Camus, Le Resistant

Du journaliste professionnel de ses débuts, Camus est passé au résistant « militant », puis à l’écrivain engagé, sous la forme de l’éditorialiste de presse.

Dans l’Alger Républicain où il a fait ses débuts, Camus se fait polémiste, critique de la société et du système politique, dans le contexte de la montée du fascisme avant guerre et parfois dans la tradition dreyfusiste.

A Combat, issu de la Résistance, il essaie de réaliser les nobles objectifs de vigilance et d’objectivité, dérivés de l’esprit de la lutte contre l’Occupant et ses collaborateurs. Il élabore la notion de journalisme critique, en s’efforçant de distinguer toujours opinion et information. Mais le temps du lyrisme de la Libération cède bientôt le pas au désenchantement des années de l’Après-guerre.

C’est à L’Express que Camus, notamment au sujet de la Guerre d’Algérie, qui l’obsède, donne la pleine mesure de son oeuvre de chroniqueur journalistique, qui comporte aussi une part de proposition, à côté de l’analyse de la situation. L’écrivain arrivé apporte la caution de son prestige à un journal.
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LE JOURNALISTE  par Jeanyves Guerin – Sorbonne Nouvelle

Camus  a  tôt  voulu  écrire.  Pour  être  écrivain,  il  a  dû  se  faire  écrivant.    L’occasion  s’est présentée   à   lui   d’être   journaliste.   Alors   qu’il   répugne   à   se   dire   « intellectuel »   ou « philosophe »,  il  se  désigne  soit  comme  « artiste »  ou  « écrivain »  soit  comme  « journaliste professionnel ». C’est, confie-t-il un jour, « une des plus belles professions que je connaisse ». Reste  que  s’il  n’avait  pas  écrit L’Étranger, Caligula  et La  Peste,  il  est  certain  qu’Actuelles n’aurait  pas  existé  en  tant  que  livre.  Qui  hormis  de  rares  historiens  connaîtrait  l’obscur reporter d’Alger républicain ? L’éditorialiste de Combat n’aurait pas plus de notoriété que son confrère  Marcel  Gimont. L’Express  enfin  n’aurait  pas  cherché  à  obtenir  sa  signature.  Nous allons étudier ces trois moments de sa carrière.

Alger républicain
C’est à Alger républicain que Camus a fait ses débuts. Du 6 octobre 1938 au 28 octobre 1939, un  petit  journal  portant  ce  nom  a  porté  les  idéaux du  Front  populaire.  Ses  actionnaires appartiennent  à  la  bourgeoisie  européenne.  Ce  sont des  enseignants  de  tous  degrés,  des négociants, des fonctionnaires syndiqués. Ils ont socialistes, démocrates, républicains, laïques. Ils  ont  confié  la  direction  du  journal  à  un  intellectuel  venu  de  Paris,  Pascal  Pia.  Les professionnels, à ses côtés, sont peu nombreux et ce sont alors des débutants, mais, à l’instar de Camus, ils acquièrent vite le métier.

L’opposition à l’hydre fasciste – à Hitler, Mussolini, à Franco –  est ce qui les réunit. Sa  gestation a  été longue et, de fait, son  lancement coïncide avec les accords de Munich. Le rassemblement est alors à l’agonie, mais il semble qu’on n’en ait pas la claire conscience à Alger. Le journal est militant mais « sans parti pris ». C’est dire que sa ligne se veut œcuménique. Il est pauvre aussi et le reste jusqu’à son dernier jour.  Son  tirage  tombe  rapidement  de  20.000  à  7.000  exemplaires.

À  l’automne  1939, Alger républicain  se  donne  un  frère, Le  Soir  républicain,  qui  prend  son  relais.  Camus,  dont  Pia apprécie la plume, en est le rédacteur en chef. Il mène une guérilla contre la censure avec des procédés du Canard enchaîné. Arrive ce qui doit arriver : le gouvernement général suspend la parution du journal en janvier 1940. Le trublion libertaire doit quitter son Algérie natale.

Alger  républicain  a  servi  d’école  de  journalisme  à  Camus.  Au  départ,  il  est  un  modeste repiqueur  de  dépêches  et  un  localier.  « Les  chiens écrasés  et  du  reportage » :  le  métier  est « décevant », confie-t-il à son maître Jean Grenier ; mais il apprécie qu’il lui laisse du temps pour  écrire  son  œuvre.  On  attribue  lui  150  articles.  Des  reportages,  il  est  vite  passé  à  des éditoriaux. Il aussi été critique littéraire, parlant, à chaque fois qu’il le pouvait, des livres qu’il avait aimés. Le travail de Camus consiste d’abord à rechercher et à rapporter des faits. Il part souvent d’un événement, fut-ce un fait divers. Puis il cherche à en clarifier les enjeux sociaux et politiques.

Ainsi, une explosion de gaz dans un quartier populaire fait-elle l’objet de plusieurs reportages avant  que  soit  mis  en  cause  un  maire  d’Alger  indifférent  au  sort  de  ses  concitoyens :  « Un maire digne de ce nom ne s’énerve ni se fâche.  Il s’intéresse  au sort de ses administrés, leur fait  distinguer  les  vrais  responsables,  ne  leur  en veut  pas  de  se  trouver  désorienter  par  le malheur qui les frappe ». Le  journaliste  citoyen  s’interdit  la  prose  lyrique qui,  au  même  moment,  nourrit Noces. Souvent, il est vrai, le sujet ne se prête pas aux grands élans. Ainsi, quand il lui faut parler du budget municipal ou relater les travaux de la  chambre d’agriculture.

À l’occasion, Camus se fait  persifleur,  polémiste.  Il  a  ses  bêtes  noires, le  « regrettable »  maire  d’Alger,  Augustin Rozis, les notables et le président du conseil, Édouard Daladier. Du premier il écrit :  « La médiocrité a sans doute des droits. Elle ne les a pas tous. Pour parler clair, elle a le droit d’être ridicule, mais pas celui d’être odieuse » Le maire affronte-t-il les employés municipaux, Camus justifie longuement les revendications de ceux-ci. La conclusion de l’article claque : « M.  Rozis  trouve  devant  lui  le  mur  syndicaliste,  uni,  sans  fissure.  Il  avait  rêvé  seulement d’être dictateur. Et il s’est réveillé adjudant ».

