Camus L’étranger

L’Étranger est le premier roman d’Albert Camus, paru en 1942. Il prend place dans la tétralogie nommé « le cycle de l’absurde » qui décrit les fondements de sa philosophie. Cette tétralogie comprend également l’essai intitulé Le Mythe de Sisyphe ainsi que les pièces de théâtre Caligula et Le Malentendu. Ce roman, le plus lu en France, a été traduit en plus de soixante langues. C’est le troisième roman francophone le plus lu dans le monde, après Le Petit Prince de Saint-Exupéry et Vingt Mille Lieues sous les Mers de Jules Verne.

Résumé : http://salon-litteraire.linternaute.com/fr/

L’Étranger lu par Albert Camus

Épinglé par The Spinneur le 17 août 2017
Catégorie : Éducation

Première Partie
25:06 Chap. II
33:46 Chap. III
46:16 Chap. IV
54:40 Chap. V
1:03:13 Chap. VI
Deuxième Partie
1:21:57 Chap. I
1:33:59 Chap. II
1:48:18 Chap. III
2:11:34 Chap. IV
2:26:31 Chap. V

Le style :
L’usage quasi-systématique de la première personne du singulier, tout au long du roman, incite le lecteur à s’identifier au personnage. Le ton détaché de son monologue restitue le paysage mental de Meursault >>>

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Traductions :

Le premier roman de Camus a été traduit en anglais cinq fois. [1] Dans la version naturalisante de Stuart Gilbert (1946), Meursault devient prolixe, moins aliéné. [2] La version très britannique de Joseph Laredo (1982) est plus familière et fidèle à la lettre ; [3] celle de Kate Griffith (1982) n’est pas fiable. [4] Le poète Matthew Ward (1988) présente un Meursault taciturne et rend son aliénation plus évidente. ..la retraduction contribue à rétablir le projet philosophique de Camus, porté par une prose concise et la parcimonie des dialogues.
Texte integral de cette article (2004): https://journals.openedition.org/palimpsestes/1583

[5] celle de Sandra Smith (2013) ‘. . l’idée d’une nouvelle traduction lui est venue car elle estimait que les traductions précédentes n’étaient pas assez fidèles à certains aspects => >

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Texte intégral – voir : http://www.anthropomada.com/bibliotheque/CAMUS-Letranger.pdf

Explication du vocabulaire, des phrases et des expressions :

