTRAGON. – J’écoute.
VLADIMIR. – Un sur quatre. Des trois autres, deux n’en parlent pas du tout et le troisième dit qu’ils l’ont engueulé tous les deux.
ESTRAGON. – Qui?
VLADIMIR. – Comment ?
ESTRAGON. – Je ne comprends rien … Engueulé qui ?
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VLADIMIR. – Le Sauveur.
ESTRAGON. – Pourquoi?
VLADIMIR. – Parce qu’il n’a pas voulu les sauver.
ESTRAGON. – De l’enfer?
VLADIMIR. – Mais non, voyons! De la mort.
ESTRAGON. – Et alors?
VLADIMIR. – Alors ils ont dû être damnés tous les deux.
ESTRAGON. – Et après ?
VLADIMIR. – Mais l’autre dit qu’il y en a eu un de sauvé.
ESTRAGON. – Eh bien? ils ne sont pas d’accord,un point c’est tout.
VLADIMIR. – ils étaient là, tous les quatre. Et un seul parle d’un larron de sauvé. Pourquoi le croire plutôt que les autres ?
ESTRAGON. – Qui le croit?
VLADIMIR. – Mais tout le monde. On ne connaît que cette version-là.
ESTRAGON. – Les gens sont des cons.
VLADIMIR. – Pah!
ESTRAGON. – Endroit délicieux.
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Aspects riants. Allons-nous-en.
VLADIMIR. – On ne peut pas.
ESTRAGON. – Pourquoi ?
VLADIMIR. – On attend Godot.
ESTRAGON. – C’est vrai. ~ Tu es sûr que c’est ici ?
VLADIMIR. – Quoi?
ESTRAGON. – Qu’il faut attendre.
VLADIMIR. – il a dit devant l’arbre. Tu en vois d’autres?
ESTRAGON. – Qu’est-ce que c’est?
VLADIMIR. – On dirait un saule.
ESTRAGON. – Où sont les feuilles?
VLADIMIR. – il doit être mort.
ESTRAGON. – Finis les pleurs.
VLADIMIR. – A moins que ce ne soit pas la saison.
ESTRAGON. – Ce ne serait pas plutôt un arbrisseau ?
VLADIMIR. – Un arbuste.
ESTRAGON. – Un arbrisseau.
VLADIMIR. – Un – . Qu’est-ce que tu veux insinuer? Qu’on s’est trompé d’endroit?
ESTRAGON. – il devrait être là.
VLADIMIR. – il n’a pas dit fenne qu’il viendrait.
ESTRAGON. – Et s’il ne vient pas?
VLADIMIR. – Nous reviendrons demain.
ESTRAGON. – Et puis après-demain.
VLADIMIR. – Peut-être.
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ESTRAGON. – Et ainsi de suite.
VLADIMIR. – C’est-à-dire …
ESTRAGON. – Jusqu’à ce qu’il vienne.
VLADIMIR. – Tu es impitoyable.
ESTRAGON. – Nous sommes déjà venus hier.
VLADIMIR. – Ah non, là tu te goures.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que nous avons fait hier?
VLADIMIR. – Ce que nous avons fait hier?
ESTRAGON. – Oui.
VLADIMIR. – Ma foi.. Pour jeter le doute, à toi le pompon.
ESTRAGON. – Pour moi, nous éilons ici.
VLADIMIR. – L’endroit te semble familier?
ESTRAGON. – Je ne dis pas ça.
VLADIMIR. – Alors?
ESTRAGON. – Ça n’empêche pas.
VLADIMIR. – Tout de même … cet arbre … cette tourbière.
ESTRAGON. – Tu es sûr que c’était ce soir?
VLADIMIR. – Quoi?
ESTRAGON. – Qu’il fallait attendre?
VLADIMIR. – il a dit samedi. ~ il me semble.
ESTRAGON. – Après le turbin.
VLADIMIR. – J’ai dû le ‘ noter.
ESTRAGON. – Mais quel samedi? Et sommes nous samedi? Ne serait-on pas plutôt dimanche? Ou lundi? Ou vendredi?
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VLADIMIR. – Ce n’est pas possible.
ESTRAGON. – Ou jeudi.
VLADIMIR. – Comment faire?
ESTRAGON. – S’il s’est dérangé pour rien hier soir, tu penses bien qu’il ne viendra pas aujourd’hui.
VLADIMIR. – Mais tu dis que nous sommes venus hier soir.
ESTRAGON. – Je peux me tromper. ~ Taisons-nous un peu, tu veux ?
VLADIMIR. – Je veux bien. … Gogo … ¬ Gogo … GoGO!
ESTRAGON. – Je dormais. Pourquoi tu ne me laisses jamais dormir?
VLADIMIR. – Je me sentais seul.
ESTRAGON. – J’ai fait un rêve.
VLADIMIR. – Ne le raconte pas!
ESTRAGON. – Je rêvais que …
VLADIMIR. – NE LE RACONTE PAS!
ESTRAGON. – Celui-ci te suffit? ¬ Tu n’es pas gentil, Didi. A qui veux tu que je raconte mes cauchemars privés, sinon à toi?
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VLADIMIR. – Qu’ils restent privés. Tu sais bien que je ne supporte pas ça
ESTRAGON. – il y a des moments où je me demande si on ne ferait pas mieux de se quitter.
VLADIMIR. – Tu n’irais pas loin.
ESTRAGON. – Ce serait là, en effet, un grave inconvénient. ~ N’est-ce pas, Didi, que ce serait là un grave inconvénient? ~ Etant donné la beauté du chemin. ~ Et la bonté des voyageurs. ~ N’est-ce pas, Didi ?
VLADIMIR. – Du calme.
ESTRAGON. – Les Anglais disent câââm. Ce sont des gens câââms. ~ Tu connais l’histoire de l’Anglais au bordel ?
VLADIMIR. – Oui.
ESTRAGON. – Raconte-la-moi.
VLADIMIR. – Assez.
ESTRAGON. – Un Anglais s’étant enivré se rend au bordel. La sous-maîtresse lui demande s’il désire une blonde, une brune ou une rousse. Continue.
VLADIMIR. – ASSEZ!
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ESTRAGON. – Tu voulais me parler? Tu avais quelque chose à me dire? ¬ Dis, Didi…
VLADIMIR. – Je n’ai rien à te dire.
ESTRAGON. – Tu es fâché? ¬ > Pardon! ¬ > Voyons, Didi.~ Donne ta main! Embrasse-moi! Laisse-toi faire!
ESTRAGON. – Tu pues l’ail!
VLADIMIR. – C’est pour les reins. ~ Qu’estce qu’on fait maintenant?
ESTRAGON. – On attend.
VLADIMIR. – Oui, mais en attendant?
ESTRAGON. – Si on se pendait?
VLADIMIR. – Ce serait un moyen de bander.
ESTRAGON. – On bande?
VLADIMIR. – Avec tout ce qui s’ensuit. Là où ça tombe il pousse des mandragores. C’est pour ça qu’elles crient quand on les arrache. Tu ne savais pas ça?
ESTRAGON. – Pendons-nous tout de suite.
VLADIMIR. – A une branche? Je n’aurais pas confiance.
ESTRAGON. – On peut toujours essayer.
VLADIMIR. – Essaie.
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ESTRAGON. – Après toi.
VLADIMIR. – Mais non, toi d’abord.
ESTRAGON. – Pourquoi?
VLADIMIR. – Tu pèses moins lourd que moi.
ESTRAGON. – Justement.
VLADIMIR. – Je ne comprends pas.
ESTRAGON. – Mais réfléchis un peu, voyons.
VLADIMIR. – Je ne comprends pas.
ESTRAGON. – Je vais t’expliquer. La branche … la branche . . . Mais essaie donc de comprendre !
VLADIMIR. – Te ne compte plus que sur toi.
ESTRAGON. – Gogo léger – branche pas casser – Gogo mort. Didi lourd – branche casser – Didi seul. ~ Tandis que …
VLADIMIR. – Je n’avais pas pensé à ça.
ESTRAGON. – Qui peut le plus peut le moins.
VLADIMIR. – Mais est-ce que je pèse plus lourd que toi ?
ESTRAGON. – C’est toi qui le dis. Moi je n’en sais rien. il y a une chance sur deux. Ou presque.
VLADIMIR. – Alors, quoi faire?
ESTRAGON. – Ne faisons rien. C’est plus prudent.
VLADIMIR. – Attendons voir ce qu’il va nous dire.
ESTRAGON. – Qui ?
VLADIMIR. – Godot.
ESTRAGON. – Voilà.
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VLADIMIR. – Attendons d’être fixés d’abord.
ESTRAGON. – D’un autre côté, on ferait peut-être mieux de battre le fer avant qu’il soit glacé.
VLADIMIR. – Je suis curieux de savoir ce qu’il va nous dire. Ça ne nous engage à rien.
ESTRAGON. – Qu’est-ce qu’on lui a demandé au juste?
VLADIMIR. – Tu n’étais pas là?
ESTRAGON. – Je n’ai pas fait attention.
VLADIMIR. – Eh bien .. . Rien de bien précis.
ESTRAGON. – Une sorte de prière.
VLADIMIR. – Voilà.
ESTRAGON. – Une vague supplique.
VLADIMIR. – Si tu veux.
ESTRAGON. – Et qu’a-t-il répondu?
VLADIMIR. – Qu’il verrait.
ESTRAGON. – Qu’il ne pouvait rien promettre.
VLADIMIR. – Qu’il lui fallait réfléchir.
ESTRAGON. – A tête reposée .
VLADIMIR. – Consulter sa famille.
ESTRAGON. – Ses amis.
VLADIMIR. – Ses agents.
ESTRAGON. – Ses correspondants.
VLADIMIR. – Ses registres.
ESTRAGON. – Son compte en banque.
VLADIMIR. – Avant de se prononcer.
ESTRAGON. – C’est normal.
VLADIMIR. – N’est-ce pas?
ESTRAGON. – il me semble.
VLADIMIR. – A moi aussi.
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ESTRAGON. – Et nous?
VLADIMIR. – Plaît-il?
ESTRAGON. – Je dis, Et nous ?
VLADIMIR. – Je ne comprends pas.
ESTRAGON. – Quel est notre rôle là-dedans?
VLADIMIR. – Notre rôle?
ESTRAGON. – Prends ton temps.
VLADIMIR. – Notre rôle? Celui du suppliant.
ESTRAGON. – A ce point-là?
VLADIMIR. – Monsieur a des exigences à faire valoir?
ESTRAGON. – On n’a plus de droits?
VLADIMIR. – Tu me ferais rire, si cela m’était permis.
ESTRAGON. – Nous les avons perdus?
VLADIMIR. – Nous les avons bazardés. ~
ESTRAGON. – On n’est pas liés? ~ Hein?
VLADIMIR. – Ecoute!
ESTRAGON. – Je n’entends rien.
VLADIMIR. – Hsst! Moi non plus.
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ESTRAGON. – Tu m’as fait peur.
VLADIMIR. – J’ai cru que c’était lui.
ESTRAGON. – Qui?
VLADIMIR. – Godot.
ESTRAGON. – Pah ! Le vent dans les roseaux.
VLADIMIR. – J’aurais juré des cris.
ESTRAGON. – Et pourquoi crierait-il ?
VLADIMIR. – Après son cheval. ¬.
ESTRAGON. – Allons-nous-en.
VLADIMIR. – Où? ~ Ce soir on couchera peut-être chez lui, au chaud, au sec, le ventre plein, sur la paille. Ça vaut la peine qu’on attende. Non?
ESTRAGON. – Pas toute la nuit.
VLADIMIR. – il fait encore jour. ¬.
ESTRAGON. – J’ai faim.
VLADIMIR. – Veux-tu une carotte?
ESTRAGON. – il n’y a pa s autre chose?
VLADIMIR. – Je dois avoir quelques navets.
ESTRAGON. – Donne-moi une carotte. Merci. C’est un navet!
VLADIMIR. – Oh pardon! j’aurais juré une carotte. Tout ça c’est des navets. Tu as dû manger la dernière.
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Attends, ça y est. Voilà, mon cher. Rends-moi le navet. Fais-la durer, il n’y en a plus.
ESTRAGON. – Je t’ai posé une question.
VLADIMIR. – Ah.
ESTRAGON. – Est-ce que tu m’as répondu?
VLADIMIR. – Elle est bonne, ta carotte?
ESTRAGON. – Elle est sucrée.
VLADIMIR. – Tant mieux, tant mieux. ~ Qu’est-ce que tu voulais savoir?
ESTRAGON. – Je ne me rappelle plus. C’est ça qui m’embête. Délicieuse, ta carotte. Attends, ça me revient.
VLADIMIR. – Alors?
ESTRAGON. – On n’est pas liés?
VLADIMIR. – Je n’entends rien.
ESTRAGON. – Je demande si on est liés.
VLADIMIR. – Liés?
ESTRAGON. – Li-és.
VLADIMIR. – Comment, liés?
ESTRAGON. – Pieds et poings.
VLADIMIR. – Mais à qui? Par qui?
ESTRAGON. – A ton bonhomme.
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VLADIMIR. – A Godot? Liés à Godot? Quelle idée? Jamais de la vie! ~ Pas encore.
ESTRAGON. – il s’appelle Godot?
VLADIMIR. – Je crois.
ESTRAGON. – Tiens! C’est curieux, plus on va, moins c’est bon.
VLADIMIR. – Pour moi c’est le contraire.
ESTRAGON. – C’est-à-dire?
VLADIMIR. – Je me fais au goût au fur et à mesure.
ESTRAGON. – C’est ça, le contraire?
VLADIMIR. – Question de tempérament.
ESTRAGON. – De caractère.
VLADIMIR. – On n’y peut rien.
ESTRAGON. – On a beau se démener.
VLADIMIR. – On reste ce qu’on est.
ESTRAGON. – On a beau se torttiler.
VLADIMIR. – Le fond ne change pas.
ESTRAGON. – Rien à faire. Veux-tu la finir?
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POZZO. – Plus vite! – Arrière!
VLADIMIR. – Lâche-moi!
ESTRAGON. – Reste tranqutile.
Pozzo. – Attenti! il est méchant. Avec les étrangers.
ESTRAGON. – C’est lui?
VLADIMIR. – Qui?
ESTRAGON. – Voyons . ..
VLADIMIR. – Godot?
ESTRAGON. – Voilà.
Pozzo. – Je me présente Pozzo.
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VLADIMIR. – Mais non.
ESTRAGON. – il a dit Godot.
VLADIMIR. – Mais non.
ESTRAGON. – Vous n’êtes pas monsieur Godot, monsieur.”?
Pozzo. – Je suis Pozzo! ( ¬.) Ce nom ne vous dit rien? ( ¬.) Je vous demande si ce nom ne vous dit rien?
ESTRAGON. – Bazza… Bazza …
VLADIMIR. – Pozzo . .. Pozzo. – PpPozzo !
ESTRAGON. – Ah! Pozzo … voyons … Pozzo …
VLADIMIR. – C’est Pozzo ou Bozzo?
ESTRAGON. – Pozzo… non, je ne vois pas.
VLADIMIR. – J’ai connu une famille Gozzo. La mère brodait au tambour. Pozzo avance, menaçant.
ESTRAGON. – Nous ne sommes pas d’ici, monsieur.
POZZO. – Vous êtes bien des êtres humains cependant. A ce que je vois. De la même espèce que moi. De la même espèce que POZZO! D’origine divine!
VLADIMIR. – C’est-à-dire …
Pozzo. – Qui est Godot?
ESTRAGON. – Godot?
Pozzo. – Vous m’avez pris pour Godot.
P 29
VLADIMIR. – Oh non, monsieur, pas un seul instant, monsieur.
Pozzo. – Qui est-ce?
VLADIMIR. – Eh bien, c’est un … c’est une connaissance.
ESTRAGON. – Mais non, voyons, on le connaît à peine.
VLADIMIR. – Evidemment … on ne le connaît pas très bien … mais tout de même …
ESTRAGON. – Pour ma part je ne le reconnaîtrais même pas.
Pozzo. – Vous m’avez pris pour lui.
ESTRAGON. – C’est-à-dire . .. l’obscurité . . . la fatigue . . . la faiblesse … l’attente … j’avoue … j’ai cru… un instant. ..
VLADIMIR. – Ne l’écoutez pas, monsieur, ne l’écoutez pas !
Pozzo. – L’attente? Vous l’attendiez donc?
VLADIMIR. – C’est-à-dire …
Pozzo. – Ici ? Sur mes terres?
VLADIMIR. – On ne pensait pas à mal.
ESTRAGON. – C’était dans une bonne intention.
POZZO. – La route est à tout le monde.
VLADIMIR. – C’est ce qu’on se disait.
Pozzo. – C’est une honte, mais c’est ainsi.
ESTRAGON. – On n’y peut rien.
POZZO. – Ne parlons plus de ça. Debout ! ~ Chaque fois qu’il tombe il s’endort. Debout, charogne!
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Arrière ! Arrêt ! Tourne ! Mes amis, je suis heureux de vous avoir rencontrés. Mais oui, sincèrement heureux. Plus près ! Arrêt ! -vous, la route est longue quand on chemine tout seul pendant… pendant … six heures, oui, c’est bien ça, six heures à la file, sans rencontrer âme qui vive. Manteau! Tiens ça. Manteau! Le fond de l’air est frais. Fouet! Voyez-vous, mes amis, je ne peux me passer longtemps de la société de mes semblables, même quand ils ne me ressemblent qu’imparfaitement. Pliant! Plus près !
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Arrière ! Encore. Arrêt! C’est pourquoi, avec votre permission, je m’en vais rester un moment auprès de vous, avant de m’aventurer plus avant. Panier! Le grand
air, ça creuse. Panier! Plus loin! Là ! il pue. A la bonne nôtre. ¬.
ESTRAGON. – Qu’est-ce qu’il a?
VLADIMIR. – il a l’air fa fatigué.
ESTRAGON. – Pourquoi ne dépose-t-il pas ses bagages ?
VLADIMIR. – Est-ce que je sais? Attention !
ESTRAGON. – Si on lui parlait ?
VLADIMIR. – Regarde-moi ça!
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ESTRAGON. – Quoi ?
VLADIMIR. – Le cou.
ESTRAGON. – Je ne vois rien.
VLADIMIR. – Mets-toi ici.
ESTRAGON. – En effet.
VLADIMIR. – A vif.
ESTRAGON. – C’est la corde.
VLADIMIR. – A force de frotter.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que tu veux.
VLADIMIR. – C’est le nœud.
ESTRAGON. – C’est fatal.
VLADIMIR. – il n ‘es t pas mal.
ESTRAGON. – Tu trouves?
VLADIMIR. – Un peu efféminé.
ESTRAGON. – il bave.
VLADIMIR. – C’est forcé.
ESTRAGON. – il écume.
VLADIMIR. – C’est peut-être un idiot.
ESTRAGON. – Un crétin.
VLADIMIR. – On dirait un goitre.
ESTRAGON. – Ce n’est pas sûr.
VLADIMIR. – il halète.
ESTRAGON. – C’est normal.
VLADIMIR. – Et ses yeux!
ESTRAGON. – Qu’est-ce qu’ils ont?
VLADIMIR. – ils sortent.
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ESTRAGON. – Pour moi, il est en train de crever.
VLADIMIR. – Ce n’est pas sûr. ~ Pose-lui une question.
ESTRAGON. – Tu crois?
VLADIMIR. – Qu’est-ce qu’on risque?
ESTRAGON. – Monsieur …
VLADIMIR. – Plus fort.
ESTRAGON. – Monsieur …
Pozzo. – Foutez-lui la paix! Vous ne voyez pas qu’il veut se reposer? Panier! Panier! Que voulez-vous, ce n’est pas son travail. Ah! ça va mieux.
ESTRAGON. – Monsieur …
Pozzo. – Qu’est-ce que c’est, mon brave?
ESTRAGON. – Heu… vous ne mangez pas … heu… vous n’avez plus besoin… des os . . . monsieur ?
VLADIMIR. – Tu ne pouvais pas attendre?
POZZO. – Mais non, mais non, c’est tout naturel. Si j’ai besoin des os?
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Non, personnellement je n’en ai plus besoin. Mais . . . mais en principe les os reviennent au porteur. C’est donc à lui qu’il faut demander. Mais demandez-lui, demandez-lui, n’ayez pas peur, il vous le dira.
ESTRAGON. – Monsieur … pardon, monsieur . ..
Pozzo. – On te parle, porc. Réponds. Allez-y.
ESTRAGON. – Pardon, monsieur, les os, vous les voulez ?
Pozzo. – Monsieur ! Réponds ! Tu les veux ou tu ne les veux pas ? ¬ ils sont à vous. C’est pourtant
bizarre. C’est bien la première fois qu’il me refuse un os. J’espère qu’il ne va pas me faire la blague de
tomber malade.
VLADIMIR. – C’est une honte ! ¬.
Pozzo. – Faites-vous allusion à quelque chose de particulier ?
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VLADIMIR. – Traiter un homme de cette façon … je trouve ça … un être humain … non … c’est une honte !
ESTRAGON. – Un scandale !
Pozzo. – Vous êtes sévères. Quel âge avez-vous, sans indiscrétion ? ¬.
Soixante ? . . . Soixante-dix ? . . . Quel âge peut-il bien avoir ?
ESTRAGON. – Demandez-lui.