Son compte-rendu d’une élection sénatoriale est une saynète digne de Courteline. Deux ténors de la politique locale s’affrontent. « Les  voix  montent.  Est-ce  un  marchandage ?  Va-t-on  vendre  un  bœuf  ou  acheter  du  foin ? Non, c’est M. Mallarmé qui réclame le droit de représenter quelques milliers de Français. On attend la bagarre. Mais nous sommes entre gens du monde. Le calme revient. »

On  citera  aussi  un  compte-rendu  de  conseil  municipal.  Camus  montre  que,  si  personne  ne s’intéresse au débat, c’est que tout est joué d’avance. « Pendant  que  M.  Leclerc  entame  son  préambule,  M.  Dumord  dessine  avec  application.,  M. Salles  signe  à  tour  de    bras  dans  un  grand  registre  dont  il  fait  tourner  les  pages  à  une  allure vertigineuse,  M.  Bernard  pétrit  et  sculpte  des  morceaux  de  papier  et  M.  Rozis  fait  de  la télégraphie avec quelqu’un au fond de la salle ». Le  conseil  s’amuse.  Une  institution  composée  d’hommes  aussi  frivoles  coûte  cher  au contribuable.   La   formule   est   au   point :   un   événement,   un   lieu   et   un   moment,   des protagonistes, quelques propos pris sur le vif. L’écrivain fait ses classes.

Camus  se  montre  très  virulent  à  l’égard  de  Daladier.  Le  président  du  conseil  a  obtenu  de légiférer part décrets-lois. Les sacrifices qu’il leur demande lui ont aliéné les syndicats et les fonctionnaires. Est-il pour autant un fossoyeur du Front populaire et un fourrier du fascisme ?  Un  premier  article  donne  des  faits  et  des  chiffres.  Un  deuxième,  beaucoup  plus  polémique, range  Daladier  parmi  les  élèves-dictateurs.  Le  troisième,  littérairement  plus  intéressant,  est un savoureux « dialogue ». Camus imagine ce que peuvent se dire le président du conseil, sûr de  lui,  roué  et  paternaliste,  et  un  modeste  employé.  L’entretien  tourne  court  car,  à  bout d’arguments, le président appelle les gardes mobiles.

Au-delà de Daladier, à l’égard duquel les  historiens  peuvent  le  trouver  injuste,  c’est  aux  professionnels  de  la  politique  que  s’en prend le jeune journaliste. Dans  la  tradition  dreyfusiste,  Camus  se  passionne  pour  plusieurs  affaires.  Il  ne  consacre  pas moins  de  onze  articles  aux  procès  d’un  employé  trop  scrupuleux,  Michel  Hodent,  contre lequel les grands colons ont monté une machination, puis d’un dignitaire musulman, le cheikh El-Okbi  accusé  d’avoir  fomenté  le  meurtre  du  grand mufti,  enfin  d’indigènes  auxquels  on reproche l’incendie de gourbis. Dans le premier cas, prenant l’opinion à témoin, il s’érige en accusateur  non  professionnel  d’une  institution  dévoyée.  Cette  stratégie  est  celle  de  Voltaire lors de l’affaire Calas. Grâce à ces « campagnes », Michel Hodent et le cheikh retrouvent leur liberté et leur dignité. Camus n’a pas hésité à dire « je ». Il découvre l’efficacité de la plume.

Lorsqu’en  1958,  Camus  réunit  ses  écrits  journalistiques  sur  l’Algérie,  il  ne  garde  de  ceux écrits avant 1940 que sept des onze articles qui constituent l’ensemble surtitré « Misère de la Kabylie »11.  Comme  André  Gide  écrivant Voyage  au  Congo,  il  livre  un  témoignage,  des choses vues  auxquelles   il   refuse   de   donner   une   parure   exotique,   non   un   pamphlet anticolonialiste.  Son  enquête  de  terrain  remet  en  cause  le  discours  officiel  qui  ressasse  les bienfaits de la colonisation. Les habitants se nourrissent d’herbes et de racines. Des enfants en loques  disputent  aux  chiens  le  contenu  des  poubelles.  Le  reporter  avoue  sa  « mauvaise conscience ».  « Rien  ne  vaut  les  chiffres,  les  faits  et  l’évidence  des  cris ».  Il  fournit  une accumulation  de  statistiques  pour  dire  la  surpopulation,  le  chômage  massif,  les  salaires dérisoires.  Le  réseau  routier  est  en  mauvais  état, les  écoles  ardemment  demandées  par  la population et les dispensaires sont rares, l’eau manque. Le constat tombe :  « La misère de ce pays  est  effroyable ».  La  faute  en  revient  non  à  la  population  kabyle  mais  à  l’administration coloniale : la Kabylie  a  été laissée  à l’abandon.  C’est tout un peuple qu’humilie un  « régime d’esclavage ».

Ces  articles,  entre  récits  et  essais,  proposent  non  seulement  un  témoignage, mais aussi une analyse : la misère a des causes économiques et sociales.  Dans sa conclusion, le reporter se défend d’avoir écrit un acte d’accusation. Il suggère des mesures immédiates et surtout  demande  aux  politiques  de  prendre  leurs  responsabilités.   Misère  de  la  Kabylieappartient à l’histoire dans la mesure où ce texte met à jour les frustrations et humiliations qui sont à l’origine du nationalisme algérien. L’état  de  guerre  amène  la  réactivation  de  la  censure.  Il  est  moins  que  jamais  facile  de « maintenir  une  opinion  libre »,  de  « servir  la  vérité »,  de  préserver  « les  droits  de  la  froide raison » :  l’heure  est  au  « bourrage  de  crane ».

Au Soir  républicain,  Camus  a  choisi  la stratégie du harcèlement et de la provocation. Il se démultiplie en divers pseudonymes (Alius, Démos,  Irénée,  Marco,  Jean  Mersault,  Vincent  Capable,  Zaks),  il  reproduit  de  nombreux extraits  de  journaux,  documents  historiques  et  textes  classiques  ou  modernes  (par  exemple, l’article  « guerre »  du Dictionnaire  philosophique  qui  est  partiellement  censuré)  dans  une rubrique  intitulée  « sous  les  éclairages  de  guerre ».  Il  s’agit  de  faire  réfléchir  les  lecteurs,  de contester, d’exhiber les discours, les vérités de guerre.  Les actionnaires reprochent à Camus d’avoir hâté la fin de l’aventure. Dans une lettre à Jean Grenier, il reconnaît avoir mené un jeu personnel : « … J’en ai fait un journal à l’usage de ce  « Dialogue  entre  un  président  du  conseil  et  un  employé  à  1200  francs  par  mois », que je croyais vrai. C’est à dire que j’y ai défendu la liberté de penser contre la censure et la guerre  sans  haine ».  Il  a  voulu  mener  un  combat  perdu  d’avance  en  faveur  des  libertés individuelles  et  collectives.  Ce  combat,  il  va  le  reprendre  dans  une  autre  conjoncture événementielle.