Premiere partie : Ch 1

Cela ne veut rien dire – that doesn’t mean anything
je pourrai veiller – I could watch or wake my mother
je n’aurais pas dû lui dire cela – I should not have said that to him
En somme, je n’avais pas à – In short, I did not have to apologise
une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle
a classified case and everything will have a more official look
Ils avaient tous beau coup de peine – they were all very upset
J’étais un peu étourdi – I was somewhat stunned
pour lui emprunter un brassard – to borrow from him an armband
ajouté aux cahots, . . que je me suis assoupi
added to the bumps. . that I fell asleep
il m’a serré la main .. comment la retirer.
he shook my hand .. how to remove it.
il me reprochait quelque chose –
he was reproaching me for something
Vous n’avez pas à vous justifier – You do not have to . .
Vous ne pouviez subvenir – you could not support (meet)
Il lui fallait une garde – for her was needed a carer
elle devait s’ennuyer avec vous – she must be bored with you
à me suivre des yeux – to watch me
Je me suis levé – I got up
ne pas impressionner les autres – to not affect the others
Chaque fois qu’un pensionnaire meurt – .. time a resident dies
les conversations reprenaient – the conversations were resuming
On aurait dit d’un jacassement assourdi de perruches
It seemed like a muffled chatter of parakeets
En principe – in theorie, normally
.. mère a, paraît-il, exprimé – mother has, it seems, expressed
n’avait jamais pensé de son vivant – never thought in her lifetime
recouverte d’une verrière – covered with a glass roof
chevalets – easels
recouverte de son couvercle – a bier covered with its lid
se détacher sur les planches passées au brou de noix –
– to stand out on the boards passed to the walnut husk
en sarrau / de couleur vive – in lab coat / brightly coloured
Il a bégayé un peu – He stammered a little
Il s’approchait de la bière – He was approaching the bier
Il s’est interrompu et j’étais gêné –
– He stopped and I was embarrassed
comme s’il s’informait – as if he were inquiring
Il avait de beaux yeux – He had beautiful eyes
et un teint un peu rouge – a slightly red complexion
C’est un chancre qu’elle a – It’s a chancre she has
sous les yeux un bandeau – was wearing a blindfold
. . me gênait – This presence in my back bothered me
bourdonnaient – were buzzing against the glass roof
le sommeil me gagner – sleep taking me over
en lui disant qu’il finirait concierge à l’asile –
– saying that he would end up as a caretaker of the asylum
on ne s’est pas fait à l’idée – we did not realize
.. courir derrière le corbillard – we must run behind the hearse
s’était excusé – he apologised
J’étais intervenu pour dire – I intervened to say
. . ce qu’il racontait juste – I found what he was saying right
il était entré comme indigent – he had entered as a pauper
Comme il se sentait valide, il s’était proposé pour cette place ..
– As he felt qualified, he applied for the position of concierge
J’avais déjà été frappé par la façon qu’il avait de dire “ils”
– I had already been struck by the way he had of saying “they”
la nuit s’était épaissie – the night had thickened
a tourné le commutateur et j’ai été aveuglé par l’éclaboussement
turned the switch and I was blinded by the sudden splash of light
Je n’ai plus beaucoup fait attention à lui –
– I did not pay much attention to him
Il a disposé des chaises – he arranged chairs
il a empilé des tasses – he piled cups
Il faisait doux – It was mild
Je crois que j’ai somnolé un peu – I think I dozed off a bit
C’est un frôlement – it was a rustling
D’avoir fermé les yeux – After having had my eyes closed
sans qu’aucune chaise grinçât – without any chair creaking
portaient un tablier – wore an apron
qui les serrait à la taille – held them tight around the waist
faisait encore ressortir leur ventre bombé –
made their big tummy bulge even more
à quel point – at what point
ont hoché la tête avec gêne – nodded the head embarrassed
les lèvres toutes mangées – their lips all sucked in
s’il s’agissait d’un tic – it was (a matter of) a tic
à dodeliner – balancer/secouer/remuer = swing/shake/stir
Ils étaient affaissés, mornes – They were slumped, dull
j’aurais voulu ne plus l’entendre – I would have liked
elle a secoué la tête – she shook her head
a bredouillé quelque chose – she mumbled something
il m’a renseigné – he informed me
Elle reniflait – She sniffed
Je n’avais plus sommeil – I did not sleep anymore
et les reins me faisaient mal – my kidneys hurt me.
À présent le silence m’était pénible – Now the silence pained me
quelques-uns des vieillards suçaient l’intérieur de leurs joues –
– some of the old men sucked the inside of their cheeks
et laissaient échapper ces clappements bizarres –
– and let these strange clicks escape
il a beaucoup toussé => il toussa beaucoup
Il crachait dans un grand mouchoir à carreaux –
– he was spitting in a large checkered handkerchief
comme un arrachement – comme un déchirement
Cette veille incommode leur avait fait des visages de cendre =>
=> Cette veillée gênante les avait fait pâlir.
avait accru notre intimité => .. augmenté notre intimité (intimacy)
le jour était complètement levé => la journée battait son plein
plein de rougeurs – red all over
Il y avait longtemps que j’étais allé =>
=> Cela fait longtemps que je ne suis pas allé
j’aurais pris à me promener => j’aurais pris à marcher
Il y a eu du remue-ménage => Il y avait de l’agitation
Il m’a fait signer un certain nombre de pièces => de documents
avec un pantalon rayé – with striped trousers
il m’a interpellé – he addressed me
Les employés des pompes funèbres – the funeral staff
auparavant => d’abord, avant ce moment-là
Il a ordonné => Il a commandé
Il m’a averti . . . serions seuls, avec l’infirmière de service –
He warned me . . . would be alone, with the nurse on duty
en l’espèce il avait accordé – in this case, he had granted
ne se quittaient guère – hardly left each other
Je n’ai pas cru devoir lui refuser l’autorisation –
I did not think it my duty to deny him permission
L’un de ceux-ci tenait un encensoir – a censer
et le prêtre se baissait vers lui – the priest bowed towards him
avec un drap – with a sheet
elle était infirmière déléguée => assignée
.. faisait penser à un plumier – .. reminiscent of a pencil case
et un vieillard à l’allure empruntée – >> ??
Il avait un feutre mou à la calotte ronde et aux ailes larges –
– He had a soft felt with a round cap and wide wings
le pantalon tirebouchonnait sur les souliers –
– était plié sur les chaussures
un noeud d’étoffe noire – a knot of black material
un nez truffé de points – stuffed with black dots ?
laissaient passer de curieuses oreilles ballantes et mal ourlées dont la couleur rouge sang dans ce
visage blafard me frappa – revealed curious ears dangling with bad edges, the blood-red color in that pale face struck me
qui menaient aux collines – which led to the hills
une trêve mélancolique – un interruption dans une lutte (combat)
le soleil débordant qui faisait tressaillir le paysage –
– the overflowing sun that made the landscape tremble
. . inhumain et déprimant – made it inhuman and depressing
Pérez claudiquait légèrement – boitait – limped
s’était laissé dépasser aussi – allowed himself to be overtaken
Je me suis aperçu – I noticed
de crépitements d’herbe – crackling of grass
je m’éventais – I was drying up with my handkerchief
« Ça tape. » – it hits – it’s like that
Je me suis retourné – I turned around
Il se hâtait en balançant son feutre à bout de bras –
He was hurrying, swaying his felt hat at arm’s length
gorgée de soleil – sun-drenched countryside
L’éclat du ciel était insoutenable – The brightness was unbearable.
À un moment donné – at one point
Le soleil avait fait éclater le goudron – The sun had shattered ..
laissaient ouverte sa pulpe brillante – left open its shiny pulp
semblait avoir été pétri dans cette boue noire –
seemed to have been kneaded in this black mud
noir gluant . ., noir terne des habits, noir laque de la voiture –
sticky black . ., dull black clothes, black lacquer of the car.
l’odeur . . de crottin de la voiture – smell of the car’s “dung”
me troublait le regard et . . – troubled my eyes and thoughts
perdu dans une nuée de chaleur – lost in a cloud of heat
qui me battait aux tempes – that drummed my temples
on risque une insolation – we risk sunstroke
Des larmes d’énervement et de peine ruisselaient –
tears of annoyance and pain streamed
Elles s’étalaient – spread out
l’évanouissement de Pérez (on eût dit un pantin disloqué) –
the fainting of Perez (he looked like a disjointed puppet)
ronflement – snoring