Pozzo. – Je suis indiscret. Je vais vous quitter. Merci de m’avoir tenu compagnie. A moins que je ne fume encore une pipe avec vous. Qu’en dites-vous ? Oh, je ne suis qu’un petit fumeur, un tout petit fumeur, il n’est pas dans mes habitudes de fumer deux pipes coup sur coup, ça fait battre mon cœur. ~ C’est la nicotine, on en absorbe, malgré ses précautions . Que voulez vous. ¬. Mais peut-être que vous n’êtes pas des fumeurs. Si ? Non ? Enfin, c’est un détail. ¬. Mais comment me rasseoir maintenant avec naturel, maintenant que je me suis mis debout ? Sans avoir l’air de – comment dire – de fléchir ? Vous dites? ¬. Peut-être n’avez-vous rien dit? ¬. C’est sans importance. Voyons …
ESTRAGON. – Ah! Ça va mieux.
VLADIMIR. – Partons.
ESTRAGON. – Déjà?
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Pozzo. – Un instant ! Pliant ! Encore ! Là ! Me voilà réinstallé !
VLADIMIR. – Partons.
POZZO. – J’espère que ce n’est pas moi qui vous chasse ? Restez encore un peu, vous ne le regretterez pas.
ESTRAGON. – Nous avons le temps.
POZZO. – La deuxième est toujours moins bonne que la première, je veux dire. Mais elle est bonne quand même.
VLADIMIR. – Je m’en vais.
POZZO. – il ne peut plus supporter ma présence. Je suis sans doute peu humain, mais est-ce une raison ? Réfléchissez, avant de commettre une imprudence. Mettons que vous partiez maintenant, pendant qu’il fait encore jour, car malgré tout il fait encore jour. Bon. Que devient en ce cas – je suis éteint – en ce cas. .. en ce cas. .. que devient en ce cas votre rendez-vous avec ce … Godet … Godot. .. Godin … ¬ . .. enfin vous voyez qui je veux dire, dont votre avenir dépend ¬ . .. enfin votre
avenir immédiat.
ESTRAGON. – il a raison.
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VLADIMIR. – Comment le saviez-vous ?
Pozzo. – Votià qu’il m’adresse à nouveau la parole ! Nous finirons par nous prendre en affection.
ESTRAGON. – Pourquoi ne dépose-t-il pas ses bagages ?
POZZO. – Moi aussi je serais heureux de le rencontrer. Plus je rencontre de gens, plus je suis heureux. Avec la moindre créature on s’instruit, on s’enrichit, on goûte mieux son bonheur. Vous-mêmes vous-mêmes, qui sait, vous m’aurez peut être apporté quelque chose.
ESTRAGON. – Pourquoi ne dépose-t-il pas ses bagages ?
POZZO. – Mais ça m’étonnerait.
VLADIMIR. – On vous pose une question.
Pozzo. – Une question ? Qui ? Laquelle ? ¬. Tout à l’heure vous me disiez Monsieur, en tremblant. Maintenant vous me posez des questions. Ça va mal finir.
VLADIMIR. – Je crois qu’il t’écoute.
ESTRAGON. – Quoi ?
VLADIMIR. – Tu peux lui demander maintenant. il est alerté.
ESTRAGON. – Lui demander quoi ?
VLADIMIR. – Pourquoi il ne dépose pas ses bagages.
ESTRAGON. – Je me le demande.
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VLADIMIR. – Mais demande-lui, voyons.
Pozzo. – Vous me demandez pourquoi il ne dépose pas ses bagages, comme vous dites ?
VLADIMIR. – Voilà.
POZZO. – Vous êtes bien d’accord ?
ESTRAGON . – il souffle comme un phoque.
Pozzo. – Je vais vous répondre. Mais restez tranquille, je vous en supplie, vous me rendez nerveux.
VLADIMIR. – Viens ici.
ESTRAGON. – Qu’est-ce qu’il y a?
VLADIMIR. – il va parler.
Pozzo. – C’est parfait. Tout le monde y est ? Tout le monde me regarde ? Regarde-moi, porc !
Parfait. Je suis prêt. Tout le monde m’écoute ? Avance ! Là ! Tout le monde est prêt ? Alors quoi ? Je n’aime pas parler dans le vide. Bon. Voyons.
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ESTRAGON. – Je m’en vais.
POZZO. – Qu’est-ce que vous m’avez demandé au juste ?
VLADIMIR. – Pourquoi il …
POZZO. – Ne me coupez pas la parole ! ~ Si nous parlons tous en même temps nous n’en sortirons jamais. ~ Qu’est-ce que je disais ? Qu’est-ce que je disais ?
ESTRAGON. – Bagages ! Pourquoi ? Toujours tenir. Jamais déposer. Pourquoi ?
Pozzo. – J’y suis. il falait me le dire plus tôt. Pourquoi il ne se met pas à son aise. Essayons d’y voir clair. N’en a-t-il pas le droit? Si. C’est donc qu’il ne veut pas ? Voilà qui est raisonné. Et pourquoi ne veut-il pas ? ~ Messieurs, je vais vous le dire.
VLADIMIR. – Attention !
POZZO. – C’est pour m’impressionner, pour que je le garde.
ESTRAGON. – Comment?
POZZO. – Je me suis peut-être mal exprimé. il cherche à m’apitoyer, pour que je renonce à me séparer de lui. Non, ce n’est pas tout à fait ça.
VLADIMIR. – Vous voulez vous en débarrasser ?
Pozzo. – il veut m’avoir, mais il ne m’aura pas.
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VLADIMIR. – Vous voulez vous en débarrasser ?
Pozzo. – il s’imagine qu’en le voyant bon porteur je serai tenté de remployer à l’avenir dans cette capacité.
ESTRAGON. – Vous n’en voulez plus?
Pozzo. – En réalité il porte comme un porc. Ce n’est pas son métier.
VLADIMIR. – Vous voulez vous en débarrasser ?
Pozzo. – il se figure qu’en le voyant infatigable je vais regretter ma décision. Tel est son misérable calcul. comme si j’étais à court d’hommes de peine ! Atlas, fils de Jupiter ! ¬. Et voilà. Je pense avoir répondu à votre question. En avez vous d’autres ?
VLADIMIR. – Vous voulez vous en débarraser?
Pozzo. – Remarquez que j’aurais pu être à sa place et lui à la mienne. Si le hasard ne s’y était pas opposé. A chacun son dû.
VLADIMIR. – Vous voulez vous en débarrasr?
Pozzo. – Vous dites ?
VLADIMIR. – Vous voulez vous en débarrasr?
Pozzo. – En effet. Mais au lieu de le chasser, comme j’aurais pu, je veux dire au lieu de le mettre tout simplement à la porte, à coups de pied dans le cul, je l’emmène, telle est ma bonté, au marché de Saint-Sauveur, où je compte bien en tirer quelque chose. A vrai dire, chasser de tels êtres, ce n’est pas possible. Pour bien faire, il faudrait les tuer. Lucky pleure.
ESTRAGON. – il pleure.
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Pozzo. – Les vieux chiens ont plus de dignité. Consolez-le, puisque vous le plaignez. Prenez. Essuyez-lui les yeux. Comme ça il se sentira moins abandonné.
VLADIMIR. – Donne, je le ferai, moi.
POZZO. – Dépêchez-vous. Bientôt il ne pleurera plus. ¬ Mouchoir.
ESTRAGON. – Le salaud ! La vache ! il m’a estropié !
Pozzo. – Je vous avais dit qu’il n’aime pas les étrangers.
VLADIMIR. – Fais voir. il saigne !
Pozzo. – C’est bon signe.
ESTRAGON. – Je ne pourrai plus marcher !
VLADIMIR (tendrement). – Je te porterai. ¬ Le cas échéant.
Pozzo. – il ne pleure plus.
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Vous l’avez remplacé, en quelque sorte. Les larmes du monde sont immuables. Pour chacun qui se met à pleurer, quelque part un autre s’arête. il en va de même du rire. Ne disons donc pas de mal de notre époque, elle n’est pas plus malheureuse que les precedentes. ¬. N’en disons pas de bien non plus. ¬. N’en parlons pas. ¬. il est vrai que la population a augmenté.
VLADIMIR. – Essaie de marcher.
Pozzo. – Savez-vous qui m’a appris toutes ces belles choses ? Lui !
VLADIMIR. – La nuit ne viendra-t-elle donc jamais ?
Pozzo. – Sans lui je n’aurais jamais pensé, jamais senti, que des choses basses, ayant trait à mon métier de – peu importe. La beauté, la grâce, la vérité de première classe, je m’en savais incapable. Alors j’ai pris un knouk.
VLADIMIR. – Un knouk ?
Pozzo. – il y aura bientôt soixante ans que ça dure… oui, bientôt soixante. On ne me les donnerait pas, n’est-ce pas ? A côté de lui j’ai l’air d’un jeune homme, non ? Chapeau ! Maintenant, regardez. Vous avez vu ?
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VLADIMIR. – Qu’est-ce que c’est, un knouk ?
Pozzo. – Vous n’êtes pas d’ici. Etes-vous seulement du siècle ? Autrefois on avait des bouffons. Maintenant on a des knouks. Ceux qui peuvent se le permettre.
VLADIMIR. – Et vous le chassez à présent ? Un si vieux, un si fidèle serviteur ?
ESTRAGON. – Fumier !
VLADIMIR. – Après en avoir sucé la substance vous le jetez comme un . . . comme une peau de banane. Avouez que …
Pozzo. – Je n’en peux plus … plus supporter . . . ce qu’il fait… pouvez pas savoir. .. c’est affreux . . . faut qu’il s’en aille. . . je deviens fou … Je n’en peux plus … peux plus . . . ¬.
VLADIMIR. – il n’en peut plus .
ESTRAGON. – C’est affreux.
VLADIMIR. – II devient fou.
ESTRAGON. – C’est dégoûtant.
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VLADIMIR. – Comment osez-vous ? C’est honteux ! Un si bon maître ! Le faire souffrir ainsi ! Après tant d’années ! Vraiment !
Pozzo. – Autrefois … il était gentil. .. il m’aidait… me distrayait… il me rendait meilleur … maintenant. .. il m’assassine …
ESTRAGON. – Est-ce qu’il veut le remplacer ?
VLADIMIR. – Comment ?
ESTRAGON. – Je n’ai pas compris s’il veut le remplacer ou s’il n’en veut plus après lui.
VLADIMIR. – Je ne crois pas.
ESTRAGON. – Comment ?
VLADIMIR. – Je ne sais pas.
ESTRAGON. – Faut lui demander.
Pozzo. – Messieurs, je ne sais pas ce qui m’est arrivé. Je vous demande pardon. Oubliez tout ça. Je ne sais plus très bien ce que j’ai dit, mais vous pouvez être sûrs qu’il n’y avait pas un mot de vrai là-dedans. Est-ce que j’ai l’air d’un homme qu’on fait souffrir, moi ? Voyons ! Qu’est-ce que j’ai fait de ma pipe ?
VLADIMIR. – Charmante soirée.
ESTRAGON. – Inoubliable.
VLADIMIR. – Et ce n’est pas fini.
ESTRAGON. – On dirait que non.
VLADIMIR. – Ça ne fait que commencer.
ESTRAGON. – C’est terrible.
VLADIMIR. – On se croirait au spectacle.
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ESTRAGON. – Au cirque.
VLADIMIR. – Au music-hall.
ESTRAGON. – Au cirque.
Pozzo. – Mais qu’ai-je donc fait de ma bruyère !
ESTRAGON. – il est marant ! il a perdu sa bouffarde !
VLADIMIR. – Je reviens.
ESTRAGON. – Au fond du couloir, à gauche.
VLADIMIR. – Garde ma place.
POZZO. – J’ai perdu mon Abdullah !
ESTRAGON. – il est tordant !
POZZO. – Vous n’auriez pas vu – Oh ! il est parti ! . . . Sans me dire au revoir ! Ce n’est pas chic ! Vous auriez dû le retenir.
ESTRAGON. – II s’est retenu tout seul.
POZZO. – Oh ! ~ A la bonne heure.
ESTRAGON. – Venez par ici.
Pozzo. – Pour quoi faire ?
ESTRAGON. – Vous allez voir.
POZZO. — Vous voulez que je me lève ?
ESTRAGON. – Venez … venez .. . vite.
ESTRAGON. – Regardez !
Pozzo. – Oh là là!
ESTRAGON. – C’est fini.
Pozzo. – il n’est pas content ?
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ESTRAGON. – Tu as raté des choses formidables. Dommage.
POZZO. – il s’apaise. D’ailleurs,tout s’apaise, je le sens. Une grande paix descend. Ecoutez. Pan dort.
VLADIMIR. – La nuit ne viendra-t-elle jamais ?
Pozzo. – Vous ne tenez pas à partir avant ?
ESTRAGON. – C’est-à-dire … Vous comprenez . ..
Pozzo. – Mais c’est tout naturel, c’est tout naturel. Moi-même, à votre place, si j’avais rendez-vous avec un Godin … Godet… Godot… enfin vous voyez qui je veux dire, j’attendrais qu’il fasse nuit noire avant d’abandonner. J’aimerais bien me rasseoir, mais je ne sais pas trop comment m’y prendre.
ESTRAGON. – Puis-je vous aider ?
Pozzo. – Si vous me demandiez, peut-être ?
ESTRAGON. – Quoi ?
POZZO. – Si vous me demandiez de me rasseoir.
ESTRAGON. – Ça vous aiderait ?
POZZO. – Il me semble.
ESTRAGON. – Allons-y. Rasseyez-vous, monsieur, je vous en prie.
Pozzo. – Non non, ce n’est pas la peine. Insistez un peu.
ESTRAGON. – Mais voyons, ne restez pas debout comme ça, vous allez attraper froid.
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POZZO. – Vous croyez ?
ESTRAGON. – Mais c’est absolument certain.
Pozzo. – Vous avez sans doute raison. Merci, mon cher. Me voilà réinstallé. Mais il est temps que je vous quitte, si je ne veux pas me mettre en retard.
VLADIMIR. – Le temps s’est arrêté.
Pozzo. – Ne croyez pas ça, monsieur, ne croyez pas ça. Tout ce que vous voulez, mais pas ça.
ESTRAGON. – il voit tout en noir aujourd’hui.
Pozzo. – Sauf le firmament. Patience, ça va venir. Mais je vois ce que c’est, vous n’êtes pas d’ici, vous ne savez pas encore ce que c’est que le crépuscule chez nous. Voulez-vous que je vous le dise ? ¬. Je veux bien vous satisfaire. Un peu d’attention, s’il vous plait. Qu’est-ce qu’il a, ce fouet ?
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il ne vaut plus rien, ce fouet. Qu’est-ce que je disais ?
VLADIMIR. – Partons.
ESTRAGON. – Mais ne restez pas debout comme ça, vous allez attraper la crève.
Pozzo. – C’est vrai. Comment vous appelez-vous ?
ESTRAGON – Catulle.
Pozzo – Ah oui, la nuit. Mais soyez donc un peu plus attentifs, sinon nous n’arriverons jamais à rien. Regardez. Veux-tu regarder le ciel, porc ! Bon, ça suffit. Qu’est-ce
qu’il a de si extraordinaire ? En tant que ciel ? il est pâle et lumineux, comme n’importe quel ciel à cette heure de la journée. ~ Dans ces latitudes. ~ Quand il fait
beau. il y a une heure environ – après nous avoir versé depuis mettons dix heures du matin sans faiblir des torrents de lumière rouge et blanche, il s’est mis à perdre de son éclat, à pâlir, à pâlir, toujours un peu plus, un peu plus, jusqu’à ce que vlan ! fini ! il ne bouge plus ! ¬. Mais
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– mais, derrière ce voile de douceur et de calme la nuit galope et viendra se jeter sur nous pfft ! comme ça – au moment où nous nous y attendrons le moins . ¬. C’est comme ça que ça se passe sur cette putain de terre. ¬.
ESTRAGON. – Du moment qu’on est prévenus.
VLADIMIR. – On peut patienter.
ESTRAGON. – On sait à quoi s’en tenir.
VLADIMIR. – Plus d’inquiétude à avoir.
ESTRAGON. – Il n’y a qu’à attendre.
VLADIMIR. – Nous en avons l’habitude.
Pozzo. – Comment m’avez-vous trouvé ? Bon ? Moyen ? Passable ? Quelconque ? Franchement mauvais ?
VLADIMIR. – Oh, très bien, tout à fait bien.
Pozzo. – Et vous, monsieur ?
ESTRAGON. – Oh très bon, très très très bon.
Pozzo. – Merci, messieurs ! J’ai tant besoin d’encouragement J’ai un peu faibli sur la fin. Vous n’avez pas remarqué ?
VLADIMIR. – Oh, peut-être un tout petit peu.
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ESTRAGON. – J’ai cru que c’était exprès.
Pozzo. – C’est que ma mémoire est défectueuse. ¬.
ESTRAGON. – En attendant, il ne se passe rien.
Pozzo. – Vous vous ennuyez ?
ESTRAGON. – Plutôt.
Pozzo. – Et vous, monsieur ?
VLADIMIR. – Ce n’est pas folichon. ¬.
Pozzo. – Messieurs, vous avez été … convenables avec moi.
ESTRAGON. – Mais non !
VLADIMIR. – Quelle idée !
Pozzo. – Mais si, mais si, vous avez été corrects. De sorte que je me demande. .. Que puis-je faire à mon tour pour ces braves gens qui sont en train de s’ennuyer?
ESTRAGON. – Même un louis serait le bienvenu.
VLADIMIR. – Nous ne sommes pas des mendiants.
Pozzo. – Que puis-je faire, voilà ce que je me dis, pour que le temps leur semble moins long ? Je leur ai donné des os, je leur ai parlé de choses et d’autres, je leur ai expliqué le crépuscule, c’est une afaire entendue. Et j’en passe. Mais est-ce suffisant, voilà ce qui me torture, est-ce suffisant ?
ESTRAGON. – Même cent sous.
VLADIMIR. – Tais-toi!
ESTRAGON. – J’en prends le chemin.
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Pozzo. – Est-ce suffisant ? Sans doute. Mais je suis large. C’est ma nature. Aujourd’hui. Tant pis pour moi. Car je vais souffrir, cela est certain. Que préférez-vous ? Qu’il danse, qu’il chante, qu’il récite, qu’il pense, qu’il. ..
ESTRAGON. – Qui ?
Pozzo. – Qui ! Vous savez penser, vous autres ?
VLADIMIR. – il pense ?
Pozzo. – Parfaitement. A haute voix. il pensait même très joliment autrefois, je pouvais l’écouter pendant des heures. Maintenant. . . Enfin, tant pis. Alors, vous voulez qu’il nous pense quelque chose?
ESTRAGON. – J’aimerais mieux qu’il danse, ce serait plus gai.
Pozzo. – Pas forcément.
ESTRAGON. – N’est-ce pas, Didi, que ce serait plus gai ?
VLADIMIR. – J’aimerais bien l’entendre penser.
ESTRAGON. – il pourrait peut-être danser d’abord et penser ensuite ? Si ce n’est pas trop lui demander.
VLADIMIR. – Est-ce possible ?
Pozzo. – Mais certainement, rien de plus facile. C’est d’ailleurs l’ordre naturel.
VLADIMIR. – Alors, qu’il danse.
POZZO. – Tu entends ?
ESTRAGON. – il ne refuse jamais ?
Pozzo. – Je vous expliquerai ça tout à l’heure. Danse, pouacre !
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ESTRAGON. – C’est tout?
Pozzo. – Encore !
ESTRAGON. – Eh ben, mon cochon ! J’en ferais autant.
Avec un peu d’entraînement.
VLADIMIR. – Il est fatigué.
