A la mi-carême

Alfred de MUSSET
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Alfred de MUSSET  (1810-1857)

A voir : Métrique en ligne

A la mi-carême
I

Le carnaval s’en va, les roses vont éclore ;
Sur les flancs des coteaux déjà court le gazon.
Cependant du plaisir la frileuse saison
Sous ses grelots légers rit et voltige encore,
Tandis que, soulevant les voiles de l’aurore,
Le Printemps inquiet paraît à l’horizon.

II

Du pauvre mois de mars il ne faut pas médire ;
Bien que le laboureur le craigne justement,
L’univers y renaît ; il est vrai que le vent,
La pluie et le soleil s’y disputent l’empire.
Qu’y faire ? Au temps des fleurs, le monde est un enfant ;
C’est sa première larme et son premier sourire.

III

C’est dans le mois de mars que tente de s’ouvrir
L’anémone sauvage aux corolles tremblantes.
Les femmes et les fleurs appellent le zéphyr ;
Et du fond des boudoirs les belles indolentes,
Balançant mollement leurs tailles nonchalantes,
Sous les vieux marronniers commencent à venir.

IV

C’est alors que les bals, plus joyeux et plus rares,
Prolongent plus longtemps leurs dernières fanfares ;
À ce bruit qui nous quitte, on court avec ardeur ;
La valseuse se livre avec plus de langueur :
Les yeux sont plus hardis, les lèvres moins avares,
La lassitude enivre, et l’amour vient au coeur.

V

S’il est vrai qu’ici-bas l’adieu de ce qu’on aime
Soit un si doux chagrin qu’on en voudrait mourir,
C’est dans le mois de mars, c’est à la mi-carême,
Qu’au sortir d’un souper un enfant du plaisir
Sur la valse et l’amour devrait faire un poème,
Et saluer gaiement ses dieux prêts à partir.

VI

Mais qui saura chanter tes pas pleins d’harmonie,
Et tes secrets divins, du vulgaire ignorés,
Belle Nymphe allemande aux brodequins dorés ?
Ô Muse de la valse ! ô fleur de poésie !
Où sont, de notre temps, les buveurs d’ambroisie
Dignes de s’étourdir dans tes bras adorés ?

VII

Quand, sur le Cithéron, la Bacchanale antique
Des filles de Cadmus dénouait les cheveux,
On laissait la beauté danser devant les dieux ;
Et si quelque profane, au son de la musique,
S’élançait dans les choeurs, la prêtresse impudique
De son thyrse de fer frappait l’audacieux.

VIII

Il n’en est pas ainsi dans nos fêtes grossières ;
Les vierges aujourd’hui se montrent moins sévères,
Et se laissent toucher sans grâce et sans fierté.
Nous ouvrons à qui veut nos quadrilles vulgaires ;
Nous perdons le respect qu’on doit à la beauté,
Et nos plaisirs bruyants font fuir la volupté.

IX

Tant que régna chez nous le menuet gothique,
D’observer la mesure on se souvint encor.
Nos pères la gardaient aux jours de thermidor,
Lorsqu’au bruit des canons dansait la République,
Lorsque la Tallien, soulevant sa tunique,
Faisait de ses pieds nus claquer les anneaux d’or.

X

Autres temps, autres moeurs ; le rythme et la cadence
Ont suivi les hasards et la commune loi.
Pendant que l’univers, ligué contre la France,
S’épuisait de fatigue à lui donner un roi,
La valse d’un coup d’aile a détrôné la danse.
Si quelqu’un s’en est plaint, certes, ce n’est pas moi.

XI

Je voudrais seulement, puisqu’elle est notre hôtesse,
Qu’on sût mieux honorer cette jeune déesse.
Je voudrais qu’à sa voix on pût régler nos pas,
Ne pas voir profaner une si douce ivresse,
Froisser d’un si beau sein les contours délicats,
Et le premier venu l’emporter dans ses bras.

XII

C’est notre barbarie et notre indifférence
Qu’il nous faut accuser ; notre esprit inconstant
Se prend de fantaisie et vit de changement ;
Mais le désordre même a besoin d’élégance ;
Et je voudrais du moins qu’une duchesse, en France,
Sût valser aussi bien qu’un bouvier allemand.

Voir : Les grands poèmes classiques – Poésie française

At mid-Lent
I

The carnival has gone, roses open their flowers;
On hillside flanks the sward spreads even.
Unaware of pleasure the sensitive season
Under light bells laughs again in bowers,
While, raising her sails in morning hours,
Nervous Spring appears on the horizon.

II

With the poor month of March, we must not meddle;
Although the labourer justly fears it,
The universe is reborn; it is true that the wind,
The rain and the sun dispute the empire.
What to do? In the time of flowers, the world is a child;
It is his first tear and his first smile.

III

In the month of March the wild anemones
With trembling petals attempt to open.
Women and flowers summon the gentle breeze;
From deepest bowers the languid lovelies,
Gently balancing their relaxed bodies,
Under old chestnut trees emerge.

IV

Then the balls, more joyous and rare,
Extend even further their final fanfare;
To this receding music, we run with ardor;
The dancer abandons herself with languor:
The eyes are bolder, the lips less greedy,
Tiredness intoxicates, and love takes over.

V

If indeed here below the leaving of what we love
Would be such sweet sorrow that we wish to die,
It is in the month of March, it is in mid-Lent,
That after supper a child of pleasure
On the waltz and love should make a poem,
And cheerfully greet his gods ready to go.

VI

But who would know how to sing your harmonious steps,
And your divine secrets, which know not vulgarity,
Beautiful German Nymph with gilded boots?
O Muse of the Waltz! O flower of poetry!
Where, in our time, are the drinkers of ambrosia
Worthy to be dazed in your adored arms?

<-<--<--- Livre audio gratuit – Donneur de voix : René Depasse

VII

When, on the Cithéron, the ancient Bacchanale,
The daughters of Cadmus untied their hair,
Beauty was allowed to dance before the gods;
And if someone profane, at the sound of the music,
Thrust into the choirs, the salacious priestess
With her iron sceptre struck the audacious one.

VIII

It is not so in our vulgar festivals;
The virgins today being less severe,
Permit touching without grace or pride.
We open to all our vulgar quadrilles ;
We neglect the respect due to beauty,
And our noisy pleasures repel sensuality.

IX

As long as the Gothic minuet reigned here,
We still remembered how to keep the rhythm.
Our fathers kept it in the days of Thermidor,
When to the cannons din the Republic danced ,
When the Tallien, lifting her tunic,
With her bare feet clanged the golden rings.

X

Other times, other manners ; rhythm and cadence
Have followed chance and the common law.
While the world, allied against France,
Exhausted itself to give her a king,
The waltz with a sweep dethroned the dance.
If anyone complained, certainly it’s not me.

XI

I only wish, since she is our hostess,
That this young goddess could be better honored.
I wish we could measure our steps to her voice,
And not profane such sweet intoxication,
Or crush the delicate contours of such a breast,
And the first one there to take her in his arms.

XII

It is our barbarism and our indifference
That we must blame; Our inconstant mind
Takes flights of fancy and lives by change;
But even disorder has need of elegance;
I would at least like that a French duchess,
Would waltz as well as a German cowherd?