Chapitre II [P 31]

Je l’avais pour ainsi dire oublié – I had, so to speak, forgotten
de toute façon – anyway
Bien entendu, . . tout de même – Of course . . all the same
j’ai décidé d’aller me baigner – I decided to go for a swim
à l’établissement de bains du port – to the harbour baths
une ancienne dactylo dont j’avais eu envie à l’époque –
– a former typist whom I fancied at the time
Je l’ai aidée .. sur une bouée – I helped her get on a buoy
j’ai effleuré ses seins – I touched her breasts
Elle s’est retournée vers moi – she turned towards me
je me suis hissé à côté – I climbed up beside her
Quand nous nous sommes rhabillés – When we got dressed
elle a eu l’air très surprise – she looked very surprised
Elle a eu un petit recul – she was taken slightly aback
on est toujours un peu fautif – we are always a little wrong
puis vraiment trop bête – then really very silly
sa jambe contre la mienne – She had her leg against mine
je l’ai embrassée, mais mal – I kissed her, but badly.
et cela m’a ennuyé – it bothered me
j’ai cherché dans le traversin – I searched in the bolster
Je me suis fait cuire des oeufs – I cooked eggs
je les ai mangés à même le plat – I ate them on the dish
je me suis ennuyé un peu – I got a bit bored
Il était commode – It was convenient
Je ne vis plus que dans cette pièce, entre les chaises de paille un peu creusées, l’armoire dont la glace est jaunie –
I live only in this room, between the straw chairs a little hollowed, the cupboard whose glass is yellowed
Le reste est à l’abandon – is abandoned
J’y ai découpé une réclame – I cut out an advert
le pavé était gras – However, the pavement was greasy
un peu empêtrés dans leurs vêtements raides –
– a little entangled in their stiff clothes
un gros noeud rose et des souliers noirs vernis –
– with a big pink bow and black patent shoes
un petit homme assez frêle – a rather frail little man
avait un canotier, un noeud papillon – had a boater, a bow tie
le veston très cintré, avec une pochette brodée –
– well-waisted jacket, with an embroidered wallet (pouch)
sans éclat audessus des ficus qui bordent la rue –
– without brightness above the fig trees that line the street
a enfourchée la chaise en s’appuyant des deux bras sur le dossier –
– straddled the chair, leaning both arms on the back
tout à l’heure bondés – Trams just now crowded
balayait de la sciure – was sweeping sawdust