Pozzo. – Autrefois, il dansait la farandole, l’almée, le branle, la gigue, le fandango et même le hompipe. Il bondissait. Maintenant il ne fait plus que ça. Savez-vous comment il l’appelle ?
ESTRAGON. – La mort du lampiste.
VLADIMIR. – Le cancer des vieillards.
Pozzo. – La danse du filet. li se croit empêtré dans un filet.
VLADIMIR. – li y a quelque chose …
Pozzo. – Woooa !
ESTRAGON. – Il ne refuse jamais ?
Pozzo. – Je vais vous expliquer ça. Attendez. Qu’est-ce que j’ai fait de ma poire ? Ça alors ! J’ai perdu mon pulvérisateur !
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ESTRAGON. – Mon poumon gauche est très faible. Mais mon poumon droit est en parfait état !
POZZO. – Tant pis, je m’en passerai. Qu’est-ce que je disais ? Attendez ! Ça alors ! Aidez-moi !
ESTRAGON. – Je cherche.
VLADIMIR. – Moi aussi.
Pozzo. – Attendez ! ~ ¬.
ESTRAGON. – Ah!
VLADIMIR. – il a trouvé.
POZZO. – Et alors?
ESTRAGON. – Pourquoi ne dépose-t-il pas ses bagages ?
VLADIMIR. – Mais non !
Pozzo. – Vous êtes sûr ?
VLADIMIR. – Mais voyons, vous nous l’avez déjà dit.
Pozzo. – Je vous l’ai déjà dit ?
ESTRAGON. – il nous l’a déjà dit ?
VLADIMIR. – D’ailleurs, il les a déposés.
ESTRAGON. – C’est vrai. Et après ?
VLADIMIR. – Puisqu’il a déposé ses bagages, il est impossible que nous ayons demandé pourquoi il ne les dépose pas.
POZZO. – Fortement raisonné !
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ESTRAGON. – Et pourquoi les a-t-il déposés ?
POZZO. – Voilà.
VLADIMIR. – Afin de danser.
ESTRAGON. – C’est vrai. ~ ¬.
ESTRAGON. – Rien ne se passe, personne ne vient, personne ne s’en va, c’est terrible.
VLADIMIR. – Dites-lui de penser.
Pozzo. – Donnez-lui son chapeau.
VLADIMIR. – Son chapeau ?
Pozzo. – il ne peut pas penser sans chapeau.
VLADIMIR. – Donne-lui son chapeau.
ESTRAGON. – Moi ? Après le coup qu’il m’a fait ? Jamais !
VLADIMIR. – Je vais le lui donner, moi.
ESTRAGON. – Qu’il aille le chercher.
Pozzo. – il vaut mieux le lui donner.
VLADIMIR. – Je vais le lui donner.
Pozzo. – il faut le lui mettre.
ESTRAGON. – Dites-lui de le prendre.
Pozzo. – il vaut mieux le lui mettre.
VLADIMIR. – Je vais le lui mettre. ¬.
ESTRAGON. – Qu’est-ce qu’il attend ?
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Pozzo. – Eloignez-vous. Pense, porc ! Arrête ! Avance ! Là ! Pense ! ~
LUCKY. – D’autre part, pour ce qui est …
Pozzo. – Arrête ! Arrière ! Là ! Hue ! Pense !
LUCKY. – Etant donné l’existence telle qu’elle jaillit des récents travaux publics de Poinçon et Wattmann d’un Dieu personnel quaquaquaqua à barbe blanche quaqua hors du temps de l’étendue qui du haut de sa divine apathie sa divine athambie sa divine aphasie nous aime bien à quelques exceptions près on ne sait pourquoi mais ça viendra et souffre à l’instar de la divine Miranda avec ceux qui sont on ne sait pourquoi mais on a le temps dans le tourment dans les feux dont les feux les flammes pour peu que ça dure encore un peu et qui peut en douter mettront à la fin le feu aux poutres assavoir porteront l’enfer aux nues si bleues par moments encore aujourd’hui et calmes si calmes d’un calme qui pour être intennittent n’en est pas moins le bienvenu mais n’anticipons pas et attendu d’autre part qu’à la suite des recherches inachevées n’anticipons pas des recherches inachevées mais néanmoins couronnées par l’Acacacacadémie d’Anthropopopométrie de Berne-en-Bresse de Testu
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et Conard il est établi sans autre possibilité d’erreur que celle afférente aux calculs humains qu’à la suite des recherches inachevées inachevées de Testu et Conard il est établi tabli tabli ce qui suit qui suit qui suit assavoir mais n’anticipons pas on ne sait pourquoi à la suite des travaux de Poinçon et Wattmann il apparaît aussi clairement si clairement qu’en vue des labeurs de Fartov et Belcher inachevés inachevés on ne sait pourquoi de Testu et Conard inachevés inachevés il apparaît que l’homme contrairement à l’opinion contraire que l’homme en Bresse de Testu et Conard que l’homme enfin bref que l’homme en bref enfin malgré les progrès de l’alimentation et de l’élimination des déchets est en train de maigrir et en même temps parallèlement on ne sait pourquoi malgré l’essor de la culture physique de la pratique des sports tels tels tels le tennis le football la course et à pied et à bicyclette la natation l’équitation l’aviation la conation le tennis le camogie le patinage et sur glace et sur asphalte le tennis l’aviation les sports les sports d’hiver d’été d’automne d’automne d’automne le tennis sur gazon sur sapin et sur terre battue l’aviation le tennis le hockey sur terre sur mer et dans les airs la pénicilline et succédanés bref je reprends en même temps parallèlement de rapetisser on ne sait pourquoi malgré le tennis je reprends l’aviation le golf tant à neuf qu’à dix-huit trous le tennis sur glace bref on ne sait pourquoi en Seine Seine-et-Oise Seine-et-Marne Marne-et-Oise assavoir en même temps parallèlement
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on ne sait pourquoi de maigrir rétrécir je reprends Oise Marne bref la perte sèche par tête de pipe depuis la mort de Voltaire étant de l’ordre de deux doigts cent grammes par tête de pipe environ en moyenne à peu près chiffres ronds bon poids déshabillé en Nonnandie on ne sait pourquoi bref enfin peu importe les faits sont là et considerant d’autre part ce qui est encore plus grave qu’il ressort ce qui est encore plus grave a la lumière la lumière des expériences en cours de Steinweg et Petermann il ressort ce qui est encore plus grave qu’il ressort ce qui est encore plus grave qu’à la lumière la lumière des expériences abandonnées de Steinweg et Petermann qu’a la campagne a la montagne et au bord de la mer et des cours et d’eau et de feu l’air est le même et la terre assavoir l’air et la terre par les grands froids l’air et la terre faits pour les pierres par les grands froids hélas au septième de leur ère l’éther la terre la mer pour les pierres par les grands fonds les grands froids sur mer sur terre et dans les airs peuchère je reprends on ne sait pourquoi malgré le tennis les faits sont là on ne sait pourquoi je reprends au suivant bref enfin hélas au suivant pour les pierres qui peut en douter je reprends mais n’anticipons pas je reprends la tête en même temps parallèlement on ne sait pourquoi malgré le tennis au suivant la barbe les flammes les pleurs les pierres si bleues si calmes hélas la tête la tête la tête la tête en Normandie malgré le tennis les labeurs abandonnés inachevés plus grave les pierres bref je reprends hélas hélas
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abandonnés inachevés la tête la tête en Normandie malgré le tennis la tête hélas les pierres Conard Conard … Tennis !. .. Les pierres !. .. Si calmes !… Conard ! … Inachevés !. ..
Pozzo. – Son chapeau !
ESTRAGON. – Je suis vengé.
Pozzo. – Donnez-moi ça ! Comme ça il ne pensera plus !
VLADIMIR. – Mais va-t-il pouvoir s’orienter ?
Pozzo. – C’est moi qui l’orienterai. Debout ! Porc !
ESTRAGON. – il est peut-être mort.
VLADIMIR. – Vous allez le tuer.
Pozzo. – Debout ! Charogne ! Aidez-moi.
VLADIMIR. – Mais comment faire ?
Pozzo. – Soulevez-le !
ESTRAGON. – il fait exprès.
Pozzo. – il faut le soutenir. ~ Allez, allez, soulevez-le !
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ESTRAGON. – Moi j’en ai marre.
VLADIMIR. – Allons, essayons encore une fois.
ESTRAGON. – Pour qui nous prend-il ?
VLADIMIR. – Allons.
Pozzo. – Ne le lâchez pas ! Ne bougez pas ! Tenez-le bien ! Ne le lâchez pas ! Tenez-le toujours ! Voilà, vous pouvez le lâcher. En avant ! Tourne ! Ça y est, il peut marcher. Merci, messieurs, et laissez-moi vous – vous souhaiter – vous souhaiter – mais où ai-je donc mis ma montre ? Ça alors ! Une véritable savonnette, messieurs, à secondes trotteuses. C’est mon pépé qui me l’a donnée. Elle est peut-être tombée. Ça, par exemple !
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VLADIMIR. – Elle est peut-être dans votre gousset.
Pozzo. – Attendez. Je n’entends rien ! Venez voir. ¬. il me semble qu’on devrait entendre le tic-tac.
VLADIMIR. – Silence !
ESTRAGON. – J’entends quelque chose.
Pozzo. – Où ?
VLADIMIR. – C’est le cœur.
Pozzo. – Merde alors !
VLADIMIR. – Silence !
ESTRAGON. – Peut-être qu’elle s’est arrêtée.
Pozzo. – Lequel de vous sent si mauvais ?
ESTRAGON. – Lui pue de la bouche, moi des pieds.
POZZO. – Je vais vous quitter.
ESTRAGON. – Et votre savonnette ?
Pozzo. – J’ai dû la laisser au château.
ESTRAGON. – Alors, adieu.
POZZO. – Adieu.
VLADIMIR. – Adieu.
ESTRAGON. – Adieu. ¬.
VLADIMIR. – Adieu.
Pozzo. – Adieu.
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ESTRAGON. – Adieu.
Pozzo. – Et merci.
VLADIMIR. – Merci à vous.
Pozzo. – De rien.
ESTRAGON. – Mais si.
Pozzo. – Mais non.
VLADIMIR. – Mais si.
ESTRAGON. – Mais non. ¬.
Pozzo. – Je n’arrive pas . . . à partir.
ESTRAGON. – C’est la vie.
VLADIMIR. – Vous allez dans le mauvais sens.
Pozzo. – il me faut de l’élan.
Ecartez-vous ! En avant !
ESTRAGON. – En avant !
VLADIMIR. – En avant !
POZZO. – Plus vite ! Plus vite ! Plus vite ! Mon pliant ! Adieu !
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ESTRAGON, VLADIMIR. – Adieu! Adieu !
Pozzo. – Debout ! Porc ! En avant ! En avant ! Adieu ! Plus vite ! Porc ! Hue ! Adieu ! ¬.
VLADIMIR. – Ça a fait passer le temps.
ESTRAGON. – il serait passé sans ça.
VLADIMIR. – Oui. Mais moins vite. Un temps.
ESTRAGON. – Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
VLADIMIR. – Je ne sais pas.
ESTRAGON. – Allons-nous-en.
VLADIMIR. – On ne peut pas.
ESTRAGON. – Pourquoi ?
VLADIMIR. – On attend Godot.
ESTRAGON. – C’est vrai. ~
VLADIMIR. – ils ont beaucoup changé.
ESTRAGON. – Qui ?
VLADIMIR. – Ces deux-là.
ESTRAGON. – C’est ça, faisons un peu de conversation.
VLADIMIR. – N’est-ce pas qu’ils ont beaucoup changé ?
ESTRAGON. – C’est probable. il n’y a que nous qui n’y arrivons pas.
VLADIMIR. – Probable ? C’est certain. Tu les as bien vus ?
P 63
ESTRAGON. – Si tu veux. Mais je ne les connais pas.
VLADIMIR. – Mais si, tu les connais.
ESTRAGON. – Mais non.
VLADIMIR. – Nous les connaissons, je te dis. Tu oublies tout. ~ A moins que ce ne soient pas les mêmes.
ESTRAGON. – La preuve, ils ne nous ont pas reconnus.
VLADIMIR. – Ça ne veut rien dire. Moi aussi j’ai fait semblant de ne pas les reconnaître. Et puis, nous, on ne nous reconnaît jamais.
ESTRAGON. – Assez. Ce qu’il faut – Aïe ! Aïe !
VLADIMIR. – A moins que ce ne soient pas les mêmes.
ESTRAGON. – Didi ! C’est l’autre pied !
VOIX EN COULISSE. – Monsieur !
ESTRAGON. – Ça recommence.
VLADIMIR. – Approche, mon enfant.
GARÇON. – Monsieur Albert ?
VLADIMIR. – C’est moi.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que tu veux ?
VLADIMIR. – Avance.
P 64
ESTRAGON. – Avance, on te dit !
VLADIMIR. – Qu’est-ce que c’est ?
GARÇON. – C’est monsieur Godot
VLADIMIR. Evidemment. ~ Approche.
ESTRAGON. – Approche, on te dit ! Pourquoi tu viens si tard ?
VLADIMIR. – Tu as un message de monsieur Godot ?
GARÇON. – Oui monsieur.
VLADIMIR. – Eh bien, dis-le.
ESTRAGON. – Pourquoi tu viens si tard ?
VLADIMIR. – Laisse -le tranquille.
ESTRAGON. – Fous-moi la paix, toi. Tu sais l’heure qu’il est ?
GARÇON. – Ce n’est pas ma faute, monsieur !
ESTRAGON. – C’est la mienne peut-être ?
GARÇON. – J’avais peur, monsieur.
ESTRAGON. – Peur de quoi ? De nous ? ~ Réponds !
VLADIMIR. – Je vois ce que c’est, ce sont les autres qui lui ont fait peur.
ESTRAGON. – il Y a combien de temps que tu es là ?
GARÇON. – il y a un moment, monsieur.
P 65
VLADIMIR. – Tu as eu peur du fouet ?
GARÇON. – Oui monsieur.
VLADIMIR. – Des cris ?
GARÇON. – Oui monsieur.
VLADIMIR. – Des deux messieurs ?
GARÇON. – Oui monsieur.
VLADIMIR. – Tu les connais.
GARÇON. – Non monsieur.
VLADIMIR. – Tu es d’ici ?
GARÇON. – Oui monsieur.
ESTRAGON. – Tout ça c’est des mensonges !
GARÇON. – Mais c’est la vérité, monsieur.
VLADIMIR. – Mais laisse-le donc tranquille ! Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu as ?
ESTRAGON. – Je suis malheureux.
VLADIMIR. – Sans blague ! Depuis quand ?
ESTRAGON. – J’avais oublié.
VLADIMIR. – La mémoire nous joue de ces tours. Eh bien ?
GARÇON. – Monsieur Godot…
VLADIMIR. – Je t’ai déjà vu, n’est-ce pas ?
GARÇON. – Je ne sais pas, monsieur.
P 66
VLADIMIR. – Tu ne me connais pas ?
GARÇON. – Non monsieur.
VLADIMIR. – Tu n’es pas venu hier ?
GARÇON. – Non monsieur.
VLADIMIR. – C’est la première fois que tu viens ?
GARÇON. – Oui monsieur. ¬.
VLADIMIR. – On dit ça. ~ Eh bien, continue.
GARÇON. – Monsieur Godot m’a dit de vous dire qu’il ne viendra pas ce soir mais sûrement demain.
VLADIMIR. – C’est tout ?
GARÇON. – Oui monsieur.
VLADIMIR. – Tu travailles pour monsieur Godot ?
GARÇON. – Oui monsieur.
VLADIMIR. – Qu’est-ce que tu fais ?
GARÇON. – Je garde les chèvres, monsieur.
VLADIMIR. – il est gentil avec toi ?
GARÇON. – Oui monsieur.
VLADIMIR. – II ne te bat pas ?
GARÇON. – Non monsieur, pas moi.
VLADIMIR. – Qui est-ce qu’il bat ?
GARÇON. – il bat mon frère, monsieur.
VLADIMIR. – Ah tu as un frère ?
GARÇON. – Oui, monsieur.
VLADIMIR. – Qu’est-ce qu’il fait ?
GARÇON. – il garde les brebis, monsieur.
VLADIMIR. – Et pourquoi il ne te bat pas, toi ?
P 67
GARÇON. – Je ne sais pas, monsieur.
VLADIMIR. – il doit t’aimer.
GARÇON. – Je ne sais pas, monsieur.
VLADIMIR. – il te donne assez à manger ? Est-ce qu’il te donne bien à manger ?
GARÇON. – Assez bien, monsieur.
VLADIMIR. – Tu n’es pas malheureux ? Tu entends ?
GARÇON. – Oui monsieur.
VLADIMIR. – Et alors ?
GARÇON. – Je ne sais pas, monsieur.
VLADIMIR. – Tu ne sais pas si tu es malheureux ou non ?
GARÇON. – Non monsieur.
VLADIMIR. – C’est comme moi. ~ Où c’est que tu couches ?
GARÇON. – Dans le grenier, monsieur.
VLADIMIR. – Avec ton frère ?
GARÇON. – Oui monsieur.
VLADIMIR. – Dans le foin ?
GARÇON. – Oui monsieur. ~
VLADIMIR. – Bon, va-t’en.
GARÇON. – Qu’est-ce que je dois dire à monsieur Godot, monsieur ?
VLADIMIR. – Dis-lui… Dis-lui que tu nous as vus. ~ Tu nous a bien vus, n’est-ce pas ?
GARÇON. – Oui monsieur. ~ ¬
P 68
VLADIMIR. – Enfin ! Qu’est-ce que tu fais ?
ESTRAGON. – Je fais comme toi, je regarde la blafarde.
VLADIMIR. – Je veux dire, avec tes chaussures.
ESTRAGON. – Je les laisse là. ~ Un autre viendra, aussi… aussi… que moi, mais chaussant moins grand, et elles feront son bonheur.
VLADIMIR. – Mais tu ne peux pas aller pieds nus.
ESTRAGON. – Jésus l’a fait.
VLADIMIR. – Jésus ! Qu’est-ce que tu vas chercher là ! Tu ne vas tout de même pas te comparer à lui ?
ESTRAGON. – Toute ma vie je me suis comparé à lui.
VLADIMIR. – Mais là-bas il faisait chaud ! il faisait bon !
ESTRAGON. – Oui. Et on crucifiait vite. ¬.
VLADIMIR. – Nous n’avons plus rien à faire ici.
ESTRAGON. – Ni ailleurs.
VLADIMIR. – Voyons, Gogo, ne sois pas comme ça. Demain tout ira mieux.
ESTRAGON. – Comment ça ?
P 69
VLADIMIR. – Tu n’as pas entendu ce que le gosse a dit ?
ESTRAGON. – Non.
VLADIMIR. – Il a dit que Godot viendra sûrement demain. ~ Ça ne te dit rien ?
ESTRAGON. – Alors il n’y a qu’à attendre ici.
VLADIMIR. – Tu es fou ! il faut s’abriter. Viens .
ESTRAGON. – Dommage qu’on n’ait pas un bout de corde.
VLADIM1R. – Viens. Il commence à faire froid.
ESTRAGON. – Fais-moi penser d’apporter une corde demain.
VLADIMIR. – Oui. Viens.
ESTRAGON. – Ça fait combien de temps que nous sommes tout le temps ensemble ?
VLADIMIR. – Je ne sais pas. Cinquante ans peut-être.
ESTRAGON. – Tu te rappelles le jour où je me suis jeté dans la Durance ?
VLADIMIR. – On faisait les vendanges.
ESTRAGON. – Tu m’as repêché.
VLADIMIR. – Tout ça est mort et enterré.
ESTRAGON. – Mes vêtements ont séché au soleil.
VLADIMIR. – N’y pense plus, va. Viens.
ESTRAGON. – Attends.
VLADIMIR. – J’ai froid.
P 70
ESTRAGON. – Je me demande si on n’aurait pas mieux fait de rester seuls, chacun de son côté. ~ On n’était pas fait pour le même chemin.
VLADIMIR. – Ce n’est pas sûr.
ESTRAGON. – Non, rien n’est sûr.
VLADIMIR. – On peut toujours se quitter, si tu crois que ça vaut mieux.
ESTRAGON. – Maintenant ce n’est plus la peine. ¬.
VLADIMIR. – C’est vrai, maintenant ce n’est plus la peine.
ESTRAGON. – Alors, on y va ?
VLADIMIR. – Allons-y. ¬.
RIDEAU