En attendant, devenu chômeur, il doit s’installer en France. Pascal Pia le fait embaucher  comme  secrétaire  de  rédaction  à Paris  Soir.  Il  n’y  publie  pas  la  moindre  ligne, mais y découvre ce qu’est un grand journal populaire.

Combat

Combat was a French newspaper created during the Second World War. It was founded in 1941 as a clandestine newspaper of the Resistance. Following the liberation, the main participants in the publication included Albert Ollivier, Jean-Paul de Dadelsen, Jean Bloch-Michel (1912–1987), and Georges Altschuler (fr). Among leading contributors were Jean-Paul Sartre, André Malraux, Emmanuel Mounier, Raymond Aron and Pierre Herbart (fr).[1] From 1943 to 1947, its editor-in-chief was Albert Camus.[2] Its production was directed by André Bollier until Milice repression led to his death.

In August 1944, Combat took the headquarters of L’Intransigeant, 100 Rue Réaumur (fr) in Paris, while Albert Camus became its editor in chief. The newspaper’s production run decreased from 185,000 copies in January 1945 to 150,000 in August of the same year:[clarification needed] it wasn’t able to rival with others established newspapers (the Communist daily L’Humanité was publishing at the time 500,000 copies). During 1946, Combat was opposed to the “game of the parties” claiming to rebuild France, and thus became closer to Charles de Gaulle without, however, becoming the official voice of his movement.

Loyal to its origins, Combat tried to become the place of expression for those who believed in creating a popular non-Communist Left movement in France

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À  l’été  1944,  de  nombreux  périodiques  naissent.  Nombreux  sont  les  écrivains  qui  se  font journalistes.  Camus avait été le rédacteur en chef du journal clandestin Combat, à la demande encore de Pascal Pia. Il le reste tout naturellement à la Libération. Il est à la fois l’animateur de l’équipe rédactionnelle, un débatteur et un apporteur d’idées. Il fait fonction d’éditorialiste principal.  Une  exception :  il  s’envoie  comme  reporter  en  Algérie  et  en  rapporte  8  articles  – dont 6 seront repris dans Actuelles III.  Combat, au départ, tire à 200.000 exemplaires. Avec son équipe jeune et pluraliste, ce journal se  veut  l’expression  de  la  Résistance.  C’est  aussi « le  journal  de  Saint-Germain-des-prés ».  Son  lectorat  est  jeune,  il  est  fait  d’intellectuels,  d’enseignants,  d’étudiants,  de  syndicalistes. Son  modèle  est Vendredi,  l’hebdomadaire  fondé  par  les  intellectuels  soutenant  le  Front populaire,  son  anti-modèle Paris  Soir.  Peu  de  journaux  réunissent  alors  autant  d’écrivains dans  leur  rédaction.  La  « disproportion »,  écrit  Raymond  Aron,  est  marquée  entre  « la substance grise » et « l’espace rédactionnel disponible ». Aux résistants, la presse collaborationniste a laissé un sentiment de dégoût. Celle des années 1930   était   notoirement   « vendue »,   « pourrie ».   Dès   août   1944,   le   général   de   Gaulle promulgue  des  ordonnances  qui  réglementent  la  presse.

Au  même  moment,  Camus  entend fixer la déontologie d’une presse rénovée. Une idée est alors l’objet d’un consensus au moins apparent ;  il  la  module  à  diverses  reprises :  la  presse,  parce  qu’elle  a  une  mission  de  service public,  doit  être  libérée  de  l’argent.  « Vigilance »  et  « objectivité »  doivent  être  ses  maîtres mots. La « fière objectivité » doit prévaloir sur la vaine « rhétorique ».  Dans un deuxième article, il élabore la notion de  « journalisme critique ». « On veut, écrit-il, informer  vite  au  lieu  d’informer  bien ».  Mieux  vaut,  selon  lui,  être  le  second  à  donner  une information  exacte  que  le  premier  à  donner  une  information  qui  se  révèlera  fausse.  « On cherche  à  plaire  plutôt  qu’à  éclairer ».  On  recherche  le  scandale.  Un  principe  s’impose : « L’information  (…)  ne  peut  se  passer  d’un  commentaire  critique ».  Plus  les  nouvelles s’accumulent,  plus  elles  doivent  être  décapées  et  triées.

La  sélection,  le  traitement  puis  la hiérarchisation des nouvelles, telles sont les tâches du journaliste. Il lui revient de séparer les certitudes, les probabilités, les invraisemblances, les absurdités, de dire clairement ses doutes et ses réserves. Il s’adresse à l’intelligence de ses lecteurs, non à leur sensiblerie. Le fait, on le sait,  est  fils  de  la  critique  et  la  critique  fille du  fait.  Tout  discours  qui  émane  d’une  source, d’une  agence  ou  d’une  institution  officielle,  est  à  prendre  avec  précaution.  Quand  il  enquête en Algérie, en avril 1945, il se garde de relayer le discours officiel. Que Sartre n’a-t-il fait de même en URSS et à Cuba…  La  distinction  de  l’information  et  de  l’opinion  est  cardinale  pour  Camus.   « Le  souci d’objectivité »  exclut  « le  parti  pris »,  la  « solidarité  systématique »  et,  bien  entendu,  son contraire,  l’opposition  systématique.    L’important est  la « fidélité  à  ses  propres  principes  et aux  promesses  qu’on  s’est  faites ».  Pour  parler  vrai,  il  faut  parler  juste  et  clair.  On  peut protester  sans  injurier  et  morigéner  sans  calomnier.  La  clandestinité,  estime-t-il  encore,  a appris  « le  poids »,  le  « prix  des  mots ».  « À  des  temps  nouveaux  il  faut  sinon  des  mots nouveaux, du moins des dispositions nouvelles de mots ». « Un langage clair », « un langage respectable »,  des  « termes  clairs  et  irréprochables »,  une  « juste  voix » :  il  a  là  un  leitmotiv typiquement   camusien.