J’ai retourné ma chaise et je l’ai placée comme celle du marchand
de tabac parce que j’ai trouvé que c’était plus commode. J’ai fumé
deux cigarettes, je suis rentré pour prendre un morceau de chocolat
et je suis revenu le manger à la fenêtre. Peu après, le ciel s’est assombri
et j’ai cru que nous allions avoir un orage d’été. Il s’est découvert
peu à peu cependant. Mais le passage des nuées avait laissé sur la
rue comme une promesse de pluie qui l’a rendue plus sombre. Je suis
resté longtemps à regarder le ciel.
[37] À cinq heures, des tramways sont arrivés dans le bruit. Ils
ramenaient du stade de banlieue des grappes de spectateurs perchés
sur les marchepieds et, les rambardes. Les tramways suivants ont ramené
les joueurs que j’ai reconnus à leurs petites valises. Ils hurlaient
et chantaient à pleins poumons que leur club ne périrait pas. Plusieurs
m’ont fait des signes. L’un m’a même crié : « On les a eus. » Et j’ai
fait : « Oui », en secouant la tête. À partir de ce moment, les autos
ont commencé à affluer.
La journée a tourné encore un peu. Au-dessus des toits, le ciel est
devenu rougeâtre et, avec le soir naissant, les rues se sont animées.
Les promeneurs revenaient peu à peu. J’ai reconnu le monsieur distingué
au milieu d’autres. Les enfants pleuraient ou se laissaient traîner.
Presque aussitôt, les cinémas du quartier ont déversé dans la rue un
flot de spectateurs. Parmi eux, les jeunes gens avaient des gestes plus
décidés que d’habitude et j’ai pensé qu’ils avaient vu un film d’aventures.
Ceux qui revenaient des cinémas de la ville arrivèrent un peu plus
tard. Ils semblaient plus graves. Ils riaient encore, mais de temps en
temps, ils paraissaient fatigués et songeurs. Ils sont restés [38] dans
la rue, allant et venant sur le trottoir d’en face. Les jeunes filles du
quartier, en cheveux, se tenaient par le bras. Les jeunes gens
s’étaient arrangés pour les croiser et ils lançaient des plaisanteries
dont elles riaient en détournant la tête. Plusieurs d’entre elles, que je
connaissais, m’ont fait des signes.

Les lampes de la rue se sont alors allumées brusquement et elles
ont fait pâlir les premières étoiles qui montaient dans la nuit. J’ai senti
mes yeux se fatiguer à regarder ainsi les trottoirs avec leur chargement
d’hommes et de lumières. Les lampes faisaient luire le pavé
mouille, et les tramways, à intervalles réguliers, mettaient leurs reflets
sur des cheveux brillants, un sourire ou un bracelet d’argent. Peu
après, avec les tramways plus rares et la nuit déjà noire au-dessus des
arbres et des lampes, le quartier s’est vidé insensiblement, jusqu’à ce
que le premier chat traverse lentement la rue de nouveau déserte. J’ai
pensé alors qu’il fallait dîner. J’avais un peu mal au cou d’être resté
longtemps appuyé sur le dos de ma chaise. Je suis descendu acheter du
pain et des pâtes, j’ai fait ma cuisine et j’ai mangé debout. J’ai voulu
fumer une cigarette à la fenêtre, [39] mais l’air avait fraîchi et j’ai eu
un peu froid. J’ai fermé mes fenêtres et en revenant j’ai vu dans la
glace un bout de table ou ma lampe à alcool voisinait avec des morceaux
de pain. J’ai pensé que c’était toujours un dimanche de tiré, que
maman était maintenant enterrée, que j’allais reprendre mon travail et
que, somme toute, il n’y avait rien de changé.