Letter from Samuel Beckett to Michel Polac, January 1952

I do not have ideas on the theatre. I do not know anything about it. That is admissible. What is undoubtedly less so is first, in these conditions, to write a play, and then, having done so, not to have any ideas on it either. This is unfortunately my case. It is not possible for everyone to be able to move from the world that opens under the page to the one of profits and losses, and back, imperturbable, as between the Turbine and the Café du Commerce.

I do not know more about this piece than anybody who reads it carefully. I do not know in what state of mind I wrote it. I do not know more about the characters than what they say, what they do and what happens to them. From their appearance I had to indicate the little that I could glimpse – the bowler hats for example. I do not know who Godot is. I do not even know, especially if he exists. And I do not know if they believe in him or not, the two who are waiting for him.

The other two who pass near the end of each of the two acts, that must be to break the monotony. I have shown all that I could know. That’s not much but it’s sufficient for me generally. I would even say that I’d be content with less.

As for wanting to find in all this a wider and higher meaning, to take away after the show, with the program and the choc-ices, I am unable to see the interest. But it must be possible.

Estragon, Vladimir, Pozzo, Lucky, their time and their space, I could know them a little but that’s very far from the need to understand. They owe you an explanation maybe. That, they’ll manage without me. They and I, we’re finished.


Texte integral en français

En Attendant Godot

Acte Deuxième
P.73
Lendemain. Même heure. Même endroit.