Ailleurs,   le   journaliste   évoque   l’« effort   d’exactitude »   et   la « recherche des nuances ». « Le goût de la vérité, écrit encore Camus, n’empêche pas la prise de  parti ».  Le  « commentaire  moral  et  politique  de l’actualité »,  pour  ne  pas  être  partisan, nécessite de la « distance », des « scrupules », une idée de la relativité ».Le  moment  est  venu,  écrit  Camus,  d’introduire  « dans  l’exercice  de  la  politique »  (…)  le langage  de  la  morale »

Pas  question  pourtant,  fût-ce  par  réalisme  politique,  de  faire  de l’éditorial l’expression d’une idéologie ayant réponse à tout. La fonction critique s’oppose à la fonction  idéologique.  L’éditorialiste  pose  des  questions,  il  n’assène  pas  des  réponses.  Il n’apporte  pas  la  lumière  de  la  vérité,  il  aide  à  voir  clair.  Sans  lésiner  sur  les  grands  mots, Camus pose quelques principes et exigences. Il affirme que l’éthique doit borner le politique.

Dès novembre 1944, le rédacteur en chef de Combat avoue que la bataille de la rénovation de la presse est près d’être  perdue. Match  a reçu l’autorisation de reparaître. Pierre  Lazareff, de retour,  a tôt fait de transformer Défense de la France  en un  France-Soir  sensationnaliste. En un temps où la pénurie de papier réduit les quotidiens à une feuille recto verso, que la venue de  Marlène  Dietrich  à  Metz  suscite  l’indignation  de  l’éditorialiste.  Quand  on  découvre  les camps  de  la  mort,  certains  journaux  s’attardent  sur  les  forfaits  du  docteur  Petiot.

Quand l’esprit de lucre et l’esprit d’orthodoxie reviennent, Combat, loin de faire école, agace avec sa revendication  d’un  magistère  moral,  ses  remontrances  aux  confrères.    Camus  est  obligé d’écrire qu’il ne possède pas « le privilège de la clairvoyance et la supériorité de ceux qui ne se trompent jamais » mais qu’il veut simplement « collaborer à une œuvre commune (…) par l’exercice  périodique  de  quelques  règles  de  conscience  ».  Trois  ans  plus  tard,  il  se  montre désabusé : « Chaque fois qu’une voix libre s’essayera à dire, sans prétention, ce qu’elle pense, une  armée  de  chiens  de  garde  de  tout  poil  et  de  toute  couleur  aboiera  furieusement  pour couvrir son écho »

Les articles  déontologiques  de  1944  ont  été  d’autant  mieux  reçus  que  la  presse,  quatre  ans durant,  avait  été  aux  ordres.  Ils  font  encore  référence  aujourd’hui.  L’information  étant  une marchandise et la logique économique prévalant, ils ont pris les couleurs  de l’utopie. Ce qui alors  apparaissait  neuf  nous  semble  partiel.  Il  manque  à  Camus  de  s’interroger  sur  la formation  des  journalistes,  le  pouvoir  et  le  contre-pouvoir  dans  l’entreprise  de  presse  (La première société de journalistes se constitue en 1951, au Monde). Il met l’accent sur l’éthique professionnelle des journalistes sans se demander comment des institutions peuvent la réguler.

« Il est de ceux, écrit Emmanuel Mounier, qu’on voudrait avoir pour adversaires ». Le jeune journaliste  du Soir  républicain  avait  pris  goût  aux  polémiques  et  s’en  prenait  aux  autorités locales.  L’éditorialiste  de Combat  prend  place  dans  un  concert  démocratique.  Il  débatcourtoisement  avec  ses  homologues  de L’Aube,  de L’Humanité,  de Témoignage  chrétien. Il traite d’égal à égal avec ses prestigieux aînés du Figaro, François Mauriac et Jean Guéhenno. Il persifle seulement la naissance du Monde.

Qu’il  soit  signé  de  Camus  ou  d’un  autre  ou  qu’il  soit  anonyme,  l’éditorial  de Combat,  au moins  dans  un  premier  temps,  est  le  résultat  d’une délibération  collective.  D’où  l’emploi massif de la première personne du pluriel pour dire ambitions, espoirs et impatiences. On en repère jusqu’à 38 occurrences dans un article où, et cela fait sens, Camus précise l’attitude du journal  par  rapport  au  parti  communiste.  Quand  il  interpelle  le  gouvernement  provisoire  ou quand il sermonne les socialistes quand il critique les louvoiements du pape ou quand il s’en prend  au  revenant  Édouard  Herriot,  il  est  manifeste  qu’il  s’exprime  au  nom  de  la  rédaction. De même, quand il signe un émouvant tombeau de René Leynaud, jeune poète fusillé par les Allemands,  il  le  fait  au  nom  de  ses  camarades.  Ce  recours  au  « nous »  traduit  une  évolution intellectuelle. « Dans l’expérience absurde, la tragédie est individuelle, à partir du moment de la  révolte,  elle  a  le  sentiment  d’être  collective ». L’Étranger  était  le  roman  du  « je », La Peste est le roman du « nous ».

Il  arrive  pourtant  que  Camus  use  du  « je ».  Son  débat  avec  François  Mauriac  sur  l’épuration cristallise  l’affrontement  de  deux  journaux  certes mais  d’abord  de  deux  écrivains.  Dans  son article  intitulé  « Le  mépris  de  la  charité »,  L’académicien  du Figaro  l’a  nommément  pris  à partie.  Dans  sa  réponse,  il  use  de  46  « je »  et  de seulement  13  « nous »,  lesquels,  en l’occurrence,  désignent  les  humanistes  laïques.  On compte  à  peine  moins  de  « je »  que de « nous » dans les 8 articles consacrés à l’Algérie. Le « je » apparaît logiquement quand, en 1945,  Camus  annonce  à  ses  lecteurs  qu’i ?????  éloigne  une  première  fois.  On  ne  s’étonnera  pas enfin  que  des  « je  dis »,  « je  sais »  scandent  l’article  où  il  montre  le  racisme  dont  sont victimes  les  personnes  originaires  de  Madagascar  ou  de  l’Algérie.  Par  la  suite,  user  de  la première personne, c’es affirmer non pas sa singularité au journal, mais son indépendance par rapport aux machines partisanes.