Chapitre III P. 41
Retour à la table des matières
Aujourd’hui j’ai beaucoup travaillé au bureau. Le patron a été aimable.
Il m’a demandé si je n’étais pas trop fatigué et il a voulu savoir
aussi l’âge de maman. J’ai dit « une soixantaine d’années », pour ne
pas me tromper et je ne sais pas pourquoi il a eu l’air d’être soulagé et
de considérer que c’était une affaire terminée.
Il y avait un tas de connaissements qui s’amoncelaient sur ma table
et il a fallu que je les dépouille tous. Avant de quitter le bureau pour
aller déjeuner, je me suis lavé les mains. À midi, j’aime bien ce moment.
[41] Le soir, j’y trouve moins de plaisir parce que la serviette
roulante qu’on utilise est tout à fait humide : elle a servi toute la journée.
J’en ai fait la remarque un jour à mon patron. Il m’a répondu qu’il
trouvait cela regrettable, mais que c’était tout de même un détail sans
importance. Je suis sorti un peu tard, à midi et demi, avec Emmanuel,
qui travaille à l’expédition. Le bureau donne sur la mer et nous avons
perdu un moment à regarder les cargos dans le port brûlant de soleil.
À ce moment, un camion est arrivé dans un fracas de chaînes et d’explosions.
Emmanuel m’a demandé « si on y allait » et je me suis mis à
courir. Le camion nous a dépassés et nous nous sommes lancés à sa
poursuite. J’étais noyé dans le bruit et la poussière. Je ne voyais plus
rien et ne sentais que cet élan désordonné de la course, au milieu des
treuils et des machines, des mats qui dansaient sur l’horizon et des
coques que nous longions. J’ai pris appui le premier et j’ai sauté au vol.
Puis j’ai aidé Emmanuel à s’asseoir. Nous étions hors de souffle, le
camion sautait sur les pavés inégaux du quai, au milieu de la poussière
et du soleil. Emmanuel riait à perdre haleine.
[42] Nous sommes arrivés en nage chez Céleste. Il était toujours
là, avec son gros ventre, son tablier et ses moustaches blanches. Il
m’a demandé si « ça allait quand même ». Je lui ai dit que oui et que
j’avais faim. J’ai mangé très vite et j’ai pris du café. Puis je suis rentré
chez moi, j’ai dormi un peu parce que j’avais trop bu de vin et, en
me réveillant, j’ai eu envie de fumer. Il était tard et j’ai couru pour
attraper un tram. J’ai travaillé tout l’après-midi. Il faisait très chaud
dans le bureau et le soir, en sortant, j’ai été heureux de revenir en
marchant lentement le long des quais. Le ciel était vert, je me sentais
content. Tout de même, je suis rentré directement chez moi parce que
je voulais me préparer des pommes de terre bouillies.
En montant, dans l’escalier noir, j’ai heurté le vieux Salamano, mon
voisin de palier. Il était avec son chien. Il y a huit ans qu’on les voit
ensemble. L’épagneul a une maladie de peau, le rouge, je crois, qui lui
fait perdre presque tous ses poils et qui le couvre de plaques et de
croûtes brunes. À force de vivre avec lui, seuls tous les deux dans une
petite chambre, le vieux Salamano a fini par lui ressembler. Il a des
[43] croûtes rougeâtres sur le visage et le poil jaune et rare. Le chien,
lui, a pris de son patron une sorte d’allure voûtée, le museau en avant
et le cou tendu. Ils ont l’air de la même race et pourtant ils se détestent.
Deux fois par jour, à onze heures et à six heures, le vieux mène
son chien promener. Depuis huit ans, ils n’ont pas changé leur itinéraire.
On peut les voir le long de la rue de Lyon, le chien tirant l’homme
jusqu’à ce que le vieux Salamano bute. Il bat son chien alors et il l’insulte.
Le chien rampe de frayeur et se laisse traîner. À ce moment,
c’est au vieux de le tirer. Quand le chien a oublié, il entraîne de nouveau
son maître et il est de nouveau battu et insulté. Alors, ils restent
tous les deux sur le trottoir et ils se regardent, le chien avec terreur,
l’homme avec haine. C’est ainsi tous les jours. Quand le chien veut uriner,
le vieux ne lui en laisse pas le temps et il le tire, l’épagneul semant
derrière lui une traînée de petites gouttes. Si par hasard le chien fait
dans la chambre, alors il est encore battu. Il y a huit ans que cela dure.
Céleste dit toujours que « c’est malheureux », mais au fond, personne
ne peut savoir. Quand je l’ai rencontré dans l’escalier, Salamano était
en [44] train d’insulter son chien. Il lui disait : « Salaud ! Charogne ! »
et le chien gémissait. J’ai dit : « Bonsoir », mais le vieux insultait toujours.
Alors je lui ai demandé ce que le chien lui avait fait. Il ne m’a
pas répondu. Il disait seulement : « Salaud ! Charogne ! » Je le devinais,
penché sur son chien, en train d’arranger quelque chose sur le
collier. J’ai parlé plus fort. Alors sans se retourner, il m’a répondu
avec une sorte de rage rentrée : « Il est toujours là. » Puis il est parti
en tirant la bête qui se laissait traîner sur ses quatre pattes, et gémissait.