VLADIMIR. – Un chien vint dans …
P. 74
Un chien vint dans l’office
Et prit une andouillette.
Alors à coups de louche
Le chef le mit en miettes.
Les autres chiens ce voyant
Vite vite l’ensevelirent…
Les autres chiens ce voyant
Vite vite l’ensevelirent
Au pied d’une croix en bois blanc
Où le passant pouvait lire
Un chien vint dans l’office
Et prit une andouillette.
Alors à coups de louche
Le chef le mit en miettes.
Les autres chiens ce voyant
Vite vite l’ensevelirent. . .
Les autres chiens ce voyant
Vite vite l’ensevelirent. . .
Vite vite l’ensevelirent. . .
P. 75
VLADIMIR. – Encore toi ! Viens que je t’embrasse !
ESTRAGON. – Ne me touche pas ! ¬.
VLADIMIR. – Veux-tu que je m’en aile ? ~. Gogo ! ~. On t’a battu ? ~ Gogo ! Où as-tu passé la nuit ? ¬.
ESTRAGON. – Ne me touche pas ! Ne me demande rien ! Ne me dis rien ! Reste avec moi !
VLADIMIR. – Est-ce que je t’ai jamais quitté ?
ESTRAGON. – Tu m’as laissé partir.
VLADIMIR. – Regarde-moi ! Regarde-moi, je te dis !
ESTRAGON. – Quelle journée !
P. 76
VLADIMIR. – Qui t’a esquinté ? Raconte-moi.
ESTRAGON. – Voilà encore une journée de tirée.
VLADIMIR. – Pas encore.
ESTRAGON. – Pour moi elle est terminée, quoi qu’il arrive. ¬. Tout à l’heure, tu chantais, je t’ai entendu.
VLADIMIR. – C’est vrai, je me rappelle.
ESTRAGON. – Cela m’a fait de la peine. Je me disais, Il est seul, il me croit parti pour toujours et il chante.
VLADIMIR. – On ne commande pas à son humeur. Toute la journée je me suis senti dans une forme extraordinaire. ~. Je ne me suis pas levé de la nuit, pas une seule fois.
ESTRAGON. – Tu vois, tu pisses mieux quand je ne suis pas là.
VLADIMIR. – Tu me manquais – et en même temps j’étais content. N’est-ce pas curieux ?
ESTRAGON. – Content ?
VLADIMIR. – Ce n’est peut être pas le mot.
ESTRAGON. – Et maintenant ?
VLADIMIR. – Maintenant. .. te revoilà… nous revoilà … me revoilà.
ESTRAGON. – Tu vois, tu vas moins bien quand je suis là. Moi aussi, je me sens mieux seul.
VLADIMIR. – Alors pourquoi rappliquer ?
ESTRAGON. – Je ne sais pas.
P. 77
VLADIMIR. – Mais moi je le sais. Parce que tu ne sais pas te défendre. Moi je ne t’aurais pas laissé battre.
ESTRAGON. – Tu n’ aurais pas pu 1’empêcher.
VLADIMIR. – Pourquoi ?
ESTRAGON. – Ils étaient dix.
VLADIMIR. – Mais non, je veux dire que je t’aurais empêché de t’exposer à être battu.
ESTRAGON. – Je ne faisais rien.
VLADIMIR. – Alors pourquoi ils t’ont battu ?
ESTRAGON. – Je ne sais pas.
VLADIMIR. – Non, vois-tu, Gogo, il y a des choses qui t’échappent qui ne m’échappent pas à moi. Tu dois le sentir.
ESTRAGON. – Je te dis que je ne faisais rien.
VLADIMIR. – Peut-être bien que non. Mais il y a la manière, il y a la manière,si on tient à sa peau. Enfin, ne parlons plus de ça. Te voilà revenu, et j’en suis bien content.
ESTRAGON. – Ils étaient dix.
VLADIMIR. – Toi aussi, tu dois être content, au fond, avoue-le.
ESTRAGON. – Content de quoi ?
VLADIMIR. – De m’avoir retrouvé.
ESTRAGON. – Tu crois ?
VLADIMIR. – Dis-le, même si ce n’est pas vrai.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que je dois dire ?
VLADIMIR. – Dis, Je suis content.
ESTRAGON. – Je suis content.
VLADIMIR. – Moi aussi.
ESTRAGON. – Moi aussi.
VLADIMIR. – Nous sommes contents.
P. 78
ESTRAGON. – Nous sommes contents. ¬ Qu’est-ce qu’on fait, maintenant qu’on est content ?
VLADIMIR. – On attend Godot.
ESTRAGON. – C’est vrai. ¬.
VLADIMIR. – Il Y a du nouveau ici, depuis hier.
ESTRAGON. – Et s’il ne vient pas ?
VLADIMIR. – Nous aviserons. ~. Je te dis qu’il y a du nouveau ici, depuis hier.
ESTRAGON. – Tout suinte.
VLADIMIR. – Regarde-moi l’arbre.
ESTRAGON. – On ne descend pas deux fois dans le même pus.
VLADIMIR. – L’arbre, je te dis, regarde-le.
ESTRAGON. – Il n’était pas là hier ?
VLADIMIR. – Mais si. Tu ne te rappelles pas. Il s’en est fallu d’un cheveu qu’on ne s’y soit pendu. Oui, c’est juste qu’on – ne – s’y – soit – pendu. Mais tu n’as pas voulu. Tu ne te rappelles pas ?
ESTRAGON. – Tu l’as rêvé.
VLADIMIR. – Est-ce possible que tu aies oublié déjà ?
ESTRAGON. – Je suis comme ça. Ou j’oublie tout de suite ou je n’oublie jamais.
VLADIMIR. – Et Pozzo et Luclcy, tu as oublié aussi ?
ESTRAGON. – Pozzo et Lucky ?
P. 79
VLADIMIR. – Il a tout oublié !
ESTRAGON. – Je me rappelle un énergumène qui m’a foutu des coups de pied. Ensuite il a fait le con.
VLADIMIR. – C’était Lucky !
ESTRAGON. – Ça, je m’en souviens. Mais quand c’était ?
VLADIMIR. – Et l’autre qui le menait, tu t’en souviens aussi ?
ESTRAGON. – Il m’a donné des os.
VLADIMIR. – C’était Pozzo !
ESTRAGON. – Et tu dis que c’était hier, tout ça ?
VLADIMIR. – Mais oui, voyons.
ESTRAGON. – Et à cet endroit ?
VLADIMIR. – Mais bien sûr ! Tu ne reconnais pas ?
ESTRAGON. – Reconnais ! Qu’est-ce qu’il y a à reconnaître ? J’ai tiré ma roulure de vie au milieu des sables ! Et tu veux que j’y voie des nuances ! Regarde-moi cette saloperie ! Je n’en ai jamais bougé !
VLADIMIR. – Du calme, du calme.
ESTRAGON. – Alors fous-moi la paix. avec tes paysages ! Parle-moi du sous-sol !
VLADIMIR. – Tout de même, tu ne vas pas me dire que ça (geste) ressemble au Vaucluse ! Il y a quand même une grosse différence.
ESTRAGON. – Le Vaucluse ! Qui te parle du Vaucluse ?
VLADIMIR. – Mais tu as bien été dans le Vaucluse ?
P. 80
ESTRAGON. – Mais non, je n’ai jamais été dans le Vaucluse ! J’ai coulé toute ma chaudepisse d’existence ici, je te dis ! Ici ! Dans la Merdecluse !
VLADIMIR. – Pourtant nous avons été ensemble dans le Vaucluse, j’en mettrais ma main au feu. Nous avons fait les vendanges, tiens, chez un nommé Bonnelly, à Roussillon.
ESTRAGON. – C’est possible. Je n’ai rien remarqué.
VLADIMIR. – Mais là-bas tout est rouge !
ESTRAGON. – Je n’ai rien remarqué, je te dis ! ¬.
VLADIMIR. – Tu es difficile à vivre, Gogo.
ESTRAGON. – On ferait mieux de se séparer.
VLADIMIR. – Tu dis toujours ça. Et chaque fois tu reviens. ¬.
ESTRAGON. – Pour bien faire, il faudrait me tuer, comme l’autre.
VLADIMIR. – Quel autre ? ~. Quel autre ?
ESTRAGON. – Comme des billions d’autres.
VLADIMIR. – A chacun sa petite croix. Pendant le petit pendant et le bref après.
ESTRAGON. – En attendant, essayons de converser sans nous exalter, puisque nous sommes incapables de nous taire.
VLADIMIR. – C’est vrai, nous sommes intarissables.
P. 81
ESTRAGON. – C’est pour ne pas penser.
VLADIMIR. – Nous avons des excuses.
ESTRAGON. – C’est pour ne pas entendre.
VLADIMIR. – Nous avons nos raisons.
ESTRAGON. – Toutes les voix mortes.
VLADIMIR. – Ça fait un bruit d’ailes.
ESTRAGON. – De feuilles.
VLADIMIR. – De sable.
ESTRAGON. – De feuilles. ¬.
VLADIMIR. – Elles parlent toutes en même temps.
ESTRAGON. – Chacune à part soi. ¬.
VLADIMIR. – Plutôt elles chuchotent.
ESTRAGON. – Elles murmurent.
VLADIMIR. – Elles bruissent.
ESTRAGON. – Elles murmurent.
VLADIMIR. – Que disent-elles ? ¬.
ESTRAGON. – Elles parlent de leur vie.
VLADIMIR. – Il ne leur suffit pas d’avoir vécu.
ESTRAGON. – Il faut qu’elles en parlent.
VLADIMIR. – Il ne leur suffit pas d’être mortes.
ESTRAGON. – Ce n’est pas assez. ¬.
VLADIMIR. – Ça fait comme un bruit de plumes.
ESTRAGON. – De feuilles.
VLADIMIR. – De cendres.
ESTRAGON. – De feuilles. ¬¬.
P. 82
VLADIMIR. – Dis quelque chose !
ESTRAGON. – Je cherche. ¬¬.
VLADIMIR. – Dis n’importe quoi !
ESTRAGON. – Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
VLADIMIR. – On attend Godot.
ESTRAGON. – C’est vrai.
VLADIMIR. – Ce que c’est difficile !
ESTRAGON. – Si tu chantais ? ¬.
VLADIMIR. – Non non. On n’a qu’à recommencer.
ESTRAGON. – Ça ne me semble pas bien difficile, en effet.
VLADIMIR. – C’est le départ qui est difficile.
ESTRAGON. – On peut partir de n’importe quoi.
VLADIMIR. – Oui, mais il faut se décider.
ESTRAGON. – C’est vrai.
VLADIMIR. – Aide-moi !
ESTRAGON. – Je cherche. ¬¬.
VLADIMIR. – Quand on cherche on entend.
ESTRAGON. – C’est vrai.
VLADIMIR. – Ça empêche de trouver.
ESTRAGON. – Voilà.
VLADIMIR. – Ça empêche de penser.
ESTRAGON. – On pense quand même.
VLADIMIR. – Mais non, c’est impossible.
ESTRAGON. – C’est ça, contredisons-nous.
VLADIMIR. – Impossible.
P. 83
ESTRAGON. – Tu crois ?
VLADIMIR. – Nous ne risquons plus de penser.
ESTRAGON. – Alors de quoi nous plaignonsnous ?
VLADIMIR. – Ce n’est pas le pire, de penser.
ESTRAGON. – Bien sûr, bien sûr, mais c’est déjà ça.
VLADIMIR. – Comment, c’est déjà ça ?
ESTRAGON. – C’est ça, posons-nous des questions.
VLADIMIR. – Qu’est-ce que tu veux dire, c’est déjà ça ?
ESTRAGON. – C’est déjà ça en moins.
VLADIMIR. – Evidemment.
ESTRAGON. – Alors ? Si on s’estimait heureux ?
VLADIMIR. – Ce qui est terrible, c’est d’avoir pensé.
ESTRAGON. – Mais cela nous est-il jamais arrivé ?
VLADIMIR. – D’où viennent tous ces cadavres ?
ESTRAGON. – Ces ossements.
VLADIMIR. – Voilà.
ESTRAGON. – Evidemment.
VLADIMIR. – On a dû penser un peu.
ESTRAGON. – Tout à fait au commencement.
VLADIMIR. – Un charnier, un charnier.
ESTRAGON. – TI n’y a qu’à ne pas regarder.
VLADIMIR. – Ça tire l’oeil.
ESTRAGON. – C’est vrai.
VLADIMIR. – Malgré qu’on en ait.
ESTRAGON. – Comment ?
P. 84
VLADIMIR. – Malgré qu’on en ait.
ESTRAGON. – TI faudrait se tourner résolument vers la nature.
VLADIMIR. – Nous avons essayé.
ESTRAGON. – C’est vrai.
VLADIMIR. – Oh, ce n’est pas le pire, bien sûr.
ESTRAGON. – Quoi donc ?
VLADIMIR. – D’avoir pensé.
ESTRAGON. – Evidemment.
VLADIMIR. – Mais on s’en serait passé.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que tu veux ?
VLADIMIR. – Je sais, je sais. ¬.
ESTRAGON. – Ce n’était pas si mal comme petit galop.
VLADIMIR. – Oui, mais maintenant il va falloir trouver autre chose.
ESTRAGON. – Voyons.
VLADIMIR. – Voyons.
ESTRAGON. – Voyons..
VLADIMIR. – Qu’est-ce que je disais ? On pourrait reprendre là.
ESTRAGON. – Quand ?
VLADIMIR. – Tout à fait au début.
ESTRAGON. – Au début de quoi ?
VLADIMIR. – Ce soir. Je disais . . . je disais . . .
ESTRAGON. – Ma foi, là tu m’en demandes trop ..
VLADIMIR. – Attends . . . on s’est embrassés . . . on était contents . . . contents . . . qu’est-ce qu’on fait maintenant qu’on est contents. . . on attend . . . voyons . . . ça vient … on attend . . . maintenant qu’on est contents . . . on attend … voyons … ah ! L’arbre.
P. 85
ESTRAGON. – L’arbre ?
VLADIMIR. – Tu ne te rappelles pas ?
ESTRAGON. – Je suis fatigué.
VLADIMIR. – Regarde-le.
ESTRAGON. – Je ne vois rien.
VLADIMIR. – Mais hier soir il était tout noir et squelettique ! Aujourd’hui il est couvert de feuilles.
ESTRAGON. – De feuilles !
VLADIMIR. – Dans une seule nuit !
ESTRAGON. – On doit être au printemps.
VLADIMIR. – Mais dans une seule nuit !
ESTRAGON. – Je te dis que nous n’étions pas là hier soir. Tu l’as cauchemardé.
VLADIMIR. – Et où étions-nous hier soir, d’après toi ?
ESTRAGON. – Je ne sais pas. Ailleurs. Dans un autre compartiment. Ce n’est pas le vide qui manque.
VLADIMIR. – Bon. Nous n’étions pas là hier soir. Maintenant, qu’est-ce que nous avons fait hier soir ?
ESTRAGON. – Ce que nous avons fait ?
VLADIMIR. – Essaie de te rappeler.
ESTRAGON. – Eh ben.. . nous avons dû bavarder.
VLADIMIR. – A propos de quoi ?
ESTRAGON. – Oh… à bâtons rompus peutêtre, à propos de bottes. Voilà, je me rappelle, hier soir nous avons bavardé à propos de bottes. Il y a un demi-siècle que ça dure.
P. 86
VLADIMIR. – Tu ne te rappelles aucun fait, aucune circonstance ?
ESTRAGON. – Ne me tourmente pas, Didi.
VLADIMIR. – Le soleil ? La lune ? Tu ne te rappelles pas ?
ESTRAGON. – Ils devaient être là, comme d’habitude.
VLADIMIR. – Tu n’as rien remarqué d’insolite ?
ESTRAGON. – Hélas.
VLADIMIR. – Et Pozzo ? Et Lucky ?
ESTRAGON. – Pozzo ?
VLADIMIR. – Les os.
ESTRAGON. – On aurait dit des arêtes.
VLADIMIR. – C’est Pozzo qui te les a donnés.
ESTRAGON. – Je ne sais pas.
VLADIMIR. – Et le coup de pied ?
ESTRAGON. – Le coup de pied ? C’est vrai, on m’a donné des coups de pied.
VLADIMIR. – C’est Lucky qui te les a donnés.
ESTRAGON. – C’était hier, tout ça ?
VLADIMIR. – Fais voir ta jambe.
ESTRAGON. – Laquelle ?
VLADIMIR. – Les deux. Relève ton pantalon. Relève ton pantalon.
ESTRAGON. – Je ne peux pas.
P. 87
VLADIMIR. – L’autre. L’autre, je te dis ! Voilà la plaie en train de s’infecter.
ESTRAGON. – Et après ?
VLADIMIR. – Où sont tes chaussures ?
ESTRAGON. – J’ai dû les jeter.
VLADIMIR. – Quand ?
ESTRAGON. – Je ne sais pas.
VLADIMIR. – Pourquoi ?
ESTRAGON. – Je ne me rappelle pas.
VLADIMIR. – Non, je veux dire pourquoi tu les as jetées ?
ESTRAGON. – Elles me faisaient mal.
VLADIMIR. – Les voilà. A l’endroit même où tu les as posées hier soir.
ESTRAGON. – Ce ne sont pas les miennes.
VLADIMIR. – Pas les tiennes !
ESTRAGON. – Les miennes étaient noires. Celles-ci sont jaunes.
VLADIMIR. – Tu es sûr que les tiennes étaient noires ?
ESTRAGON. – C’est-à-dire qu’elles étaient grises.
VLADIMIR. – Et celles-ci sont jaunes ? Fais voir.
ESTRAGON. – Enfin, elles sont verdâtres.
VLADIMIR. – Fais voir. Ça alors !
P. 88
ESTRAGON. – Tu vois, tout ça c’est des . . .
VLADIMIR. – Je vois ce que c’est. Oui, je vois ce qui c’est passé.
ESTRAGON. – Tout ça c’est des .. .
VLADIMIR. – C’est simple comme bonjour. Un type est venu qui a pris les tiennes et t’a laissé les siennes.
ESTRAGON. – Pourquoi ?
VLADIMIR. – Les siennes ne lui allaient pas. Alors il a pris les tiennes.
ESTRAGON. – Mais les miennes étaient trop petites.
VLADIMIR. – Pour toi. Pas pour lui.
ESTRAGON. – Je suis fatigué. ~. Alons-nous-en.
VLADIMIR. – On ne peut pas.
ESTRAGON. – Pourquoi ?
VLADIMIR. – On attend Godot.
ESTRAGON. – C’est vrai. ~. Alors comment faire ?
VLADIMIR. – Il n’y a rien à faire.
ESTRAGON. – Mais moi je n’en peux plus.
VLADIMIR. – Veux-tu un radis ?
ESTRAGON. – C’est tout ce qu’il y a ?
VLADIMIR. – Il Y a des radis et des navets.
ESTRAGON. – Il n’y a plus de carottes ?
VLADIMIR. – Non. D’ailleurs tu exagères avec les carottes.
ESTRAGON. – Alors donne-moï un radis. ~. Il est noir !
P.89
VLADIMIR. – C’est un radis.
ESTRAGON. – Je n’aime que les roses, tu le sais bien !
VLADIMIR. – Alors tu n’en veux pas ?
ESTRAGON. – Je n’aime que les roses !
VLADIMIR. – Alors rends-le-moi.
ESTRAGON. – Je vais chercher une carotte. Il ne bouge pas.
VLADIMIR. – Ceci devient vraiment insignifiant.
ESTRAGON. – Pas encore assez.
VLADIMIR. – Si tu les essayais ?
ESTRAGON. – J’ai tout essayé. ¬.
P.
VLADIMIR. – Je veux dire, les chaussures.
ESTRAGON. – Tu crois ?
VLADIMIR. – Ça fera passer le temps. Je t’assure, ce sera une diversion.
ESTRAGON. – Un délassement.
VLADIMIR. – Une distraction.
ESTRAGON. – Un délassement.
VLADIMIR. – Essaie .
ESTRAGON. – Tu m’aideras ?
VLADIMIR. – Bien sûr.
ESTRAGON. – On ne se débrouille pas trop mal, hein, Didi, tous les deux ensemble ?
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VLADIMIR. – Mais oui, mais oui. Allez, on va essayer la gauche d’abord.
ESTRAGON. – On trouve toujours quelque chose, hein, Didi, pour nous donner l’impression d’exister ?