Le  ton  fiévreux  des  premiers  éditoriaux  est  celui  de  « l’illusion  lyrique ».  Tout  semble possible.  “Le  Paris  qui  se  bat  veut  commander  demain”.  Comme  beaucoup  de  résistants, Camus a le sentiment que la Libération ouvre une ère nouvelle. C’est à lui qu’on doit le sous-titre  du  journal :  « de  la  résistance  à  la  révolution ».  Plusieurs  articles  plaident  pour  une révolution  démocratique  dont  l’épuration  serait  un gage.  Mais  il  peine  à  en  esquisser  le programme et se contente de souhaiter « la conciliation de la justice et de la liberté, la mise en place simultanée d’une économie collective et d’une politique libérale, le bien de tous accordé au respect de chacun ».

Pourtant il lui faut vite déchanter. Dès octobre 1944, il constate que la France  ruinée  ne  peut  mener  simultanément  une  guerre,  la  révolution  rêvée  et  la  nécessaire reconstruction.  La  géopolitique  l’a  située  à  l’Ouest  et  les  GI  campent  sur  son  territoire.  La démocratie est à réinventer, mais les forces issues de la Résistance qui ont vocation à être les vecteurs  du  changement  historique,  sont  minoritaires  et  divisées.  Qui  sera  l’artisan  de  la révolution ?

Camus se méfie d’un parti communiste adonné au  « réalisme politique » et d’un parti  socialiste  où  l’on  trouve  plus  de  notables  que  de  militants.  Le  personnel  politique  ne s’est pas autant renouvelé qu’il l’aurait voulu. Les caciques de la Troisième République n’ont pas  tardé  à  refaire  surface.  Les  militants  des  réseaux  clandestins,  quant  à  eux,  sont  devenus des hommes politiques comme les autres et ont rejoint les partis existants. L’éditorialiste ne se grise pas de formules ronflantes. Il a l’honnêteté de dire que l’événement lui a appris la force des choses et la modestie. « Le temps de l’Apocalypse n’est plus. Nous sommes entrées dans celui de la médiocre organisation et des accommodements sans grandeur »

Plusieurs de ses articles balisent l’évolution d’un journal qui, en 1947, se place au centre-gauche. En 1950, Camus réunit un choix – très sélectif – de ses éditoriaux dans un livre titré Actuelles. « Ce volume, écrit-il dans la préface, résume l’expérience d’un écrivain mêlé pendant 4 ans à la vie politique de son pays (…). Les pages qui suivent disent simplement que, si la lutte est difficile,  les  raisons  de  la  lutte,  elles,  restent claires ».  Au  moment  où  il  rédige L’Homme révolté,  il  privilégie  ceux  de  ses  articles  qui  s’apparentent  le  plus  à  des  essais  ou  à  des dissertations et écarte ceux qui réagissaient à l’actualité et qu’il a jugé périssables. Ainsi ceux évoquant l’arrestation de Louis Renault ou la réélection de Roosevelt.

La  postérité  a  gardé  la  controverse  entre  Camus  et François  Mauriac.  Rarement  opposition aura  été  aussi  paradigmatique : Combat  et Le  Figaro.  Belcourt  et  Malagar.  Saint-Germain-des-prés  et  l’Académie  française.  Celui  qui  croyait  au  Ciel  et  celui  qui  n’y  croyait  pas. Chacun  a  eu  le  sentiment  d’avoir  trouvé  un  adversaire  à  sa  mesure.  Camus  plaide  pour  que l’épuration  frappe  une  classe  dirigeante  qui  a  trahi  ou  failli :  la  rénovation  du  pays  est  à  ce prix. Mauriac craint des bavures, il tient à ce que cette épuration soit clairement circonscrite et que  l’état  de  droit  prévale.  Le  désaccord  des  deux ténors  est  politique.  Le  cours  des événements (et le général de Gaulle) donnent raison à Mauriac et Camus en donne acte à son aîné. Il a tenu à ce que son autocritique figure dans Actuelles.

L’éditorialiste  de Combat  a  pesé  sur  l’événement  à  plusieurs  reprises.  Quand  il  se  prononce clairement contre la fusion du Front national et du Mouvement de libération nationale et que le  journal  donne  une  grande  place  au  discours  de  Malraux,  il  contribue  à  empêcher  que  le Parti communiste prenne le contrôle de la résistance intérieure.  Le 17 mai 1945, il s’indigne du retard mis à rapatrier les déportés de Dachau. Deux jours plus tard, il constate  « avec joie et  satisfaction »  que  les  Américains  ont  enfin  déployé  les  moyens  nécessaires.  D’où  ce commentaire :  « Si  notre  voix  peut  provoquer  des  remous  nécessaires,  nous  l’emploierons sans  épargner  personne (…).  Si  notre  précédent  article  a  soulevé  de  l’émotion,  c’est  tant mieux.  Il  eût  mieux  valu  que  l’émotion  n’eût  pas  besoin  d’un  article  pour  naître ».  Cette voix  a  moins  porté  en  d’autres  circonstances.  Camus  a  consacré  plusieurs  éditoriaux  à l’Espagne.  Franco  va  pourtant  rester  au  pouvoir  pendant  trente  ans  encore.  De  même, sympathisant de la SFIO, il appuie, mais sans succès, Daniel Mayer le rénovateur contre Guy Mollet l’orthodoxe.

Il convient de faire un sort particulier aux 8 articles publiés avec le surtitre de Ni Victimes ni bourreaux.  Quand  ils  paraissent  en  novembre1946,  il  y  a  plus  d’un  an  que  Camus  n’a  pas donné la moindre ligne à Combat. Le journal a perdu beaucoup de ses lecteurs. Il lui confie ce que l’on peut considérer comme un essai. L’ensemble aurait pu donner un petit livre. Il aurait pu  paraître  tel  quel  quelques  mois  plus  tôt  ou  plus  tard.  C’est  une  réflexion  philosophique, éthique  et  politique  sur  la  violence,  une  réponse  à Humanisme  et  terreur  de  Merleau-Ponty, un appel à la démarxisation du socialisme français, une théorisation de l’entreprise réformiste et  un  plaidoyer  pour  un  nouvel  ordre  international.

On  y  trouve  une  formule  vouée  à  un  bel avenir :  « la  fin  des  idéologies ».  Les  « utopies  absolues »  sont  anachroniques,  inefficaces  et dangereuses   dans   un   monde   qui   change   vite.   (« L’histoire   court   pendant   que   l’esprit médite »).  Camus  leur  oppose  une  « pensée  politique  modeste,  c’est-à-dire  délivrée  de  tout messianisme, et débarrassée de la nostalgie du paradis terrestre ». Ni Victimes ni bourreaux officialise sa sortie de la mouvance progressiste mais pose les grands enjeux du 21e siècle.