Juste à ce moment est entré mon deuxième voisin de palier. Dans le
quartier, on dit qu’il vit des femmes. Quand on lui demande son métier,
pourtant, il est « magasinier ». En général, il n’est guère aimé. Mais il
me parle souvent et quelquefois il passe un moment chez moi parce que
je l’écoute. Je trouve que ce qu’il dit est intéressant. D’ailleurs, je
n’ai aucune raison de ne pas lui parler. Il s’appelle Raymond Sintès. Il
est assez petit, avec de larges épaules et un nez de boxeur. Il est toujours
habillé très correctement. Lui aussi m’a dit, en parlant de Salamano
: « Si c’est pas malheureux ! » [45] Il m’a demandé si ça ne me
dégoûtait pas et j’ai répondu que non.
Nous sommes montés et j’allais le quitter quand il m’a dit : « J’ai
chez moi du boudin et du vin. Si vous voulez manger un morceau avec
moi ?… » J’ai pensé que cela m’éviterait de faire ma cuisine et j’ai
accepté. Lui aussi n’a qu’une chambre, avec une cuisine sans fenêtre.
Au-dessus de son lit, il a un ange en stuc blanc et rose, des photos de
champions et deux ou trois clichés de femmes nues. La chambre était
sale et le lit défait. Il a d’abord allumé sa lampe à pétrole, puis il a
sorti un pansement assez douteux de sa poche et a enveloppé sa main
droite. Je lui ai demandé ce qu’il avait. Il m’a dit qu’il avait eu une bagarre
avec un type qui lui cherchait des histoires.
« Vous comprenez, monsieur Meursault, m’a-t-il dit, c’est pas que
je suis méchant, mais je suis vif. L’autre, il m’a dit : « Descends du
tram si tu es un homme. » le lui ai dit : « Allez, reste tranquille. » Il
m’a dit que je n’étais pas un homme. Alors je suis descendu et je lui ai
dit : « Assez, ça vaut mieux, ou je vais te mûrir. » Il m’a répondu :
« De quoi ? » Alors je lui en ai donne un. Il est tombé. Moi, j’allais le
relever. [46] Mais il m’a donné des coups de pied de par terre. Alors
je lui ai donné un coup de genou et deux taquets. Il avait la figure en
sang. Je lui ai demandé s’il avait son compte. Il m’a dit : « Oui. » Pendant
tout ce temps, Sintès arrangeait son pansement. J’étais assis sur
le lit. Il m’a dit : « Vous voyez que je ne l’ai pas cherché. C’est lui qui
m’a manqué. » C’était vrai et je l’ai reconnu. Alors il m’a déclaré que,
justement, il voulait me demander un conseil au sujet de cette affaire,
que moi, j’étais un homme, je connaissais la vie, que je pouvais l’aider
et qu’ensuite il serait mon copain. Je n’ai rien dit et il m’a demandé
encore si je voulais être son copain. J’ai dit que ça m’était égal : il a eu
l’air content. Il a sorti du boudin, il l’a fait cuire à la poêle, et il a installé
des verres, des assiettes, des couverts et deux bouteilles de vin.
Tout cela en silence. Puis nous nous sommes installés. En mangeant, il a
commencé à me raconter son histoire. Il hésitait d’abord un peu.
« J’ai connu une dame… c’était pour autant dire ma maîtresse. »
L’homme avec qui il s’était battu était le frère de cette femme. Il m’a
dit qu’il l’avait entretenue. Je n’ai rien répondu et pourtant il a ajouté
tout [47] de suite qu’il savait ce qu’on disait dans le quartier, mais
qu’il avait sa conscience pour lui et qu’il était magasinier.
« Pour en venir à mon histoire, m’a-t-il dit, je me suis aperçu, qu’il
y avait de la tromperie. » Il lui donnait juste de quoi vivre. Il payait
lui-même le loyer de sa chambre et il lui donnait vingt francs par jour
pour la nourriture. « Trois cents francs de chambre, six cents francs
de nourriture, une paire de bas de temps en temps, ça faisait mille
francs. Et madame ne travaillait pas. Mais elle me disait que c’était
juste, qu’elle n’arrivait pas avec ce que je lui donnais. Pourtant, je lui
disais : « Pourquoi tu travailles pas une demi-journée ? Tu me soulagerais
bien pour toutes ces petites choses. Je t’ai acheté un ensemble
ce mois-ci, je te paye vingt francs par jour, je te paye le loyer et toi,
tu prends le café l’après-midi avec tes amies. Tu leur donnes le café
et le sucre. Moi, je te donne l’argent. J’ai bien agi avec toi et tu me le
rends mal. » Mais elle ne travaillait pas, elle disait toujours qu’elle
n’arrivait pas et c’est comme ça que je me suis aperçu qu’il y avait de
la tromperie. »
Il m’a alors raconté qu’il avait trouvé un [48] billet de loterie dans
son sac et qu’elle n’avait pas pu lui expliquer comment elle l’avait
acheté. Un peu plus tard, il avait trouvé chez elle « une indication » du
mont-de-piété qui prouvait qu’elle avait engagé deux bracelets. Jusque-
là, il ignorait l’existence de ces bracelets. « J’ai bien vu qu’il y
avait de la tromperie. Alors, je l’ai quittée. Mais d’abord, je l’ai tapée.
Et puis, je lui ai dit ses vérités. Je lui ai dit que tout ce qu’elle voulait,
c’était s’amuser avec sa chose. Comme je lui ai dit, vous comprenez,