VLADIMIR. – Mais oui, mais oui, on est des magiciens. Mais ne nous laissons pas détourner de ce que nous avons résolu. Viens, donne ton pied. L’autre, porc ! Plus haut ! Essaie de marcher. Alors ?
ESTRAGON. – Elle me va.
VLADIMIR. – On va la lacer.
ESTRAGON. – Non, non, pas de lacet, pas de lacet !
VLADIMIR. – Tu as tort. Essayons l’autre. Alors ?
ESTRAGON. – Elle me va aussi.
VLADIMIR. – Elles ne te font pas mal ?
ESTRAGON. – Pas encore.
VLADIMIR. – Alors tu peux les garder.
ESTRAGON. – Elles sont troP.grandes.
VLADIMIR. – Tu auras peut-être des chaussettes un jour.
ESTRAGON. – C’est vrai.
VLADIMIR. – Alors tu les gardes ?
ESTRAGON. – Assez parlé de ces chaussures.
VLADIMIR. – Oui, mais . . .
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ESTRAGON. – Assez ! ¬. Je vais quand même m’asseoir.
VLADIMIR. – C’est là où tu étais assis hier soir.
ESTRAGON. – Si je pouvais dormir.
VLADIMIR. – Hier soir tu as dormi.
ESTRAGON. – Je vais essayer. ¬.
VLADIMIR. – Attends. Do do do do
ESTRAGON. – Pas si fort.
VLADIMIR. – Do do do do – Do do do do – Do do do do – Do do …
VLADIMIR. – Là . . . là … je suis là . . n’aie pas peur.
ESTRAGON. – Ah !
VLADIMIR. – Là . . . là … c’est fini.
ESTRAGON. – Je tombais.
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VLADIMIR. – C’est fini. N’y pense plus.
ESTRAGON. – J’étais sur un . . .
VLADIMIR. – Non non, ne dis rien. Viens, on va marcher un peu.
ESTRAGON. – Assez ! Je suis fatigué.
VLADIMIR. – Tu aimes mieux être planté là à ne rien faire ?
ESTRAGON. – Oui.
VLADIMIR. – Comme tu veux.
ESTRAGON. – Allons-nous-en.
VLADIMIR. – On ne peut pas.
ESTRAGON. – Pourquoi ?
VLADIMIR. – On attend Godot.
ESTRAGON. – C’est vrai. Tu ne peux pas rester tranquille ?
VLADIMIR. – J’ai froid.
ESTRAGON. – On est venus trop tôt.
VLADIMIR. – C’est toujours à la tombée de la nuit.
ESTRAGON. – Mais la nuit ne tombe pas.
VLADIMIR. – Elle tombera tout d’un coup, comme hier.
ESTRAGON. – Puis ce sera la nuit.
VLADIMIR. – Et nous pourrons partir.
ESTRAGON. – Puis ce sera encore le jour. Que faire, que faire ?
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VLADIMIR. – Tu as bientôt fini de te plaindre ? Tu commences à me casser les pieds, avec tes gémissements.
ESTRAGON. – Je m’en vais.
VLADIMIR. – Tiens !
ESTRAGON. – Adieu.
VLADIMIR. – Le chapeau de Lucky ! Voilà une heure que je suis là et je ne l’avais pas vu ! C’est parfait !
ESTRAGON. – Tu ne me verras plus.
VLADIMIR. – Je ne me suis donc pas trompé d’endroit. Nous voilà tranquilles. Ça devait être un beau chapeau. Tiens.
ESTRAGON. – Quoi ?
VLADIMIR. – Tiens-moi ça. Estragon prend le chapeau de VLADIMIR. etc Tout cela dans un mouvement vif.
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VLADIMIR. – Il me va
ESTRAGON. – Je ne sais pas.
VLADIMIR. – Non, mais comment me trouves-tu ? Il tourne la tête coquettement à droite et à gauche, prend des attitudes de mannequin.
ESTRAGON. – Affreux.
VLADIMIR. – Mais pas plus que d’habitude ?
ESTRAGON. – La même chose.
VLADIMIR. – Alors je peux le garder. Le mien me faisait mal. ~. Comment dire ? ~. Il me grattait.
ESTRAGON. – Je m’en vais.
VLADIMIR. – Tu ne veux pas jouer ?
ESTRAGON. – Jouer à quoi ?
VLADIMIR. – On pourrait jouer à Pozzo et Lucky.
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ESTRAGON. – Connais pas.
VLADIMIR. – Moi je ferai Lucky, toi tu feras Pozzo…. Vas-y.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que je dois faire ?
VLADIMIR. – Engueule-moi !
ESTRAGON. – Salaud !
VLADIMIR. – Plus fort !
ESTRAGON. – Fumier ! Crapule !
VLADIMIR. – Dis-moi de penser.
ESTRAGON. – Comment ?
VLADIMIR. – Dis, Pense, cochon !
ESTRAGON. – Pense, cochon !
VLADIMIR. – Je ne peux pas !
ESTRAGON. – Assez !
VLADIMIR. – Dis-moi de danser.
ESTRAGON. – Je m’en vais. ¬.
VLADIMIR. – Danse, porc ! Je ne peux pas ! Gogo ! ¬. Te revoilà enfin !
ESTRAGON. – Je suis maudit !
VLADIMIR. – Où as-tu été ? Je t’ai cru parti pour toujours.
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ESTRAGON. – Jusqu’au bord de la pente. On vient.
VLADIMIR. – Qui ?
ESTRAGON. – Je ne sais pas.
VLADIMIR. – Combien ?
ESTRAGON. – Je ne sais pas.
VLADIMIR. – C’est Godot ! Enfin ! Gogo ! C’est Godot ! Nous sommes sauvés ! Allons à sa rencontre ! Viens ! Gogo ! Reviens ! ¬. Te revoilà à nouveau !
ESTRAGON. – Je suis damné !
VLADIMIR. – Tu as été loin ?
ESTRAGON. – Jusqu’au bord de la pente.
VLADIMIR. – En effet, nous sommes sur un plateau. Aucun doute, nous sommes servis sur un plateau.
ESTRAGON. – On vient par là aussi.
VLADIMIR. – Nous sommes cernés ! Imbécile ! Il n’y a pas d’issue par là. Là il n’y a personne. Sauve-toi par là. Allez. Tu ne veux pas ? Ma foi, ça se comprend. Voyons. Il ne te reste plus qu’à disparaître.
ESTRAGON. – Où ?
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VLADIMIR. – Derrière l’arbre. Vite ! Derrière l’arbre. Ne bouge plus ! Décidément cet arbre ne nous aura servi à rien. Tu n’es pas fou ?
ESTRAGON. – J’ai perdu la tête. Pardon ! C’est fini ! Maintenant tu vas voir. Dis-moi ce qu’il faut faire.
VLADIMIR. – Il n’y a rien à faire.
ESTRAGON. – Toi tu vas te poster là. Là, ne bouge plus, et ouvre l’oeil . Dos à dos comme au bon vieux temps ! ¬¬. Tu ne vois rien venir ?
VLADIMIR. – Comment ?
ESTRAGON. – Tu ne vois rien venir ?
VLADIMIR. – Non.
ESTRAGON. – Moi non plus. Ils reprennent le guet. ¬¬.
VLADIMIR. – Tu as dû te tromper.
ESTRAGON. – Comment ?
VLADIMIR. – Tu as dû te tromper.
ESTRAGON. – Ne crie pas. Ils reprennent le guet. ¬¬ .
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VLADIMIR. – ESTRAGON, Est-ce …
VLADIMIR. – Oh pardon !
ESTRAGON. – Je t’écoute.
VLADIMIR. – Mais non !
ESTRAGON. – Mais si !
VLADIMIR. – Je t’ai c o u pé.
ESTRAGON. – Au contraire.
VLADIMIR. – Voyons, pas de cérémonie.
ESTRAGON. – Ne sois pas têtu, voyons.
VLADIMIR. – Achève ta phrase, je te dis.
ESTRAGON. – Achève la tienne. ¬
VLADIMIR. – Misérable !
ESTRAGON. – C’est ça, engueulons-nous. ¬. Maintenant raccommodons-nous.
VLADIMIR. – Gogo !
ESTRAGON. – Didi !
VLADIMIR. – Ta main !
ESTRAGON. – La voilà !
VLADIMIR. – Viens dans mes bras!
ESTRAGON. – Tes bras ?
VLADIMIR. – Là-dedans !
ESTRAGON. – Allons-y. ¬.
VLADIMIR. – Comme le temps passe quand on s’amuse ! ¬.
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ESTRAGON. – Qu’est-ce qu’on fait m aintenant ?
VLADIMIR. – En attendant.
ESTRAGON. – En attendant. ¬.
VLADIMIR. – Si on faisait nos exercices ?
ESTRAGON. – Nos mouvements.
VLADIMIR. – D’assouplissement.
ESTRAGON. – De relaxation.
VLADIMIR. – De circumduction.
ESTRAGON. – De relaxation.
VLADIMIR. – Pour nous réchauffer.
ESTRAGON. – Pour nous calmer.
VLADIMIR. – Allons-y.
ESTRAGON. – Assez. Je suis fatigué.
VLADIMIR. – Nous ne sommes pas en train. Faisons quand même quelques respirations.
ESTRAGON. – Je ne veux plus respirer.
VLADIMIR. – Tu as raison. Faisons quand même l’arbre, pour l’équilibre.
ESTRAGON. – L’arbre ?
VLADIMIR. – A toi.
ESTRAGON. – Tu crois que Dieu me voit ?
VLADIMIR. – Il faut fermer les yeux.
ESTRAGON. – Dieu ait pitié de moi !
VLADIMIR. – Et moi ?
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ESTRAGON. – De moi ! De moi ! Pitié ! De moi !
Pozzo…. – Qu’y a-t-il ? Qui a crié ?
ESTRAGON. – C’est Godot ?
VLADIMIR. – Ça tombe à pic. Enfin du renfort !
Pozzo…. – Au secours.
ESTRAGON. – C’est Godot ?
VLADIMIR. – Nous commencions à flancher. Voilà notre fin de soirée assurée.
Pozzo…. – A moi !
ESTRAGON. – Il appelle à l’aide.
VLADIMIR. – Nous ne sommes plus seuls, à attendre la nuit, à attendre Godot, à attendre – à attendre. Toute la soirée nous avons lutté, livrés à nos propres moyens. Maintenant c’est fini. Nous sommes déjà demain.
Pozzo…. – A moi !
VLADIMIR. – Déjà le temps coule tout autrement. Le soleil se couchera, la lune se lèvera et nous partirons – d’ici.
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Pozzo…. – Pitié !
VLADIMIR. – Pauvre Pozzo !
ESTRAGON. – Je savais que c’était lui.
VLADIMIR. – Qui ?
ESTRAGON. – Godot.
VLADIMIR. – Mais ce n’est pas Godot.
ESTRAGON. – Ce n’est pas Godot ?
VLADIMIR. – Ce n’est pas Godot.
ESTRAGON. – Qui c’est alors ?
VLADIMIR. – C’est Pozzo….
Pozzo…. – C’est moi ! C’est moi ! Relevez-moi!
VLADIMIR. – Il ne peut pas se relever.
ESTRAGON. – Allons-nous-en.
VLADIMIR. – On ne peut pas.
ESTRAGON. – Pourquoi ?
VLADIMIR. – On attend Godot.
ESTRAGON. – C’est vrai.
VLADIMIR. – Peut-être qu’il a encore des os pour toi.
ESTRAGON. – Des os ?
VLADIMIR. – De poulet. Tu ne te rappelles pas ?
ESTRAGON. – C’était lui ?
VLADIMIR. – Oui.
ESTRAGON. – Demande-lui.
VLADIMIR. – Si on l’aidait d’abord ?
ESTRAGON. – A quoi faire ?
VLADIMIR. – A se relever.
ESTRAGON. – Il ne peut se relever ?
VLADIMIR. – Il veut se relever.
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ESTRAGON. – Alors, qu’il se relève.
VLADIMIR. – Il ne peut pas.
ESTRAGON. – Qu’est-ce qu’il a ?
VLADIMIR. – Je ne sais pas.
ESTRAGON. – Si on lui demandait les os d’abord ? Puis s’il refuse on le laissera là.
VLADIMIR. – Tu veux dire que nous l’avons à notre merci ?
ESTRAGON. – Oui.
VLADIMIR. – Et qu’il faut mettre des conditions à nos bons offices ?
ESTRAGON. – Oui.
VLADIMIR. – Ça a l’air intelligent en effet. Mais je crains une chose.
ESTRAGON. – Quoi ?
VLADIMIR. – Que Lucky ne se mette en branle tout d’un coup. Alors nous serions baisés.
ESTRAGON. – Lucky ?
VLADIMIR. – C’est lui qui t’a attaqué hier.
ESTRAGON. – Je te dis qu’ils étaient dix.
VLADIMIR. – Mais non, avant, celui qui t’a donné des coups de pied.
ESTRAGON. – Il est là ?
VLADIMIR. – Mais regarde. Pour le moment il est inerte. Mais il peut se déchaîner d’un instant à l’autre.
ESTRAGON. – Si on lui donnait une bonne correction tous les deux ?
VLADIMIR. – Tu veux dire, si on lui tombait dessus pendant qu’il dort ?
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ESTRAGON. – Oui.
VLADIMIR. – C’est une bonne idée. Mais en sommes-nous capables ? Dort-il vraiment ? Non, le mieux serait de profiter de ce que Pozzo appelle au secours pour le secourir, en
tablant sur sa reconnaissance.
ESTRAGON. – Mais il ne . . .
VLADIMIR. – Ne perdons pas notre temps en vains discours. ~. Faisons quelque chose, pendant que l’occasion se présente ! Ce n’est pas tous les jours qu’on a besoin de nous. Non pas à vrai dire qu’on ait précisément besoin de nous. D’autres feraient aussi bien l’affaire, sinon mieux. L’appel que nous venons d’entendre, c’est plutôt à l’humanité tout entière qu’il s’adresse. Mais à cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. Profitons-en, avant qu’il soit troP.tard. Représentons dignement pour une fois l’engeance où le malheur nous a fourrés. Qu’en dis-tu ? Il est vrai qu’en pesant, les bras croisés, le pour et le contre, nous faisons également honneur à notre condition. Le tigre se précipite au secours de ses congénères sans la moindre réflexion. Ou bien il se sauve au plus profond des taillis. Mais la question
n’est pas là. Que faisons-nous ici, voilà ce qu’il faut se demander. Nous avons la chance de le savoir. Oui, dans cette immense confusion, une seule chose est claire nous attendons que Godot vienne.
ESTRAGON. – C’est vrai.
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VLADIMIR. – Ou que la nuit tombe. Nous sommes au rendez-vous, un point c’est tout. Nous ne sommes pas des saints, mais nous sommes au rendez-vous. Combien de gens peuvent en dire autant ?
ESTRAGON. – Des masses.
VLADIMIR. – Tu crois ?
ESTRAGON. – Je ne sais pas.
VLADIMIR. – C’est possible.
Pozzo…. – Au secours !
VLADIMIR. – Ce qui est certain, c’est que le temps est long, dans ces conditions, et nous pousse à le meubler d’agissements qui, comment dire, qui peuvent à première vue paraître raisonnables, mais dont nous avons l’habitude. Tu me diras que c’est pour empêcher notre raison de sombrer. C’est une affaire entendue. Mais n’erret-elle pas déjà dans la nuit permanente des grands fonds, voilà ce que je me demande parfois. Tu suis mon raisonnement ?
ESTRAGON. – Nous naissons tous fous. Quelques-uns le demeurent.
Pozzo…. – Au secours, je vous donnerai de l’argent !
ESTRAGON. – Combien ?
Pozzo…. – Cent francs.
ESTRAGON. – Ce n’est pas assez.
VLADIMIR. – Je n’irais pas jusque-là.
ESTRAGON. – Tu trouves que c’est assez ?
VLADIMIR. – Non, je veux dire jusqu’à affirmer que je n’avais pas toute ma tête en venant au monde. Mais la question n’est pas là.
P. 105
Pozzo…. – Deux cents.
VLADIMIR. – Nous attendons. Nous nous ennuyons. Non, ne proteste pas, nous nous ennuyons ferme, c’est incontestable. Bon. Une diversion se présente et que faisons-nous ? Nous la laissons pourrir. Allons, au travail. Dans un instant, tout se dissipera, nous serons à nouveau seuls, au milieu des solitudes.
Pozzo…. – Deux cents !
VLADIMIR. – On arrive. Il essaie de soulever Pozzo, n’y arrive pas, renouvelle ses efforts, trébuche dans les bagages, tombe, essaie de ·se relever, n’y arrive pas.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que vous avez tous ?
VLADIMIR. – Au secours !
ESTRAGON. – Je m’en vais.
VLADIMIR. – Ne m’abandonne pas ! Ils me tueront !
Pozzo…. – Où suis-je ?
VLADIMIR. – Gogo !
Pozzo…. – A moi !
VLADIMIR. – Aide-moi !
ESTRAGON . – Moi je m’en vais.
VLADIMIR. – Aide-moi d’abord. Puis nous partirons ensemble.
ESTRAGON. – Tu le promets ?
VLADIMIR. – Je le j ure !
ESTRAGON. – Et nous ne reviendrons jamais.
VLADIMIR. – Jamais !
ESTRAGON. – Nous irons dans l’Ariège.
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VLADIMIR. – Où tu voudras.
Pozzo…. – Trois cents ! Quatre cents !
ESTRAGON. – J’ai toujours voulu me balader dans l’Ariège.
VLADIMIR. – Tu t’y baladeras.
ESTRAGON. – Qui a pété ?
VLADIMIR. – C’est Pozzo….
Pozzo…. – C’est moi ! C’est moi ! Pitié !
ESTRAGON. – C’est dégoûtant.
VLADIMIR. – Vite ! Vite ! Donne ta main !
ESTRAGON. – Je m’en vais. ~. Je m’en vais.
VLADIMIR. – Après tout, je finirai bien par me lever tout seul. Tôt ou tard.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que tu as ?
VLADIMIR. – Fous le camp.
ESTRAGON. – Tu restes là ?
VLADIMIR. – Pour le moment.
ESTRAGON. – Lève-toi, voyons, tu vas attraper froid.
VLADIMIR. – Ne t’occupe pas de moi.
ESTRAGON. – Voyons, Didi, ne sois pas têtu. Allez, debout !
VLADIMIR. – Tire ! ¬¬.
Pozzo…. – A moi !
VLADIMIR. – Nous sommes là.
Pozzo…. – Qui êtes-vous ?
P. 107
VLADIMIR. – Nous sommes des hommes. ¬.
ESTRAGON. – Ce qu’on est bien, par terre !
VLADIMIR. – Peux-tu te lever ?
ESTRAGON. – Je ne sais pas.
VLADIMIR. – Essaie.
ESTRAGON. – Tout à l’heure, tout à l’heure. ¬.
Pozzo…. – Qu’est-ce qui s’est passé ?
VLADIMIR. – Veux-tu te taire, toi, à la fin ! Quel choléra, quand même ! Il ne pense qu’à lui.
ESTRAGON. – Si on essayait de dormir ?
VLADIMIR. – Tu l’as entendu ? Il veut savoir ce qui s’est passé !
ESTRAGON. – Laisse-le. Dors. ¬.
Pozzo…. – Pitié ! Pitié !