Le Combat de Pia a vécu moins de trois ans. Camus  y  a eu une présence à éclipses. En juin 1947, il se retire, renonçant à une tribune. Le journal passe alors entre les mains d’un militant progressiste, Claude Bourdet. La Peste paraît au même moment. Deux pièces, L’État de siège et Les Justes suivent. Camus travaille également à L’Homme révolté. Il compte désormais sur la fiction et l’essai pour faire connaître ses vues. Il renonce à commenter l’actualité. Il donne la priorité à son œuvre.

L’Express

Camus  a  sympathisé  avec  l’entreprise  de  Pierre  Mendès  France.  C’est  pour  contribuer  à  son retour au pouvoir qu’il rejoint en 1955 L’Express, hebdomadaire puis quotidien. Jean-Jacques Servan-Schreiber  et  Françoise  Giroud  lui  offrent  une  tribune.  Ses  conceptions  n’ont  pas changé. En témoignent ces deux citations : « Les  faits  sont  là  et  les  idéologies  doivent  les  reconnaître  d’abord,  pour  ensuite,  si  elles  ne veulent pas mourir, évoluer ». « La liberté d’expression suppose d’abord le droit à la réflexion : le délire est le contraire de la liberté »

Il a toute liberté pour choisir les thèmes de ses chroniques. Il évoque la vie politique française, condition ouvrière, le bicentenaire de Mozart. Comme dans Combat, il continue d’opposer les réformes nécessaires et la révolution qui est dangereuse et passéiste. Pour la seule  fois de sa carrière, il donne une consigne de vote le 30 décembre 1955. Sa chronique est un éditorial de fait : il y appelle à voter pour le Front républicain.

L’éventail de ses préoccupations est donc large, il est politique, social, culturel.  Plusieurs  chroniques  se  situent  dans  la  continuité d’éditoriaux  de Combat,  comme  pour signifier  que  leur  auteur  n’a  pas  changé.  L’une  évoque  l’arme  atomique  et  l’équilibre  de  la terreur,   renvoyant   clairement   au   fameux   éditorial   paru   au   lendemain   de   l’explosion d’Hiroshima  mais  aussi  à  la  fin  des  idéologies.  Rendre  hommage  à  Gandhi  présenté  comme l’anti-Lénine,  c’est  se  réaffirmer  non-violent.  Les  trois  chroniques  consacrées  à  l’Espagne sont une autre preuve de fidélité à soi-même.   Une  part  importante  de  ses  35  chroniques  porte  sur la  guerre  d’Algérie  qui  obsède  et tourmente  camus.  Il  y  expose  sa  vision  de  l’événement  et  esquisse  des  solutions.  Il  use abondamment  de  la  première  personne :  « je  prendrai  donc  parti »,  « je  sais »,  « j’ai  une proposition à faire », « je vais donc parler de ce que je suis ».

À cela plusieurs raisons : il veut communiquer   à   ses   lecteurs   métropolitains   l’expérience   et   la   mémoire   dont   il   est   le dépositaire, alors que la presse métropolitaine joue mal son rôle, véhiculant des préjugés. Il a le  sentiment  que  sa  connaissance  du  dossier  lui  donne  une  tâche  historique.  Il  entend  faire œuvre  de  pédagogue,  il  rappelle  des  réalités  mal  connues,  les  frustrations  sociales  et politiques des masses arabes rassasiées de promesses jamais tenues, l’amertume des Français, souvent  de  modestes  salariés  et  commerçant,  assimilés  à  des  nababs,  les  responsabilités politiques  des  élus  et  gouvernants  qui,  capitulant devant  les  mandataires  des  grands  colons, ont désespéré les militants et les élites arabes.

Le « nous » désigne désormais les Français de la métropole. Le chroniqueur veut croire qu’il n’est pas trop tard, que le pire n’est pas sûr. C’est pourquoi, après avoir donné son diagnostic, il propose des méthodes et avance des propositions. Il faut que des représentants des deux communautés se parlent. Dans une deuxième vague d’articles, il fait connaître le projet d’une trêve civile qui vise à épargner du sang innocent et à empêcher la  montée  aux  extrêmes.  On  sait  que  cette  entreprise  courageuse  mais  utopique  échoua  en partie  par  la  faute  du  gouvernement  de  Guy  Mollet.

La  logique  de  guerre  prévaut  des  deux côtés.  L’adepte  du  parler  vrai  dispose  d’une  tribune,  mais  c’est  un  homme  seul. L’Express héberge ses chroniques, mais ne les orchestre pas. Camus mesure les limites de son influence. La ligne réformiste de L’Express convient grosso modo à Camus, pas ses méthodes, son style qu’il  juge  trop  américanisé.  C’est,  découvre-t-il, le  journal  non  de  Mendès  France  mais  de Jean-Jacques Servan-Schreiber. Il s’adresse aux élites modernistes qui veulent être informées. JJSS est ce que n’était pas Pia, le patron d’une entreprise. Son ego surdimensionné se projette bien  plus  loin  que  le  Front  républicain.  Le  chroniqueur  né  dans  le  peuple  n’a  pas  pour l’héritier pressé et mondain d’une dynastie bourgeoise le respect qu’il avait pour Pascal Pia. Il se  trouve  en  porte-à-faux.  Quand,  en  février  1956, il  apparaît  que  Guy  Mollet  a  tiré  les marrons du Front  républicain, il quitte L’Express sans trop de regrets et achève La Chute.

 

Les trois  expériences  que  j’ai  présentées  brièvement  sont  différentes.  L’ancien  communiste participe  à  une  entreprise  militante :  il  prend  parti,  il  polémique  à  l’occasion  et  y  prend manifestement plaisir. Le résistant occupe un poste stratégique. Il exerce un magistère et pèse sur  la  vie  publique.  Soucieux  d’éviter  « le  mélange  des  genres »,  il  tient  à  ne  pas  apparaître comme écrivain  et ne donne pas de bonnes feuilles de La Peste au journal.  L’écrivain arrivé enfin  apporte  la  caution  de  son  prestige  à  un  journal  où  il  n’est  au  fond  qu’une  pièce rapportée. On a souvent dit que la politique en France est très littéraire.