monsieur Meursault : « Tu ne vois pas que le monde il est jaloux du
bonheur que je te donne. Tu connaîtras plus tard le bonheur que tu
avais. »
Il l’avait battue jusqu’au sang. Auparavant, il ne la battait pas. « Je
la tapais, mais tendrement pour ainsi dire. Elle criait un peu. Je fermais
les volets et ça finissait comme toujours. Mais maintenant, c’est
sérieux. Et pour moi, je l’ai pas assez punie. »
Il m’a expliqué alors que c’était pour cela qu’il avait besoin d’un
conseil. Il s’est arrêté pour régler la mèche de la lampe qui charbonnait.
Moi, je l’écoutais toujours. J’avais bu près d’un litre de vin et
j’avais très chaud aux tempes. je fumais les cigarettes [49] de
Raymond parce qu’il ne m’en restait plus. Les derniers trams passaient
et emportaient avec eux les bruits maintenant lointains du faubourg.
Raymond a continué. Ce qui l’ennuyait, « c’est qu’il avait encore
un sentiment pour son coït ». Mais il voulait la punir. Il avait d’abord
pensé à l’emmener dans un hôtel et à appeler les « moeurs » pour causer
un scandale et la faire mettre en carte. Ensuite, il s’était adressé
à des amis qu’il avait dans le milieu. Ils n’avaient rien trouvé. Et comme
me le faisait remarquer Raymond, c’était bien la peine d’être du
milieu. Il le leur avait dit et ils avaient alors proposé de la « marquer ».
Mais ce n’était pas ce qu’il voulait. Il allait réfléchir. Auparavant il
voulait me demander quelque chose. D’ailleurs, avant de me le demander,
il voulait savoir ce que je pensais de cette histoire. J’ai répondu
que je n’en pensais rien mais que c’était intéressant. Il m’a demandé
si je pensais qu’il y avait de la tromperie, et moi, il me semblait bien
qu’il y avait de la tromperie, si je trouvais qu’on devait la punir et ce
que je ferais à sa place, je lui ai dit qu’on ne pouvait jamais savoir,
mais je comprenais qu’il veuille la punir. J’ai encore [50] bu un peu de
vin. Il a allumé une cigarette et il m’a découvert son idée. Il voulait lui
écrire une lettre « avec des coups de pied et en même temps des choses
pour la faire regretter ». Après, quand elle reviendrait, il coucherait
avec elle et « juste au moment de finir » il lui cracherait à la figure
et il la mettrait dehors. J’ai trouvé qu’en effet, de cette façon,
elle serait punie. Mais Raymond m’a dit qu’il ne se sentait pas capable
de faire la lettre qu’il fallait et qu’il avait pensé à moi pour la rédiger.
Comme je ne disais rien, il m’a demandé si cela m’ennuierait de le faire
tout de suite et j’ai répondu que non.
Il s’est alors levé après avoir bu un verre de vin. Il a repoussé les
assiettes et le peu de boudin froid que nous avions laissé. Il a soigneusement
essuyé la toile cirée de la table. Il a pris dans un tiroir de sa
table de nuit une feuille de papier quadrillé, une enveloppe jaune, un
petit porte-plume de bois rouge et un encrier carré d’encre violette.
Quand il m’a dit le nom de la femme, j’ai vu que c’était une Mauresque.
J’ai fait la lettre. Je l’ai écrite un peu au hasard, mais je me suis appliqué
à contenter Raymond parce que je n’avais pas de raison de [51]
ne pas le contenter. Puis j’ai lu la lettre à haute voix. Il m’a écouté en
fumant et en hochant la tête, puis il m’a demandé de la relire. Il a été
tout à fait content. Il m’a dit : « Je savais bien que tu connaissais la
vie. » Je ne me suis pas aperçu d’abord qu’il me tutoyait. C’est seulement
quand il m’a déclaré : « Maintenant, tu es un vrai copain », que
cela m’a frappé. Il a répété sa phrase et j’ai dit : « Oui. » Cela m’était
égal d’être son copain et il avait vraiment l’air d’en avoir envie. Il a
cacheté la lettre et nous avons fini le vin. Puis nous sommes restés un
moment à fumer sans rien dire. Au-dehors, tout était calme, nous
avons entendu le glissement d’une auto qui passait. J’ai dit : « Il est
tard. » Raymond le pensait aussi. Il a remarqué que le temps passait
vite et, dans un sens, c’était vrai. J’avais sommeil, mais j’avais de la
peine à me lever. J’ai dû avoir l’air fatigué parce que Raymond m’a dit
qu’il ne fallait pas se laisser aller. D’abord, je n’ai pas compris. Il m’a
expliqué alors qu’il avait appris la mort de maman mais que c’était une
chose qui devait arriver un jour ou l’autre. C’était aussi mon avis.
Je me suis levé, Raymond m’a serré la [53] main très fort et m’a
dit qu’entre hommes on se comprenait toujours. En sortant de chez
lui, j’ai refermé la porte et je suis resté un moment dans le noir, sur le
palier. La maison était calme et des profondeurs de la cage d’escalier
montait un souffle obscur et humide. Je n’entendais que les coups de
mon sang qui bourdonnait à mes oreilles. Je suis resté immobile. Mais
dans la chambre du vieux Salamano, le chien a gémi sourdement.