ESTRAGON. – Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
VLADIMIR. – Tu dormais ?
ESTRAGON. – Je crois.
VLADIMIR. – C’est encore ce salaud de Pozzo !
ESTRAGON. – Dis-lui de la boucler ! Casse-lui la gueule !
VLADIMIR. – As-tu fini ? Veux-tu te taire ? Vermine ! Il s’est sauvé ! ¬. Il est tombé ! ¬.
P.108
ESTRAGON. – Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
VLADIMIR. – Si je pouvais ramper jusqu’à lui.
ESTRAGON. – Ne me quitte pas !
VLADIMIR. – Si je l’appelais ?
ESTRAGON. – C’est ça, appelle-le.
VLADIMIR. – Pozzo ! ~. Pozzo ! ~. Il ne répond plus.
ESTRAGON. – Ensemble.
VLADIMIR & ESTRAGON. – Pozzo ! Pozzo !
VLADIMIR. – Il a bougé.
ESTRAGON. – Tu es sûr qu’il s’appelle Pozzo ?
VLADIMIR. – Monsieur Pozzo ! Reviens ! On ne te fera pas de mal ! ¬.
ESTRAGON. – Si on essayait avec d’autres noms ?
VLADIMIR. – J’ai peur qu’il ne soit sérieusement touché.
ESTRAGON. – Ce serait amusant.
VLADIMIR. – Qu’est-ce qui serait amusant ?
ESTRAGON. – D’essayer avec d’autres noms, l’un après l’autre. Ça passerait le temps. On finirait bien par tomber sur le bon.
VLADIMIR. – Je te dis qu’il s’appelle Pozzo….
ESTRAGON. – C’est ce que nous allons voir. Voyons. Abel ! Abel !
Pozzo…. – A moi !
ESTRAGON. – Tu vois !
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VLADIMIR. – Je commence à en avoir assez de ce motif.
ESTRAGON. – Peut-être que l’autre s’appelle Caïn. Caïn ! C aïn !
Pozzo…. – A moi !
ESTRAGON. – C’est toute l’humanité. ¬. Regarde-moi ce petit nuage.
VLADIMIR. – Où ?
ESTRAGON. – Là, au zénith.
VLADIMIR. – Eh bien ? ~. Qu’est-ce qu’il a de si extraordinaire ? ¬.
ESTRAGON. – Passons maintenant à autre chose, veux-tu ?
VLADIMIR. – J’allais justement te le proposer.
ESTRAGON. – Mais à quoi ?
VLADIMIR. – Ah, voilà ! ¬.
ESTRAGON. – Si on se levait, pour commencer ?
VLADIMIR. – Essayons toujours. Ils se lèvent.
ESTRAGON. – Pas plus difficile que ça.
VLADIMIR. – Vouloir, tout est là.
ESTRAGON. – Et maintenant ?
Pozzo…. – Au secours !
ESTRAGON. – Allons-nous-en.
VLADIMIR. – On ne peut pas.
ESTRAGON. – Pourquoi ?
VLADIMIR. – On attend Godot .
ESTRAGON. – C’est vrai. ~. Que faire ?
Pozzo…. – Au secours !
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VLADIMIR. – Si on le secourait ?
ESTRAGON. – Qu’est-ce qu’il faut faire ?
VLADIMIR. – Il veut se lever.
ESTRAGON. – Et après ?
VLADIMIR. – Il veut qu’on l’aide à se lever. ESTRAGON. – Eh bien, aidons-le. Qu’est-ce qu’on attend ? Ils aident Pozzo à se lever, s’écartent de lui. Il retombe.
VLADIMIR. – Il faut le soutenir. Il faut qu’il se réhabitue à la station debout. Ça va mieux ?
Pozzo…. – Qui êtes-vous ?
VLADIMIR. – Vous ne nous remettez pas ?
Pozzo…. – Je suis aveugle. ¬.
ESTRAGON. – Peut-être qu’il voit clair dans l’avenir ?
VLADIMIR. – Depuis quand ?
Pozzo…. – J’avais une très bonne vue – mais êtes-vous des amis ?
ESTRAGON. – Il demande si nous sommes des amis !
VLADIMIR. – Non, il veut dire des amis à lui.
ESTRAGON. – Et alors ?
VLADIMIR. – La preuve, c’est que nous l’avons aidé.
ESTRAGON. – Voilà ! Est-ce que nous l’aurions aidé si nous n’étions pas ses amis ?
VLADIMIR. – Peut-être.
P. 111
ESTRAGON. – Evidemment.
VLADIMIR. – N’ergotons pas là-dessus.
Pozzo…. – Vous n’êtes pas des brigands ?
ESTRAGON. – Des brigands ! Est-ce qu’on a l’air de brigands ?
VLADIMIR. – Voyons ! Il est aveugle.
ESTRAGON. – Flûte ! C’est vrai. ~. Qu’il dit.
Pozzo…. – Ne me quittez pas.
VLADIMIR. – Il n’en est pas question.
ESTRAGON. – Pour l’instant.
Pozzo…. – Quelle heure est-il ?
ESTRAGON. – Voyons . . .
VLADIMIR. – Sept heures ? . . Huit heures ? . . .
ESTRAGON. – Ça dépend de la saison.
Pozzo…. – C’est le soir ? ¬.
ESTRAGON. – On dirait qu’il remonte.
VLADIMIR. – Ce n’est pas possible.
ESTRAGON. – Si c’était l’ aurore ?
VLADIMIR. – Ne dis P.as de bêtises. C’est l’ouest, par là.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que tu en sais ?
Pozzo…. – Sommes-nous au soir ?
VLADIMIR. – D’ailleurs, il n’a pas bougé.
ESTRAGON. – J e te dis qu’il remonte.
Pozzo…. – Pourquoi ne répondez-vous pas ?
ESTRAGON. – C’est qu’on ne voudrait pas vous dire une connerie.
P. 112
VLADIMIR. – C’est le soir, monsieur, nous sommes arrivés au soir. Mon ami essaie de m’en faire douter et je dois avouer que j’ai été ébranlé pendant un instant. Mais ce n’est pas pour rien que j’ai vécu cette longue journée et je peux vous assurer qu’elle est presque au bout de son répertoire. ~. A part ça, comment vous sentez-vous ?
ESTRAGON. – Combien de temps va-t-il falloir le charrier encore ? On n’est pas des cariatides.
VLADIMIR. – Vous disiez que vous aviez une bonne vue, autrefois, si j’ai bien entendu ?
Pozzo…. – Oui, elle était bien bonne. ¬.
ESTRAGON. – Développez ! Développez !
VLADIMIR. – Laisse-le tranquille. Ne vois-tu pas qu’il est en train de se rappeler son bonheur. ~. Memoria praeteritorum bonorum – ça doit être pénible.
POZZO…. – Oui, bien bonne.
VLADIMIR. – Et cela vous a pris tout d’un coup ?
Pozzo…. – Bien bonne.
VLADIMIR. – Je vous demande si cela vous a pris tout d’un coup.
Pozzo…. – Un beau jour je me suis réveillé, aveugle comme le destin. ~. Je me demande parfois si je ne dors pas encore.
VLADIMIR. – Quand ça ?
P. 113
Pozzo…. – Je ne sais pas.
VLADIMIR. – Mais pas plus tard qu’hier …
Pozzo…. – Ne me questionnez pas. Les aveugles n’ont pas la notion du temps. ~. Les choses du temps, ils ne les voient pas non pius.
VLADIMIR. – Tiens ! J’aurais juré le contraire.
ESTRAGON. – Je m’en vais.
Pozzo…. – Où sommes-nous ?
VLADIMIR. – Je ne sais pas.
Pozzo…. – Ne serait-on pas au lieudit la Planche ?
VLADIMIR. – Je ne connais pas.
Pozzo…. – A quoi est-ce que ça ressemble ?
VLADIMIR. – On ne peut pas le décrire. Ça ne ressemble à rien. Il n’y a rien. Il y a un arbre.
Pozzo…. – Alors ce n’est pas la Planche.
ESTRAGON. – Tu parles d’une diversion.
Pozzo…. – Où est mon domestique ?
VLADIMIR. – Il est là.
Pozzo…. – Pourquoi ne répond-il pas quand je l’ appelle ?
VLADIMIR. – Je ne sais pas. Il semble dormir. Il est peut-être mort.
Pozzo…. – Que s’est-il passé, au juste ?
ESTRAGON. – Au juste !
VLADIMIR. – Vous êtes tombés tous les deux.
Pozzo…. – Allez voir s’il est blessé.
VLADIMIR. – Mais on ne peut pas vous quitter.
Pozzo…. – Vous n’avez pas besoin d’y aller tous les deux.
P. 114
VLADIMIR. – Vas-y, toi.
Pozzo…. – C’est ça, que votre ami y aille. Il sent si mauvais. ~. Qu’est-ce qu’il attend ?
VLADIMIR. – Qu’est-ce que tu attends ?
ESTRAGON. – J’attends Godot.
VLADIMIR. – Qu’est-ce qu’il doit faire au juste ?
Pozzo…. – Eh bien, qu’il tire d’abord sur la corde, en faisant attention naturellement de ne pas l’étrangler. En général, ça le fait réagir. Sinon, qu’i1 1ui donne des coups de pied, dans le bas-ventre et au visage autant que possible.
VLADIMIR. – Tu vois, tu n’as rien à craindre. C’est même une occasion de te venger.
ESTRAGON. – Et s’il se défend ?
Pozzo…. – Non non, il ne se défend jamais.
VLADIMIR. – Je volerai à ton secours.
ESTRAGON. – Ne me quitte pas des yeux !
VLADIMIR. – Regarde s’il est vivant d’abord. Pas la peine de lui taper dessus s’il est mort.
ESTRAGON. – Il respire.
VLADIMIR. – Alors vas-y.
ESTRAGON. – Oh, la vache !
P. 115
Pozzo…. – Que s’est-il passé encore ?
VLADIMIR. – Mon ami s’est fait mal.
Pozzo…. – Et Lucky ?
VLADIMIR. – Alors c’est bien lui ?
Pozzo…. – Comment ?
VLADIMIR. – C’est bien Lucky ?
Pozzo…. – Je ne comprends pas.
VLADIMIR. – Et vous, vous êtes Pozzo ?
Pozzo…. – Certainement, je suis Pozzo….
VLADIMIR. – Les mêmes qu’hier ?
Pozzo…. – Qu’hier ?
VLADIMIR. – On s’est vus hier. ¬. Vous ne vous rappelez pas ?
Pozzo…. – Je ne me rappelle avoir rencontré personne hier. Mais demain je ne me rappellerai avoir rencontré personne aujourd’hui. Ne comptez donc pas sur moi pour vous renseigner. Et puis assez là-dessus. Debout !
VLADIMIR. – Vous l’emmeniez à Saint-Sauveur pour le vendre. Vous nous avez parlé . . Il a dansé. Il a pensé. Vous voyiez clair.
Pozzo…. – Si vous y tenez. Lâchez-moi, s’il vous plaît. Debout !
VLADIMIR. – Il se lève.
Pozzo…. – Il fait bien.
VLADIMIR. – Où allez-vous de ce pas ?
Pozzo…. – Je ne m’occupe pas de ça.
P. 116
VLADIMIR. – Comme vous avez changé !
Pozzo…. – Fouet ! Corde !
VLADIMIR. – Qu’est-ce qu’il y a dans la valise ?
Pozzo…. – Du sable. En avant !
VLADIMIR. – Ne partez pas encore.
Pozzo…. – Je pars.
VLADIMIR. – Que faites-vous quand vous tombez loin de tout secours ?
Pozzo…. – Nous attendons de pouvoir nous relever. Puis nous repartons.
VLADIMIR. – Avant de partir, dites-lui de chanter.
Pozzo…. – A qui ?
VLADIMIR. – A Lucky.
Pozzo…. – De chanter ?
VLADIMIR. – Oui. Ou de penser. Ou de réciter.
Pozzo…. – Mais il est muet.
VLADIMIR. – Muet !
Pozzo…. – Parfaitement. Il ne peut même pas gémir.
VLADIMIR. – Muet ! Depuis quand ?
P. 117
Pozzo…. – Vous n’avez pas fini de m’empoisonner avec vos histoires de temps ? C’est insensé ! Quand ! Quand ! Un jour, ça ne vous suffit pas, un jour pareil aux autres il est devenu muet, un jour je suis devenu aveugle, un jour nous deviendrons sourds, un j our nous sommes nés, un jour nous mourrons, le même jour, le même instant, ça ne vous suffit pas ? Elles accouchent à cheval sur une tombe, le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau. En avant ! ¬.
ESTRAGON. – Pourquoi tu ne me laisses jamais dormir ?
VLADIMIR. – Je me sentais seul.
ESTRAGON. – Je rêvais que j’étais heureux.
VLADIMIR. – Ça a fait passer le temps.
ESTRAGON. – Je rêvais que …
VLADIMIR. – Tais-toi ! ¬. Je me demande s’il est vraiment aveugle.
ESTRAGON. – Qui ?
VLADIMIR. – Un vrai aveugle dirait-il qu’il n’a pas la notion du temps ?
ESTRAGON. – Qui ?
VLADIMIR. – Pozzo….
ESTRAGON. – Il est aveugle ?
VLADIMIR. – Il nous l’a dit.
ESTRAGON. – Et alors ?
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VLADIMIR. – Il m’a semblé qu’il nous voyait.
ESTRAGON. – Tu ras rêvé. ~. Allons-nous-en. On ne peut pas. C’est vrai. ~ Tu es sûr que ce n’était pas lui ?
VLADIMIR. – Qui ?
ESTRAGON. – Godot ?
VLADIMIR. – Mais qui ?
ESTRAGON. – Pozzo….
VLADIMIR. – Mais non ! Mais non ! ~. Mais non.
ESTRAGON. – Je vais quand même me lever. Aïe !
VLADIMIR. – Je ne sais plus quoi penser.
ESTRAGON. – Mes pieds ! Aide-moi !
VLADIMIR. – Est-ce que j’ai dormi, pendant que les autres souffraient ? Est-ce que je dors en ce moment ? Demain, quand je croirai me réveiller, que dirai-je de cette journée ? Qu’avec Estragon mon ami, à cet endroit, jusqu’à la tombée de la nuit, j’ai attendu Godot ? Que Pozzo est passé, avec son porteur, et qu’il nous a parlé ? Sans doute. Mais dans tout cela qu’y aura-t-il de vrai ? Lui ne saura rien. Il parlera des coups qu’il a reçus et je lui donnerai une carotte. ~. A cheval sur une tombe et une naissance difficile. Du fond du trou, rêveusement, le fossoyeur applique ses fers. On a le temps de vieillir. L’air est plein de nos cris.
P. 119
Mais l’habitude est une grande sourdine. Moi aussi, un autre me regarde, en se disant, Il dort, il ne sait pas, qu’il dorme. ~. Je ne peux pas continuer. ~. Qu’est-ce que j’ai dit ? Il va et vient avec agitation, s’arrête finalement près de la coulisse gauche, regarde au loin. Entre à droite le garçon de la veille. Il s’arrête. ¬.
GARÇON… – Monsieur . . . Monsieur Albert . . .
VLADIMIR. – Reprenons . ~. Tu ne me reconnais pas ?
GARÇON… – Non monsieur.
VLADIMIR. – C’est toi qui es venu hier ?
GARÇON… – Non monsieur.
VLADIMIR. – C’est la première fois que tu viens ?
GARÇON… – Oui, monsieur. ¬.
VLADIMIR. – C’est de la part de monsieur Godot ?
GARÇON… – Oui, monsieur.
VLADIMIR. – Il ne viendra pas ce soir.
GARÇON… – Non, monsieur.
VLADIMIR. – Mais il viendra demain.
GARÇON… – Oui, monsieur.
VLADIMIR. – Sûrement.
GARÇON… – Oui monsieur. ¬.
P. 120
VLADIMIR. – Est-ce que tu as rencontré quelqu’un ?
GARÇON… – Non monsieur.
VLADIMIR. – Deux autres . . . hommes.
GARÇON… – Je n’ai vu personne, monsieur. ¬.
VLADIMIR. – Qu’est-ce qu’i l fait, monsieur Godot ? ~. Tu entends ?
GARÇON… – Oui monsieur.
VLADIMIR. – Et alors ?
GARÇON… – Il ne fait rien, monsieur. ¬.
VLADIMIR. – Comment va ton frère ?
GARÇON… – Il est malade, monsieur.
VLADIMIR. – C’est peut-être lui qui est venu hier.
GARÇON… – Je ne sais pas, monsieur. ¬.
VLADIMIR. – Il a une barbe, monsieur Godot ?
GARÇON… – Oui monsieur.
VLADIMIR. – Blonde ou. . . . ou noire ?
GARÇON… – Je crois qu’elle est blanche, monsieur. ¬.
VLADIMIR. – Miséricorde. ¬.
GARÇON… – Qu’est-ce que je dois dire à monsieur Godot, monsieur ?
VLADIMIR. – Tu lui diras – – tu lui diras que tu m’as vu et que – – que tu m’as vu. ~. Dis, tu es bien sûr de m’avoir vu, tu ne vas pas me dire demain que tu ne m’as jamais vu ? ¬. ¬.
P. 121
ESTRAGON. – Qu’est-ce que tu as ?
VLADIMIR. – Je n’ai rien.
ESTRAGON. – Moi je m’en vais.
VLADIMIR. – Moi aussi . ¬.
ESTRAGON. – Il y avait longtemps que je dormais ?
VLADIMIR. – Je ne sais pas.
ESTRAGON. – Où i rons-nous ?
VLADIMIR. – Pas loin. ¬.
ESTRAGON. – Si si, allons-nous-en loin d’ici !
VLADIMIR. – On ne peut pas .
ESTRAGON. – Pourquoi ?
VLADIMIR. – Il faut revenir demain.
ESTRAGON. – Pourquoi faire ?
VLADIMIR. – Attendre Godot.
ESTRAGON. – C’est vrai. ~. Il n’est pas venu ?
VLADIMIR. – Non.
ESTRAGON. – Et maintenant il est trop tard .
P. 122
VLADIMIR. – Oui, c’est la nuit.
ESTRAGON. – Et si on le laissait tomber ? ~ . Si on le laissait tomber ?
VLADIMIR. – Il nous punirait. ¬. Seul 1’arbre vit.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que c’est ?
VLADIMIR. – C’est l’arbre.
ESTRAGON. – Non, mais quel genre ?
VLADIMIR. – Je ne sais pas. Un saule.
ESTRAGON. – Viens voir. ¬. Et si on se pendait ?
VLADIMIR. – Avec quoi ?
ESTRAGON. – Tu n’as pas un bout de corde ?
VLADIMIR. – Non.
ESTRAGON. – Alors on ne peut pas.
VLADIMIR. – Allons-nous-en.
ESTRAGON. – Attends, il y a ma ceinture.
VLADIMIR. – C’est trop court.
ESTRAGON. – Tu tireras sur mes jambes.
VLADIMIR. – Et qui tirera sur les miennes ?
ESTRAGON. – C’est vrai.
VLADIMIR. – Fais voir quand même. A la rigueur ça pourrait aller. Mais est-elle solide ?
ESTRAGON. – On va voir. Tiens.
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VLADIMIR. – Elle ne vaut rien. ¬.
ESTRAGON. – Tu dis qu’il faut revenir demain ?
VLADIMIR. – Oui.
ESTRAGON. – Alors on apportera une bonne corde.
VLADIMIR. – C’est ça.
ESTRAGON. – Didi.
VLADIMIR. – Oui. ¬.
ESTRAGON. – Je ne peux plus continuer comme ça.
VLADIMIR. – On dit ça.
ESTRAGON. – Si on se quittait ? Ça irait peut-être mieux.
VLADIMIR. – On se pendra demain. ~ A moins que Godot ne vienne.
ESTRAGON. – Et s’il vient ?
VLADIMIR. – Nous serons sauvés.
ESTRAGON. – Alors, on y va ?
VLADIMIR. – Relève ton pantalon.
ESTRAGON. – Comment ?
VLADIMIR. – Relève ton pantalon.
ESTRAGON. – Que j’enlève mon pantalon ?
VLADIMIR. – RE-lève ton pantalon.
ESTRAGON. – C’est vrai. ¬.
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VLADIMIR. – Alors, on y va ?
ESTRAGON. – Allons-y.