Camus s’est voulu professionnel à Combat. Ses éditoriaux sont des exercices de réflexion, pas de rhétorique. Ils ne s’ornent pas de  citations  bibliques  ou  classiques.  Il  ne  cherche  pas  la  prime  de  séduction  qu’apporte l’ostentation de références et d’allusions, les titres accrocheurs.  Mais il soigne la chute de ses articles.  Souvent  elle  est  faite  d’un  grand  mot  –  justice,  raison,  vérité.  L’écrivain  et  le journaliste  ne  se  sont  pourtant  pas  séparés.  On  repère  de  solides  liens  intertextuels,  une circulation  des  formules  entre,  par  exemple, Ni  Victimes  ni  bourreaux  et  la  confession  de Tarrou dans La Peste.

Les  chroniques  de L’Express sont  plus  littéraires.  On  y  note  la  récurrence  des mêmes métaphores,  le  fossé,  le  feu,  le  sang,  le  pourrissement,  dans  les  articles  sur  l’Algérie.  La culture  commune  à  l’auteur  et  à  ses  lecteurs  est  cette  fois  mise  à  contribution.  Sont  évoqués Gilliatt,  Tartarin,  Titus  et  Bérénice,  le  yogi  et  le  commissaire  de  Koestler,  Vautrin  et Rubempré,  Don  Camillo  et  Peppone.  Des  titres  comme « l’enfant  grec »,  « les  déracinés », « la  vie  d’artiste »  comportent  des  signes  de  connivence.  Chateaubriand,  Bernanos,  Sade, Baudelaire, Simone Weil, Saint-Exupéry sont cités tour à tour. Jamais il n’est question, même allusivement, de Sartre. L’écrivain n’utilise pas sa tribune pour régler des comptes. Il réserve sa réplique à La Chute. Qu’il  vise  les  journalistes  ou  les  hommes  politiques,  « rhétorique »  est  un  mot  généralement péjoratif sous la plume de Camus.  Il qualifie une  parole outrée, artificieuse et inauthentique. Sa  voix  est  concise  mais  élégante.  La  forme  strictement  calibrée,  le  genre  de  l’éditorial correspondent  au  talent  classique  de  Camus  qui  préférait  Chamfort  à  Chateaubriand.  Un éditorial, a-t-il dit un jour, nécessite « une idée, deux exemples, trois feuillets », un reportage « des  faits,  de  la  couleur,  des  rapprochements ».

Les  articles  de  Camus  sont  néanmoins souvent  écrits  sur  le  modèle  des  grands  genres,  ils  en  sont  des  miniaturisations.  Ce  sont  des récits, des essais, voire des dialogues dramatiques. Manquent des poèmes en prose. Le journaliste est un témoin et un spectateur, il est parfois un voyeur, il est souvent tenté de devenir  acteur.  Camus  a  conscience  de  ses  responsabilités.  Parce  que  plusieurs  centaines  de milliers de personnes, chaque jour, lisent son éditorial de Combat ou en ont connaissance par une revue de presse, il est attentif aux effets de lecture et de réception. C’est pourquoi il pèse, il  dose  ses  formules. Il  lui  arrive  après  coup  d’émettre  des  doutes,  liés  sans  doute  à  son expérience   de L’Express.   « Il   est   certain   que   le   fait   d’écrire   un   éditorial   entraîne nécessairement  des  concessions,  tant  à  l’égard  de  l’opinion  publique  que  des  confrères  qui s’expriment dans la même feuille. Cela contribue à en dire plutôt moins que trop ». Quel qu’ait été son soin à rédiger ses articles, Camus reste de ceux pour qui les articles sont par  nature  éphémères.  L’écrit  journaliste  est  une  denrée  périssable.  Il  a  ses  servitudes. L’actualité   passe.    L’écrivant,   qu’il   soit   reporter ou    éditorialiste,   s’adresse   à   des contemporains, et seulement à eux. L’homme politique, de même, inscrit son action dans une durée courte.

L’écrivain, lui, destine ses œuvres à la fois à ses contemporains et à la postérité. La fiction littéraire appelle des réceptions différées ou éloignées. C’est par ses romans et son théâtre que Camus est devenu un classique de la littérature mondiale. Il n’en pas moins été un grand journaliste.

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01446668/file/JyGuerin_LejournalisteCamus.pdf

 

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Un texte inédit d’Albert Camus retrouvé dans les archives du général de Gaulle

Publié le 1 janvier 2020 «“D’un intellectuel résistant” est l’un des rares inédits de Camus à avoir échappé à l’enquête des camusiens», dit l’historien Vincent Duclert qui l’a découvert. .. Cet inédit est publié dans Le Figaro, en exclusivité avec l’accord de Catherine Camus.

Dans un texte de trois feuillets rédigé par Albert Camus en 1943, l’intellectuel examine l’état d’esprit des Français sous le régime de Vichy. Le document était destiné aux forces en lutte contre le maréchal Pétain.

Ce document a été écrit dans la clandestinité, en France, par un Albert Camus alors âgé de 30 ans. Le contexte est assez simple à retracer : depuis Alger, le Commissariat à l’Information du Comité de la Libération Nationale sollicitait “clandestinement des analyses de journalistes et de penseurs demeurés en France occupée”. Cela permettait aux forces en lutte contre le régime de Vichy de se faire une idée de l’état de l’opinion en métropole.

Cet état d’esprit se retrouve donc dans le texte d’Albert Camus. Et peut se résumer en deux mots : l’angoisse et l’incertitude. L’angoisse, c’est celle d’un pays meurtri qu’il faudra bientôt reconstruire, et ce le plus vite possible, “dans une lutte contre la montre” pour “l’avenir même de la nation”, souligne Camus. L’incertitude, c’est celle d’un avenir français qui ne pourra s’écrire sans la contribution intellectuelle des élites. “Car si la guerre tue les hommes, elle peut aussi tuer leurs idées avec eux”, explique Albert Camus, qui rappelle enfin l’urgence de voir la Résistance Extérieure venir appuyer militairement celle de l’Intérieure.

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City of Refuge,” which tells the little-known story of a cluster of French villages on a remote plateau that rescued 5,000 refugees during World War II. All throughout my research, Albert Camus and “The Plague” kept popping up. It was mainly as just a side note, because, as it happens, the famous French-Algerian author wrote much of the novel while living on the plateau in one of those courageous villages. He was, in essence, completely surrounded by people doing everything they could to save the lives of those in need.     albert-camus-the-plague-nonviolent-resistance-rescue-wwii-coronavirus/

La première fois qu’Albert Camus vient au Mazet-Saint-Voy, c’est en juillet 1942, avec son épouse, Francine.  La grand-tante de cette dernière, Sarah Oetly, tient alors une pension de famille dans une ferme-forteresse, avec tour et portail à créneaux, à « Panelier », sur une petite route reliant Le Mazet-Saint-Voy au Chambon-sur-Lignon.