Chapitre IV P. 55

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L’Étranger lu par Michael Lonsdale

Catégorie : Actualités et politique
Titre : The Last Man – Artiste : Clint Mansell

Album : The Fountain OST
Soundtrack: Clint Mansell – The Last Man.
Ajoutée le 6 avr. 2014

Le style (suite):
L’écriture du roman, particulièrement neutre et blanche, fait la part belle au passé composé, dont Sartre dira qu’il « accentue la solitude de chaque unité phrastique ». Ce style ajoute donc à la solitude de ce personnage face au monde et à lui-même.

On note la tendance de Camus à jeter des passerelles entre ses différentes œuvres. En prison, Meursault remarque un article de journal qui constitue en fait l’intrigue de la pièce de théâtre Le Malentendu.
De même, quelques années plus tard dans La Peste, est évoquée « une arrestation récente qui avait fait du bruit à Alger. Il s’agissait d’un jeune employé de commerce qui avait tué un Arabe sur une plage ».

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A new translation by Sandra Smith (2012) :
Sandra Smith was born and raised in New York City and now teaches French Literature and Language at the University of Cambridge. Her translation is based on close listening to a recording of Camus reading his work aloud on French radio in 1954 . . .
She says :
“The success of Suite française allowed me to truly become a literary translator. I subsequently translated eleven more novels by Némirovsky, a new version of Camus’ L’Étranger (published as The Outsider in 2012), The Necklace and Other Stories, . . .”
That first sentence :
“I chose “My mother” because I thought about how someone would tell another person that his mother had died. Meursault is speaking to the reader directly. “My mother died today” seemed to me the way it would work, and also implied the closeness of “maman” you get in the French.”

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