RIDEAU


Audio en français – comme dans Les Éditions de Minuit

Acte Premier


Acte Deuxième


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Samuel Beckett’s short play, Waiting for Godot begins with two men on a barren road by a leafless tree. These men, Vladimir and Estragon, are often characterized as “tramps”. We soon see that the world of this play is operating on its own set of rules, its own system where nothing happens, nothing is certain, and there’s never anything to do.

Vladimir and Estragon, we soon learn, are waiting for Godot, a man or perhaps a deity. The tramps can’t be sure if they’ve met Godot, if they’re waiting in the right place, if this is the right day, or even whether Godot is going to show up at all. While they wait, Vladimir and Estragon fill their time with a series of mundane activities (like taking a boot on and off) and trivial conversations (turnips, carrots) interspersed with more serious reflection (dead voices, suicide, the Bible).


Full text in English – This notice applies to the English Text only.

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or full complete details are online at: http://gutenberg.net/license.

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The Gate Theatre (Dublin) – Samuel Beckett’s Waiting For Godot in English

The Gate Theatre (Dublin) touring production of ‘Waiting for Godot’ finished its critically acclaimed seven week run in the United States with a final performance in Los Angeles. The successful tour, through sold out performances, received high praise:

Cast : Barry McGovern – Vladimir, Johnny Murphy – Estragon, Alan Stanford – Pozzo and Stephen Brennan – Lucky

Director: Walter D Asmus Set Designer: Louis le Brocquy

Reviews :

“The Gate Theatre, Dublin production of Waiting for Godot … considered by many to be the definitive … is a must see” – Variety

“It is a pleasure to greet anew the Gate’s much-celebrated and much-travelled production, which has itself become something of an entity on a journey without end … evoke affirming evidence from the audience, in the form of laughter and applause” – New York Times

“You are made to feel as if the whole earth has come to a halt. Rarely does aloneness in the universe feel starker” – Washington Post

“The Gate production is definitive, not just in Irish but in global terms. It is probably the closest we will ever get to the perfect official Godot” – The Irish Times