Camus est malade. Son pneumothorax l’oblige à quitter l’Algérie et Oran, cité étouffante, pour une région au climat vivifiant.    Camus marche, et s’attache à une chatte qu’il baptise Cigarette. À l’automne 1942, sa femme repart en Algérie. Il ne pourra pas la rejoindre, car les Alliés ont débarqué en Afrique du Nord le 8 novembre.

À « Panelier », on écoute les émissions de la BBC. Surtout, Camus travaille. Il écrit  Le Malentendu, et une partie de La Peste. Certains se plaisent à trouver, au détour des pages de ce livre, des noms rappelant son séjour à « Panelier ».

Après la guerre, il séjourne régulièrement, en famille, au Chambon-sur-Lignon. Sa fille Catherine, née en 1945, se souvient : « Dès l’âge de 2 ans, j’ai passé beaucoup de vacances heureuses avec mes parents, au pied des grands arbres, au milieu des fleurs, avec le chant du Lignon. »

 

L’histoire du plateau du Chambon sur lignon, en particulier celle de ses trois résistances : résistance armée (maquis, parachutages), résistance civile (enfants juifs et résistants cachés) et résistance spirituelle (protestants et catholiques du Plateau du Chambon sur Lignon).

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Four Letters: Camus’ Correspondence of Resistance :
. . . the more specific aim of the letters was to address the situation in Europe during World War II, and related immediately to the impulses and actions of the Germans towards the occupied French.

four-letters-camus-correspondence-of-resistance/

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JStor :   Camus dans la Résistance  par  Jacques Hardré

The French Review,   Vol. 37, No. 6 (Mai, 1964), pp. 646-650 (5 pages)

Publié par : Association américaine des professeurs de français

https://www-jstor-org.elib.tcd.ie/stable/384882?read-now%3D1%23page_scan_tab_contents=&seq=1#metadata_info_tab_contents

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Camus’ collection of  essays on activism came out in 1957 – called Actuelles III – followed by  Resistance, Rebellion & Death, in 1960.

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On oublie souvent que ce romancier et philosophe de l’absurde était aussi un activiste politique – il avait été membre de la branche algérienne du Parti communiste français au milieu des années 1930 et était organisateur d’une compagnie de théâtre d’Alger qui jouait des pièces d’avant-garde et politiques – ainsi qu’un journaliste engagé dans une croisade.D’octobre 1938 à janvier 1940, il a travaillé au journal Alger Républicain et au journal associé. D’octobre 1938 à janvier 1940, il a travaillé au journal Alger Républicain et à un journal associé. En juin 1939, il écrit une série de reportages sur la famine et la pauvreté dans la région côtière montagneuse de Kabylie, parmi les premiers articles détaillés jamais écrits par un Algérien européen décrivant les conditions de vie misérables de la population indigène.

Après le début de la Seconde Guerre mondiale, Camus devient rédacteur en chef du Soir républicain et s’oppose à l’entrée en guerre de la France. Camus et son mentor Pascal Pia ont ainsi porté préjudice à leur quotidien de gauche parce qu’ils rejetaient l’urgence de combattre le nazisme, une des périodes les plus surprenantes mais les moins commentées de sa vie. Comprenant mal le nazisme au début de la guerre, il préconise des négociations avec Hitler qui, au moins en partie, effaceront les humiliations du traité de Versailles. Son pacifisme s’inscrit dans une tradition française bien ancrée et Camus se présente au service militaire par solidarité avec ces jeunes hommes, comme son frère, devenus soldats.Ayant l’intention de servir loyalement mais de plaider dans les casernes pour une paix négociée, il est furieux que sa tuberculose le disqualifie (Lottman, 201-31 ; Aronson 2004, 25-28).

Ces faits biographiques sont pertinents pour le développement philosophique de Camus après Le mythe de Sisyphe. S’installant en France et s’engageant dans la résistance à l’occupation allemande, dans deux “Lettres à un ami allemand” publiées clandestinement en 1943 et 1944, Camus s’interroge sur la justification de la violence contre les occupants. Il parle de “la haine que nous [les Français] éprouvons pour toute guerre” et de la nécessité “de savoir si nous avons le droit de tuer des hommes, si nous pouvons ajouter à l’effroyable misère de ce monde” (RRD, 8). Méprisant la guerre, se méfiant de l’héroïsme, il affirme que les Français occupés ont payé cher ce détour “avec des peines de prison et des exécutions à l’aube, avec des désertions et des séparations, avec des frissons quotidiens de faim, avec des enfants émaciés, et surtout, avec l’humiliation de notre dignité humaine” (RRD, 8). Ce n’est que lorsque nous étions “aux portes de la mort” et “loin derrière” les Allemands que nous avons compris les raisons de nous battre, afin que désormais nous luttions avec une conscience claire et “les mains propres”. Notre force morale était enracinée dans le fait que nous luttions pour la justice et la survie nationale.Les lettres qui suivirent continuèrent à opposer les Français aux Allemands sur des bases morales directement tirées de la philosophie de Camus, et suggérèrent le passage du mythe de Sisyphe au rebelle : si les deux adversaires commençaient par avoir le sentiment de l’absurdité du monde, Camus affirmait que les Français vivaient dans cette conscience, tandis que les Allemands cherchaient à la surmonter en dominant le monde.

L’engagement anti-nazi de Camus et son expérience de journaliste l’ont amené à succéder à Pia en mars 1944 en tant que rédacteur en chef de Combat, le principal journal clandestin de la gauche non communiste. Cependant, après la Libération, la question de la violence continua à l’occuper tant politiquement que philosophiquement. Son allégorie des années de guerre, La Peste, dépeint une résistance non violente à une peste inexpliquée, et en 1945, il fut l’une des rares voix à s’élever pour protester contre l’utilisation d’armes nucléaires par les États-Unis pour vaincre le Japon (Aronson 2004, 61-63). Après la Libération, il s’est opposé à la peine de mort pour les collaborateurs, s’est retourné contre le marxisme et le communisme pour avoir embrassé la révolution, a rejeté la guerre froide qui se profilait à l’horizon et la violence qui la menaçait, puis a commencé à exposer dans The Rebel sa compréhension plus profonde de la violence.

Le reste –    https://plato.stanford.edu/entries/camus/

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